L’éternité n’est pas pour nous de Patrick Delperdange

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Lila attend le client au bord de la route. Les chalands se font rares. Les temps sont durs pour tout le monde. Elles les a tous connus, Lila, ceux du village et ceux de passage. Mais ils sont moins nombreux, à présent que sa peau s’est flétrie, à payer le prix en échange de quelques caresses. Fort à parier qu’ils préfèreraient tâter de la chair fraîche, celle de sa fille Cassandre, par exemple, quinze ans, qui rêve de se tirer d’ici et de ce bungalow crasseux, dans ce camping pourri où personne ne vient passer ses vacances.

Non loin de là, Sam et Danny errent dans la forêt. Malgré les vingt-cinq ans qui les séparent, ils sont demi-frères, et malgré cette consanguinité, ils viennent de se connaître. Sam n’a qu’un bras et la vue qui s’éteint. Danny, inadapté, placé dans un foyer jusqu’à la venue de ce frangin inattendu, sent la mort qui rôde et parle aux défunts.

L’éternité n’est pas pour nous, c’est l’histoire de gens cabossés qui se retrouvent dans une unité de temps et de lieu. Hasard ou fatalité, leurs existences parallèles finissent par se croiser, en une perpendiculaire vertigineuse ouverte sur le gouffre, sur un chemin commun où les événements interférent vers une issue que l’on devine tragique. Le roman est à la hauteur du titre, magnifique.

Delperdange drape sa prose et son propos d’une apparente simplicité. On est loin d’une littérature qui en impose, qui se la pète et écrase, ici les mots sont simples et disent la douleur avec humilité. Delperdange n’est pas bavard, il ne s’étale pas sur le passé ou la psychologie de ses caractères. Il ne raconte pas, se contente de fragments, d’allusions, pour exprimer les deuils, les regrets ou les rêves. C’est par les dialogues, qui sonnent parfaitement juste, que l’on soupçonne les dérives et les drames qui les ont menés au même tournant de cette même route. Comme dans la vraie vie souvent, pas de longs discours, pas d’explications, et beaucoup de blancs, que le lecteur remplit d’émotions familières, ou d’horreurs supposées. Puis, quand les non-dits ne suffisent plus, ce sont les coups, de poing ou de feu, qui meublent les silences, dans une tentative éperdue de forcer le destin.

Déterminisme social ? Un peu. Les petits morflent plus que les autres, il est vrai, et les nantis sans cœur et sans limite manquent d’humanité. La ritournelle, pour en être connue n’en reste pas moins puissante, toujours aussi révoltante. Mais pas que. Prime l’impression que ce sont surtout les salopards qui s’en sortent. Et cette saloperie est assez bien répartie. Les mesquins, délateurs, voyeurs, profiteurs prennent, sous la plume du belge, des allures de normes, tant ils sont nombreux.

L’éternité n’est pas pour nous n’est pas un roman joyeux. Il n’est pas sordide pour autant. L’ironie n’est jamais loin dans cette peinture des bas du front, des petits notables, des contents d’eux, des gardiens des traditions. La pureté s’oppose à la médiocrité avec d’autant plus de grâce qu’elle est l’exception. Et qu’elle peut subvenir à tout moment. On reste donc sur le fil. Dans la nuance, dans le gris. Au bord. A redouter. A Espérer.

L’éternité n’est pas pour nous / Patrick Delperdange. Les Arènes (equinoX), 2018

Slaughterhouse prayer de John King

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John King est végétarien/vegan depuis le début des années 80. C’est dire s’il n’a pas attendu que l’industrie agro-alimentaire s’empare de cette tendance pour se composer des menus dépourvus de viande et que ce choix n’est pas pour lui une façon plus saine de consommer, mais découle d’une prise de conscience profonde. Etre vegan, c’est vivre selon une éthique, un code moral. Sur un sujet qui lui tenait tant à cœur, un projet qu’il murit depuis dix ans, il ne pouvait pas se rater. Et il a réussi à écrire une œuvre monumentale.

Slaughterhouse Prayer est beaucoup plus qu’un brillant plaidoyer en faveur du véganisme. Ce n’est pas un livre militant, dans le sens doctrinaire du terme. John King est beaucoup trop intelligent pour se contenter de jugements hâtifs et définitifs sur ses semblables. Il n’est pas dans une posture donneuse de leçon. Asséner des vérités, culpabiliser son prochain serait passer à côté du but. Il ne s’adresse pas aux convaincus, il ne prêche pas, il parle à tous. Il s’arrange pour que chacun fasse son chemin, son examen de conscience. C’est à travers la fiction qu’il touche, dans une œuvre sensible, effroyable, qu’il faut du temps pour digérer. Dire qu’on en ressort profondément dérangé, déstabilisé, complètement secoué serait en dessous de la réalité. On en ressort intensément bouleversé.

On suit le personnage principal, Michael Tanner, à trois différentes étapes de sa vie, dans un récit non linéaire, fait de retours en arrière, de souvenirs qui s’entrelacent avec des moments dans le présent de Michael, alors qu’il est maintenant un homme mûr. Trois Michael donc, relaient l’histoire, dans un suspense, une intrigue tendue jusqu’au bout. Petit garçon, Michael comprend, alors qu’il séjourne à la campagne chez son grand-père vegan, qu’on tue les animaux pour les manger, que les saucisses sont faites de chair morte, que le bacon provient de ces cochons rieurs qui ont l’air si heureux sur les emballages manufacturés. Et on ne se contente pas de les tuer. On les insulte, on les fait souffrir, on les viole, on les émascule, on les torture, on les génocide. Sans que personne ne s’en émeuve, puisque ce ne sont que des animaux dépourvus de conscience, qui ne ressentent pas la douleur, ne pensent pas, n’ont ni sentiment ni mémoire. Devenu post-ado, Michael devient activiste de la cause animale, et questionne la justification d’actions violentes envers les hommes sous prétexte de défendre les animaux non-humains. Plus tard, Michael, assagi mais pas apaisé, après une phase de rupture totale avec son monde, finira-t-il par trouver une sorte de paix ?

Faire ressentir, c’est tout le talent de King. D’abord, en permettant au lecteur de comprendre l’agression que l’on subit dès lors qu’on refuse de participer au massacre. Les publicités, les odeurs, le cuir… rappellent en permanence les horreurs que les autres refusent de voir, horreurs décrites dans des passages insoutenables. Les animaux, cochon, agneau, taureau deviennent Peter, Mary ou John. Ils racontent ce qu’on leur fait, ce qu’a été leur vie, leur terreur, leur douleur. Ce sont des passages terrifiants car King ne leur prête pas de sentiments humains, il relate leurs pensées en se mettant à leur place et leur effroi sonne juste. Son travail d’écriture prend alors toute sa place, examinant au passage notre utilisation du langage. Traiter un homme de sale porc, une femme de grosse vache sont des insultes témoignant de notre mépris envers des êtres qu’il ne nous suffit pas de tuer, mais qu’il nous faut également humilier. Dans le même temps, John King, relatant de mystérieuses agressions, se plaît à faire ressentir à son lecteur une jouissance extrême, un plaisir pervers quand certains personnages immondes, cruels se font dessouder. En nous plaçant d’emblée du côté des gentils, il parvient, subtilement, à nous faire nous interroger sur nous-mêmes : suis-je si différente de ces monstres ? Suis-je une bonne personne ?

Je ne suis pas vegan, pas même végétarienne. Je fais partie de ceux qui détournent le regard, qui se trouvent toutes les excuses possibles, des hypocrites qui s’accommodent de ce mensonge terrible. Alors, oui, John, I feel like shit. Mais merci de ne pas me juger en tant que personne, de m’avoir permis de lire Slaughterhouse Prayer sans m’exclure, en me laissant une porte de sortie, de me laisser devenir plus responsable. Merci pour cette phrase, empruntée à Tanner : « but these were his brothers and sisters and he needed to believe that his species was weak rather than evil. They were big babies, overgrown kids building snowmen and adding carrot noses. He needed to belong. He didn’t want to be alone. » Merci pour ton amour des hommes, malgré tout, pour tes pages si douces sur leurs jardins, leurs pubs, leur musique et leurs livres.

The future is unwritten, mais il sera certainement, un jour, vegan.

Slaughterhouse Prayer / John King. London Books, 2018

Numbers de John Rechy

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Johnny roule à tombeau ouvert sur l’autoroute qui le ramène à Los Angeles. Il avait quitté « la cité embrumée des anges morts » trois ans plus tôt, et était rentré à Laredo, Texas, pour travailler chez son oncle, se faire un peu de fric, et surtout changer de vie. Il revient à LA pour se prouver qu’il n’est plus le même. Il a vingt ans aujourd’hui. Il a de l’argent. Il n’a plus besoin de vendre son corps pour de la thune, de coucher avec tous ces types qu’il ne désirait pas. A la radio hurle « Wild Thing ».

Les premières pages de Numbers portent en elles toute l’essence du roman sulfureux de John Rechy. Johnny s’admire, se plaît, aime se regarder dans le miroir. Il sait son corps parfait, « hyper viril dans le jargon homosexuel», il sait son « sourire extraordinaire », il sait qu’une « promesse de sexe vénéneux plane autour de lui. » Johnny a peur, il est terrifié à l’idée de vieillir, de ne plus séduire, qu’on préfère un autre que lui. Il a peur de mourir. Alors, il lui faut des « raisons », un cadre pour calmer ses angoisses, son obsession de la chute.

Il revient à LA pour gagner, pour triompher au jeu dont il fixe lui-même les règles. Il est là pour affirmer qu’il n’est pas obsédé par le sexe, qu’il ne cède pas à des pulsions, qu’il maîtrise son destin. Il est là pour dire au monde qu’il n’est pas homo, que s’il allait avec des hommes, avant, c’était parce qu’il lui fallait du blé. Dès le premier chapitre, le lecteur sait que Johnny changera les règles au fur et à mesure, qu’il se mentira sur les vraies raisons de son retour, qu’il ne peut que se perdre.

Vite, il retrouve le milieu qu’il avait voulu fuir. Tout a changé à LA. « L’ennemi », la municipalité, a décidé de chasser du décor toutes les pédales, les tapins, les drogués, les hippies du centre-ville. Vite, il trouve les nouveaux lieux, cachés, de débauche. Vite, il découvre le Parc, immense, avec ses grottes, ses endroits sombres, ses hommes avides de sexe rapide, anonyme. Vite, il décide que pour n’être pas cet homo cédant à des pulsions irrépressibles, il se fera désirer, sucer, sans aller plus loin, sans rien donner en retour, surtout pas du plaisir, surtout pas de l’amour. Vite, il se met à compter le nombre de ses amants, pour se fixer une limite, limite qu’il ne cesse de repousser.

Johnny n’est pas un personnage attachant. Il est imbu de lui-même. Son sentiment de supériorité est insupportable. L’amour est une faiblesse. Et pourtant, comme il se ment à lui-même, il est aussi le contraire. Il est faible, touchant, toujours au bord de la rupture. C’est un Narcisse conscient de l’irrémédiable destruction qui l’attend, un Dorian Gray dont les excès terniront le visage. Sa quête de la beauté éternelle est impossible. Sa tristesse et sa terreur sont incommensurables.

Numbers est un roman bouleversant de vérité. Fascination/répulsion envers cette pulsion frénétique qu’il ne peut réprimer, effroi/attirance de se faire dévorer par ses addictions, Johnny Rio est un personnage d’une grande complexité, qui soutient que « ce pays de la réciprocité, de l’amour partagé n’est pas le sien » et crève de n’être que désiré, et pas aimé.

Numbers est un chemin, celui, escarpé, de l’acceptation de soi. Johnny prend les sentiers de traverse pour y parvenir, il se perd, revient sur ses pas, retourne aux mêmes endroits, fait les mêmes rencontres. Le lecteur le suit, le mate, dans un mélange d’excitation et de dégoût.

Les oeuvres de John Rechy, grand romancier de l’homosexualité, mettent en scène les milieux interlopes de Los Angeles, des anges perdus. Epuisées en France depuis des années, notamment son livre le plus célèbre Cité de la nuit, elles semblent bénéficier d’un regain d’intérêt de la part des éditeurs français, puisqu’il sera réédité bientôt chez Gallimard. Numbers, initialement paru aux USA en 1968, marque le grand retour des Editions Laurence Viallet, éditrice de textes exigeants, dérangeants comme ceux de Peter Sotos ou Laura Hird.

Numbers / John Rechy. trad. de Norbert Naigeon. Editions Laurence Viallet, 2018