C’est bon ça !

Fille renard vs2

L’atelier de litote a aimé Kevin !

« Je dis souvent que pour m’attacher à  un personnage j’ai besoin d’éprouver un minimum d’empathie pour lui et bien je me trompais, lorsque j’éprouve de la haine, cela fonctionne aussi, c’est une découverte pour moi. »

http://latelierdelitote.canalblog.com/archives/2019/02/22/37121545.html

Une journée d’automne de Wallace Stegner

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Initialement paru en 1938 aux Etats-Unis, Une journée d’automne n’avait, jusqu’à présent, pas été traduit en français. Erreur réparée par les éditions Gallmeister.

Le prologue plante le décor. Deux femmes s’apprêtent à assister aux funérailles du mari de l’une d’entre elles. Elles sont âgées, mutiques, rigides, semblent n’avoir pas d’émotions, elles sont « deux silhouettes noires décharnées pareilles à des corbeaux. » Il faut au lecteur quelques lignes pour comprendre qu’elles sont sœurs, ont respectivement 40 et 47 ans, et quelques chapitres pour saisir d’où vient la tension extrême qui tisse leur relation. Pour cela, l’auteur fait remonter son récit à des années plus tôt, quand tout a commencé.

La scène inaugurale, située dix-huit ans auparavant, offre un contraste saisissant avec le préambule. Elle présente Margaret Stuart, 29 ans, accompagnée de son époux, riche fermier de l’Iowa, attendant le train qui devait faire entrer Elspeth, sa cadette de sept ans, dans leur vie. Elle avait fait le voyage depuis l’Ecosse pour s’installer en Amérique, où son aînée menait une existence prospère et respectable. Les deux sœurs étaient si heureuses de se retrouver, alors ! Elles étaient si complices ! Opposées en caractères, Margaret plus austère, sensible au qu’en-dira-t-on, et Elspeth éclatante de fraîcheur, de spontanéité, leurs différences étaient complémentaires. La passion fulgurante qui unira Elspeth et Alec, le mari de sa sœur, et la découverte de cet adultère par Margaret, auront une influence durable autant que néfaste sur les trois personnages impliqués.

L’écriture, précise, simple, explore tour à tour les sentiments de chacun. Les deux femmes s’observent à la dérobée, n’échangent que le minimum de mots, tandis qu’elles sont détruites à l’intérieur par cette impossibilité à communiquer, rongées, l’une, calviniste, par son incapacité à pardonner, l’autre par sa culpabilité. Une journée d’automne est un roman sur le non-dit, exercice difficile en littérature, et sublimé ici, tant Wallace Stegner parvient à dévoiler l’intimité sans tout raconter, dans le portrait de ces femmes mourant à petit feu, se refusant à vivre. Le lecteur comble les blancs et les silences. Les saisons défilent sans que rien ne vienne perturber cette lente agonie, même la nature environnante de l’Iowa suspend son souffle, comme figée dans le souvenir de cette journée d’automne-là.

Une journée d’automne / Wallace Stegner. trad. de Françoise Torchiana. Gallmeister (Totem), 2018

La vague de Ingrid Astier

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A Tahiti, la mer est bleue, le sable est fin, la vie est belle. En tout cas pour les touristes adeptes du surf ou du farniente. Mais Ingrid Astier ne s’attache pas à ajouter un cliché de plus à la carte postale. Si les problèmes décrits ne concernaient que des coups de soleil et des tongs trop petites, son intrigue aurait fait long feu et l’intérêt en aurait été des plus limités. Non, nous sommes bien ici dans un roman noir et c’est l’envers du décor paradisiaque qui nous est présenté. Là comme ailleurs, les drames se nouent et des vies tournent court, sur fond de tourisme de masse fragilisant l’équilibre écologique et alors qu’une nouvelle drogue décime la jeunesse locale.

C’est à travers un bout de l’existence de caractères attachants que les enjeux qui secouent la Polynésie sont décryptés. Au début de l’histoire, Hiro, surfeur guerrier, vient de retrouver sa sœur Moea. Avec son neveu, quelques potes, ses chiens, le clan sur lequel il veille est enfin au complet. Une force irrépressible le pousse à aller affronter Teahupo’o, le mur de crânes, la plus belle et plus dangereuse vague du monde. Au sommet de sa crête, c’est lui-même qu’il défie, sa peur, sa faiblesse, pour ne faire qu’un avec l’univers, voler vers l’harmonie.

Quand survient Taj, surfeur lui aussi, l’ordre de la nature est bouleversé. Taj est l’exact contraire de Hiro. La vague, il veut la vaincre et non pas l’épouser, il cherche à la soumettre comme tous les humains qu’il croise. Jalousie, violence, vénalité sont les maux incarnés dans son personnage. Sa puissance destructrice est terrible et agit par ricochés sur le destin de l’île et des hommes qui la peuplent.

Ingrid Astier livre un roman magique sur la dualité. Modernité/rites ancestraux, Bien/Mal, féminin/masculin s’entremêlent et s’embrassent, personnifiés à l’extrême par Reva, la femme double, ambivalente, seule et habitée d’ombres, la déchirante Reva.

La vague / Ingrid Astier. Les Arènes (EquinoX), 2019