Fear of a female planet. Straight Royeur : un son punk, rap et féministe de Cara Zina et Karim Hammou

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Quand Cara Zina et Virginie Despentes fondent Straight Royeur, leur décision de monter sur scène résulte d’années d’immersion dans un underground activiste et s’inscrit dans une démarche logique de la part de ces deux filles enragées qui ont tant de choses à dire. Il est temps. A Lyon depuis quelques mois, l’étudiante et la disquaire, membres de divers collectifs, ressentent l’urgence de ne plus se cantonner au rôle trop souvent dédié aux femmes, même dans les milieux les plus progressistes.

Plus question de seulement tenir la caisse, servir les bières, l’heure est à l’action. « Ne pas attendre la permission. Faire ce qu’elles ont à faire. Prendre leur place » en créant un groupe de punk rap féministe. Leur approche est politique, émancipatrice. 1989. Les planètes sont alignées. Pour elles qui viennent du rock et manquent de modèles féminins, le rap de Public Enemy, (dont l’album Fear of a Black Planet inspirera le titre de leur ultime démo en 1992), et le film de Spike Lee Do the Right Thing, proposent une bande son révolutionnaire qui tape fort, une fusion qui les inspire, mêlant guitares saturées et textes scandés, sur laquelle coller des paroles engagées.

C’est le souffle qui leur manquait, l’énergie punk retrouvée, l’impulsion libératrice, la possibilité enfin, de dire. De raconter le viol, les violences faites aux femmes, sans misérabilisme, comme dans leur morceau « Les loutes ». Les mots de Despentes (déjà) claquent : T’as 2000 ans de christianisme restés coincés en haut des cuisses. Assumer sa féminité, c’est bien trop souvent ressembler aux clichés des loutes en papier. J’veux être femme sans me rabaisser, pas minauder pour faire bander. Elles transposent l’antiracisme US au féminisme, et sortent des stéréotypes en sortant de l’ombre. A l’instar d’un Malcolm X, qui incitait à « transformer l’image que l’on a de soi en tant que noir », elles appliquent la sentence à leur sexe. Au début des 90’s, le punk alternatif des Bérus, Parabellum, OTH, Warum Joe… est mort. Le mouvement a laissé derrière lui des radios, des salles, des bars, des envies. C’est un son d’un nouveau genre qui exprime la rébellion, une fusion entre rock et hip hop dont Cara, Virginie et Gilles Garrigos, ex-guitariste de Haine Brigade (que connaissent bien les lecteurs de New Noise), associés à Hashan et MC, s’emparent pour exprimer leur rage.

Le livre Fear of a Female Planet est une enquête fouillée sur le groupe racontée par ses anciens protagonistes. Composé d’interviews, rempli d’anecdotes, avec photos, reproductions de flyers, affiches, grafs, paroles de chansons, il retrace l’historique du milieu rock puis rap lyonnais avec ses lieux et ses figures emblématiques comme une mise en abîme d’une certaine histoire de France, dans laquelle, enfin, des filles entrées en résistance ouvrent la voie, en passant par la grande porte.

Fear of a Female Planet. Straight Royeur : un son punk, rap et féministe / Cara Zina, Karim Hammou. Nada, 2021

Chronique publiée dans New Noise n°61 – mars-avril 2022

Bruit noir

Entretiens pour le magazine New Noise réalisés par ma pomme et édités par On verra bien.

Dix ans de belles rencontres… 25 interviews… merci à tous, vous êtes beaux… merci New Noise… hugs and kisses

Rencontres avec

  • Franck Bouysse
  • Patrick K. Dewdney
  • Caryl Ferey
  • Kerry Hudson
  • Frédéric Jaccaud
  • Janis Jonevs
  • John King
  • Richard Krawiec
  • Nathan Larson
  • Don Letts
  • Franco Mannara
  • Lisa McInerney
  • Aurélien Masson
  • Michaël Mention
  • Clément Milian
  • Richard Milward
  • Benoît Minville
  • Peter Murphy
  • Sébastien Raizer
  • Rob Roberge
  • Mark SaFranko
  • Christophe Siébert
  • Cathi Unsworth
  • Martyn Waites
  • Irvine Welsh

Ces entretiens sont parus dans le magazine New Noise entre 2011 et 2022. Ils regroupent une vingtaine de personnalités sous une même bannière rapidement qualifiée de noire. Trop rapidement peut-être : le noir, le plus souvent, désigne une certaine littérature policière quand tous, ici, n’écrivent pas des polars. Tous ne sont même pas écrivains : Aurélien Masson a longtemps dirigé la Série Noire avant de créer sa propre collection aux Arènes, Don Letts est, entre autres, un documentariste important du mouvement punk. Mais qu’ils se réclament d’Ellroy, de Carver ou de Bukowski, tous ont en commun de porter sur nos sociétés un regard d’une acuité qui les pousse à en fouiller les zones d’ombre et la violence inhérente à leur structure. Un regard d’une même noirceur, donc, et soutenu par un même sentiment d’urgence dont le rock, depuis ses origines, aura fourni la bande-son, toute de fureur et de bruit.

 

  • 360 pages ; 22 euros
  • ISBN 978-­2­-9570289­-6­-2
  • Parution avril 2022

Disponible en librairie ou à la commande par mail : ovbedition@gmail.com ou à cette adresse : On verra bien, 6 rue de la Nation, 87000 LIMOGES France

Une histoire de la presse rock en France de Grégory Vieau

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Ecrire une histoire de la presse rock en France ? En voilà une idée qu’elle est bonne ! Idée d’autant plus cohérente qu’elle est née dans l’esprit de quelqu’un qui sait de quoi il parle, un journaliste qui écrit lui-même pour cette même presse, soit Grégory Vieau, qui en plus de travailler pour Arte, est un chroniqueur régulier de Mowno, ou New Noise. Idée folle surtout, tant le bouquin qu’il finalise, un pavé de 450 pages, se révèle beaucoup plus qu’un passage en revue des différents magazines spécialisés en la matière.

Chronologique, tendant à l’exhaustivité quant à la présentation des divers titres, éphémères ou non, son livre est, en fin de compte, un traité sociologique, analytique englobant non seulement l’histoire de la presse rock mais aussi celle du rock, de la presse et de la France en général. Le propos aurait pu paraître simple, il ne l’est pas, tant la presse rock est révélatrice de la société dans laquelle elle existe. Elle suit l’évolution des mœurs, des lois, des modes, des technologies ou encore de la situation économique.

Sans jamais s’éloigner du sujet proprement dit, l’auteur raconte l’émergence des parutions successives en les replaçant dans le contexte qui procède à leur apparition, et souvent à leur disparition. Emaillée d’interviews de première main des principaux acteurs du milieu, parsemée d’extraits, d’exemples de couvertures qui illustrent la teneur des revues depuis les 60’s jusqu’à aujourd’hui, son histoire déborde du cadre sans se perdre pour autant.

Quand Jean-Claude Berthon, en 61, sort le premier exemplaire de Disco Revue, pour partager, à l’image du NME ou du Melody Maker anglais, son amour d’une certaine musique, il passe pour un illuminé. Le Rock’n’roll n’est qu’une expression rudimentaire, vouée à disparaître rapidement, tant pour les adeptes du jazz que pour les critiques bon teint. Il n’imagine certainement pas s’inscrire dans un longue lignée, celle des passionnés, journalistes et rédac chefs, qui au fil du temps y laisseront leur empreinte et leur style. Grégory Vieau retrace le parcours de ses illustres successeurs, les Barsamian, Manœuvre, Paringaux, Zermati, Pacadis, Garnier, Fevret… et conte les succès et échecs des revues auxquelles ils participent, Rock & Folk, Actuel, Best, Rage, Rock Sound, Les Inrocks, New Noise, Hard Force, Metal Hurlant

Dans sa piaule à Nancy, Berthon n’imagine sûrement pas non plus être le premier d’une autre longue lignée, celle des forcenés qui au fil des mois y laisseront leurs économies. Victimes de la censure, puis de récurrents problèmes de distribution (le système mis en place par les Nouvelles Messageries de la presse parisienne n’est pas favorables aux petits tirages), des évolutions technologiques (l’arrivée d’internet a bouleversé la donne), des aléas du marché, des baisses constantes des publicités, beaucoup de magazines ont une durée de vie très courte qui ne dépend pas toujours du nombre de lecteurs. Pour survivre, la presse rock doit sans cesse se réinventer.

Très schématiquement, les titres qui tiennent suivent deux lignes éditoriales distinctes. Il y a ceux qui font le choix d’articles touchant le plus grand nombre, s’adressant à un lectorat fidèle mais vieillissant, rassuré de retrouver en couv les mêmes artistes jusqu’à l’écœurement, à l’image des publi-reportages de l’époque Salut les copains. Ou ceux qui, contre vents et marées, continuent à faire confiance à un public avide de découvertes, quitte à se maintenir sur le fil.

Quoiqu’il en soit, l’époque n’est plus aux journalistes stars grassement payés, voyageant aux frais des maisons de disques. Qu’importe. La presse rock n’est pas prête de baisser les armes. Il y en aura toujours, de ces acharnés, portés par l’envie de partager, de parler du rock, et d’en parler bien, de ces passionnés, défricheurs tenaces, prescripteurs obstinés. Le livre de Grégory Vieau leur rend un hommage éclairé et enflammé.

Une histoire de la presse rock en France / Grégory Vieau. Le mot et le reste

Chronique publiée dans New Noise n°59 – octobre-novembre 2021

Oasis ou La revanche des ploucs de Benjamin Durand et Nico Prat

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Le 30 juillet 1997, Tony Blair, travailliste, fraîchement élu après des années de gouvernance conservatrice Thatcher/Major, invite Noel Gallagher au 10 Downing Street. Ce jour, selon Benjamin Durand et Nico Prat, marque la revanche des ploucs. Les ploucs ? Oasis. Leur revanche sur quoi ? C’est que les auteurs détaillent par le menu dans ce traité limpide et très documenté.

Oasis, ou Comment, quand on est un groupe de prolos pur jus issu de Burnage, banlieue de Manchester, parvient-on à symboliser la Britpop, détrônant Pulp, Suede ou Blur en haut des charts, au point que Blair vous considère comme des alliés dans la mise en place de son New Labour, voit en vous l’incarnation musicale de ce qu’il représente lui-même en politique, la notion de Cool Britannia ?

Faut reconnaître que pour les frères Gallagher, c’était pas gagné. Et si revanche il y a bien eu, elle est de plusieurs types. Sociale, tout d’abord. Origines irlandaises, milieu défavorisé avec père alcoolo à la main leste, les deux frangins partaient avec des handicaps dont ils ont su faire des atouts. L’Angleterre populaire, souvent ostracisée par l’élite londonienne, a eu tôt fait de se reconnaître dans ces héros venus du nord à l’accent à couper au couteau. Eux, contrairement à leurs concurrents de Top of the Pops, n’avaient pas fait d’études mais de la musique pour s’extraire de leur condition, comme d’autres font du foot, avec la dalle. Revanche géographique donc, et musicale aussi. Sur les 80’s et les synthés, sur le grunge venus des Etats-Unis, pour reprendre le flambeau des grands anciens, ceux des 60’s, écrire des mélodies accessibles, entêtantes, des refrains qu’on entonne dans les stades et les pubs, et tant pis si certains n’y entendent que du sous-Beatles. Revanche politique évidemment, jusqu’à prendre les traits de l’Anglais emblématique de ces années-là, fier et décomplexé.

La revanche est paradoxale néanmoins, ainsi que le soulignent Durand et Prat, à l’image de la personnalité complexe des leaders d’Oasis, qui réussirent à remplir les salles, gagner plein de pognon en continuant à revendiquer leurs origines ouvrières et mancuniennes, tout en répétant à l’envi le désir de quitter cette ville trop naze. Finir par côtoyer le gratin politicien en prétendant incarner le peuple et refuser tout compromis, n’est pas la moindre des contradictions.

Revanche éphémère, amère, enfin. Leur apogée fut de courte durée. 1997 marquant la fin de la britpop, et les dissensions entre Noel et Liam les menant jusqu’au point de rupture. What goes up must come down.

Le texte est court, concis, parfaitement mené, bien écrit. En choisissant des éléments biographiques significatifs plutôt qu’insister sur les frasques des Gallagher, le propos gagne en profondeur. Cette revanche des ploucs, s’attardant plus sur le contexte socio-économique que sur une analyse psy version tabloïd, montre combien l’ascension d’Oasis, arrogante, déconcertante, énervante, reflète une part intime de l’histoire anglaise, et nous livre quelques clés pour comprendre par là-même, un peu mieux, nos voisins d’Outre-Manche, nos ennemis préférés.

Oasis ou La revanche des ploucs / Benjamin Durand et Nico Prat. Playlist Society, 2021

Chronique publiée dans New Noise n°58 – été 2021

Damon Albarn, l’échappée belle de Nicolas Sauvage

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Après Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop, paru chez le même éditeur en 2019, dans lequel il nous disait tout sur le Modfather, c’est donc à une autre icône de la pop anglaise que Nicolas Sauvage consacre son dernier ouvrage, soit, comme son titre l’indique, Damon Albarn. Et l’on imagine qu’il a dû en passer quelques heures, que dis-je, des semaines, des mois, à manger, dormir, vivre en sa compagnie, tant la discographie de l’artiste est volumineuse et sa personnalité complexe à décrypter.

De 1991 à aujourd’hui, avec huit albums de Blur, six de Gorillaz, deux de The Good The Bad & The Queen, trois albums solo, sans compter les musiques de film, la création de son propre label, et j’en passe, Albarn n’a jamais cessé d’occuper le terrain depuis ses débuts. Hyperactif, toujours avec un projet d’avance, ce speedy Gonzalez a déjà vécu plusieurs vies, à fond, et transforme en or tout ce qu’il touche, menant ses différents groupes tout en haut des charts avec une déconcertante facilité.

Bon, je résume à la truelle. Le propos de Nicolas Sauvage est plus nuancé. Tout n’a pas toujours été aussi simple qu’il n’y paraît. Tensions au sein de Blur, jusqu’au point de rupture avec Graham Coxon, animosités véridiques ou surjouées envers ses concurrents de Suede puis Oasis, périodes de doute, anxiété due à une trop grande exposition, le sieur a aussi connu des tempêtes. Il lui a fallu une ambition démesurée, beaucoup d’arrogance, pour se hisser au rang d’incarnation de la Britpop mid-90’s, redonnant sa fierté à une pop héritière des Kinks, de Madness, des cultures mod et skin, et débarrassant l’Angleterre du grunge venu des Amériques. Il lui a fallu beaucoup de courage pour changer de cap, rompre avec cette quête juvénile d’une notoriété dévorante et se lancer sans filet vers de niveaux rivages, sortir du carcan pop, s’emparer des influences trip hop ou electro, dub, musiques du monde ou rap et s’effacer humblement derrière un personnage fictif dans Gorillaz où priment le décloisonnement entre les genres et les collaborations.

A travers la carrière d’Albarn, avec un sens du détail touchant à l’exhaustivité, Sauvage ne fait pas que livrer une analyse érudite des morceaux de Blur ou Gorillaz, il replace leur création dans leur environnement politique, social et surtout musical, sur près de trente ans, sans oublier leurs influences, livrant une fresque palpitante qui se lit comme un roman.

Damon Albarn, l’échappée belle / Nicolas Sauvage. Camion blanc, 2020

Chronique publiée dans New Noise n°57 – mai-juin 2021

Cannonball de Sylvia Hansel

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Sélectionner cinquante morceaux pour dresser la bande son de son adolescence, en voilà une idée qu’elle est bonne. Il faut dire que la musique a un pouvoir évocateur beaucoup plus puissant qu’une madeleine et que certaines chansons ont le don de vous replonger dans le décor, joli ou moche, de l’époque de leur découverte. Elles nous rappellent instantanément qui nous étions.

C’est l’exercice auquel s’est livrée Sylvia Hansel, pour ce Cannonball incroyablement juste et sincère. On imagine que c’est la réécoute des morceaux choisis qui lui ont permis de retrouver la voix de celle qu’elle était entre 1993 et 2001, cette autre encore un peu elle-même, et tout à fait une autre dont elle peut se moquer et livrer les secrets.

Nous aurions peu de titres en commun, elle et moi. Question de génération, d’influences, de goûts tout simplement. Ça n’a pas d’importance.  Entre fans de rock, on se comprend. Et surtout, qu’elle évoque le Velvet ou les Stones, Hole ou dEUS, c’est bien d’elle dont elle parle, de ses chagrins immenses et ses joies communicatives, les mêmes que les miens à son âge. Les peines de cœur et les fous rires irrépressibles, les révoltes et les hontes, les premières fois, elle décrit tout, sans tabou, sans chercher à enjoliver, poussée à la confidence par les artistes posés sur sa platine. La meilleure copine, les engueulades parentales, l’argent de poche qui ne permet pas l’erreur quand on achète un album, l’anglais qu’on déchiffre grâce aux paroles, les magazines de rock, les magasins de disques où les clients font peur, la découverte de nouveaux groupes, du féminisme, du sexisme, des relations hommes/femmes, de la vie qui déçoit, elle se souvient de tout et se livre sans pudeur, avec des mots d’ado, simples et drôles.

Les anecdotes sur les groupes et l’analyse de leurs morceaux, érudites et bienvenues, ne sont que prétextes à raconter les péripéties de sa propre existence. Et on se marre avec elle de son sens de l’orientation déficient, et l’on se révolte de la façon dont les garçons la traitent. On revit des moments disparus sous sa plume réjouissante, et on se prend à faire le tri dans les chansons de notre vie.

Cannonball : l’adolescence n’est pas une chanson douce / Sylvia Hansel. Editions Intervalles, 2020

Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop de Nicolas Sauvage

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Les Français n’y entendent rien. Paul qui ?, demandent-ils quand on évoque le nom de Paul Weller. De ce côté-ci de la Manche, Paul + musique anglaise = McCartney, point barre. Ok, je schématise, j’axiomatise, je raccourcis. Mais quand même, le public froggy est bien passé à côté d’une icône de la pop made in England. Que dis-je une icône ? Une star ! Un Dieu vivant ! On parle du Modfather quand même ! Il fallait bien un bouquin de 500 pages pour remettre ce Paul-là dans l’équation. C’est Nicolas Sauvage qui s’y colle en détaillant par le menu le parcours du man of class qui a délivré en 2018 son quatorzième album solo.

Paul Weller nait en 1958 à Woking, une petite ville à trente-cinq kilomètres de Londres. De son enfance, il gardera une affection particulière pour les groupes qui l’ont bercée, les Beatles, les Kinks, les Who.

En 72, son premier groupe propose des reprises très éloignées de la mode prog ou glam du moment. De cette formation émergera le trio The Jam (Weller/guitare-chant, Bruce Foxton/basse, Rick Buckler/batterie) qui se hissera rapidement au rang de gloire nationale.

En 1977, en pleine période punk, le tube « In the city », avec ces paroles réalistes à la Clash, les raccroche un temps à cette scène. Le quiproquo sera de courte durée. Ce n’est pas le punk qui fait vibrer Weller qui affirme depuis toujours un penchant pour la soul, le ska, le rocksteady, le rétro, et depuis 75 pour les rétroviseurs. Ceux accrochés aux scooters des mods. La renaissance de ce mouvement initié par des fils de prolétaires au sortir de la seconde guerre mondiale, qui écoutaient du modern jazz, étaient sensibles à l’existentialisme, à la Nouvelle Vague, à la mode italienne, l’enthousiasme.

En 79, le troisième revival mod, coïncidant avec la sortie de Quadrophenia, fait des Jam son étendard. En 82, après dix ans d’existence, et alors que The Gift, leur sixième album est en tête des charts, Weller met un terme à l’aventure.

Son amour de la soul, du funk, des musiques noires, de la Motown, des Small Faces, il l’exprimera avec The Style Council, qu’il fait grimper au sommet des tops, avec « Shout to the Top», notamment, en 1984, avant de subir quelques revers de fortune, pour ne pas dire échecs commerciaux. En 89, Weller se retrouve sans groupe, sans label, sans projet, à 31 ans.

Son 1er album solo, Paul Weller, reçoit un accueil mitigé en 92 mais prouve sa volonté de ne pas quitter la scène.

Les mid- 90’s marquent son retour en grâce. Face à la déferlante Nirvana, Pearl Jam ou autres Soundgarden, la Britpop, dans un regain de fierté, se réapproprie les standards de la britannitude. Blur, puis Oasis, à grands coups de Parka et Desert Boots revisitent les cultures mods et skins. Dans ce contexte, Weller devient la figure emblématique de ce retour aux sources so british. Stanley Road, en 95, son 3e album solo sera son plus gros succès commercial. Son single « Hung Up » se place entre « Girls and Boys » de Blur et « Supersonic » d’Oasis, ce qui permet de mesurer à quel point la France a boudé l’artiste.

Au cours de la décennie suivante et jusqu’à aujourd’hui, Weller ne cessera de surprendre, de prendre des risques, de se réinventer.

Vous ne saviez rien de Weller, ou presque ? Eh bien, après la lecture de Life From a Window vous saurez tout. Le livre de Nicolas Sauvage vise à l’exhaustivité et analyse chaque morceau, vidéo, collaboration, concert, mettant un point d’honneur à ne pas relayer les frasques de sa vie privée. Son parcours est mêlé à celui de la musique britannique, ses albums replacés dans le contexte de leur époque. Tout est dit.

Les critiques français n’ont jamais compris Weller. Peut-être multiplie-t-il trop les différentes références. Ou qu’il est si anglais qu’on ne pourra jamais le saisir, qu’il demeurera aussi incompréhensible que la jelly, qu’il passe sous nos radars, et que c’est justement pour ça que ses compatriotes l’aiment tant.

Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop / Nicolas Sauvage. Camion blanc, 2019

Fun et mégaphones de Pierre Raboud

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C’est quoi, le punk ? Un style musical, un mouvement politique, une mode ? Est-il mort en 1979, tel que Crass le proclamait, pour n’être plus incarné aujourd’hui qu’à travers des caricatures ? Ses membres se contentent-ils aujourd’hui d’être « à chiens » ? S’est-on déjà vraiment penché sur les origines et caractéristiques d’un phénomène dont personne n’a une définition claire, et dont le nom, passé dans le langage courant, désigne aussi bien un esprit rebelle qu’un zonard ?

Si le punk a suscité l’intérêt des chercheurs dès son origine, son étude, fondée sur des témoignages « à chaud » manquait jusqu’alors du recul nécessaire à une vision objective. Les auteurs de Fun et mégaphones ont décortiqué la bête et en proposent, enfin, une analyse au sérieux tout universitaire. Ils en livrent pour la première fois un examen replaçant cette pratique culturelle collective dans son contexte politique et social, faisant du punk le prisme sous lequel comprendre les crises et les changements sociétaux à l’œuvre en ces fin 70’s-début 80’s.

Afin de déceler des dynamiques communes ou contraires entre les différentes scènes européennes, où il sévit partout, leur approche comparative s’est portée sur la Suisse, la France, la RFA et la RDA (la Grande-Bretagne, modèle trop connu, étant volontairement exclue), se concentrant sur la période 1977-1982, à partir des nombreuses archives à leur disposition. Raboud et ses comparses ont choisi quatre pays au développement comparable, et 13 villes, où le punk fut très présent. A partir de nombreux témoignages de musiciens issus de cette mouvance, de collectes d’infos issues d’affiches ou de fanzines, ils se sont attelés à la tâche ardue de disséquer d’innombrables données afin d’en extirper des enseignements.

Concordances, différences, dues en partie à l’environnement politique ; évolutions, interactions, influences entre les multiples scènes et les divers mouvements sociaux ; radicalisation, émergence de nouveaux courants… tous les aspects sont passés au scalpel et parfaitement mis en perspective.

Alors, sont-ils parvenus à définir ce qu’est le punk ? Mouvantes, explosives, libertaires, les qualifications qui le caractérisent restent multiples. N’en demeure pas moins une spécificité intrinsèque du mouvement, originelle et immuable, « cette tension essentielle qui marque à la fois l’indéfectible plaisir auquel renvoie la posture punk (- le fun de la provoc et de la transgression) et la prise de conscience militante qui se manifeste au gré de combats dépassant le simple refus des codes de l’establishment pour s’ouvrir à une vision plus politique de la société et de la liberté – les mégaphones. »

Une chose est sûre, les punks ne sont pas des crétins à crêtes, ainsi que le prouve un ouvrage d’un tel niveau d’érudition. Punk is not Dumb donc, et Punk is not Dead non plus (comme en atteste le projet de recherche PIND qui s’attelle à restituer l’histoire de la scène punk en France, de 1976 à 2016, auquel participe activement Pierre Raboud).

Fun et mégaphones : l’émergence du punk en Suisse, France, RFA et RDA / Pierre Raboud, collab. de Luc Robène et Solveig Serre. Riveneuve, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°51 – novembre-décembre 2019

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse de Simon Clair

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Quand j’avais lu l’autobiographie de Richard Hell, I Dreamed I Was a Very Clean Tramp, j’avais été frappée par certains passages très forts où il évoquait la passion qu’il avait vécue avec une petite Française, débarquée de nulle part, et qui avait conquis le microcosme underground new-yorkais en 1976. Cet amour, durable, allait imprégner son existence au point d’en faire le point central de son roman, L’œil du lézard. Si le nom de Lizzy Mercier Descloux m’évoquait bien un souvenir diffus, il restait lié à la réminiscence d’un clip échappé des 80’s, un tube éphémère, où une jolie fille dansait sur une plage en se demandant : « Mais où sont passées les gazelles ? » Image fugace, figure intrigante…

Ma curiosité était piquée et ne demandait qu’à être assouvie. C’est chose faite grâce au livre de Simon Clair, parti lui-même à la recherche de Lizzy. Particulièrement bien documenté et rédigé d’une élégante plume, son ouvrage s’attache à rendre sa juste place à cette éclipse qui serait restée sans lui une simple muse, une personnalité extravagante mais peu créative.

Née en 1956, élevée par ses grand-oncle et tante, dans le quartier des Halles, à Paris, Martine Elisabeth se plaît très tôt en compagnie des rockers et fanzineux qui peuplent son coin. Michel Esteban y tient le magasin de disques Harry Cover. Il est à l’affût de ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. C’est avec lui, son amoureux, qu’elle atterrit à New York, fin 75. La Grosse Pomme est autant en déliquescence qu’en effervescence. Il est aussi facile de s’y loger pour pas cher que d’y croiser ces marginaux qui composent l’élite artistique du moment. Le CBGB est à deux pas du loft du couple. Patti Smith, les Ramones, Suicide ou Television y appellent sur scène à la révolte et à la liberté. Parlant deux mots d’anglais, Lizzy, énigmatique avec son look ébouriffé, se fait vite adopter.

Et elle ne se contente pas de regarder ni de laisser exploser sa sexualité libérée dans les bras de son Richard et quelques autres. Rapidement, elle s’achète une guitare et devient une figure du No Wave, inspirée par le courant bruitiste de Lou Reed initié avec Metal Machine Music. Press Color, son premier LP, sort en 79. Comme elle, il est rêche, sans concession, inclassable, invendable. Lizzy ne recherche pas la célébrité, elle aime les sons nouveaux, les mélanges, mixer disco et rock, s’approcher au plus près des sonorités et des rythmiques de l’afrobeat.

En 81, les drogues dures, le sida, la compétition induite par le fric des majors, ont rendu NY irrespirable. Elle s’envole pour les Bahamas et y enregistre Mambo Nassau, où se mêlent mélodies caribéennes, rythmes africains, disco, no wave. En 83, bien avant l’explosion de la World music, l’Afrique l’appelle. Après un long périple d’immersion, elle se pose à Johannesburg, en plein apartheid. Elle y enregistre Zulu Rock. Cet album, déclaration d’amour au métissage culturel, fait de jam-sessions et de reprises de Sowetojive, où Lizzy pose sa voix sur des textes adaptés en français, remporte un franc succès, en France surtout, où l’on célèbre sa volonté de faire découvrir la musique africaine, son esprit fraternel, jusqu’à ce qu’on apprenne que les musiciens sud-africains n’ont pas été correctement crédités en termes de droits d’auteur…

Stupeur, retournement, accusations de soutenir l’apartheid, la vie de Lizzy sombre. Elle buvait beaucoup, elle ne fait plus que cela. Elle qui s’échappait souvent du monde s’en écarte de plus en plus. Après quelques albums moins inspirés, elle disparaît. Au début des 90’s, elle vit seule, ruinée, dans une ferme en Eure et Loire prêtée par un ex. Elle fera de cet endroit un dernier lieu magique, couleurs flamboyantes aux murs et fêtes avec ses intimes qui lui rendent visite. En 2004, elle meurt d’un cancer, entourée d’amis fidèles, après avoir refusé tout soin.

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse est un beau portrait d’une étoile filante qui aurait pu devenir une star mais ne le voulait pas. Simon Clair fouille, explore les recoins de l’époque, scrute les courants musicaux, examine les bouleversements sociétaux et intimes pour livrer sa version de Lizzy, vision forcément partielle, subjective, fatalement touchante.

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse / Simon Clair. Playlist Society, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°49 – été 2019

My generation de Roger Daltrey

roger

I can see for miles

Tout semblait avoir été dit sur les Who. Depuis leur formation au début des 60’s, des tonnes de biographies ont été écrites, leurs chansons décortiquées, les relations entre les membres analysées, fantasmées, alimentant le mythe. Mais, suivant l’adage « on n’est jamais mieux servi que par soi-même », Daltrey s’est décidé à raconter sa version de l’histoire, en un rare document de première main, pour (plutôt affectueusement) remettre quelques pendules à l’heure.

Loin d’être revancharde (heureusement pour le bonhomme, il a digéré depuis longtemps blessures et critiques), il se marre quand même à revenir sur certains épisodes marquants du parcours du groupe. Seul maître à bord de ses souvenirs, il livre donc une autobio à sa gloire certes, mais pleine d’une distance et d’une (auto)dérision réjouissantes. Anglais pur jus, il aurait été dommage qu’il soit privé d’humour. Il n’en est rien et c’est sûrement sa capacité à rire des désagréments de l’existence qui fait de My generation un livre réussi.

Né en 1944, dans un quartier populaire du nord de Londres, en plein bombardement, la vie du petit Roger ne commençait pas sous les meilleurs auspices. Bon, il voyait le jour et c’était déjà pas mal, d’une mère ayant été atteinte d’un cancer du rein et de la polio. Ayant eu la mâchoire fracturée très jeune, lui conférant une drôle de face et des surnoms d’oiseaux, il allait devoir défendre sa place dans le monde. A coups de boule.

Les anecdotes sur ses premières années donnent le la. Subjectives, d’une mauvaise foi assumée, elles témoignent d’une volonté sauvage d’exister. Puisqu’il ne brillera pas par son excellence dans les études (normal, on l’a collé dans un collège de bourges), c’est ailleurs qu’il trouvera un art à la hauteur de ses ambitions, un art comme lui insoumis, flamboyant, agressif, excitant, séditieux : le rock’n’roll.

Sur sa première guitare en contreplaqué qu’il fabrique lui-même, il apprend, s’entête et finit par rencontrer ceux qui seront les Who. Pete Townshend, guitariste et compositeur virtuose et lunaire, son frère ennemi, avec lequel il entretiendra une relation en dents de scie, fondée sur une rivalité de classe (avec Roger dans le rôle du prolétaire tandis que Pete suit de loin des études d’art). John Entwistle, aussi taiseux que sa basse est bruyante, au potard collé irrémédiablement à 11, faisant saigner les cordes vocales de Daltrey et les oreilles de tous, public compris. Keith Moon, le barge, accro à toutes les substances qui défoncent, adepte des feux d’artifice, des saccages de matos et de chambres d’hôtel.

L’ascension du groupe est fulgurante, à cette époque où tout est possible, où la jeunesse se venge des restrictions infligées depuis la fin de la guerre et où l’industrie musicale mise, avec raison, sur ces nouvelles poules aux œufs d’or que sont les ados. Gloire, fortune, splits, retrouvailles, engueulades, faillites, reformations, morts, le parcours des Who suit une ligne chaotique nimbée de sexe (Roger s’avoue papa d’une ribambelle de bambins disséminés dans tout le royaume), de drogues (Pas Roger, hein, lui a été sage), et de hits qui ont marqué l’histoire du rock.

S’il y a peu de chance que les survivants Townshend et Daltrey soient désormais capables de composer une tuerie inédite à la « Pinball Wizard », ils font toujours de la scène. L’un saute moins haut, l’autre a arrêté de faire tournoyer son micro dans les airs de peur de le prendre dans les couilles. Peu importe, The show must go on.

My generation / Roger Daltrey. trad. de Bernard Cohen. Kero, 2019