La disparition de Karen Carpenter de Clovis Goux

karen.jpg

Clovis Goux n’est pas fan des Carpenters, pas même de la moitié féminine du duo, Karen. Son livre n’est pas une bio à la gloire d’une énième icône sacrifiée sur l’autel du star system. Faut dire que la pop du dit groupe, niaise jusqu’à l’écœurement, est dure à avaler. Trop de sirop tue le sirop. Non, ce qui l’intéresse dans ce court récit, tenant plus de l’essai que du déroulement chronologique d’anecdotes concernant la fratrie Carpenter, c’est que la vie de la chanteuse semble plaquée au destin des USA, que sa chute semble un symbole du déclin du rêve américain. Clovis Goux a choisi un bon angle d’attaque pour parvenir à nous intéresser à la vie de Karen dont, au départ, on se foutait autant que de la mort de Johnny. Tout est dans le symbole, on vous dit.

La jeune Carpenter, donc, est et restera tout au long de son existence, un emblème de la classe moyenne et de ses valeurs traditionalistes. Ce n’est pas un hasard si le groupe rencontre un succès énorme au début des 70’s. Richard et sa sœur sont les enfants modèles de l’Amérique blanche conservatrice, celle qui n’a pas eu voix au chapitre durant toute cette période agitée anti-vietnam, celle qui prend sa revanche, maintenant que l’assassinat de Kennedy a fait perdre aux idéalistes leur innocence, maintenant que le Summer of love est loin. Les hordes de hippies chevelues digèrent leurs remontées d’acide. L’heure est au retour à l’ordre. Les Carpenters, Nixon l’a bien compris, sont une arme au service de la famille, du pays, de Dieu. Leurs chansons, des reprises de vieux standards pour la plupart, glorifient l’amour, le vrai, celui qui implique que la mère reste à sa place, à la maison et qu’elle accomplisse ce pour quoi elle est faite, les courses.

Mais voilà, Karen n’est pas qu’une sœur et une fille, elle est aussi un être humain, douée pour le chant et la batterie, qui souffre et désespère de s’exprimer autrement que comme l’ombre de son frère. Les disques se vendent par millions et Karen maigrit à vue d’œil. Le Dulcolax, ce puissant laxatif qu’elle gobe du matin au soir, lui permet d’effacer ses rondeurs adolescentes, de se conformer à l’image qu’on attend d’une star, en même temps que, paradoxalement, perdre trop de poids lui donne l’illusion de contrôler enfin son destin. Karen meurt d’épuisement en 1982, à trente-deux ans, squelettique à se briser les os.

C’est avec beaucoup de finesse dans l’analyse autant que dans le style, non dénué d’humour, que Clovis Goux dresse un portrait au vitriol d’une certaine Amérique prête à dévorer ses enfants en même temps qu’elle tue ses rêves. Idéal consumériste avec ses centres commerciaux, ses shows télé sponsorisés par des marques de dentifrice, archétype féminin de la ménagère joyeuse : tout cela s’écroule au début des 80’s. Les pauvres ne passent pas la seconde et les petites filles sages crient leur révolte en se faisant crever de faim.

La disparition de Karen Carpenter / Clovis Goux. Actes sud (Rocks), 2017

Chronique publiée dans New Noise n°42 – janvier-févier 2018

Publicités

Lonely Boy : ma vie de Sex Pistols de Steve Jones

jones.jpg

On ne s’attendait pas à ce que Steve Jones ait inventé le fil à couper l’eau tiède, nous voilà rassurés : il est fidèle à l’image de gros balourd qui lui a toujours collé à la peau. Sans lui, bien sûr, les Pistols n’auraient pas été le groupe emblématique qu’ils sont devenus. Son talent de guitariste n’est pas à remettre en question. N’empêche, à la lecture de son autobio, on se dit que s’il avait été leur porte parole, ils n’auraient été qu’un groupe de rock de plus, sans vision, avec pour seule ambition de faire du bruit et de se marrer (ce qui n’est déjà pas mal).

N’est pas Rotten qui veut. Là où les bouquins de Lydon témoignent d’un esprit caustique jubilatoire, celui de Jones peine à décoller des champs de pâquerettes et si l’on veut bien croire que le premier n’a eu besoin de personne pour rédiger ses mémoires, le second a dû s’aider d’une plume pour pondre un récit poussif, écrit trente ans trop tard pour vraiment intéresser. Mais fi des comparaisons. Faisons comme si on ne connaissait pas par cœur l’histoire du mouvement punk britannique et concentrons-nous sur le cas Jones. Elevé dans un quartier populaire du west London par une mère célibataire très jeune, petit Stevie s’est vite senti en trop. Quand son beau-père le force à lui toucher le zizi, il n’y a personne pour l’écouter. Difficile de se construire dans un tel environnement. Steve Jones revisite toute son existence à l’aune de ce violent traumatisme qui lui fait quitter le domicile familial pour aller chercher ailleurs ce qui lui manque. Du fric, des sapes et du matos, qu’il pique partout où il passe. Et de l’amour, qu’il comble dans les bras de toutes les filles qui veulent bien satisfaire ses pulsions sexuelles démesurées. Toutes folles de lui, toutes dingues de son côté bad boy. Il n’y aura bien que Siouxie (sic) pour « occuper une place très spéciale dans l’album sexuel de Steve Jones car c’est l’une des rares qui lui a échappé, (…) mais [il] avait pris tant de speed qu’[il] n’arrivait plus à faire le moindre geste ». La pauvrette doit sûrement se mordre les doigts d’avoir raté ça…

Il traversera ainsi les années Pistols sans trop comprendre ce qui lui arrive, occupé principalement à chasser la femelle et à se défoncer. Puis exilé à LA, camé pathétique, membre d’un tas de groupes qu’on n’a pas envie d’écouter, il finira par reprendre sa vie en main. Aujourd’hui DJ d’une célèbre émission de radio, il a appris à lire, a arrêté les drogues, l’alcool, il mange sain, il fait de la moto avec ses copains trop sympas. Chouette. Les moins de vingt ans trouveront sûrement dans ces pages de quoi parfaire leur culture rock. Les autres, et malgré ses « vous allez voir ce que vous allez voir, dans quelques pages, le scoop du siècle », peineront à trouver du piment dans cette confession, dans ce mea culpa certes sincère, mais rempli de psychologie à deux balles, d’auto-apitoiement et regretteront un flagrant manque d’humour et de recul. Ils regretteront surtout que Jonesy n’assume pas ce qu’il a toujours été, un gros balourd.

Lonely Boy : ma vie de Sex Pistols / Steve Jones, avec Ben Thompson. trad. de Jacques Guiod. E/P/A, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°42 – janvier-février 2018

De fringues, de musique et de mecs de Viv Albertine

viv.jpg

« Pour écrire son autobiographie il faut être un sacré connard, ou alors c’est qu’on est fauché. Moi, c’est un peu des deux. » La première phrase du bouquin de la guitariste des Slits, groupe emblématique de la scène punk anglaise 76 donne le ton : Viv Albertine ne mâchera pas ses mots et ne s’épargnera pas. Tant mieux.

Sa mère fustigeait son obsession pour les fringues, la musique et les mecs quand elle avait 13 ans ? Qu’à cela ne tienne, Viv lui emprunte la formule pour un titre très girly tout en sarcasme. Car de fringues, de musique et de mecs, trinité symbole de rébellion pour cette ado survoltée, il en sera beaucoup question, mais pas que. Il sera aussi (surtout) question de sex and drug and rock’n’roll, de politique, de son, de mix, de composition, d’écriture, bref de sujets sérieux (masculins). Et se réduire elle-même à une gentille demoiselle uniquement intéressée par des motifs « futiles », voilà de quoi faire rire ; comme il serait grotesque de présenter les Slits comme un groupe de filles, sous-entendu de jolies poupées dressées pour séduire le public (masculin), ou de les confiner au rôle de petites amies de musiciens connus.

Sur scène, les quatre furies (Viv, Ari Up, Tessa et Palmolive) dérangeaient plus qu’elles n’attiraient les mâles ; quand elles ne se crêpaient pas le chignon, Ari Up pissait debout et la grande gueule de Viv tenait le public à distance. Pas pour elles, les stéréotypes féminins. Pas pour elles non plus, les déclarations féministes. Leur démarche était spontanée, viscérale, individuelle : « On ne voulait pas que les mecs aient envie de nous, on voulait qu’ils aient envie d’être nous ». Les fentes londoniennes n’ont jamais fait de compromis et leur premier LP, Cut, très personnel, peu représentatif du courant punk dont il est issu, atteste encore d’une démarche originale, d’avant-garde, qui a résisté au temps.

Que l’autobio de Viv soit drôle, sincère, tout en finesse et en recul, il ne pouvait donc en être autrement. Chapitres courts, au présent, anecdotes comme autant de marqueurs d’une existence, Viv sépare sa vie en deux. Face A : de sa naissance à la fin des Slits en 1982 : avec une franchise déconcertante, elle y raconte son père français bas du front, ses premiers émois, Mick Jones, les tensions au sein de son groupe, ses morpions, la société anglaise si agressive à leur encontre, son avortement, ses doutes, ses espoirs… Face B : de sa dépression post-Slits à aujourd’hui, où l’on apprend qu’elle a traversé les 80’s comme prof d’aérobic, puis comme réalisatrice en vogue. Les 90’s la voient s’éloigner sensiblement de la sphère publique, (mariage, FIV, naissance de sa fille, cancer…), jusqu’à l’enfermer dans un statut de desperate housewife dont elle peine à s’extirper et dont elle fera le thème de son album solo.

The Vermilion Border, aux accents post-punk forts honorables, sort en 2012. Pour imposer son retour, elle aura dû faire, pendant deux ans, le tour des pubs, à cinquante balais passés, seule avec sa guitare et ses compositions racontant sa vie de femme mûre. Ses prestations scéniques, notamment du titre « Confessions of a Milf » feront dire à  Carrie Brownstein, guitariste de Sleater-Kinney puis de Wild Flag, après un concert à New York, en 2009: « Vous avez vu quelque chose de punk, vous, dernièrement ? » Non féministe devenue le symbole d’une forme de libération féminine, inspiratrice malgré elle (et fière de l’être, finalement) du mouvement des Riot Grrrls, Viv Albertine n’a rien d’une icône figée atteinte du syndrome du c’étaitmieuxavant, elle continue d’avancer. A Typical Girl ?

De fringues, de musique et de mecs / Viv Albertine. trad. d’Anatole Muchnik. Buchet Chastel, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°41 – novembre-décembre 2017

One Two Three Four Ramones de Bruno Cadène, Xavier Bétaucourt et Eric Carlier

ramones.jpg

Je suis d’ordinaire peu fan des biopics, surtout en BD, tant c’est très souvent opportuniste, convenu et moche. Le soin apporté à cette histoire des Ramones prouve qu’il ne faut jamais avoir d’a priori. En prenant Dee Dee comme narrateur de l’épopée du groupe, les auteurs ont su éviter l’écueil d’un récit trop linéaire et distancié. Dee Dee raconte, son enfance passée dans les bases militaires américaines en Allemagne sous la coupe d’un père alcolo et violent, son arrivée à NY et sa rencontre avec ses « frères », ses addictions, jusqu’à l’ultime morsure de l’héroïne. Si toutes les anecdotes connues sont évoquées (les concerts au CBGB, le look, la célèbre photo du premier album…), elles sont portées par un point de vue particulier, mêlées aux souvenirs perso, aux réflexions du bassiste, et livrées selon un découpage dynamique faisant la part belle aux flashbacks. Ruptures de tons, cassures de rythmes… la lecture se déroule au tempo d’un morceau des Ramones, énergique, tendue… comme les relations au sein du groupe. Le dessin en noir et blanc d’Eric Cartier, crade comme une ruelle de NY dans les 70’s, colle à la crasse des salles de concerts miteuses, des chiottes où se faire une ligne, du métro dégueu, des crottes de chien, des cellules de dégrisement. Faut avouer que le rose bonbon aurait mal posé l’ambiance, pas franchement fun, de l’époque et des rapports entre les frangins Ramones. Bref, One Two Three Four… Ramones ! est une œuvre qui ne se fout pas de la gueule du monde. C’est un hommage sensible, extrêmement élégant aux pionniers du punk ricain, très documenté (j’ai appris plein de trucs), soutenu par une vraie vision, basé sur de véritables choix narratifs explicités d’ailleurs en fin de volume. So, Hey ! Ho ! Let’s go !

One Two Three Four Ramones / Récit de Bruno Cadène et Xavier Bétaucourt. Dessin d’Éric Cartier. Futuropolis, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°40 – septembre-octobre 2017

Adam Ant – the last punk rocker de Marc Dufaud

Adam.jpg

J’avoue, j’étais raide dingue d’Adam Ant. Oui, je sais… J’en entends d’ici certains ricaner sous cape : « Haha, l’autre dandy british sorti d’un bal costumé du XVIIIème. Wouah, la honte ! » M’en fous, j’assume. Parce que même s’il faut reconnaître qu’Adam avait des arguments de nature à faire se pâmer les midinettes, il n’était pas qu’une (très) belle gueule. Ses deux premiers LP Dirk Wears White Sox (1979) et Kings of the Wild Frontier (80), s’il ne fallait en garder que deux, restent des putains de bons albums. Alors, merci à Marc Dufaud de s’être penché sur la carrière, ô combien extra-ordinaire et qui ne saurait être résumée au seul « Stand and Deliver » du bien nommé Warrior, et de signer cette odyssée de 600 pages retraçant, à l’aide de multiples sources, plus de 40 ans de la vie d’une star emblématique.

Stuart Goddard est né en 54, à Marylebone, quartier prolo du nord de Londres. D’un tempérament « vif », son intérêt et son don pour les études lui permettent de canaliser une énergie débordante et d’obtenir, à 11 ans, au vu de ses brillants résultats, un logement pour sa mère, divorcée. Il apprend seul la guitare et la basse et intègre, en 1973, Hornsey College, une école d’art où il développe son talent pour le dessin et découvre l’œuvre d’Allen Jones, marqueur durable de son attirance pour l’imagerie SM. La même année, il rejoint le groupe de pub rock Bazooka Joe, comme bassiste, le quitte début 76, le lendemain d’un concert des Sex Pistols et décide de composer ses propres chansons. Mais, rattrapé par une dépression larvée, il s’effondre.

OD, hallu, tentative de suicide, il tue Stuart pour renaître en Adam. 77 : les premiers concerts des Ants sont violents. Leader charismatique vêtu de cuir intégral avec masque du violeur de Cambridge, Adam rudoie le public, le cogne de son pied de micro. Une frange de fans hardcore commence à le suivre, tandis que s’érigent les premières critiques. Adam ne cache pas ses ambitions. C’est un bosseur acharné qui a la réussite comme seul horizon acceptable. A une époque où le futur n’existe pas, il veut durer, marquer. Il passe pour ambitieux, intransigeant, sérieux. Des qualificatifs qui sont autant d’insultes en pleine période punk. La presse underground l’éreinte. Les nombreux concerts en ouverture des Slits ou de Siouxsie n’y changent rien, et encore moins son apparition dans Jubilee, le film de Derek Jarman : il est à côté du mouvement, à part. Il devra attendre 78 pour signer chez Decca, label vieillissant, pour deux singles, que les radios refusent de diffuser.

En octobre 79, il sort enfin son premier LP, Dirk Wears White Sox, chez Do it. L’album, post-punk, est nerveux, bizarre, aux paroles étranges ; les performances scéniques du groupe lui font gagner l’estime de nombreux fans, mais Adam veut plus. Il vise le n°1 des charts. Il demande les conseils de Malcolm McLaren. Qui lui pique ses musiciens pour fonder Bow Wow Wow. Adam est dévasté et devient la risée des fanzines. Mais l’adversité le galvanise.

Les 80’s seront Antmaniac ou ne seront pas. Six mois plus tard, l’album Kings of the Wild Frontier, signé chez CBS, l’installe au sommet. Chant tribal, double batterie, guitare puissante de Marco Pirroni, image flamboyante sauvage, veste de hussard à même la peau, bande blanche en travers du visage, l’icône est née. La « Antmusic » intime à des hordes de groupies de rejoindre la Ant Nation, et si les inconditionnels de la première heure se détachent du groupe, « Dog eat Dog » ou « Kings of the Wild Frontier » conquièrent le grand public anglais, américain (les clips tourneront en boucle sur la toute nouvelle MTV), japonais, australien… Adam est partout. A la Une de tous les tabloïds, dans toutes les émissions de télé (même pour enfants), en héros de bande dessinée, sur les stickers, jusqu’aux abat-jours (!) à son effigie.

But what goes up must come down. La chute n’en sera que plus spectaculaire. Sorti mi-novembre 81, le troisième LP « Prince Charming » déconcerte par sa nouveauté et ne rencontre pas le succès escompté. Le groupe est épuisé par les tournées interminables, la tension due à l’omniprésence dans la presse, et splitte. Qui a trop aimé, châtie trop. Les ventes des albums solo suivants (toujours avec son alter ego Pirroni) sont catastrophiques. Le monde se rit de lui.

En 1986, viré de CBS, désormais résident des US, il tente sa chance dans le cinéma, sans y parvenir. L’oisiveté ne vaut rien au bourreau de travail qu’est Adam, qui commence à montrer des signes de désordre mental. Harcelé par une folle durant des mois, il est fragilisé au point de sombrer. Hospitalisé, le diagnostic tombe, ce que l’on prenait pour une énergie positive suivie de phases de dépression passagère ordinaire est une maladie, il est bipolaire. Interné en HP (contre son gré) à de nombreuses reprises à son retour en Angleterre, suite à des agressions et des propos dans des passages télé pour le moins « hallucinants », il subit un traitement lourd : injections, pilules, enfermement. En 2001, Adam apparaît bouffi, bedonnant, négligé en première page de divers journaux à scandale qui s’en donnent à cœur joie.

Il faudra attendre 2010 pour qu’il reprenne son destin en main. Il crée son propre label Blue Black Hussar Ltd, et à force de concerts confidentiels, finit par remonter, tout en haut de l’affiches de plusieurs festivals. 2017 devrait voir la sortie de son 7ème album solo.

Adam Ant – The Last Punk Rocker / Marc Dufaud, Camion blanc, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°39 – été 2017

Les fantômes du Paradis / Premières Gymnopédies. Les années Stalag de Thierry Tuborg

 

1decouv.jpg                   1de couvgymno2017.jpg

Il fallait bien deux volumes pour raconter l’itinéraire atypique d’un enfant du siècle dernier. C’est ce à quoi s’est employé Thierry Tuborg, à dix ans d’intervalle, dans cette autobiographie en deux tomes. Bien malin celui qui lira Les fantômes du paradis, où il nous narre son enfance jusqu’à ses quinze ans, et qui résistera à vouloir connaître la suite de ses aventures, Premières Gymnopédies. Les années Stalag, parues en 2007. Et pourquoi donc ? Parce que Tuborg est un personnage attachant, qu’il maîtrise les techniques narratives propres au genre, que sa bio se lit à la vitesse d’un morceau des Ramones. Et qu’il ne s’épargne pas. Qu’est-ce qu’on se marre ! Depuis cette scène où il pisse sur sa chaise pendant un concours de piano au Conservatoire, il lui a fallu prendre beaucoup de recul pour rendre aussi justement ce qui peut se passer dans la tête d’un gamin de dix ans, et faire rire de ses déboires avec tant d’obstination.

L’adulte a de la tendresse pour le gosse coriace qu’il était, c’est certain. Fanfaron, têtu à l’extrême, déterminé à vivre de la musique, petit Tuborg est une tête à claque irrésistible, et ces traits de caractère ne sauraient s’estomper avec l’âge, surtout à l’adolescence. Envie de découvrir le vaste monde, ce qu’il y a sous les jupes des filles, on ne peut pas dire que l’auteur ait été en retard pour multiplier les expériences, même (surtout ?) si ça faisait bien chier ses parents. Les anecdotes défilent, qui tissent le portrait d’un morveux qui doute tout en prétendant être très sûr de lui, qui se précipite tête baissée dans toutes les emmerdes possibles et réfléchit ensuite, de son émancipation à l’âge de seize ans en passant par la taule en ex-RFA, ou sa propension à tester tout ce qui peut déchirer la tronche.

Pourvu que ça bouge, que ça brûle ! Le style est alerte, l’autodérision omniprésente, et certains portraits au vitriol sont des plus jouissifs, Higelin se reconnaîtra. Le milieu rock bordelais de la fin des 70’s est planté avec beaucoup de sincérité, et le parcours de Stalag, groupe furieux dont il fut le chanteur est l’occasion pour lui d’aborder certaines frasques dont il n’est plus trop fier. Mais pas de regrets, non mais dis donc ! Tuborg ne mange pas de ce pain-là et l’on soupçonne le sieur d’en être resté un vrai de vrai. Un vrai quoi ? Un vrai punk !

http://www.thierrytuborg.fr

Les fantômes du Paradis / Thierry Tuborg. Les éditions relatives, 2017

Premières Gymnopédies. Les années Stalag / Thierry Tuborg. Le cercle séborrhéique, 2007

Ecopunk : les punks, de la cause animale à l’écologie radicale de Fabien Hein et Dom Blake

Ecopunk.jpg

« Le punk est mort » affirmait, dès 1978, le collectif Crass, qui ne faisait pas dans la dentelle pour s’insurger contre un mouvement originel n’étant plus que le reflet de lui-même à force de compromission. Vendus, récupérés, les Clash ou autres Siouxsie dont les albums caracolaient en tête des charts. Morts pour autant, les punks ? Non ! Revenant aux sources, des groupes fortement politisés font rapidement leur apparition. Refus de toute forme de domination, radicalité, DIY sont les mots d’ordre de la deuxième génération punk qui n’aura de cesse, jusqu’à nos jours, de se réinventer. Le courant anarcho-punk se développe dans les 80’s, en Angleterre d’abord avec Conflict en figure de proue, descendants légitimes de Crass, les premiers à avoir associé autosuffisance, écologie et insurrection.

Les Américains leur emboitent le pas ; les Dead Kennedys ou MDC s’en prennent au système néolibéral qui broie le vivant, écrase l’homme et exploite la nature. La cause animale sera l’emblème universel de la résistance à l’oppression. Associations de défense des animaux (Animal Liberation Front, ou People for the Ethical Treatment of Animals), groupes hardcore (Black Flag, Suicidal Tendencies, DOA) ou membres de la scène punk antispéciste (NOFX) ne cesseront de tisser des liens. Le végétarisme allait de soi en GB dans les 80’s, le véganisme prend de l’ampleur aux USA dès les 90’s, éthiques couplées à une critique du capitalisme et de l’industrie agro-alimentaire. Industrie qui ne tarde pas à récupérer les fruits de ce mode de vie et à se faire du blé en proposant des produits véganes à grande échelle. Véganarchistes et freeganistes, (récup., exploration des poubelles) s’en offusquent, préconisant de se soustraire aux impératifs de la société marchande en consommant le moins possible.

Autre menace, dont les punks se font également l’écho dès les années 80 : celle de l’aliénation par la technologie. Discharge en 82, et plus tard le courant crust punk US (Amebix, Antisect) dénonceront l’avènement de l’homme machine et ses conséquences sur la nature. De même, la société automobile avec sa pollution, sa dangerosité, les aménagements urbains qu’elle impose, froissaient déjà Buzzcocks en 78 (« Fast Cars »). En 1999, les Ecossais Oi Polloi (« No More Roads ») appellent à une action directe, au sabotage des infrastructures, comme le prônait l’organisation Earth First! Dans cette logique, le skate, le vélo ou les pieds deviennent furieusement punks…

Ses différentes problématiques se synthétisent, entre le début des 80’s et les années 2000, dans un mouvement : les écopunks, dont beaucoup, conscients de la récupération dont leurs idées font l’objet, cherchent à réinscrire « les pratiques et attributs de la scène punk dans une réflexion et une action politiques plus globales ». Pour faire avancer la cause écologiste, la démarche individuelle de « renoncement à » ne suffit plus, il faut un nouveau projet politique, collectif, autour de trois idées fortes, consensuelles : la critique du néolibéralisme, l’action directe, l’autosuffisance. Encore faut-il s’entendre sur les modalités de l’action. Méthodes pacifistes s’opposent aux appels à la révolte généralisée, aux sabotages soutenus par un collectif tel Class War. Répression, arrestations, condamnations lourdes de nombreux « écoterroristes » seront dénoncées par divers groupes, dont Rise Against en 2014 par exemple. Détruire ou construire ne sont d’ailleurs pas antinomiques. Depuis les 90’s, des communautés se constituent, loin des villes et partout dans le monde, qui expérimentent vie collective et autosuffisance, avec pour bande son, du punk !

Fabien Hein, sociologue, continue avec Ecopunk son exploration des diverses facettes d’un mouvement qui l’inspire pour ses recherches. Après Do it yourself ! : autodétermination et culture punk (2012) ou Ma petite entreprise punk : sociologie du système D (2011), il donne ici une lecture innovante d’une contre-culture toujours en quête de renouvellement. Clair, extrêmement documenté, soucieux de resituer les idées dans leur contexte historique, pointu mais abordable, Ecopunk est une somme, un pavé, une masse dans la gueule de ceux qui prétendent que le punk n’a plus rien à dire.

Ecopunk : les punks, de la cause animale à l’écologie radicale / Fabien Hein et Dom Blake. Le passager clandestin, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°38 – avril-mai 2017