Merci infiniment à Nico Tag de Nyctalopes pour cette chronique de ouf

couvbruitnoir

Un humain n’est jamais aussi intéressant que quand on va fouiller dans la noirceur, quand il se révèle. Après, il y a le contre-jour. Pour faire exister la lumière, il faut qu’il y ait le contrepoint de la lumière, et le contrepoint, c’est la noirceur. Franck Bouysse

Pas de roman ni de nouvelles pour cette chronique, uniquement des entretiens. Restez car sous cette couverture anonyme l’affiche est bien alléchante. Des auteurs comme Richard Krawiec, Mark SaFranko, Michaël Mention, Cathi Unsworth, Irvine Welsh, Christophe Siébert, etc, complétés par l’éditeur Aurélien Masson,et par le touche-à-tout rasta-punk Don Letts. Marianne Peyronnet a choisi vingt-sept de ses interviews parues entre 2011 et 2022 dans le magazine musical New Noise où elle occupe le poste de pilier littéraire, et les a regroupées dans Bruit noir édité à Limoges par On verra bien.

 À la lecture de tous ces entretiens, la conclusion est évidente : Marianne Peyronnet maîtrise l’art de l’interview. Elle sait mettre en valeur ses interlocutrices et interlocuteurs ; ne perd jamais de vue son sujet, même quand elle semble s’éloigner vers la musique c’est toujours pour mieux revenir au(x) livre(s) des personnes interrogées.

  
Grâce à la pertinence de ses questions sur des sujets tels que le travail et la construction des histoires, des dialogues, des personnages, des lieux, et de la place de la musique, on se rend vite compte que ses questions sont aussi importantes que les réponses, elles permettent de mieux lire après. Lire ce n’est pas uniquement dévorer une histoire, c’est apprécier la consistance d’une phrase, la tenue d’un paragraphe ou le rythme d’un dialogue. Les réponses apportées par Franck Bouysse sur son travail donnent envie de (re)plonger dans ses livres pour voir comment c’est fabriqué dedans, percevoir le squelette et les muscles par dessus. L’entretien avec Patrick K. Dewdney va encore plus loin avec en plus la thématique du genre : littérature noire, blanche, populaire, politique, science-fiction. Voilà, pour moi, un auteur à découvrir.
Au fur et à mesure des entretiens, classés alphabétiquement et non chronologiquement, on perçoit bien ce qui permet à une bonne histoire de devenir un bon roman.

John King est très bien traité dans  Bruit noir, Marianne Peyronnet lui consacre trois entretiens, en 2012, 2017 et 2021, ce dernier avec la participation d’Irvine Welsh. Cinquante ans d’histoire populaire britannique défilent dans ses réponses, les skinheads, les punks, les hooligans, Thatcher, la classe ouvrière, le football. C’est une image réaliste de l’Angleterre, crue et très éloignée des élites, que J. King décrit, et dont il se sert comme cadre de ses romans.
Le deuxième entretien, le plus long, est consacré à The liberal politics of Adolf Hitler, dystopie non-traduite en français. C’est un éclairage inhabituel sur la perception de l’Europe et de l’Union Européenne chez les anglais.
 

 On conseille toujours d’écrire sur ce qu’on connaît. Et c’est vrai. Mais pointe alors le danger de n’écrire que des réflexions personnelles. Écrire uniquement sur ce dont tu as fait l’expérience offre une vision limitée du monde. C’est important d’écrire sur ce qui t’a nourri, mais c’est aussi important d’écrire sur ce que tu as observé de la vie des autres, d’accorder de l’attention à ceux que tu as rencontrés, même ceux que tu n’aimes pas, d’essayer de comprendre ce qui leur est arrivé, pourquoi, comment cela affecte leur personnalité, et ce que cela entraîne dans leurs interactions avec les autres. Les auteurs ne sont-ils pas là pour comprendre les forces qui fondent chaque être humain ? Richard Krawiec

 Vingt-trois autrices et auteurs figurent au sommaire de ce recueil qui est un véritable panorama du polar et du roman noir actuels. Il n’est pas possible de tous les évoquer. Parmi les quelques Américains il y a Mark SaFranko, c’est en partie grâce à cette interview parue en 2020 que j’ai eu envie de me plonger dans ses livres.
Cathi Unsworth, romancière anglaise, est une des rares femmes de  Bruit noir. Elle est issue du journalisme rock des années 90, c’est ce qui lui a permis de rencontrer son compatriote Robin Cook, grâce à qui elle découvre le roman noir, puis se met à l’écriture. Elle explique pourquoi la musique tient une place prépondérante lors de l’écriture puis dans ses livres.

 Je connaissais Michaël Mention par son très bon  Jeudi noir sur un France-Allemagne de triste réputation. Ses propos, souvent drôles, sur sa façon d’écrire, de bâtir des histoires donnent véritablement envie d’ouvrir ses autres romans, notamment sa trilogie anglaise sur l’Éventreur du Yorkshire dont l’angle semble différer totalement de celui de David Peace. Plus sérieusement, ce qu’il dit de la situation économique et de la place sociale des auteurs est assez triste.
Autre riche entretien, celui avec Sébastien Raizer. Tout y passe : sa découverte de Mishima et de la spiritualité orientale, sa carrière passée d’éditeur de livres consacrés au rock, sa première vie en Lorraine, son départ au Japon, et bien entendu ses romans.

Toutes ces personnes interviewées consacrent leurs livres à se confronter à la noirceur du monde et aux tréfonds de l’âme, bien loin de la littérature de salon feutré, ils grattent le réel comme le dit si bien Christophe Siébert. C’est aussi le cas de Peter Murphy, Lisa McInnerney, Caryl Férey, Martyn Waites, etc.

 Tous les polardeux ont des lunettes, ils vont regarder vers une direction où un auteur de littérature traditionnelle n’ira pas obligatoirement gratter. L’obsession de la mort est omniprésente dans le polar, c’est quand même une des forces les plus importantes de l’existence. Je ne connais pas une personne qui ne soit pas, et encore moins chez les mecs, obsédée par la question de la mort. Je ne parle pas de la vieillesse, mais de la mort, de l’absurdité. Je vois le polar comme essayer de mettre de l’ordre dans un monde de désordre. Ça peut apparaître comme une littérature un peu ébouriffée, mal élevée, mais j’y vois aussi un cri d’amour à la vie, et le rock aussi. Aurélien Masson

Aurélien Masson a droit à deux entretiens, le premier en 2011 alors qu’il était directeur de la Série Noire, le second en 2019 quand il crée EquinoX aux Arènes. Ses fonctions d’éditeur et de directeur de collection y sont méticuleusement autopsiés. Là encore, lire ces entretiens ouvre de nouvelles portes à la lecture, au plaisr de tourner les pages.

 C’est dans cette bonne trentaine de pages que le rapport entre polar et musique, polar et rock, est le mieux éclairé. La mise en parallèle des deux est discutée avec beaucoup de pertinence.  Finalement c’est presque la constante de beaucoup de ces entretiens, les rapports tissés entre le rock et le roman noir. Marianne Peyronnet y revient à chaque fois ou presque. C’est ce qui donne une belle cohérence à ce livre, et qui rend la lecture bien plus que plaisante. Bruit noir plaira aux amateurs de romans noirs, plaira aux fans de rock, et encore plus à ceux qui sont les deux à la fois.

Quand j’étais gosse, je ne me suis jamais dit qu’il me serait impossible de voyager, mais la lecture m’a permis d’accéder à des mondes nouveaux, d’élargir mon horizon. Kerry Hudson 

 C’est exactement ce qu’offre  Bruit noir, joli petit pavé de 370 pages dans lequel autrices et auteurs disposent de temps et de place, bien loin du mainstream habituel.

NicoTag

https://www.nyctalopes.com/

Sales chiens de JB Hanak

sales

C’est JB qui raconte. JB Hanak, le plus jeune frère de dDamage, duo qui depuis leur premier album en 2000, balance son « électronique sale, faite de sons maltraités, de saturation et de chants colériques perdus dans un bordel sonore maîtrisé ». Après 10 ans de galère, sur le point de sortir leur quatrième disque, ils signent chez Spartan Music début 2010 et s’apprêtent à partir en tournée. Sur le papier, ça le fait. Mohand, au volant de son van Volkswagen, taille la route. Gino et Kurt, stars US de l’électro, partageront leur scène. Ainsi que Dèbe, un petit jeune qui dispense une immonde daube festive, avec eux pour se faire les dents, faut bien commencer. Ourko, le chien imaginaire des Hanak, complète la troupe. Go. Direction le chaos.

Voyage en immersion totale dans l’univers déglingué de dDamage. Les éléments, contre eux, s’acharnent. Vent de face. Outre une organisation de départ plutôt confuse, les obligeant à se taper 700 km entre chaque date, la tournée prend des airs de punition, où ils vivent « tous les jours, 23 h de souffrance motivées par le shoot d’une heure sur scène. » Londres. Tout l’underground de la capitale anglaise s’est donné rendez-vous dans un supermarché désaffecté où, après un concert de ouf devant une foule déjantée et à poil, l’incendie qui ravage le bâtiment conduit les organisateurs en zonzon sans passer par la case ‘payer les groupes’. Berlin. Le public expérimente les glissades sur purée de bananes, écrasées par Dr Beeber en première partie, et déserte la fosse. Milan. La salle est squattée par une asso coco de défense des sans-papiers et s’en bat l’oeil, de la musique. Toutes les dates italiennes sont à l’avenant. Rencontre avec la mafia locale et tenancier de bar qui se tire au moment de passer à la caisse. Cassages de gueules, embrouilles, hôtels miteux sous un ciel hivernal glacial, et j’en passe. De quoi être dégouté.

Mais il en faut plus aux dDamage pour se décourager. D’autant que la bande s’y entend pour en rajouter. Dèbe a oublié ses fringues de rechange et schlingue comme un putois mouillé. Kurt, (ex) toxico est en bout de course. Et la paire de Maisons-Alfort a un don pour la débâcle. Fred, atteint d’une maladie orpheline, calme ses douleurs musculaires en fumant de la beuh toute la journée. Quant à JB, quand ce n’est pas son passeport qu’il perd, c’est son sang froid. Il serait dommage de dévoiler le dénouement d’un tel périple, mais sachez que le pire est à venir. JB assure en tant que témoin (et acteur) désopilant de leurs mésaventures. Le ton est drôle. L’accumulation de leurs déboires tourne à la farce, agrémentée de réflexions acerbes sur l’industrie musicale et les artistes : « les musiciens comme moi clament haut et fort ne jamais avoir vendu leur cul, alors qu’ils devraient avouer ne pas avoir trouvé acheteur ».

JB aurait-il tendance à l’exagération ? On ne doute pas de la véracité des faits. On n’invente pas de tels souvenirs. Mais l’auteur nous le dit, en page de garde, Sales chiens est un roman. Un moyen de raconter en prenant de la distance. Une façon de revivre la démesure de leur parcours. Le besoin de mettre un terme, en beauté, à l’aventure dDamage qui s’est achevée avec la disparition de Fred en 2018, « la personne qu’il aime le plus au monde », la moitié de son groupe, une partie de lui-même. Rire pour ne pas sombrer, car rien n’est grave, tant que les grands frères sont là.

Sales chiens / JB Hanak. Léo Scheer, 2022

Chronique publiée dans New Noise n°61 – mars-avril 2022

Stéréo d’Antoine Philias

stéréo

Le 6 décembre 1992, Arthur aborde Nina en gare de Rennes. Aucun des deux n’est encore majeur. Juste assez vieux pour fumer. Se donner l’air plus mûr pour lui, encore plus merdeux pour elle. Il vient de Brest, d’une famille de prolos, dont le père est mort d’un trop plein d’alcool sur les chantiers navals. Elle vient de La Rochelle, d’un milieu aisé, éclairé. Ils n’ont rien commun, à part leur âge. Ah si, le rock.

Enfin presque. Lui fait son éducation avec Rock & folk. Elle préfère les Inrocks. Quelques taffes sur leur clope, quelques mots. Rapidement, ils en viennent à évoquer leur soirée de la veille. Venus assister au concert de Sonic Youth aux Trans Musicales, c’est un autre groupe jusqu’alors inconnu qui a bouleversé leur perception du monde, qui composera la bande son de toute leur vie. Un groupe déroutant, difficile à suivre, difficile à aimer, qui faisait des morceaux où les couplets se changeaient sans prévenir en refrains, et même le batteur avait du mal à suivre ce non rythme. Le leader, ce branleur qui aurait pu chanter mieux et avait l’air de s’en foutre s’appelait Stephen Malkmus.

Bref, Pavement a fait une entrée fracassante dans leur vie et n’en sortira plus. La petite bourgeoise donneuse de leçons et le taiseux aux goûts peu affirmés se retrouvent dans le clan de ceux qui aiment Pavement, contre le reste du monde. Est-ce assez pour faire une histoire d’amour ? D’année en année, on va suivre le couple, au rythme de leur emménagement à Paris, de leurs séparations, leurs retrouvailles. Au rythme de la sortie des albums du groupe. Chaque chanson de Pavement est aussi foutraque, sur le fil, au bord du bord, prête à déraper, que chaque moment fondateur de leur existence.

Dans cette touchante évocation de l’adolescence, Arthur et Nina se cherchent et au fil du temps font le constat de ce qu’ils ne sont pas devenus. Elle se rêvait journaliste musicale. Lui ne se rêvait pas. Il ne fait que fuir. Elle se perd. Immersion très juste dans une époque rarement décrite en littérature et qui n’existe plus que dans les souvenirs, avec ces groupes emblématiques, Stéréo, sous ces airs simples, est un roman à la structure complexe, fait d’allers et retours, de digressions, de réflexions plus amères à mesure que la vie passe. La dernière décennie du récit qui s’achève en 2010 ne prend que quelques pages, le temps s’accélère, fugace comme les concerts de reformation de Pavement.

Stéréo / Antoine Philias. Equateurs, 2021

Chronique publiée dans New Noise n°60 – janvier-février 2022

Pourquoi les hommes fuient de Erwan Larher

pourquoi

Jane a 21 ans. Elle fait des petits boulots, a des amants plus que des amours, un vocabulaire coloré et beaucoup de questions. Notamment, celle, récurrente, de savoir pourquoi les hommes fuient. Cette question, elle se la pose surtout au sujet de son père, qui l’a abandonnée petite et dont elle a peu de souvenirs. Elle ne sait même pas qui il est. De sa mère, elle n’aura aucune réponse, puisqu’elle est morte sans avoir livré ce secret.

De hasards en recherches, elle se rapproche du mystère. Son père serait musicien, aurait connu une certaine célébrité, à Tours, dans les 80’s, avec son groupe punk Charlotte Corday. Il s’agirait d’un certain Jo. Mais problème, il y avait deux Jo dans la formation. Ils ont tous les deux disparu de la circulation. Lequel est le bon et où est-il ?

Joli petit roman sur la quête des origines, Pourquoi les hommes fuient ? dépasse le cadre des relations père/fille pour livrer une réflexion plus vaste, un brin nostalgique, sur la vie qui va, les désillusions, les ruptures et comment elles façonnent nos existences.

Alternant deux principales voix, celle de Jane, à laquelle répond celle d’un inconnu, sûrement ce Jo, il oppose deux façons d’envisager la vie, féminin/masculin, enfant/parent, jeunesse/maturité. L’homme qui parle et raconte le monde d’avant a tout quitté. Ses semblables ne l’intéressent plus, surtout pas ce milieu de l’art où tout n’est que superficialité, simagrées. Il a préféré rejoindre une communauté autonome, tendant à l’autarcie, loin des projecteurs.

Les deux voix se rencontreront-elles ? Nous ne le saurons qu’à la toute fin du livre, après moult péripéties. Ce faisant, Erwan Larher s’accorde une virée tout à fait crédible dans le milieu rock. Antagonisme, jalousie entre membres d’un même groupe, s’ils sont des refrains connus, prennent ici une saveur particulière. Jusqu’au bout, on ne sait à quel Jo on a affaire, comme on ne saurait différencier deux frères siamois, séparés ici non pas par un scalpel mais par les circonstances, et surtout les trahisons.

Pourquoi les hommes fuient ? / Erwan Larher. Quidam éditeur, 2019

Le temps qui reste de Marco Amerighi

temps

Sauro revient à Badiascarna, le petit village de Toscane où il a grandi. Il n’y est pas retourné depuis plus de vingt ans, depuis que son père l’a chassé quand il était ado. Il revient, à la demande de sa mère, justement pour rechercher son père qui a disparu. Ce retour est l’occasion de se souvenir de ses 13 ans et de raconter le drame qui l’a conduit à la rupture avec les siens.

Amerighi construit sa narration au gré de l’alternance entre des chapitres au passé, à l’époque de l’adolescence de Sauro, et au présent, dans la tête de son personnage principal tandis que sa maturité lui permet de porter un regard neuf sur des événements qu’il n’avait pu saisir lorsqu’il était jeune. Sauro n’a pas envie de retourner à Badiascarna. Il a construit sa vie ailleurs, contre. Il y a été heureux, pourtant. Avec ses potes, Momo, Le Docteur, et Trifo, ils avaient dans l’idée de former un groupe de rock et de devenir riches et célèbres. Leur amour pour Bowie ou les Stooges les portait. Dans l’abattoir de la ville, ils avaient installé leur salle de répét dans une chambre froide défectueuse. Ils se donnaient du mal pour être au point pour un premier concert déniché par Bea. Bea dont ils étaient tous amoureux. Sauf peut-être Trifo, qui l’aimait d’un amour différent, vu qu’il était différent lui-même, pas « débile », juste retardé mental.

Le temps qui reste est un roman mélancolique. Il dit le temps qui passe, les malentendus qui détruisent des vies, les erreurs qui rongent. Il dresse le portrait d’une bande de copains pris dans une tourmente qui se chargera de les éloigner mais qui seront unis, le temps d’un été, plus que des frères. On pense à Stand by Me, le film de Rob Reiner tiré de la nouvelle Le corps de Stephen King, incluse dans le recueil Différentes saisons. Les dialogues et les relations entre les membres du groupe, à cet âge où l’amitié est plus importante que tout, sonnent aussi juste.

Le temps qui reste n’est pas nostalgique d’un âge d’or qui serait révolu. Même si le présent n’a tenu aucune promesse, ce n’était pas mieux avant. Amerighi donne une dimension sociale à son récit qui empêche son histoire de se noyer dans un pathos facile. Badiascarna a vécu un renouveau économique grâce à l’implantation d’une centrale géothermique qui était censée apporter confort et prospérité aux habitants déshérités de ce coin du monde. Elle leur a surtout amené l’amiante et les cancers, qui tuent non seulement les ouvriers qui y travaillent mais aussi leurs femmes qui respirent les poussières quand elles nettoient les vêtements de leurs hommes.

Le lecteur apprendra les tenants d’une histoire bouleversante au fur et à mesure des révélations que Sauro découvrira lui-même. Comme le héros, il en sera durablement ému.

Le temps qui reste / Marco Amerighi. trad. de Françoise Brun. Liana Levi, 2019

L’appétit de la destruction de Yvan Robin

l-appetit-destruction-yvan-robin-hd.jpg

Chambre d’hôtel de luxe. Gueule de bois carabinée. Trou noir concernant la fin de la soirée de la veille. Réveil difficile, sinon inhabituel, pour Adrien, le chanteur de Ame less. Les autres membres du groupe (Pierre, son frère, batteur ; Nina, guitariste ; Jan, bassiste) l’attendent dans leur tourbus de stars. Destination une nouvelle ville anonyme pour un nouveau concert sans surprise, un show réglé au millimètre, devant 3000 fans. Ame less a fait du chemin depuis leurs premières répéts à Bordeaux. Tant de chemin qu’ils se sont perdus en route.

Pas facile de renouveler le genre quand il s’agit de conter l’histoire d’un groupe de rock. L’enthousiasme des débuts, les excès qui se transforment en addictions, les tournées interminables lors desquelles la promiscuité vient à bout de toutes les patiences, les groupies pas farouches, l’éloignement des proches et la perte des repères, la gloire, la chute… tout cela chante un refrain connu. Pourtant, Yvan Robin parvient à insuffler du neuf et de la fougue à son récit.

D’abord, la peinture qu’il fait du milieu rock et de sa faune, de l’ambiance des concerts, des requins de l’industrie qui gravitent autour, est d’un réalisme saisissant. L’immersion est totale, jusqu’à la description de la façon de composer des musiciens.

Ensuite, en proposant différents points de vue, à divers stades de l’existence du groupe, pour tracer son parcours, il dresse un portrait au plus juste, très profond, des personnages. Tour à tour, on entend la voix d’Adrien, au passé du temps de la splendeur de Ame less, puis au présent, après la déchéance. Celui « qu’on rêve d’embrasser, puis de gifler dans la foulée » porte un regard sévère sur ses frasques d’antan, sur cette foire aux vanités qui a fait de lui un monstre d’indifférence, sur cette célébrité qui l’a englouti. Il faut dire que l’auteur a pris soin d’en faire un être complexe, plein d’aspérités et de contradictions, un rien merdeux, un rien paumé, qui contribue à l’intérêt que le lecteur lui porte, partagé qu’il est entre agacement et empathie à son égard.

Enfin, entre cette plongée dans la psyché autocentrée du chanteur, se glissent des passages où deux narrateurs, inconnus jusqu’à la toute fin, livrent leur version au sujet du groupe.

Malgré l’issue que l’on sait inéluctable, le procédé est habile pour maintenir une forme de suspense proche du polar. Good job.

L’appétit de la destruction / Yvan Robin. Lajouanie, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°48 – avril-mai 2019

Toutes les planètes que nous croisons sont mortes de Vincent Raynaud

toutes-les-planètes2.jpg

1977. Tristan, 13 ans, assiste à son premier concert rock. Pour le petit bourge parisien qu’il est, formé au classique, habitué aux récitals ouatés devant un public sage, le choc est violent, l’émotion intense, la révélation indubitable. Il se trouve des comparses et forme un groupe pour reproduire cette énergie vitale, cette furieuse étincelle. D’abord batteur, puis chanteur envoutant de La Monstrueuse Parade, il intègre vite les codes et les coutumes du milieu post-punk français, s’y fait un nom, des fans. Les 80’s, années fric, permettent à ceux qui se soumettent aux compromis d’atteindre la gloire en se fondant dans la culture mainstream, new wave sucrée, chanson française ; la pente vers la variétoche est glissante… La fidélité à ses engagements sera-t-elle soluble dans le succès ?

L’intérêt du livre de Vincent Raynaud ne réside pas dans l’originalité de l’histoire. Si le parcours de Tristan dessine un roman rock inédit dans la littérature hexagonale, ce n’est pas dans les péripéties qui émaillent le destin de la Monstrueuse Parade qu’il faut en chercher la singularité. Frénésie adolescente, formation du groupe par petites annonces, tensions grandissantes entre les membres aux ego en souffrance, signatures de contrats, scènes de concerts déjantés ou ratés, tournées épuisantes, déceptions, doutes, drogues, trahisons… tout cela est connu, et même si le ton est juste et la peinture réaliste, le sel de Toutes les planètes que nous croisons sont mortes ne se trouve pas sur le front couvert de sueur d’un batteur. Il réside dans le choix parfaitement assumé par l’auteur de faire de son roman une œuvre plus ambitieuse que la simple description de la vie et de la mort d’un groupe de rock.

Le fond, d’abord, s’éloigne d’autres romans sur le thème, qui s’attachent souvent à une période courte de la vie des personnages pour en souligner l’excessivité. Raynaud prend son temps et déroule son récit sur plus de quarante ans. Cela lui permet de tracer un portrait très fouillé de Tristan, son caractère principal, qui gagne en épaisseur à mesure qu’il vieillit. Est-il possible de conserver sa rage ? S’assagir est-il synonyme de renoncement ? Voilà les questions que pose l’auteur, donnant à son héros une dimension universelle et philosophique. Son parcours se dévide sur plusieurs décennies. Ses humeurs se confondent avec les variations que subit la musique. Tout change. Les guitares saturées laissent place aux synthés ; les supports évoluent ; les labels indé disparaissent ; les CD sont une poule aux œufs d’or, puis ne se vendent plus ; la dématérialisation secoue les pratiques et l’industrie musicale rame… Les politiciens changent (un peu)… Tristan change. Il devient un père, un homme mûr, un vieux.

La forme, ensuite. Ecrit au présent, le récit mêle des éléments réels à la fiction. Vrais noms de groupes ou de maisons de disques, chansons connues rythmant le texte, se mélangent à l’aventure d’un groupe inventé de toutes pièces, conférant à l’ensemble un sentiment de proximité. Et surtout, l’absence de points dans la ponctuation, sans nuire à la fluidité de la narration, souligne cette sensation d’être au cœur de l’histoire, de survoler quarante ans de l’existence d’un homme dont rien ne peut empêcher l’inexorable défilement, avec l’idée prégnante que tout passe trop vite, qu’on a à peine le temps de respirer.

Toutes les planètes que nous croisons sont mortes, comme l’indique le titre, est un roman sur la désillusion, plus mélancolique que fougueux. Les paillettes se sont envolées aussi sûrement que les idéaux socialistes. La notoriété n’est qu’un miroir aux alouettes. Seul le réconfort d’avoir vécu une partie de ses rêves conjure l’amertume. « La vie est dure et puis on meurt », disent les Belges. La jeunesse ne dure pas, celle de Tristan n’a pas duré, pas plus que ne durera la vôtre. C’est terrible, c’est absurde. C’est beau ainsi.

Toutes les planètes que nous croisons sont mortes / Vincent Raynaud. L’Iconoclaste, 2019

Memorial Device de David Keenan

9782283030615-cca2c

Ross Raymond était un membre éminent de la scène rock d’Airdrie au début des années 80, éminent car satellite incontournable, du style qui fréquentait les salles, les pubs où se passaient les concerts, connaissait les gars qui jouaient dans les groupes et écrivait un fanzine. Airdrie, c’était sa ville, une bourgade écossaise à trente kilomètres de Glasgow. Pas vraiment le trou du cul du monde, donc. Pas vraiment New York non plus. En 2016 lui vient l’idée de raconter l’histoire du rock local, de remonter aux sources en recontactant les gloires passées, celles qui sont encore là, et plus particulièrement de retracer l’épopée de Memorial Device, le groupe post-punk phare du coin, que personne n’a oublié. Il entame alors une série d’interviews et donne la parole à tous ceux qui, de près ou de loin, ont vécu l’aventure. Musiciens, critiques, groupies, potes se souviennent.

Le projet de Raymond est intéressant. Qui n’a pas rêvé d’établir la généalogie du rock de son bled, de parler de toutes les interactions qui liaient les différents groupes, se remémorer les figures marquantes d’une faune hétéroclite, se rappeler les concerts emblématiques ? Machin n’avait-il pas été bassiste dans Truc avant d’intégrer Bidule ? Bidule n’avait-il pas splitté ensuite à cause d’une histoire de nana, de fric, de dope, de trahison ?

Hahaha! Ever get the feeling you’ve been cheated?” Les paroles de Rotten, en conclusion du dernier concert des Pistols aux Etats-Unis, en 78, se chargent, à la lecture de Memorial Device, d’un écho délectable. Le projet de Raymond n’existe pas. Ross Raymond n’existe pas, pas plus que le groupe emblématique dont David Keenan recrée l’historique. L’auteur affabule, brode, compose sa version perso de la grande escroquerie du Rock’n’roll. Fausses interviews, rendez-vous bidon, personnages imaginés relatant des anecdotes et des parcours fictifs, rien n’est véridique et tout semble réel.

Faut dire que Keenan avait matière à fabriquer un monde donnant l’illusion de l’authentique. Musicien, chroniqueur à The Wire, il a eu tout le loisir de décortiquer les us et coutumes des représentants de la mouvance (post)punk. L’univers foutraque dont il nous illusionne, mise en abîme de celui dont il rapporte les péripéties et les évolutions dans ses critiques, sonne plus vrai que nature, impression accentuée par une bande son intégrant les Stooges, PiL, Thunders ou encore le Velvet.

Keenan invente un langage propre à chacun des participants, l’intègre dans une filiation artistique, lui fait conter des faits divers anecdotiques comme autant de détails qui dessinent la communauté rock d’Airdrie. La vague punk qui secoue les consciences et les habitudes, l’envie de participer au mouvement, l’esprit DIY, les cassettes enregistrées, les fanzines à un seul numéro, les surnoms débiles, tout concourt à rappeler de furieux souvenirs à beaucoup d’entre nous.

La mélancolie pourrait gagner. Ce serait sans compter avec cette distance maintenue par la forme choisie par Keenan pour décrire cette époque révolue, la douce ironie dont il use pour narrer les vies au final petites de gens qui se rêvaient de grands destins. C’est brillant, gentiment désespéré et furieusement drôle.

Memorial Device : une histoire orale et hallucinée de la scène post-punk d’Airdrie, de Coatbridge et des environs de 1978 à 1986 / David Keenan. trad. de Nathalie Peronny. Buchet Chastel, 2018

Les chérubins électriques de Guillaume Serp

les cherubins electriques.indd

« A Paris, il ne se passait plus rien et l’on rêvait de Londres. A Londres, il ne se passait plus rien et l’on rêvait de New-York. A New York, il ne se passait plus rien et l’on rêvait de Berlin. A Berlin, il ne se passait plus rien. »

1978. Paris. Quartiers friqués. Les 70’s marquent le pas, entraînant dans leur agonie les illusions d’un monde meilleur. Déjà, les 80’s s’annoncent, qui emporteront avec elles tout idée d’utopie, feront du matérialisme et de la superficialité les valeurs clés d’une décennie désespérante. Dans cet entre-deux temporel, certains inventent la fête et les excès comme unique but de l’existence, « avant que tout saute ». Philippe, le narrateur, a 19 ans. Il est déjà revenu de tout. Il fait partie des jeunes gens modernes. Son avenir s’inscrit au jour le jour, son emploi du temps se résume à la prochaine party, dans n’importe quel appart de bourge où il y aura assez d’alcool et de dope pour se défoncer, ou dans un club select tel le Gibus, le Palace ou le Rose Bonbon. Les filles sont belles, elles se font appeler Cassandre ou Deliciosa, elles prennent la pose et portent, comme lui, du cuir et du plastique rouge. L’argent est fait pour être dépensé, surtout quand il n’est pas à vous. Le fric est le sésame qui ouvre toutes les portes pourvu qu’on soit condescendant, chic et dandy. Décadent, flambeur et flamboyant, Philippe se déhanche au son des Stinky Toys, des B-52’s et d’Amanda Lear, chante dans le groupe New Wave Philippe et les Chics Types, baise sans lendemain et prétend écrire un roman. Son ennui est intersidéral, sa dépendance multiple, à la coke, à l’héro, au champagne. Oscar Wilde du 20ème, il médit avec panache, se fait ardemment casser la gueule. D’overdoses pathétiques en tentatives de sevrage répétées, il observe, cruel, le microcosme vain des nuits branchées parisiennes et sa propre vacuité : « Je me regardais vivre plus que je ne vivais, et j’employais mon sommeil à me regarder rêver. De moi, d’ailleurs. » Bourgeois bohème avant l’heure, parangon d’une génération dorée autant que vide, désenchantée comme dirait l’autre, désabusée pour le moins, Philippe est drôle, cynique, lucide à pleurer.

Pretty vacant. Le punk a glissé sur la capitale, le No Future s’est fait individualiste et snob.

L’époque est colorée et froide. Philippe cherche à inventer la modernité, en se brûlant les ailes en public.

La première édition Des chérubins électriques date de 1983. Son auteur, Guillaume Israel « Serp », 22 ans, y raconte, dans ce roman autobiographique, une jeunesse privilégiée en pleine déliquescence. Chanteur de Modern Guy, il a sorti un album deux ans plus tôt, Une nouvelle vie. Paroles en français, musique synthétique, romance métallique, le single « Electrique Sylvie », connut un bref succès. Philippe, son double littéraire pourrait certes agacer, s’il ne s’obstinait à s’autodétruire avec un acharnement méritoire, et si Serp n’y faisait preuve d’un talent exceptionnel d’écriture. Peinture naturaliste d’une période et d’un milieu, le roman a acquis son statut de roman culte. Le fait que Serp, nihiliste charismatique ait réussi à mourir d’une overdose d’alcool et de médicaments en 1987, à 27 ans, n’y est certainement pas pour rien.

Les chérubins électriques / Guillaume Serp. Rivages poche, 2016

Maintenant ou jamais de Joseph O’Connor

maintenant.jpg

Début des 80’s. Luton, ville moyenne proche de Londres. Robbie et Fran se rencontrent sur les bancs de la fac. Hormis un amour plus que modéré pour les études, ils ont peu en commun. Robbie a des ascendances irlandaises parfois pesantes mais des parents aimants. Il est tourmenté, mais timide et aimable. Fran est exubérant, extraverti jusqu’à l’excès. Né au Vietnam, orphelin, adopté, trimbalé toute son enfance de foyers en familles d’accueil, il cultive cette différence que les autres lui ont jetée à la gueule, s’en est fait une carapace. Sous des couches de maquillage, en apparats féminins chinés dans les fripes, il agace, dérange ou fascine. Une passion les unit : le rock. Rob à la guitare et Fran au chant, ils fondent un groupe, The Ships in the Night, auquel s’adjoignent les jumeaux Trez (belle et talentueuse violoniste) et Sean (batteur solide). Emmenés par leur leader charismatique, ils créent une pop qui leur ressemble, étrange et difficile d’accès. Le succès tarde à venir. Les années de vache maigre se succèdent, avec leur cortège d’addictions, d’engueulades, jusqu’au premier tube qui les propulse au sommet, en 1986, et c’est alors que Fran s’en va.

Trente ans plus tard, Robbie tente d’écrire ses mémoires. Il n’a pas un sou en poche. Il a surmonté son alcoolisme mais pas son amertume à l’égard de Fran, son Glimmer Twin, qui lui, a poursuivi une brillante carrière sans plus donner signe de vie.

Tout cela est très classique, me direz-vous : un narrateur qui se rappelle sa jeunesse et déroule une histoire faite de flashbacks, au fil de ses souvenirs ; l’ascension et la chute d’un groupe en pleine gloire ; le ressentiment induit par la fin d’une amitié ; les jalousies, les drogues, la célébrité dure à gérer…

Eh bien oui, classique. C’est en cela que le roman de O’Connor est extraordinaire. Contrairement au style trash employé souvent, afin de coller au thème, dans les romans traitant de rock, l’auteur s’est appliqué ici à déployer un vocabulaire, une structure, un rythme d’un classicisme absolu digne d’une fiction victorienne. Et le résultat fonctionne parfaitement. Il prend son temps pour exposer les situations, l’époque, le milieu. Les personnages se chargent d’une réelle profondeur au fil des pages. Ils sont changeants, ambigus. Ils ont le temps de se tromper, se haïr, changer d’avis, comme au cours d’une vie, la vie d’avant internet et les téléphones portables. Chaque mot compte, est à sa place, sans fausse note. Jusque dans l’évocation de la musique qu’ils produisent, légère, exigeante ; jusque dans les paroles de leurs chansons.

Quasiment naturaliste, Maintenant ou jamais raconte le parcours des différents membres du groupe en mêlant fiction et réalité. De vrais noms d’artistes sont mentionnés (la scène où ils rencontrent Patti Smith est proche du documentaire), ainsi que des salles de spectacles, des événements politiques. Ce mélange donne de la force au récit, et permet à l’auteur d’aborder, sans en avoir l’air, des sujets comme l’immigration, le déracinement, les faits d’actualité qui bercent plusieurs décennies. Mais c’est dans l’intime qu’il excelle. La vie avance, il faut affronter la mort des proches, faire le deuil de ses rêves, accepter de vieillir, refermer les blessures qui vous hantent. L’insouciance, les fous rires des ados ont fait place à l’inquiétude et à la solitude. L’amitié existe encore, néanmoins, dans les souvenirs tenaces de Robbie, adoucis par la musique, toujours la musique.

Maintenant ou jamais / Joseph O’Connor. trad. de Carine Chichereau. Phébus, 2016