One Two Three Four Ramones de Bruno Cadène, Xavier Bétaucourt et Eric Carlier

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Je suis d’ordinaire peu fan des biopics, surtout en BD, tant c’est très souvent opportuniste, convenu et moche. Le soin apporté à cette histoire des Ramones prouve qu’il ne faut jamais avoir d’a priori. En prenant Dee Dee comme narrateur de l’épopée du groupe, les auteurs ont su éviter l’écueil d’un récit trop linéaire et distancié. Dee Dee raconte, son enfance passée dans les bases militaires américaines en Allemagne sous la coupe d’un père alcolo et violent, son arrivée à NY et sa rencontre avec ses « frères », ses addictions, jusqu’à l’ultime morsure de l’héroïne. Si toutes les anecdotes connues sont évoquées (les concerts au CBGB, le look, la célèbre photo du premier album…), elles sont portées par un point de vue particulier, mêlées aux souvenirs perso, aux réflexions du bassiste, et livrées selon un découpage dynamique faisant la part belle aux flashbacks. Ruptures de tons, cassures de rythmes… la lecture se déroule au tempo d’un morceau des Ramones, énergique, tendue… comme les relations au sein du groupe. Le dessin en noir et blanc d’Eric Cartier, crade comme une ruelle de NY dans les 70’s, colle à la crasse des salles de concerts miteuses, des chiottes où se faire une ligne, du métro dégueu, des crottes de chien, des cellules de dégrisement. Faut avouer que le rose bonbon aurait mal posé l’ambiance, pas franchement fun, de l’époque et des rapports entre les frangins Ramones. Bref, One Two Three Four… Ramones ! est une œuvre qui ne se fout pas de la gueule du monde. C’est un hommage sensible, extrêmement élégant aux pionniers du punk ricain, très documenté (j’ai appris plein de trucs), soutenu par une vraie vision, basé sur de véritables choix narratifs explicités d’ailleurs en fin de volume. So, Hey ! Ho ! Let’s go !

One Two Three Four Ramones / Récit de Bruno Cadène et Xavier Bétaucourt. Dessin d’Éric Cartier. Futuropolis, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°40 – septembre-octobre 2017

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Adam Ant – the last punk rocker de Marc Dufaud

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J’avoue, j’étais raide dingue d’Adam Ant. Oui, je sais… J’en entends d’ici certains ricaner sous cape : « Haha, l’autre dandy british sorti d’un bal costumé du XVIIIème. Wouah, la honte ! » M’en fous, j’assume. Parce que même s’il faut reconnaître qu’Adam avait des arguments de nature à faire se pâmer les midinettes, il n’était pas qu’une (très) belle gueule. Ses deux premiers LP Dirk Wears White Sox (1979) et Kings of the Wild Frontier (80), s’il ne fallait en garder que deux, restent des putains de bons albums. Alors, merci à Marc Dufaud de s’être penché sur la carrière, ô combien extra-ordinaire et qui ne saurait être résumée au seul « Stand and Deliver » du bien nommé Warrior, et de signer cette odyssée de 600 pages retraçant, à l’aide de multiples sources, plus de 40 ans de la vie d’une star emblématique.

Stuart Goddard est né en 54, à Marylebone, quartier prolo du nord de Londres. D’un tempérament « vif », son intérêt et son don pour les études lui permettent de canaliser une énergie débordante et d’obtenir, à 11 ans, au vu de ses brillants résultats, un logement pour sa mère, divorcée. Il apprend seul la guitare et la basse et intègre, en 1973, Hornsey College, une école d’art où il développe son talent pour le dessin et découvre l’œuvre d’Allen Jones, marqueur durable de son attirance pour l’imagerie SM. La même année, il rejoint le groupe de pub rock Bazooka Joe, comme bassiste, le quitte début 76, le lendemain d’un concert des Sex Pistols et décide de composer ses propres chansons. Mais, rattrapé par une dépression larvée, il s’effondre.

OD, hallu, tentative de suicide, il tue Stuart pour renaître en Adam. 77 : les premiers concerts des Ants sont violents. Leader charismatique vêtu de cuir intégral avec masque du violeur de Cambridge, Adam rudoie le public, le cogne de son pied de micro. Une frange de fans hardcore commence à le suivre, tandis que s’érigent les premières critiques. Adam ne cache pas ses ambitions. C’est un bosseur acharné qui a la réussite comme seul horizon acceptable. A une époque où le futur n’existe pas, il veut durer, marquer. Il passe pour ambitieux, intransigeant, sérieux. Des qualificatifs qui sont autant d’insultes en pleine période punk. La presse underground l’éreinte. Les nombreux concerts en ouverture des Slits ou de Siouxsie n’y changent rien, et encore moins son apparition dans Jubilee, le film de Derek Jarman : il est à côté du mouvement, à part. Il devra attendre 78 pour signer chez Decca, label vieillissant, pour deux singles, que les radios refusent de diffuser.

En octobre 79, il sort enfin son premier LP, Dirk Wears White Sox, chez Do it. L’album, post-punk, est nerveux, bizarre, aux paroles étranges ; les performances scéniques du groupe lui font gagner l’estime de nombreux fans, mais Adam veut plus. Il vise le n°1 des charts. Il demande les conseils de Malcolm McLaren. Qui lui pique ses musiciens pour fonder Bow Wow Wow. Adam est dévasté et devient la risée des fanzines. Mais l’adversité le galvanise.

Les 80’s seront Antmaniac ou ne seront pas. Six mois plus tard, l’album Kings of the Wild Frontier, signé chez CBS, l’installe au sommet. Chant tribal, double batterie, guitare puissante de Marco Pirroni, image flamboyante sauvage, veste de hussard à même la peau, bande blanche en travers du visage, l’icône est née. La « Antmusic » intime à des hordes de groupies de rejoindre la Ant Nation, et si les inconditionnels de la première heure se détachent du groupe, « Dog eat Dog » ou « Kings of the Wild Frontier » conquièrent le grand public anglais, américain (les clips tourneront en boucle sur la toute nouvelle MTV), japonais, australien… Adam est partout. A la Une de tous les tabloïds, dans toutes les émissions de télé (même pour enfants), en héros de bande dessinée, sur les stickers, jusqu’aux abat-jours (!) à son effigie.

But what goes up must come down. La chute n’en sera que plus spectaculaire. Sorti mi-novembre 81, le troisième LP « Prince Charming » déconcerte par sa nouveauté et ne rencontre pas le succès escompté. Le groupe est épuisé par les tournées interminables, la tension due à l’omniprésence dans la presse, et splitte. Qui a trop aimé, châtie trop. Les ventes des albums solo suivants (toujours avec son alter ego Pirroni) sont catastrophiques. Le monde se rit de lui.

En 1986, viré de CBS, désormais résident des US, il tente sa chance dans le cinéma, sans y parvenir. L’oisiveté ne vaut rien au bourreau de travail qu’est Adam, qui commence à montrer des signes de désordre mental. Harcelé par une folle durant des mois, il est fragilisé au point de sombrer. Hospitalisé, le diagnostic tombe, ce que l’on prenait pour une énergie positive suivie de phases de dépression passagère ordinaire est une maladie, il est bipolaire. Interné en HP (contre son gré) à de nombreuses reprises à son retour en Angleterre, suite à des agressions et des propos dans des passages télé pour le moins « hallucinants », il subit un traitement lourd : injections, pilules, enfermement. En 2001, Adam apparaît bouffi, bedonnant, négligé en première page de divers journaux à scandale qui s’en donnent à cœur joie.

Il faudra attendre 2010 pour qu’il reprenne son destin en main. Il crée son propre label Blue Black Hussar Ltd, et à force de concerts confidentiels, finit par remonter, tout en haut de l’affiches de plusieurs festivals. 2017 devrait voir la sortie de son 7ème album solo.

Adam Ant – The Last Punk Rocker / Marc Dufaud, Camion blanc, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°39 – été 2017

Les fantômes du Paradis / Premières Gymnopédies. Les années Stalag de Thierry Tuborg

 

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Il fallait bien deux volumes pour raconter l’itinéraire atypique d’un enfant du siècle dernier. C’est ce à quoi s’est employé Thierry Tuborg, à dix ans d’intervalle, dans cette autobiographie en deux tomes. Bien malin celui qui lira Les fantômes du paradis, où il nous narre son enfance jusqu’à ses quinze ans, et qui résistera à vouloir connaître la suite de ses aventures, Premières Gymnopédies. Les années Stalag, parues en 2007. Et pourquoi donc ? Parce que Tuborg est un personnage attachant, qu’il maîtrise les techniques narratives propres au genre, que sa bio se lit à la vitesse d’un morceau des Ramones. Et qu’il ne s’épargne pas. Qu’est-ce qu’on se marre ! Depuis cette scène où il pisse sur sa chaise pendant un concours de piano au Conservatoire, il lui a fallu prendre beaucoup de recul pour rendre aussi justement ce qui peut se passer dans la tête d’un gamin de dix ans, et faire rire de ses déboires avec tant d’obstination.

L’adulte a de la tendresse pour le gosse coriace qu’il était, c’est certain. Fanfaron, têtu à l’extrême, déterminé à vivre de la musique, petit Tuborg est une tête à claque irrésistible, et ces traits de caractère ne sauraient s’estomper avec l’âge, surtout à l’adolescence. Envie de découvrir le vaste monde, ce qu’il y a sous les jupes des filles, on ne peut pas dire que l’auteur ait été en retard pour multiplier les expériences, même (surtout ?) si ça faisait bien chier ses parents. Les anecdotes défilent, qui tissent le portrait d’un morveux qui doute tout en prétendant être très sûr de lui, qui se précipite tête baissée dans toutes les emmerdes possibles et réfléchit ensuite, de son émancipation à l’âge de seize ans en passant par la taule en ex-RFA, ou sa propension à tester tout ce qui peut déchirer la tronche.

Pourvu que ça bouge, que ça brûle ! Le style est alerte, l’autodérision omniprésente, et certains portraits au vitriol sont des plus jouissifs, Higelin se reconnaîtra. Le milieu rock bordelais de la fin des 70’s est planté avec beaucoup de sincérité, et le parcours de Stalag, groupe furieux dont il fut le chanteur est l’occasion pour lui d’aborder certaines frasques dont il n’est plus trop fier. Mais pas de regrets, non mais dis donc ! Tuborg ne mange pas de ce pain-là et l’on soupçonne le sieur d’en être resté un vrai de vrai. Un vrai quoi ? Un vrai punk !

http://www.thierrytuborg.fr

Les fantômes du Paradis / Thierry Tuborg. Les éditions relatives, 2017

Premières Gymnopédies. Les années Stalag / Thierry Tuborg. Le cercle séborrhéique, 2007

Ecopunk : les punks, de la cause animale à l’écologie radicale de Fabien Hein et Dom Blake

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« Le punk est mort » affirmait, dès 1978, le collectif Crass, qui ne faisait pas dans la dentelle pour s’insurger contre un mouvement originel n’étant plus que le reflet de lui-même à force de compromission. Vendus, récupérés, les Clash ou autres Siouxsie dont les albums caracolaient en tête des charts. Morts pour autant, les punks ? Non ! Revenant aux sources, des groupes fortement politisés font rapidement leur apparition. Refus de toute forme de domination, radicalité, DIY sont les mots d’ordre de la deuxième génération punk qui n’aura de cesse, jusqu’à nos jours, de se réinventer. Le courant anarcho-punk se développe dans les 80’s, en Angleterre d’abord avec Conflict en figure de proue, descendants légitimes de Crass, les premiers à avoir associé autosuffisance, écologie et insurrection.

Les Américains leur emboitent le pas ; les Dead Kennedys ou MDC s’en prennent au système néolibéral qui broie le vivant, écrase l’homme et exploite la nature. La cause animale sera l’emblème universel de la résistance à l’oppression. Associations de défense des animaux (Animal Liberation Front, ou People for the Ethical Treatment of Animals), groupes hardcore (Black Flag, Suicidal Tendencies, DOA) ou membres de la scène punk antispéciste (NOFX) ne cesseront de tisser des liens. Le végétarisme allait de soi en GB dans les 80’s, le véganisme prend de l’ampleur aux USA dès les 90’s, éthiques couplées à une critique du capitalisme et de l’industrie agro-alimentaire. Industrie qui ne tarde pas à récupérer les fruits de ce mode de vie et à se faire du blé en proposant des produits véganes à grande échelle. Véganarchistes et freeganistes, (récup., exploration des poubelles) s’en offusquent, préconisant de se soustraire aux impératifs de la société marchande en consommant le moins possible.

Autre menace, dont les punks se font également l’écho dès les années 80 : celle de l’aliénation par la technologie. Discharge en 82, et plus tard le courant crust punk US (Amebix, Antisect) dénonceront l’avènement de l’homme machine et ses conséquences sur la nature. De même, la société automobile avec sa pollution, sa dangerosité, les aménagements urbains qu’elle impose, froissaient déjà Buzzcocks en 78 (« Fast Cars »). En 1999, les Ecossais Oi Polloi (« No More Roads ») appellent à une action directe, au sabotage des infrastructures, comme le prônait l’organisation Earth First! Dans cette logique, le skate, le vélo ou les pieds deviennent furieusement punks…

Ses différentes problématiques se synthétisent, entre le début des 80’s et les années 2000, dans un mouvement : les écopunks, dont beaucoup, conscients de la récupération dont leurs idées font l’objet, cherchent à réinscrire « les pratiques et attributs de la scène punk dans une réflexion et une action politiques plus globales ». Pour faire avancer la cause écologiste, la démarche individuelle de « renoncement à » ne suffit plus, il faut un nouveau projet politique, collectif, autour de trois idées fortes, consensuelles : la critique du néolibéralisme, l’action directe, l’autosuffisance. Encore faut-il s’entendre sur les modalités de l’action. Méthodes pacifistes s’opposent aux appels à la révolte généralisée, aux sabotages soutenus par un collectif tel Class War. Répression, arrestations, condamnations lourdes de nombreux « écoterroristes » seront dénoncées par divers groupes, dont Rise Against en 2014 par exemple. Détruire ou construire ne sont d’ailleurs pas antinomiques. Depuis les 90’s, des communautés se constituent, loin des villes et partout dans le monde, qui expérimentent vie collective et autosuffisance, avec pour bande son, du punk !

Fabien Hein, sociologue, continue avec Ecopunk son exploration des diverses facettes d’un mouvement qui l’inspire pour ses recherches. Après Do it yourself ! : autodétermination et culture punk (2012) ou Ma petite entreprise punk : sociologie du système D (2011), il donne ici une lecture innovante d’une contre-culture toujours en quête de renouvellement. Clair, extrêmement documenté, soucieux de resituer les idées dans leur contexte historique, pointu mais abordable, Ecopunk est une somme, un pavé, une masse dans la gueule de ceux qui prétendent que le punk n’a plus rien à dire.

Ecopunk : les punks, de la cause animale à l’écologie radicale / Fabien Hein et Dom Blake. Le passager clandestin, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°38 – avril-mai 2017

Human punk de John King

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Eté 1977. Slough, banlieue de Londres.

Trois accords de guitare, riffs hargneux, deux minutes trente de pure adrénaline, le punk rock des Sex Pistols ou des Clash ne s’embarrasse pas de fioritures et de leçons de solfège pour dégommer les Yes et autres Genesis. Les paroles invitent à l’émeute, l’énergie électrise un été torride et Joe, 15 ans, s’éveille à la vie. Le punk l’exalte, le révèle, le trouve : « Et c’est ce qui est génial avec la musique, surtout avec les nouveaux groupes, parce qu’ils mettent en mots tout ce qu’on pense. Comme l’album The Clash. Les chansons, elles résument notre vie. Ce disque, il était déjà là, en nous, il attendait juste que quelqu’un l’écrive. »

Joe est un bon petit gars. Il a des parents, des embrouilles, des espoirs. Il occupe ses journées à cueillir des cerises pour quelques livres afin de pouvoir se payer des disques et les superbes Doc Martens dix œillets dont il rêve. Quelques pintes au pub, il faut bien grandir. Des concerts magiques, tout regarder, tout noter pour ne rien oublier. Un pote avec qui se marrer. La vie, quoi.

L’univers de Joe s’écroule au cours d’une soirée où, lui et son ami Smiles tombent sur une bande de types qui, sous prétexte de se faire des petits punks, les dérouillent et les jettent dans le canal. Smiles est déjà peu gâté par l’existence ; sa mère s’est suicidée quand il était gamin et il est élevé par un père surnommé « Staline » pour ses méthodes d’enseignement. Joe se tire bien physiquement de cette agression, mais Smiles met plus de temps à remonter, plonge dans le coma quelques jours et garde de graves séquelles.

Joe, psychologiquement, s’en remet difficilement. Il passe plusieurs années à se reconstruire. Etouffé par la culpabilité d’avoir mieux résisté que son copain, il s’exile. Il lui faudraé atteindre l’Asie pour se retrouver. A son retour à Londres, il monte son entreprise de disques d’occasion et fait le DJ dans des pubs.

Human punk est Le roman punk et Le roman sur l’adolescence. Il a bouleversé ma vie. Il ne m’a pas quitté depuis sa sortie en France, en 2003, comme s’il avait toujours été là, en moi, et que j’attendais juste que quelqu’un l’écrive. L’annonce de sa réédition prochaine chez Points m’a donné envie de le relire. Le choc est toujours là.

Roman à la sensibilité exacerbée, le trait est délicat, le ton est juste quand il s’agit d’évoquer les émois propres à cet âge qui arrache à l’enfance et fait douloureusement prendre conscience des injustices du monde.

Roman social, presque naturaliste, il raconte aussi l’époque, à travers les yeux du petit punk, témoin des bouleversements qui agitent l’Angleterre de cette fin des 70’s, du début des 80’s : les attentats de l’IRA font des morts ; le National Front gagne du terrain, la gauche se radicalise dans un dernier sursaut avant l’arrivée prochaine de la dame de fer. «Les conservateurs étaient maîtres dans l’art du slogan simple (…) et tapaient chaque fois dans le mille (…) Le parti travailliste se bousillait tout seul en cellules d’étudiants qui enculaient les mouches sur des points de procédure, tandis que la presse conservatrice continuait de vendre ses conneries, exploitant les cibles habituelles, déclarant que des millions partaient en aide aux mères célibataires, aux femmes battues, aux lesbiennes, aux réfugiés, aux héroïnomanes. »

Respect des différences, autodérision, conscience et méfiance politiques, la philosophie punk est noble, loin des clichés rances sur les crêteux décérébrés amateurs de bière tiède et de slogans faciles.

Roman à consonances fortement autobiographiques, comment ne pas entendre John dans les mots de Joe ? : « L’école ne nous apportait rien. Le punk, c’était ça notre éducation, les paroles qui reflétaient ce qu’on vivait, visaient droit dans les choses qu’on voyait, pensait, les noms des gens qui avaient droit à notre respect parce qu’ils écrivaient de l’intérieur sur l’extérieur, et non pas de l’extérieur, comme la plupart du temps. Tout ce que nous offrait l’école, c’était un disque rayé, l’aiguille coincée sur des dates de batailles et des hommes politiques, les têtes de nos seigneurs et maîtres soigneusement reproduites, leurs vêtements richement colorés, écrasant de leurs donjons la lie au-dehors, la masse des paysans tout gris parqués dans des cabanes au-delà des remparts de la ville, des serfs sans visage nourris de navets.(…) C’était si ennuyeux, si hors de la réalité qu’on finissait par croire les profs qui nous disaient qu’on était incapables d’assimiler la culture. »

« Certaines personnes trouvent leurs idées dans les livres, mais pour nous, des gens comme Rotten, Strummer, Pursey et Weller étaient les plus grands auteurs, ceux qui produisaient une littérature qui nous parlait de nos vies. Ils n’avaient besoin de rien contrefaire, d’aucune recherche, ils écrivaient simplement sur ce qui s’agitait en eux, et parlaient à des millions d’autres gens qui ressentaient la même chose. C’étaient des auteurs authentiques, contemporains, ceux qui parlent de la vie de tous les jours, comme on en a si peu eu en Angleterre, des auteurs qui parlaient sous forme de musique parce qu’ils n’avaient jamais songé à le faire sous forme de livre, étant complètement hors de la sphère littéraire, sans aucune des références classiques. Et c’est ça qui les rendait si particuliers, c’est que leurs références étaient les nôtres, elles se trouvaient là, dans nos vies, et non dans la Grèce antique, à des milliers de kilomètres, à des milliers d’années de nous ».

Alors, remercions Rotten, Strummer, Pursey et Weller pour avoir autorisé King à écrire, lui dire qu’il en était capable, qu’il avait en lui cette force qui pousse à être acteur de sa vie en se foutant du qu’en dira-ton, ce refus de rentrer dans le moule, cette rage qui vient du punk et qui ne se renie pas, jamais.

Human Punk / John King. trad. de Alain Defossé. Ed. de l’olivier, 2003

Raw Power : une histoire du punk américain de Stan Cuesta

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Faire démarrer l’histoire du punk US dans les 60’s avec l’essor du garage, réponse américaine à l’invasion du rock british des Beatles, Stones ou des Who, qui copiaient eux-mêmes les maîtres du Rock’n’roll des 50’s, et dédier un livre sur le sujet à Hasil Adkins, voilà qui n’est pas banal. Mais après tout, l’auteur nous propose une histoire du punk américain, sa vision donc, et le propos se tient.

Si l’on considère que le punk réside plus dans une attitude que dans un style musical très défini, alors oui, les innombrables groupes garage sixties et leur irrépressible envie de monter sur scène sans savoir jouer, en se moquant de la gloire et des maisons de disque sont bien de dignes incarnations d’un protopunk. De même que tous ceux dont Cuesta relate les frasques au cours de son texte fluide et court, concentré « à ne pas réduire le punk à un rock speedé et saturé, joué par des gars coiffés d’une crête, hurlant des slogans vaguement anarchistes ». Il déroule son histoire, autant chronologique que géographique, en présentant des biographies synthétiques de groupes ou de personnes, des descriptions de lieux ayant influencé ou personnifié cette sauvagerie brute prête à tout défoncer : le Velvet à New York, le CBGB, Patti Smith, Les Dolls, Suicide, Television, les Heartbrakers, Richard Hell, Johnny Thunders, les Stooges et le MC5 de Detroit, l’explosion Ramones, la nouvelle vague avec les Dictators, les Cramps, Blondie, l’after punk de Devo ou de Pere Ubu, le hardcore californien des Dead Kennedys ou de Black Flag…

Stan Cuesta est auteur, traducteur et journaliste musical. On lui sait gré de n’avoir pas abusé du recyclage de ses chroniques parues dans Rock & Folk, de redonner vie à un nombre impressionnant de groupes aujourd’hui oubliés, de donner envie de découvrir quelques pépites passées à la trappe, de réécouter ses classiques, et de livrer, en conclusion, une substantielle bibliographie- filmographie-discographie.

Raw Power : une histoire du punk américain / Stan Cuesta. (Castor music), 2015

Chronique publiée dans New Noise n°32 – mars-avril 2016

La rage est mon énergie de John Lydon alias Johnny Rotten

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Ceux qui connaissent mal le parcours chaotique de Johnny Rotten, figure mythique du mouvement punk british 76, auront de quoi satisfaire leur curiosité à la lecture de ce pavé de plus de sept cent pages détaillant par le menu les tribulations d’une existence frappée du sceau de la rébellion. Quand l’aventure Sex Pistols prend fin en 78, John a déjà dû faire preuve d’une grande capacité d’adaptation puisqu’il a dû survivre à : une méningite à l’âge de sept ans, une enfance passée à Finsbury Park, quartier prolo du nord de Londres, des parents Irlandais, une presse tabloïd déchaînée, une opinion publique qui le prend pour l’ennemi public n°1, un Malcolm McLaren manager fourbe et trouillard, un groupe au sein duquel il s’est senti toujours exclu, la mort d’un ami, Sid Vicious. A croire que l’adversité est un moteur, la colère une énergie.

La formation PiL première période aura de quoi satisfaire sa hargne puisqu’il lui faudra affronter : un public de bœufs qui l’accuse de se renier et vient tout casser à chaque concert, une ambiance pourrie dans le groupe, encore, des relations difficiles avec Wobble et Levene, des labels successifs qui doutent de la réussite de la formation post-punk… Seule son aptitude à se réinventer, ne pas s’apitoyer, créer toujours, lui permettra d’atteindre une forme de sagesse toute relative. Ceux qui ont suivi de près la carrière du drolatique et brillant gentleman retrouveront, en creux, et à travers des détails moins connus (son amour indéfectible envers sa femme Nora dont il a élevé avec elle deux de ses petits enfants, le fait qu’il soit supporter d’Arsenal et qu’il adore la betterave, sa répugnance à se laver les dents et envers John Savage…), cette complexité qui colle au personnage, tout ce qui fait qu’ils aiment John Lydon. Un homme capable de se remettre constamment en question, d’une immense empathie envers ses faibles semblables. Un esprit libre qui ne renonce jamais, conscient de ses tares et de sa valeur, de son caractère difficile à suivre, qui se moque de l’opinion des bas du front et fonce, même si (surtout si) ses décisions doivent en heurter certains. Dommage que la traduction, un peu terne, ne rende pas complètement justice à son humour décalé et cinglant.

La rage est mon énergie / John Lydon alias Johnny Rotten. trad. de Marie-Mathilde Burdeau, Marc Saint-Upéry. Seuil, 2014

Chronique publiée dans New Noise n°25 – janvier-février 2015