Les féroces de Jedidiah Ayres

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Des baraquements dans le désert, au sud de la frontière mexicaine, des masures infâmes faites de bric et de broc constituent l’architecture remarquable de cette ville fantôme connue des initiés sous le nom de Politoville. C’est un type qui raconte, au début, au présent. Tout est crade, ici. Il fait moite. Ça sent la sueur, le sang, ça sent toutes les odeurs dégueulasses qui s’échappent des corps, des vivants et des morts. Il est là parce que Harlan Polito l’y a envoyé, comme tous les autres gringos du camp, comme toutes les putes, toutes ces Maria ramassées dès leur plus jeune âge pour satisfaire le plaisir des hommes. Ça sent mauvais, dans tous les sens du terme. Alors, il faut qu’il se tire, le type, et vite. Le temps de dessouder ceux qui gênent, et salut la compagnie. Avec sa Maria. Qui, plus tard, quand elle aura eu son enfant, reviendra chercher le trésor planqué dans sa fuite, et constatera que les choses ont bien changé. Dorénavant, les chiennes féroces sont lâchées.

Pas besoin de faire long pour faire efficace. 120 pages denses, au style ramassé, au vocabulaire simple et concis, aux phrases courtes suffisent à planter le décor, à conter la révolte et la libération. Pas de gras, et pourtant la simplicité n’est qu’apparente. Ayres parvient à construire une œuvre plus complexe que la brièveté de son récit ne laisserait paraître. Dialogues imaginaires, changements de points de vue, retours en arrière, la narration avance à mesure que le lecteur suit le périple des Maria, meute d’anonymes, et se penche sur le destin particulier de certaines d’entre elles, enfin dotées de prénoms. Histoire effrayante, implacable, nimbée de mystère, Les féroces dégage le parfum exaltant de la vengeance, dans des scènes d’un réalisme effroyable, et fonde un mythe, celui de déesses cruelles rendant leur justice inflexible, méthodiques dans leur rage, d’une sauvagerie sans mesure, et néanmoins capables d’un amour immense, pour peu qu’on le mérite.

Les féroces / Jedidiah Ayres. trad. d’Antoine Chainas. Editions des Arènes (equinoX), 2018

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Empire des chimères de Antoine Chainas

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1983. Un village quelque part en France. Un bled en déshérence déjà, symbole de cette ruralité que la décennie fric-paillettes n’a même pas survolée, frappée par la crise, épargnée avant l’heure par l’euphorie, les promesses, les années Mitterrand-Reagan. Tandis que la disparition d’une gamine met le bled en émoi, une énorme firme américaine a jeté son dévolu sur ce coin désertifié pour lui assurer un avenir prospère, et se faire un max de blé, en y implantant un parc à thème. Ce parc de loisirs déclinera les concepts et l’ambiance d’un jeu de rôles au succès international déjà ancien, Empire des chimères, dont il se murmure qu’une version plus sombre, plus addictive, circule. Tiens, tiens, trois ados dans le village y jouent, justement.

Résumer le dernier roman d’Antoine Chainas relève de l’impossible, tout comme le définir est peine perdue. Le qualifier de sombre et addictif, comme l’univers du jeu dans lequel il nous plonge, nous perd, nous perce à jour, sans jamais nous donner toutes les clés, ne serait qu’en prendre en compte une partie minuscule, tant il recèle d’interprétations distinctes.

La narration se découpe entre différents lieux, et différentes périodes qui finissent tous par trouver leur place dans la trame générale, dans l’histoire de ce village et de ses habitants. On suit le parcours de ces êtres, liés par cet endroit aussi trivial que fantasmagorique, qui portent tous en eux des blessures et des rêves : Jérôme le garde-champêtre, ancien de l’Algérie, en charge de la disparition d’Edith, qui trouve la paix et l’adoration pure auprès de sa femme handicapée ; Annabelle, institutrice à la retraite, qui s’endort aux côtés de la photo de son amie disparue, son amour interdit ; Julien qui craint pour l’avenir et la santé mentale de son frère Jean ; Les frères Davodeau, l’un exilé, devenu chef de Cabinet ministériel, l’autre qui est resté, agent immobilier… Tous se connaissent, s’épient, entre vexations, empathie, jalousie ou mépris, ignorants qu’ils sont les pions d’un jeu de dupe, réel ou imaginaire.

Empire des chimères stimule, enchevêtrées, les multiples zones de nos lobes cérébraux. Il interroge notre capacité d’analyse et de projection, menant sa réflexion autour de thèmes comme l’urbanisme, le capitalisme et l’avenir du monde occidental. Il enflamme les sens, nous faisant toucher les corps malades, pourrissants, sentir l’odeur de champignons effrayants qui se répandent partout. Surtout, lors de scènes furtives comme des caresses, il fait pleurer une fille en silence, il abandonne un chien, et il nous fout par terre.

Et que dire du style ? Le mieux est encore de le citer. La morne campagne est cela, sous les mots de l’auteur : « Il émane des rares villages alentour, moins de quatre mille habitants au total, un triomphe de l’oubli, une esthétique de l’effacement scandé par l’imminence d’une catastrophe, dont le processus semble interrompu pour un temps indéterminé. Les aubes grises succèdent aux crépuscules sans but. On a passé un pacte d’usure avec les murs, on s’y ennuie. L’enracinement paraît si profond qu’il empêche de se consumer dans les rituels féroces des temps modernes. »

Depuis sa découverte à la Série noire en 2007, avec Aime-moi Casanova et les romans qui ont suivi, Versus (2008), Anaisthêsia (2009), Une histoire d’histoire radioactive (2010), Pur (2013), Chainas fait du Chainas. Non pas qu’il se répète. Mais il perpétue, de livre en livre, un détail : sa capacité à atteindre cet infime bout d’âme, à secouer cette parcelle d’humanité intangible qui se planquait, jusqu’à léthargique, dans notre cœur ou notre cerveau. Il crée une littérature du sublimement terrible, tendre et désespéré. Empire des chimères est un empire de chimères. Il est d’une beauté à croûter les genoux.

Empire des chimères / Antoine Chainas. Gallimard (Série noire), 2018

Avant la chute de Noah Hawley

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Quelques minutes après son décollage, le jet privé de David Bateman, magnat de la presse, s’écrase entre l’île de Vineyard et New York. A son bord, il y avait onze passagers. Deux seulement survivent, Scott Burroughs, artiste peintre en mal de reconnaissance, monté dans l’avion un peu par hasard, et JJ Bateman, quatre ans, désormais orphelin et héritier d’une fortune.

La scène du sauvetage du petit garçon par Scott, par chance excellent nageur, se débattant dans les eaux sombres, se guidant aux étoiles pour atteindre la rive, l’enfant accroché dans son dos, pose les bases d’un récit qui entremêle passages concernant les répercussions de l’accident sur la vie des rescapés, et ceux touchant à comprendre le pourquoi du crash. Les enquêteurs remontent le fil à mesure des découvertes des boîtes noires et des corps, et en passant au crible les relations entre les différents protagonistes. Qui avait intérêt à ce que la tragédie ait lieu ? S’agit-il d’une erreur de pilotage, d’un sabotage, d’un attentat ? Qui étaient vraiment ceux qui sont morts ? Scott est-il digne de confiance ?

L’existence des personnages est tour à tour décortiquée, autopsiée et l’auteur fait de ces fragments de très beaux chapitres sur les liens entre les êtres, entre les hommes et les femmes, sur la douleur du deuil, sur la vie qui va.

Ce n’est pas la résolution de l’énigme, dans les toutes dernières pages du roman, qui fait l’intérêt d’Avant la chute, mais bien l’analyse sociologique et psychologique que fait Hawley d’un fait divers qui passionne la presse à scandales. Les victimes étaient milliardaires, mettre le nez dans leurs affaires, forcément louches, ravit un public prenant sa revanche sur une élite aisée ; tandis que Scott se retrouve pris dans la tourmente, devient le point de mire d’une Amérique avide de sensations malsaines, la proie de médias prêts à tout pour salir, même à inventer. Les héros font moins vendre que les salauds, et Scott tente de surmonter les calomnies, déclenchant chez le lecteur une empathie féroce envers cette victime d’une machine à broyer, peu importe qu’il s’agisse d’un artiste ou d’un petit gosse que le désespoir a rendu muet.

Avant la chute / Noah Hawley. trad. d’Antoine Chainas. Gallimard (Série noire), 2018

Sans retour de Matthew Klein

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Peinture implacable du monde du travail par temps capitalistique sauvage, thriller labyrinthique, fin imprévisible, Sans retour, servi par une traduction toujours impeccable d’Antoine Chainas, n’a pas peur du mélange des genres. Ça tombe bien, moi non plus.

Ça commence comme un roman noir dans la plus pure tradition. Jimmy Thane, la quarantaine essoufflée, ex businessman flamboyant, ex addict à tout ce qui lui permettait de se déglinguer (alcool, dope, sexe, jeu) se voit proposer par un vieil ami l’occasion de se refaire une vie. Chargé de redresser une entreprise en difficulté, il débarque en Floride avec sa femme et se met au boulot. Les ennuis s’accumulent : l’entreprise vend un logiciel de reconnaissance faciale pas tout à fait au point, les employés s’occupent tant bien que mal, et surtout mal, la boîte n’a que sept semaines de trésorerie d’avance, de grosses sommes d’argent sont employées en dépit du bon sens, l’ancien PDG a mystérieusement disparu et le FBI rôde. Jimmy se pose trop de questions. Ne l’aurait-on pas engagé pour échouer ? Pour masquer des détournements de fond ? Ou pire ?

Classique. Jimmy se débat dans un milieu hostile et trouble. Son mariage bat de l’aile. Toutes les décisions qu’il prend semblent le tirer vers le bas, le chaos.

Classique ? Pas tant qu’il n’y paraît. Jimmy fait preuve d’un humour aussi froid que le soleil est de plomb. Il nous balade, nous prend à contre-pied. Qui est-il ? Un faible qui subit et provoque malgré lui un enchaînement de catastrophes ? Un killer redoutable, sans état d’âme ?

Parce qu’attention, quand il s’agit de dégommer de l’employé, il sait y faire: « Mercredi prochain, le chef de projet sera escorté jusqu’au parking sans autre formalité. Il demeurera toujours aussi inutile, mais au moins le sera-t-il de chez lui, au chaud, avec une paire de pantoufles et une robe de chambre. Nous lui épargnerons l’embarras de toucher un chèque à la fin du mois. » Les relations interpersonnelles, les techniques de management, la manipulation n’ont aucun secret pour lui. Et Matthew Klein s’en donne à cœur joie dans la description jouissive de l’univers salarial. Pas un pour rattraper l’autre. Incompétents, prétentieux, pétochards et pipelettes forment la cohorte des travailleurs. Des pions à la merci du cynisme des dirigeants, des insectes nuisibles qu’il s’agit d’écraser, parce qu’ils sont trop nombreux dans ces start up pourries, à moins qu’ils ne soient femmes, noirs ou vieux, on n’est pas des monstres et les procès coutent cher…

Alors oui, qui est-il ? Le sait-il lui-même ?

C’est ce que nous révèle la deuxième partie, dans un changement de registre très original. Le roman noir se fait thriller, sans prévenir, pour un dénouement haletant, aussi déroutant qu’inattendu.

Sans retour / Matthew Klein. trad. d’Antoine Chainas. Gallimard, 2016

Pur d’Antoine Chainas

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Non, le dernier Chainas ne fiche pas du tout la trouille. Pour ça, il faudrait que la société qu’il invente dans Pur se rapproche un tant soit peu de la nôtre. Alors que là, on nage en pleine fiction, que dis-je, en pleine science-fiction. Pensez, une France racornie, moribonde, où des citoyens parano vivent dans des propriétés clôturées, code-digitalisées, auto-suffisantes, et espionnent sur des caméras de vidéo-surveillance les agissements de leurs voisins, histoire de vérifier qu’ils respectent les règles, parce que sinon, une bonne petite délation et c’est l’expulsion assurée. Déjà qu’ils ont eu du mal à se débarrasser de ces salauds de pauvres fauteurs de troubles et souvent basanés aux entournures… Dehors, ils le disent à la télé, c’est la jungle. Des arabes tirent sur les gens bien, tout ça pour se venger parce qu’il paraîtrait qu’ils se feraient sniperiser sur les autoroutes. Les flics manquent de moyens, à moins que ça ne soit de volonté. Et les politicards locaux, trop heureux de profiter de ce sentiment d’insécurité, ne tiennent pas trop à ce que les choses changent. Manquerait plus que des groupuscules d’extrême droite et des bourgeois bon ton s’emmêlent. Bref, toute ressemblance (…) ne serait que pure coïncidence. Donc, Monsieur Chainas est passé à côté de son sujet, et n’a pas écrit un roman brillamment glacial et subtilement dérangeant. Et moi, je vais de ce pas regarder un nouvel épisode de La petite maison dans la prairie.

Pur / Antoine Chainas. Gallimard (Série Noire), 2013

Chronique publiée dans New Noise n°19 – décembre-janvier 2014

Antoine Chainas

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Interview Antoine Chainas par Fabien Thévenot et moi. Photos : C. Helie
Merci infiniment à Fabien, éditeur au Feu sacré, pour m’avoir invitée à m’immiscer dans la conversation.
En marge, hors norme, sans concession, violemment noir. Si vous décidez de pénétrer l’univers d’Antoine Chainas, ne vous attendez pas à ce qu’il vous tienne par la main. Ses livres, on rentre dedans brutalement, poussé dans le dos. L’expérience est troublante, le choc persistant. Vous serez seul, vous serez triste, et ça fera mal. Très mal. Vous voilà prévenus, ne venez pas pleurer. Et si vous vous demandez à quoi bon s’infliger pareil supplice, c’est parce qu’au bout du tunnel, luit toujours une petite lueur d’espoir. A l’occasion de la sortie de La belle vie de Matthew Stokoe, qu’il a traduit, entretien avec la Bête Littéraire. Un monstre éclairé. Un monstre gentil.
Fabien : Tu es de retour dans les librairies ces derniers jours, non pas avec un livre que tu as écrit, mais avec un livre que tu as traduit : La Belle Vie, de Matthew Stokoe. Est-ce ton premier travail de traduction ? 

De traduction proprement dite, non. J’ai travaillé pendant un moment comme traducteur de magazines de jeux vidéo, ce qui est, j’en conviens, totalement différent du processus romanesque, qu’il concerne la transcription (création) ou la retranscription (traduction).

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BRFM : Justement au sujet de ce travail de (re)transcription, t’est-il arrivé de douter, d’avoir peur de dénaturer le texte, en d’autres mots, que Chainas l’écrivain prenne le pas sur Chainas le traducteur ?

C’était effectivement une crainte, du moins avant de commencer la traduction. Il fallait s’attacher à laisser un maximum d’espace au texte original ; s’effacer le plus possible. À l’usage, les choses se sont faites naturellement. J’ai bon espoir d’être parvenu à respecter l’oeuvre.

Fabien : Connaissais-tu le livre avant qu’on te propose de le traduire ? A sa lecture, on se rend vite compte de l’évident lien de parenté entre ton oeuvre de romancier et l’univers de Stockoe. C’était presque une évidence qu’on fasse appel à toi.

J’avais déjà entendu parler de Stokoe, car il est connu comme le loup blanc dans les milieux de la littérature underground. Son premier ouvrage, Cows, constitue une sorte de mètre-étalon moderne de la fiction extrême. Il était à l’époque épuisé depuis longtemps ou disponible à des prix prohibitifs via le Net, je n’avais donc jamais pu mettre la main dessus. Pour ce qui concerne La belle vie, que je ne connaissais pas, c’est Aurélien Masson – directeur de la Série Noire – qui me l’a fait passer. L’idée était dans l’air depuis un moment. Je crois qu’il s’est écoulé presque un an entre le moment où nous en avons parlé, et celui où j’ai trouvé le temps de lire le roman. Je peux me tromper, mais je pense que l’éditeur nourrissait encore quelques hésitations et qu’il avait besoin de l’avis de tiers, ne serait-ce que pour lui confirmer ce qu’il savait déjà. Après avoir lu ce texte, conscient de sa rareté et de sa dimension exceptionnelle, j’ai suggéré, s’il achetait les droits, de le traduire.

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BRFM : Traduire, c’est pénétrer l’intimité d’une œuvre. Surtout une telle œuvre, qui poisse, qui colle. Est-ce que c’est perturbant quand on écrit soi-même ? Est-ce qu’on arrive à penser à autre chose ? Etais-tu en train d’écrire ton prochain roman en même temps ou as-tu séparé création et traduction ?

J’ai le sentiment que La belle vie est un récit dont la puissance est terriblement invasive. C’est une excellente chose, car en cherchant à saisir l’essence du texte, en le décortiquant dans les moindres détails, lecture après lecture, phrase après phrase (ce que l’on fait rarement en tant que simple lecteur), le corpus devient une source inépuisable et très précieuse d’enseignement. Par contre, je me suis en effet rapidement rendu compte qu’il m’était impossible de travailler sur ma propre production en même temps. J’ai donc pris le parti de cloisonner les deux domaines.

Fabien : Avec le nombre d’éditeurs publiant du roman noir en France, comment expliques-tu qu’un livre de cette qualité ait mis 10 ans à arriver dans nos contrées? 

L’ouvrage est de fait, très violent, et son aspect radical a sans doute dissuadé nombre d’éditeurs de se lancer dans l’aventure. Je crois qu’il fallait quelqu’un de la stature d’Aurélien Masson – c’est-à-dire avec la pugnacité et la force de persuasion nécessaires – pour prendre le risque de mener l’entreprise à bien, adossé à une structure solide comme Gallimard.

« J’ai l’impression qu’aujourd’hui, des ouvrages comme ceux de Stokoe ou, dans une certaine mesure, les miens se heurtent aux mêmes inévitables critiques : des réserves de pure forme sur la description de la violence ou de la déviance. »

Fabien : Dans la préface que tu avais initialement signée pour La Belle Vie (que tu as finalement décidé d’écarter, mais que tu as tout de même publiée sur ton blog), tu dis : « Matthew Stokoe vous propose non pas un voyage, ni même un de ces minuscules moments d’évasion qui jalonnent une existence normale, mais un pari. Un pari sur vous, sur votre faculté d’identification macabre, sur votre capacité d’appréhension, votre seuil de tolérance ; en un mot, sur votre intelligence. » Tu parles aussi d’un roman sur l’effroi. J’ignore pourquoi, mais même sans avoir commencé le livre, j’ai eu la sensation de lire la préface d’un roman que je considère comme un des grands chefs-d’oeuvre de la littérature américaine du XXe siècle : Le démon, de Hubert Selby Jr. Je relis très souvent ce livre, qui me semble être un roman matriciel pour tous les écrivains s’étant un jour ou l’autre confrontés au problème de l’addiction, et disons… de la souffrance d’être au monde. Des auteurs comme toi, ou Stokoe, vous vous sentez des fils du Démon ? 

Oui, tout à fait en ce qui me concerne, très bonne remarque. Tu évoques justement Le démon, et c’est une coïncidence assez troublante, car j’en discutais aujourd’hui même avec mon éditeur : le hasard a voulu que dans ma jeunesse je travaille pour une boîte de prod’ anglaise à une adaptation du Démon (qui n’a finalement jamais été portée à l’écran) avec une scénariste beaucoup plus âgée que moi qui ne connaissait pas Selby. Dès le début du développement, j’ai senti des réticences très fortes chez elle quant au côté « jusqu’au boutiste » de l’ouvrage initial. Elle était partisane d’alléger la spirale dans laquelle se trouve pris Harry. Alors que c’était justement cette mécanique du pire, constante, répétitive, implacable, qui faisait l’essence du roman. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, des ouvrages comme ceux de Stokoe ou, dans une certaine mesure, les miens se heurtent aux mêmes inévitables critiques : des réserves de pure forme sur la description de la violence ou de la déviance, une cécité généralisée par le conformisme hérité du « dressage social » qui occulte ou dévalorise, pour des raisons bien souvent complètement étrangères à la littérature, le pouvoir incantatoire et métaphorique du franchissement de limites.

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Fabien : Le « franchissement des limites », les journalistes et les publicitaires n’ont pourtant plus que ce mot là à la bouche aujourd’hui. Aussi bien dans l’exploration sexuelle que dans le tourisme de masse, le monde marchand nous invite constamment à tester nos limites. Pourtant, si on trouve dans toutes les Fnac le DVD d’Apocalypse Now, il reste désormais peu de personnes capables de regarder « the horror… the horror… » dans les yeux. C’est cette frange de vaillants pessimistes qui constitue le lectorat type d’un roman de Chainas ? 

Je vais te faire une confidence, j’ignore totalement à quoi peut ressembler mon lectorat type. Je mène de fait une vie assez isolée et me tiens, par goût autant que par volonté de ne pas me disperser, à l’écart du tumulte. Ceci dit, si cette tentation du franchissement me paraît inévitable dans un environnement où la consommation frénétique a annihilé toute velléité, il me semble qu’elle est en soi – c’est-à-dire quand elle correspond uniquement à une fonction cathartique « à but lucratif » – stérile. Elle ne peut dépasser le stade de la simple transgression et accéder à la dimension incantatoire et métaphorique dont je parlais tout à l’heure que si elle est contextualisée, mise en perspective. Ceci demande du temps, de l’effort. Je ne suis pas persuadé que dans la société de l’immédiateté qui est la nôtre, où tout doit être disponible tout de suite, cet effort soit consenti par la majorité. Je m’en étais déjà expliqué dans une recension consacrée à La belle vie, par exemple, où la véritable violence du livre tenait selon moi plus à la confrontation incessante entre la vision aseptisée de la vie des « stars » et les pratiques déviantes qu’à leur description détaillée. Stokoe convoque deux exhibitions identiques. Passer l’une ou l’autre sous silence aurait considérablement amoindri le propos, l’aurait dépouillé de son sens. Certains se donneront la peine d’approfondir la question, d’autres se contenteront de la dimension sensationnelle et explicite.

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Fabien : Tu as la sensation que tes romans sont jugés d’avance. Mais as-tu l’impression qu’ils sont incompris ?

Incompris, je ne crois pas. Ou s’ils le sont, on peut sans doute simplement considérer que je me suis mal exprimé selon « l’air du temps ».

Fabien : Nous parlions tout à l’heure de l’adaptation cinématographique du Démon, as-tu vu Shame de Steve McQueen ? J’ai eu l’étrange impression en voyant son film qu’il avait, peut-être inconsciemment, peut-être malgré lui, adapté une partie du roman de Selby. Son début précisément : tout ce qui touche aux addictions sexuelles de Harry…

Non, je n’ai pas vu Shame. Par contre, Hunger m’avait beaucoup enthousiasmé à l’époque, en particulier par son traitement presque expérimental de la violence. Shame, titre idoine s’il en est, me semble, d’après ce que j’en ai lu, aborder en effet une thématique proche du Démon, mais avec, paraît-il, un soupçon de moralisme. Pour le coup, cette vision serait une approche très contemporaine de l’assuétude ou, du moins, de la perte de contrôle dans nos sociétés hygiénistes. Quelques années plus tôt, Aronofsky, dans son adaptation certes esthétisante de Requiem, avait néanmoins bien saisi l’absence de jugement qui rend les oeuvres de Selby si particulières.

BRFM : La sortie de La belle vie était attendue par les amateurs du genre mais aussi parce que tu en es le traducteur. Comme si cette œuvre était la tienne. As-tu conscience de cette communauté de lecteurs qui suivent absolument tout ce que tu écris ?

J’ignore si l’existence – troublante – d’une telle communauté est réelle ou imaginaire. Pourtant, je ne peux nier que c’est en partie la volonté de donner à La belle vie une plus grande indépendance qui m’a poussé, par exemple, à supprimer de la version définitive la préface rédigée pour l’édition française. À titre personnel, j’aurais même envisagé que mon nom n’apparaisse pas du tout, mais il semble que cette option n’était pas éditorialement appropriée.

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BRFM : Je sais que ce n’est pas ton boulot, mais t’arrive-t-il de te demander quel impact aura tel ou tel passage de ton roman sur le lecteur ? Est-ce que ton œuvre ne t’appartient plus dès qu’elle est publiée ?

En ce qui concerne des passages précis, non. En revanche, il y a effectivement un travail – effectué avec l’éditeur – sur la cohérence, l’homogénéité de chaque ouvrage. Après, la pertinence de telle ou telle réflexion est aussi le jeu d’un tas de facteurs dont le lecteur n’a peut être qu’une conscience diffuse et sur lesquels l’auteur n’a que peu de contrôle : positionnement dans le catalogue, diffusion, relais médiatiques, contexte socio-économique, période historique… L’oeuvre, effectivement, « s’échappe ». Un ouvrage comme Versus serait-il perçu de la même manière édité dix ans plus tôt ou plus tard dans une collection généraliste ou chez un éditeur underground ? Je crois que la réponse est dans la question.

Fabien : Le monde moderne est une constante source d’inspiration pour un auteur de romans noirs. Tes livres sont le parfait reflet de nos préoccupations contemporaines les plus intimes : où trouver un « souffle de vie » dans ce monde où trône une culture de mort, comment vivre debout malgré l’Horreur qui nous entoure, sommes-nous condamnés à nous aveugler pour aller de l’avant ? Depuis… disons… la guerre du Golf – événement qui introduit la notion de virtualité des conflits et de l’altérité -, le roman policier semble être passé à autre chose. Que ne peut-on plus écrire au XXIe siècle, selon toi ? Et pourquoi ? 

Cette virtualité – de la contestation éventuelle et de ses supports, si j’ai bien compris la question – est à mon sens périphérique. Par contre, la judiciarisation croissante et les fluctuations du lectorat dans un milieu où le marché fait loi, sont des réalités bien tangibles. Effectivement, en vertu de ces deux paramètres, je ne sais pas si aujourd’hui on pourrait publier Lolita, J’irai cracher sur vos tombes ou Plein Gaz, de Charles Platt, dans les mêmes conditions que jadis (qui étaient déjà épiques). Quoi qu’il en soit, il ne me semble pas que le roman noir ait l’apanage du monde moderne en matière d’inspiration. La cognition implique forcément la reproduction de ce qui est accessible par des moyens finalement guère plus évolués que ceux employés par les hommes du paléolithique dans leur grotte de Lascaux. J’attends encore le roman qui mettra en lumière des questions que l’homme ne peut pas se poser du fait même de la limitation de son champ d’expérience.

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Fabien : Quand tu te retournes sur ton travail, comment juges-tu l’évolution de tes romans, aussi bien en terme d’écriture qu’en terme de thématique  ? J’ai commencé par Versus, serais-tu d’accord pour dire que c’est ton roman le plus radical mais aussi le plus abouti ? 

Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour juger d’une évolution possible ou même évaluer les publications antérieures. J’ai tendance à considérer le travail effectué avec sévérité, mû sans doute par la conviction que « le meilleur reste à venir ». De fait, Versus ou les ouvrages qui l’ont suivi/précédé ne me paraissent aujourd’hui pas aussi bons que ce qu’ils auraient dû. J’y vois de nombreux défauts, mais aussi le reflet des périodes successives qui ont présidé à leur rédaction : périodes où, en l’état de mes possibilités, j’ai tout donné. Malgré leurs imperfections, ces ouvrages ne pouvaient pas être écrits autrement à l’époque. Mais ils le seraient à coup sûr aujourd’hui.

Fabien : Dans quel état d’esprit est-on quand on écrit durant des mois un roman aussi lourd, une histoire aussi haineuse ? Selby, encore lui, disait dans une de ses dernières interviews qu’il vivait littéralement avec ses personnages, et qu’en faire mourir un pouvait le rendre malade durant des jours. 

Je comprends ce qu’il veut dire. Mais ce qu’oublie Selby – du moins dans cette citation précise – c’est que l’écriture d’un tel ouvrage, aussi dévastatrice soit-elle, permet aussi de survivre. Elle est un acte de préservation quasi désespéré. La question que je me pose est la suivante : si Selby n’avait pas écrit BrooklynLe démon ou La geôle – qu’il n’a pas pu relire pendant trente ans -, aurait-il (sur)vécu aussi longtemps ? Cette question, toute proportion gardée, je me la pose aussi pour moi.

Fabien : Si certains livres permettent à leurs auteurs de rester debout, l’inverse est aussi vrai : la rencontre avec certains livres éclairent parfois considérablement la vie du lecteur. Sans une rencontre frontale avec Le gai savoir, et une poignée d’autres livres à un moment précis de ma vie, j’ignore dans quel état j’errerais aujourd’hui. Ce n’est vraiment pas pour rien que cette rubrique a été baptisée « Bibliothèque de Combat ». Sans livres, la bataille engagée avec l’existence me semble perdue d’avance. Outre ceux que tu as écrit, quels livres t’ont permis de survivre ? 

Curieusement, même si la lecture tient une place importante dans mon existence, je crois que c’est la pratique de la musique qui m’a sauvé plus d’une fois de cet état de souffrance qui, quoi qu’on en dise, n’est ni à accepter ni à refuser, mais existe tout simplement. Le seul mérite de cet état est d’induire une conduite aberrante, destructrice pour soi ou son entourage. Pourtant, avec énormément de chance et un peu de volonté, la sublimation peut intervenir par différents biais. La pratique musicale quotidienne en est un. J’accède par son intermédiaire à une paix instantanée, une consolation viscérale, que je ne retrouve pas dans la lecture ou l’écriture, dont l’exercice demeure par essence plus long, plus laborieux, réfléchi, en un certain sens.

BRFM : La musique, la littérature qui t’aident à survivre. L’humour aussi, il n’y a qu’à lire ton blog. Qu’est-ce qui te fait rire dans la vie ?

Un peu tout. Les gens en général. L’espèce humaine est par certains côtés proprement fascinante. Et puis, toute cette histoire de Littérature avec un grand « L » et d’Auteur avec un grand « A » peut-elle être vraiment sérieuse ? Je crois être quelqu’un d’assez joyeux au quotidien, mais dans un genre particulier, c’est le moins qu’on puisse dire. Le désespoir, la colère, ne sont jamais loin et il arrive que l’on qualifie mon humour de « spécial ». Pourtant, je reste convaincu de cette évidence : le rire est une arme efficace contre la souffrance. Personnellement, je trouve qu’il y a beaucoup d’humour dans Versus ou Anaisthêsia. Les gens n’ont pas l’air d’être de mon avis, je me demande bien pourquoi.

« Le beau est partout. Il peut se nicher dans les détails les plus triviaux et dans les endroits les plus insolites. »

BRFM : Humour et beauté. Si je vois parfaitement la beauté dans Versus ou dans Une histoire d’amour radioactive, j’avoue que j’ai plus de mal à la trouver dans La belle vie. Où est-elle pour toi, si elle existe ? Pour Aurélien Masson, « le beau ressort beaucoup mieux quand il est entouré de merde ». Es-tu d’accord avec lui sur ce point ? 

Pas tout à fait, même si je comprends son raisonnement. J’aurais plutôt tendance à penser pour ma part que le beau est partout, qu’il soit entouré de merde ou non. C’est avant tout une question d’appréciation. Il peut se nicher dans les détails les plus triviaux et dans les endroits les plus insolites. Par exemple, Aurélien Masson connaît bien ma passion pour les halls de gare, les aéroports, les parkings, les autoroutes, les zones industrielles… Tout ces lieux fonctionnels auxquels l’on accorde, au mieux, qu’une indifférence froide. On pourrait croire qu’il s’agit là d’une pose, mais pas du tout. Je me souviens encore du jour où, raccompagnant mon éditeur à l’aéroport, j’étais resté fasciné par un appareil de musculation en libre-accès, installé au beau milieu du terminal. La poésie, l’ergonomie de cette machine à l’immobilité majestueuse que personne n’utilisait dans cet espace de transit m’avait plongé dans une espèce de transe hypnotique. De la même manière, je trouve par exemple les descriptions de L.A., dans le roman de Stokoe, d’une beauté saisissante. Même si le livre parle d’autre chose.

BRFM : La belle vie colle parfaitement à ton univers, dérangeant, perturbant. Pourtant, je trouve que le roman de Stokoe a un côté cynique, qui se rapproche d’Une ordure d’Irvine Welsh, que je ne vois pas chez toi. Tes héros me semblent plus désespérés, plus romantiques presque. C’est ton côté fleur bleue ?

Ou naïf, peut-être. Mais si La belle vie explore les mêmes registres souterrains que certains de mes romans, tu soulignes bien que nous n’avons pas, Stokoe et moi, une approche similaire des personnages, de l’humain. Chez lui, les protagonistes refusent les mécanismes d’identification traditionnels au lecteur. Sa démarche, assumée jusqu’au bout, est cohérente. Pour ce qui me concerne, j’ai l’impression de me situer dans un fonctionnement plus ludique vis-à-vis de cette identification. Dans quel mesure le lecteur peut-il prendre parti ? Quel sera exactement le « point de basculement » ? Et en quoi cette alternative, pour revenir à ce qui a été dit précédemment, constituera-t-elle un procédé de la violence.

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Fabien : Tu es un auteur pour le moins « à part » dans le catalogue de ton éditeur. La noirceur de tes romans divisent toujours autant. Tu te sens comment au sein de la Série Noire ? Quels sont les avantages et les inconvénients d’être un auteur tel qu’Antoine Chainas dans une collection aussi exposée et respectée ? 

Je m’y sens assez bien. D’abord parce que mon éditeur et mes confrères, Férey, DOA, Marpeau ou Leroy sont, chacun à leur manière, des gens attachants, et que j’ai un grand respect pour leur travail. Après, je ne te cacherai pas que le syndrome « mouton noir » ne disparaît jamais totalement. Un ambivalent sentiment de décalage permanent. Pour le reste, on ne va pas se mentir : même s’il faut forcément plus ou moins s’adapter, c’est toujours une chance et un honneur d’appartenir à une telle collection.

Fabien : Qu’est-ce qui, selon toi, différencie votre génération de la précédente génération d’auteurs de romans noirs ? Par ailleurs, sens-tu une quelconque appartenance à une « génération » si je te parle de DOA ou de Thierry Marignac ? 

Une « génération » serait un peu exagéré, mais disons qu’il existe, à mon sens, certaines accointances. Thierry Marignac est un vieux briscard qui a toujours été à part, même dans la génération précédente, et DOA adopte une démarche assez éloignée de la mienne, dans le fond et dans la forme. Pourtant, au-delà de la qualité sans pareille de leurs travaux, je crois que l’on peut se rejoindre sur deux points : d’abord un amour immodéré des livres, de la lecture, des histoires, et ensuite un besoin vital – marqué au sceau d’un pragmatisme plus ou moins avisé – d’inclure ses propres récits dans un circuit de production de masse sans trop en diluer l’essence. En gros, essayer de rester sincère et intègre dans une logique de production industrielle qui s’accorde parfois assez mal des états d’âme. Heureusement qu’il reste des directeurs de collection – je pense ici en particulier à Aurélien Masson – pour faire la balance et, le cas échéant, établir ipso facto un liant entre les auteurs au sein d’une collection à la ligne éditoriale cohérente. Par conséquent, pour se différencier de la génération précédente, encore faudrait-il qu’il y ait une « nouvelle génération ». Je peux me tromper, mais je ne vois pour ma part que des écrivains qui font leur boulot du mieux possible, à la mesure de leurs capacités et de leurs héritages culturels respectifs.

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Fabien : Es-tu arrivé au polar/roman noir par amour du genre ? Ou bien parce que tu sentais que la littérature « classique » ne te permettrait pas de dire tout ce que tu voulais ? 

Je crois au contraire que ce qu’on appelle littérature classique demeure un terreau extrêmement fertile ; les possibilité y sont quasi infinies pour qui veut bien se donner la peine de lire, d’écrire, et d’éditer les voix idoines. Je n’ai donc en aucun cas adhéré au genre « noir » en vue de m’affranchir d’une prétendue « littérature blanche ». A titre personnel, j’ai été rattaché au polar de manière fortuite, si j’ose dire. Je me suis contenté d’écrire sans tenir compte d’aucune chapelle, et ce n’est que rétrospectivement, par l’intermédiaire des relais éditoriaux et médiatiques, qui gardent toujours, comme le curé ses ouailles, le légitime souci de lisibilité dans la profusion, que mes livres ont été classé dans les rayons « polar » – que j’affectionne par ailleurs – ; mais tu auras deviné que mon propos est tout autre. Il me semble au passage, comme tu me l’as fait remarquer tout à l’heure, que je reste pour le meilleur et pour le pire tout de même à la marge, un peu à cheval entre différents courants auxquels on voudra bien m’identifier, dans une sorte d’équilibre instable qui, sans doute, me convient autant qu’il m’embarrasse.

BRFM : Tu restes à la marge, me semble-t-il, par l’effroyable noirceur de tes romans, mais aussi parce qu’ils contiennent des éléments fantastiques que tu présentes comme réalistes. En tant que lectrice, j’adore me faire balader, me dire qu’une scène que tu décris est complètement loufoque, proche de la farce, mais l’accepter quand même. Penses-tu que ça apporte de la distance, et que comme ça tes romans sont plus « supportables » ?

Je ne sais pas si mes romans sont faits pour être supportables. Les éléments que tu qualifies avec beaucoup de justesse de fantastiques participent pour moi d’une certaine cohérence. La vision que j’entends partager me paraît ne pas pouvoir s’exprimer sans ce décalage qui est, encore une fois et un peu à mon corps défendant, constitutif de ma personnalité. Les éléments bizarres que je peux être amené à inclure sont pour moi aussi réalistes que le reste, ou aussi fictifs que la réalité. Je conçois que l’on puisse appréhender de monde d’une manière plus exacte, plus orthodoxe, dirons-nous, mais ce n’est tout simplement pas ma manière de voir.

« Depuis Homère ou Sade, je ne crois pas qu’il reste – fondamentalement – de verrous à faire sauter. Tout a été à peu près dit. Reste que la manière dont on le dit peut encore produire des effets inédits. »

Fabien : La littérature « noire » est-elle par ailleurs le dernier bastion d’une authentique liberté d’expression littéraire ? Ou bien sens-tu qu’il reste encore quelques verrous à faire sauter ? 

Depuis Homère ou Sade, je ne crois pas qu’il reste – fondamentalement – de verrous à faire sauter. Tout a été à peu près dit. Reste que la manière dont on le dit, la manière dont on agence les différents éléments d’un discours proclamé mille fois, peut encore produire des effets inédits, rappeler des sensations oubliées, toucher au coeur une dizaine ou plusieurs milliers de lecteurs comme s’ils n’avaient rien lu de plus essentiel depuis longtemps. Lorsque j’ouvre un livre de Kasischke, je comprends bien qu’elle n’évoque qu’en apparence les jeunes filles bien nées et les pom-pom girls superbes. Quand je lis Sinclair, je sais qu’il ne décrit pas exclusivement le périphérique londonien ou l’ancienne Tamise. Si je regarde la production de Nada, je me rends compte qu’il n’expose pas uniquement la vie des putes et des camés dans une littérature de perdition. City of quartz, de Davis, ou La belle vie, de Stokoe, parlent de bien autre chose que de Los Angeles. Les exemples sont légion. Je crois que leur perception dépend autant de l’intention initiale de l’auteur que du lecteur qui n’a souvent devant les yeux que ce qu’il veut bien voir.

Fabien : Versus. Une fois un tel roman écrit, il y a t-il une recherche de le dépasser, de faire mieux ? Ou bien juste l’envie de faire autre chose ?  

Une recherche d’amélioration, toujours, puisqu’il est entendu que je ne peux pas réellement « faire autre chose ». Que je parle de pulsions (Casanova), de haine (Versus), d’insensibilité (Anaisthêsia) ou d’amour (Une histoire radioactive), mon propos est toujours à peu près identique. Je crois que la seule raison de se remettre à l’ouvrage réside dans l’espoir jamais assouvi de se rapprocher de l’idée que l’on se fait d’une certaine perfection à un moment donné.

Fabien : Anaisthesia me semble un peu à part dans ton oeuvre. Le roman est plus ramassé, l’armature de l’histoire est beaucoup plus sèche. C’est la raison pour laquelle je l’aime moins que les autres. Quel regard portes-tu sur ce rejeton précis ? Dans quel contexte as t-il été écrit ? 

Anaisthêsia a été écrit très vite, dans la foulée de Versus alors qu’il n’était encore qu’à l’état d’épreuves non corrigées. Sans doute avais-je pressenti que je devrais me détacher au plus vite de la pesanteur de ce livre (Versus), de sa capacité de nuisance. Tu as raison, Anaisthêsia est plus sec, plus froid, mais je crois que c’est vers cette pente naturelle que je me dirige petit à petit depuis deux ou trois ans.

Fabien : Tes livres sont noir de chez noir, intenses, étouffants, pleins de personnages vivant « par delà le bien et le mal ». Dans ton monde, les flics sont presque aussi malades que les psychopathes qu’ils pourchassent, on trouve peu de personnages équilibrés, pas abîmés, épanouis. La liberté thématique que tu t’octroies fait plaisir à lire, on attendait depuis longtemps en France des romans noirs aussi radicaux. La première fois que tu as envoyé un manuscrit à divers éditeurs, as-tu douté que de tels livres soient publiables, vu ce qu’on trouvait en librairie à l’époque ? 

Eh bien, je te remercie ; je prends ça comme un compliment. Ceci dit, je ne suis pas persuadé que « les personnages équilibrés, pas abîmés, épanouis » fassent de bons personnages de fiction.

La première fois que j’ai envoyé un manuscrit, je ne me suis pas demandé si c’était publiable ou non. Tu sais, j’ai grandi avec les éditions du Sagittaire, les tentatives de Marie Concorde, la collection Contre-coup, Fleuve Noir Gore, des gens comme Bukowski, Selby, Nourissier… Je savais déjà qu’à peu près rien n’était impossible en littérature ; et c’était d’ailleurs en partie pour ça que je m’y étais mis. Donc, non, je n’avais pas à l’esprit ce qu’on trouvait dans les rayons des supermarchés à l’époque, mais ce que je lisais moi, chez des amis, dans les arrière-salles des bouquinistes, dans la bibliothèque familiale. En ce sens, je n’avais pas conscience que mes romans aient été spécialement noirs ou radicaux… J’étais persuadé d’avoir écrit des choses résolument normales… Ceci dit, il faut quand même préciser que rien n’aurait été possible sans le courage et la sincérité d’un éditeur comme Aurélien Masson. La parution de ces livres, il en est de fait le premier responsable, et l’histoire de leur édition est avant tout celle d’une rencontre personnelle, et capitale en ce qui me concerne.

BRFM : A propos d’Aurélien Masson, je lui ai demandé ce que tu entendais par « l’esprit et la culture rock and roll que vous aviez en commun » et qui avait contribué à la publication de ton premier roman, affirmation que j’ai trouvée dans ton blog. Alors, qu’entends-tu par là ?

Peut-être voulais-je parler de références communes dans les domaines musicaux et littéraires ? À vrai dire, je ne me souviens plus vraiment de cette déclaration. Sans doute évoquais-je notre mauvais goût immodéré pour les gratteux chevelus des années 80, les jeans moule-burnes, la transpiration de la bête en rut, Bukowski, Crews, Sotos et White House, ce style de choses. Et aussi un esprit « rien à foutre » presque suicidaire. Le rock, oui, mais celui des arrière-salles, celui des soutiers qui rament à fond de cale pour avoir leur dose, loin des paillettes et du succès qu’ils envient pourtant.

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BRFM : Pourrais-tu me donner le titre d’une chanson qui collerait avec La belle vie ? Marre de chanter du Sacha Distel !

Sans hésiter, « Lady Godiva’s operation », du Velvet. Je ne résiste pas : « Now comes the moment of great, great decision, the doctor is making his first incision. One goes here, one goes there ». Cela dit, Distel, c’est excellent. Le soleil de ma vie pourrait très bien convenir à La belle vie.

BRFM : Et le prochain Chainas ? Il sort quand ? Il parle de quoi ?

Je crois qu’il est programmé pour septembre 2012, mais la date pourrait être repoussée. Le livre est assez compliqué à mettre en place. Cependant, je peux déjà vous dire qu’il y aura selon toute vraisemblance des Maghrébins morts sur le bord des autoroutes, des résidences sécurisées à la pointe de la technologie, et des enfants très méchants enfermés dans des coffres de voitures.

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Interview publiée en deux parties dans New Noise n°9 mars-avril 2012 et New noise n°10 mai-juin 2012

Aime moi, Casanova et Une histoire d’amour radioactive d’Antoine Chainas

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Deux romans courts, son premier publié à la Série Noire en 2007 Aime-moi, Casanova, et son dernier en date, Une histoire d’amour radioactive. Deux romans à l’écriture sèche comme un coup de trique, des points de vue différents qui se succèdent au cours des chapitres, et notre regard qui s’essouffle à poursuivre le rythme des mots.

Aime-moi, Casanova. Casanova est accro au sexe. Ce n’est pas qu’il aime ça, non, en fait il ne pense qu’à ça. Tous les vagins qui passent sont pour lui des trous où déverser un peu de lui-même, s’oublier un instant, se vider les couilles et l’âme. Casanova n’aime pas, ni lui-même, ni les autres, qui lui rendent coup pour coup. Il n’éprouve que de la peur et de la colère. Il est flic, et quand son partenaire Giovanni disparaît, il est sommé de tout mettre en branle pour le retrouver. Lors de sa quête, il croisera des personnages énigmatiques, des zoophiles, un fan d’Elvis tenancier de club SM, un mongolien robuste, le compagnon taré de son ex… Et tout ce monde prend un malin plaisir à lui défoncer sa jolie petite gueule, à moins que ça ne soit finalement l’inverse.

Le texte est court mais le propos dense. On y trouve tous les thèmes qu’Antoine Chainas continue d’explorer au fil de ses œuvres. Le corps, la chair, incarnations de nos souffrances et de nos jouissances ; la culpabilité, la recherche d’une forme de rédemption ; les milieux interlopes, glauques où se côtoient le pire et le meilleur de l’humanité ; les excès à travers lesquels l’homme se révèle à lui-même, loin de toute idée de morale ou d’apitoiement.

Aime-moi, Casanova est assurément plus léger, l’humour noir est plus présent que dans une histoire d’amour radioactive, mais il renferme des passages bouleversants de vérité sur un homme perdu lui-aussi. Il plante les graines d’un écrivain sans concession, avec une vision du monde, qui nous dit que la laideur n’est pas toujours là où on l’attend, où rien n’est gratuit. Ça fait mal, on plonge quand même. Antoine Chainas va très loin, et nous avec.

Une histoire d’amour radioactive est un roman d’une terrifiante beauté. Deux histoires se déroulent en parallèle. Javier et Plancher sont flics à la criminelle et amants. Ils enquêtent sur une affaire de suicidés qui, atteints de cancers foudroyants, ont tous quitté l’hôpital et stoppé leur traitement après avoir rencontré Véronika. Artiste russe, sorte de veuve noire aux charmes vénéneux, Véronika change l’existence de ceux qu’elle croise, semblant leur redonner une étincelle de vie avant la fin inéluctable, à moins qu’elle ne précipite leur mort. DRH a croisé son chemin, et depuis, malade, il a changé. Ce petit cadre insignifiant, zélé dans sa mission de virer des employés, mari inconsistant et père inexistant, se métamorphose. Il se met à baiser, à frapper, à violer, à exister. Les deux histoires n’en feront plus qu’une.

Beau. Parce que l’histoire d’amour n’est pas seulement radioactive, elle est sublime. Mise en relief par l’opposition entre l’existence désincarnée de DRH, ce « il », robot impensant, impuissant, qui n’a même pas de nom, et celles de Javier et Plancher, personnages de chair et de sang qui s’aiment infiniment. Javier, vieillissant, comme dans une supplique s’adresse à son amant. L’histoire est belle, parce qu’ils sont vrais, parce qu’ils sont tendres et parce qu’ils baisent. Aucun voile pudique, aucune distance. Loin du cucul, on est dans le cul absolu. Le brut, celui qui gerce, qui fait que les corps s’emboîtent au plus profond.

Terrifiant. Parce que toutes nos angoisses y sont versées. La maladie, la dégénérescence, la peur de voir mourir ceux qu’on aime, le tout exprimé avec une froideur implacable, un vocabulaire précis de botaniste. C’est violemment perturbant. On finit la lecture, fébrile, le cœur lourd et cette sensation refuse de nous lâcher. Comme quand on s’extirpe d’un rêve étrange et qu’on se demande pourquoi on est si mal toute la journée. Ce n’est pas le rêve qui a créé le malaise, il a juste réveillé quelque chose tapi, là, au fond, qu’on est incapable de nommer. On voudrait ne plus y penser mais on y revient toujours. Est-ce que ça rassure finalement ? Est-ce que ça dit qu’on est vivant ? C’est terrifiant parce qu’on ne sait pas ce qui nous a atteint, autant. On croyait se connaître mieux que ça. Javier, affirme, en conclusion du roman : « Je crois que je suis perdu ». Je crois bien que moi aussi.

Aime-moi, Casanova. Une histoire d’amour radioactive / Antoine Chainas. Gallimard (Série Noire), 2007, 2010