F de Antonio Xerxenesky

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Ana excelle dans son domaine : tuer pour de l’argent. Très jeune, elle semblait avoir des dispositions particulières pour le job et son oncle n’a fait qu’encourager son talent inné. Il lui a permis de quitter le Brésil, l’a confiée aux meilleurs, à Cuba notamment. A 25 ans, elle a déjà un beau tableau de chasse à son actif et maîtrise les techniques les plus efficaces de mise à mort. Elle se sait demandée. Alors, rien ne presse. Elle peut prendre son temps pour étudier ses victimes, leurs habitudes, leurs phobies et s’en servir pour choisir la méthode la plus adaptée pour leur faire passer l’arme à gauche. Elle pousse la virtuosité jusqu’à maquiller ses meurtres en accidents. Quand un commanditaire passe commande pour la tête d’Orson Welles, elle commence par s’intéresser à l’œuvre du maître, qu’elle ne connaît pas, préambule indispensable pour infiltrer la vie du cinéaste.

L’action se déroule en 1985. Orson Welles va mourir dans quelques mois d’une crise cardiaque (officiellement, en tout cas) et la junte militaire brésilienne s’apprête à quitter le pouvoir. Ana livre par bribes des éléments de sa vie passée, souvenirs de son enfance sous la dictature, et les mêle à des anecdotes biographiques au sujet de sa proie. Elle entre dans l’existence de Welles, imposant, écrasant, devenant peu à peu pour elle une figure paternelle, se substituant à ce père ingénieur qui a mis son expérience au service des bourreaux brésiliens. Pour la première fois, elle se prend à hésiter à mener son travail à terme, d’autant qu’elle tombe amoureuse des films de l’artiste. Elle se perd à mesure qu’elle semble retrouver son humanité.

Alternant passé et présent, fiction et faits réels, l’auteur signe avec F (titre tiré de F for Fake, un film de Welles) un roman d’une rare finesse. Rio, Paris, Los Angeles, les 80’s sont le décor de la quête d’Ana, une quête qui passe du prosaïque (doit-elle faire chuter Orson dans un escalier ?) au profond (Qu’est-ce que l’art ? Qui est-elle ?). Singulier roman noir, intime et universel qui donne furieusement envie de revoir Citizen Kane et de réécouter New Order.

F / Antonio Xerxenesky. trad. du portugais (Brésil) de Mélanie Fusaro. Asphalte, 2016

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J’ai été Johnny Thunders de Carlos Zanon

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Francis a la cinquantaine. Il est gros, moche. Ses dents et ses cheveux ne sont plus qu’un souvenir, envolés en même temps que sa jeunesse, du temps où il était Mr Frankie, rocker sexy, chéri de ces dames, et qu’il brûlait sa vie. Francis a décroché de la dope. Avec quoi se paierait-il sa dose ? Mr Frankie a sniffé toute sa fortune. Francis est contraint de revenir vivre chez son père, dans un petit appart d’un quartier pourri de Barcelone, ce père qui l’a élevé à coups de ceinturon et qui fait les poubelles depuis la crise. Mr Frankie s’était juré de ne plus revenir. Mais voilà. On ne peut pas avoir été Johnny Thunders sans y laisser des plumes. Loin les concerts exaltés des années 80, les minettes pâmées, l’argent facile. Bonjour les années 2000 et leur cortège d’ex paumées, le fric qui refuse de rester en poche, les fils abandonnés, les pensions alimentaires impayées. Mr Frankie n’avait aucun scrupule. Francis se cherche des excuses. Aucun des deux n’est sympathique. Tout juste éprouve-t-on quelque pitié à l’encontre de ce double devenu vieux, pathétique, toujours incapable de faire les bons choix, ce fantôme désormais oublié. Zanon invente le roman non initiatique, où l’on n’apprend pas de ses erreurs, où la quête de la rédemption s’avère plus ardue que celle du Graal. La petitesse est reine. Elle fait mal. Elle pourrait bien être le reflet de la nôtre, parce qu’on est humains.

J’ai été Johnny Thunders / Carlos Zanon. trad. de Olivier Hamilton. Asphalte, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°33 – mai-juin 2016

Le système nerveux de Nathan Larson

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Dewey Decimal ne peut pas avoir la paix deux secondes ? Qu’on le laisse tranquille pour qu’il puisse accomplir son œuvre, à savoir classer les chers livres de sa chère Bibliothèque Municipale, c’est trop demander ? Apparemment. Il va encore falloir qu’il décanille les indésirables, qu’il défouraille, qu’il estourbisse. Faut bien se défendre contre les mafiosi de tout poil, les politiciens véreux, les adeptes des méthodes expéditives. Et quand on a un grand cœur d’artichaut, c’est dur de résister à la tentation de ramener le monde à un peu plus de cohérence… Bref, les choses ne s’arrangent pas pour Dewey dans ce nouveau tome contant ses déboires.

Le Système D plantait le décor : New York, dans un futur proche. Avenir incertain après des attaques terroristes qui avaient privé la ville d’électricité, d’essence, d’eau. Certains s’en sortaient mieux que d’autres : bactéries, milices, rats, épidémies pullulaient. Dewey, vétéran d’une guerre oubliée, soldat d’élite, avait mis au point un système quasiment infaillible pour survivre : ne jamais tourner à gauche avant onze heures, porter en permanence un masque et des gants chirurgicaux, gober frénétiquement des médocs pour on ne sait quelle maladie, se rincer les pognes au Purell dès que possible.

Eh bien, rien de nouveau sous le soleil (enfin, la pluie plutôt, et acide en plus), il est toujours atteint d’un stress post-traumatique invalidant et d’une faculté surhumaine à mettre son nez, ses doigts, ses genoux là où il ne faut pas. Il y a autre chose qui ne change pas non plus, le plaisir qu’on a à suivre les aventures rocambolesques et hyper speed du bibliothécaire le plus armé de Manhattan. Parce que c’est vif, hilarant, et que les pépins débaroulent à cent à l’heure.

Grand black dégingandé à la mémoire qui flanche, tiré à quatre épingles, costume de marque, chapeau classe, pompes de luxe, Dewey est un personnage dont on ne se lasse pas. Hypocondriaque (ou malade), mytho (ou poursuivi par des méchants), il ne s’arrête jamais, ni de penser (ils sont plusieurs dans sa tête, ma parole), ni de tabasser ce qui l’approche de trop près. Et il en prend plein la gueule sans se départir d’un humour caustique.

Nathan Larson se plaît à imaginer son héros dans les pires situations. Ce n’est pas l’intrigue, simple prétexte, qui pousse le lecteur à tourner les pages (une enquête au sujet d’une prostituée assassinée avec son enfant), mais l’accumulation des positions inconfortables que l’auteur fait subir à Dewey, dans un rythme d’enfer. Le tout servi par un style inimitable, fait de raccourcis efficaces, d’inventions soutenus par une traduction inspirée.

On rigole, on s’amuse, ce qui n’empêche nullement une réflexion qui s’approfondit dans cet épisode, et colle à l’époque. Plus aucun service public ne fonctionne, ce qui sert les intérêts des plus vils, milices et trafiquants. Les armes sont partout, la sécurité nulle part. Les failles de Dewey se creusent et finiront, sans doute, par l’handicaper pour la suite, dans un monde où il est nécessaire de courir pour ne pas chuter. Dewey cherche à savoir qui il est, si ses actions passées sont légitimes. A trop se poser de questions, on perd en efficacité de destruction massive, on gagne en humanité, mais on risque d’y laisser la peau.

Vivement le troisième volet. C’est qu’on s’attache, à force. On saura peut-être, dans cet épisode qui clôturera la trilogie : ce qui s’est réellement passé lors des attaques du 14 février, si Dewey a ou non des puces implantées dans le cerveau, son vrai nom, s’il parviendra à s’asseoir plus de trois minutes d’affilée et à retrouver sa véritable identité.

Le système nerveux / Nathan Larson. trad. de Patricia Barbe-Girault. Asphalte, 2016

Tout ce qui fait boum de Kiko Amat

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Comment définir ce petit bijou d’humour terriblement noir et désespérément tendre ? Roman initiatique ? Peinture juste d’une génération désenchantée qui rechigne à intégrer le monde des adultes ? Une chose est sûre, le livre de Kiko Amat a parfaitement sa place dans le catalogue des éditions Asphalte, qui viennent de fêter leurs cinq ans d’existence et proposent désormais plus de cinquante titres. Tout ce qui fait boum, pépite hilarante, au ton décalé et pop, ne pouvait échapper au flair des audacieuses Estelle Durand et Claire Duvivier. Le roman raconte les jeunes années de Panic Orfila, orphelin élevé par une grand-tante anarchiquement excentrique, puis son départ pour la fac de Barcelone et sa rencontre avec un groupe d’étudiants intrigants et révoltés. Plus observateur que réellement acteur de sa propre vie, Panic s’interroge, tente des expériences, cherche un sens à sa vie et Kiko Amat, par la voix de son anti-héros prouve, s’il le fallait, que la littérature n’a pas à être ennuyeuse pour être exigeante et poser de vraies questions existentielles.

Tout ce qui fait boum / Kiko Amat. trad. de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud. Asphalte, 2015

Nathan Larson

Un 14 février de notre ère, dans un futur indéterminé mais proche, New York a été réduite en bouillie par des attaques terroristes. Les survivants risquent de ne pas le rester longtemps. Beaucoup ont déjà été décimés par une grippe sans pitié, la nourriture et l’eau sont rares ; les ponts, routes et moyens de communication ont été détruits ; il n’y a plus ni électricité ni essence. Les autorités, corrompues, tardent à mettre en œuvre la « Grande Reconstruction » ; mafias ukrainiennes, criminels de guerre serbes et rats grouillent. Dans cet enfer post-apocalyptique, Dewey, vétéran amnésique, tueur à gages intermittent, est prêt à tout pour garder la vie sauve. Absolument tout. Se faire défoncer la tête et les dents sans broncher pour gagner du temps, flinguer sans réfléchir pour ne pas en perdre, en balançant dans son sillage les grenades dégoupillées d’un humour féroce. Pour son premier roman, Le système d, qui vient d’être traduit chez Asphalte, Nathan Larson, écrivain-musicien-compositeur, a créé un héros à sa mesure : speed, drôle, toujours sur le qui-vive, imprévisible, amoureux des arts et des belles blondes, le genre de type qui dormira quand il sera mort… Ces deux-là pourraient bien avoir quelques points communs, le Beretta en moins.

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Jusqu’à récemment, la musique semble avoir été ton terrain de jeu favori. Impliqué dans la scène punk de Washington D.C. dès 1987 comme bassiste de SWIZ, ton premier groupe de punk hardcore, puis de 1992 à 1999 comme lead guitariste du groupe de post-hardcore indie rock Shudder to Think, tu as construit ton parcours professionnel en tant que musicien. Membre ou fondateur de plusieurs groupes tels Hot One ou Mind Science of the Mind, tu es aussi producteur de différents artistes, tu as sorti des albums solo, et surtout tu es le compositeur réputé d’une quarantaine de musiques de films (Boys Don’t Cry, Dirty Pretty Things, Silent House…). La publication de ton premier roman, Le système d, est survenue plutôt tardivement, en 2011. La musique était-elle un choix évident pour l’ado de 17 ans que tu étais, et la littérature une forme artistique plus mature ? Ou nourrissais-tu le désir d’écrire de la fiction depuis longtemps ?

Beaucoup ont dit ça avant moi, mais je ne pense pas avoir eu le choix, à part faire de la musique. C’est arrivé comme une évidence. J’ai juste eu la chance d’avoir une famille qui m’a soutenu, et d’avoir pu bénéficier d’infrastructures adéquates, ce dont je serai éternellement reconnaissant. Et la chance d’avoir été au bon endroit au bon moment, quand la scène punk hardcore de Washington D.C. était à son apogée. J’étais complètement immergé dans cette scène, puis il y a eu ce moment charnière où elle a laissé place au mouvement indie rock ici, aux Etats-Unis, et cela reflète l’évolution naturelle de tout le travail que j’ai fait musicalement. J’avais toujours écrit, des petits textes, mais jamais rien d’assez long pour se rapprocher un tant soit peu d’un « roman ». Mon ami Johnny Temple avait fondé une maison d’édition, Akashic Books, connue pour avoir publié des recueils de nouvelles noires sur des villes (Ndr : ces recueils sont repris en traduction chez Asphalte). Johnny avait fait partie de groupes à DC avec lesquels j’avais tourné (Ndr : Johnny Temple est le bassiste de Girls Against Boys), c’était donc un vieux pote. Il a clairement vu quelque chose en moi que j’ignorais puisqu’il m’a demandé si je pouvais essayer d’écrire une suite de romans qui formerait une série assez courte (Ndr : Le système d est le premier roman d’une trilogie. Le deuxième, The Nervous System, pas encore traduit en français, est sorti aux USA en 2012, et la parution du dernier est annoncée courant 2015). Je me suis dit : « pourquoi pas ? Je n’ai qu’à tenter l’expérience », et au bout de cinquante pages, je me suis rendu compte que j’étais effectivement en train de le faire. Puis Johnny a trouvé ça bien, alors tout s’est passé très vite. Je suis donc encore une fois très reconnaissant, car je réalise maintenant que j’ai sauté certaines étapes en chemin, comme trouver un agent, un éditeur…La littérature n’est en aucun cas une forme d’art plus mature, c’est quelque chose que j’ai toujours eu en moi. J’ai toujours lu énormément, ce qui semble le plus important quand on prétend se mettre à écrire. Je fais donc de la musique, j’écris des livres, et je peux en vivre, en tout cas ces derniers temps. J’ai beaucoup de chance.

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« Beaucoup de gens parlent d’écrire un livre, et je ne suis sûrement pas le premier à découvrir que la seule façon d’écrire un livre, c’est justement d’écrire ce putain de livre. Il craindra, il demandera à être retravaillé, mais il existera en dehors de toi, il aura une existence réelle. »

Qu’est-ce qui t’excite le plus à présent ? Jouer dans un groupe, composer des musiques de films ou écrire ?

Quand je suis plongé dans l’écriture d’un roman, c’est comme si j’étais emporté par un torrent, c’est la chose la plus excitante au monde, et la plus déprimante aussi quand ça ne se déroule pas comme tu veux. Tu as l’impression que tu vas mourir. Tu penses que ce que tu fais, c’est de la merde. La solution, en tout cas pour moi, a été de travailler le plus vite possible, pour garder toujours une longueur d’avance sur cette horrible voix qui résonne, quelque part, dans la tête de chacun d’entre nous, cette voix qui te dit « tu crains » et «pour qui tu te prends pour seulement envisager d’essayer d’écrire un roman, bouffon?». Si tu parviens à distancer cette voix, alors tu peux t’y mettre, ce qui est le plus important : t’y mettre effectivement. Beaucoup de gens parlent d’écrire un livre, et je ne suis sûrement pas le premier à découvrir que la seule façon d’écrire un livre, c’est justement d’écrire ce putain de livre. Il craindra, il demandera à être retravaillé, mais il existera en dehors de toi, il aura une existence réelle. C’est un grand pas à franchir. En ce moment, je n’écris rien, à part de la musique pour un film, ce qui est mon job alimentaire, donc pas la chose la plus excitante au monde… et de la musique pour un nouveau groupe, ce qui est absolument génial. J’ai aussi eu dernièrement l’occasion de faire la guitare sur le plateau télé de Late Night with Seth Meyers, et je me suis éclaté, simplement parce que je n’ai pas eu à jouer les tyrans avec moi-même. Mais je suppose que personne n’est tout le temps aux anges dans son boulot, ça serait trop demandé. Je suis pleinement satisfait de mon sort.

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Ce nouveau groupe dont tu parles, c’est trop tôt pour nous en dire un mot ?

Pas du tout. J’ai réuni quelques copains avec lesquels je rêvais de faire de la musique depuis des années. Ce sera une espèce de mélange Sly Stone/ Prince/ Talking Heads/ Kate Bush space funk. Rien à voir avec du rock. Certains de ces potes sont membres de groupes d’indie rock US comme St. Vincent, The War On Drugs, ou Beirut, certains ont joué avec David Byrne, et il y a aussi mon amie Angelica Allen qui travaille sur le projet My Midnight Heart.

Penses-tu qu’être musicien a une influence sur ta façon d’écrire ? Tu écris des paroles de chansons ?

Oui, j’ai toujours écrit ou co-écrit les paroles pour les groupes dans lesquels je jouais. J’adore ça mais c’est tellement plus dur que d’écrire un livre ! Ça demande beaucoup plus d’énergie. Il faut transmettre quelque chose de vraiment marquant, de parlant, qui t’habite et qui doit prendre vie le temps d’un morceau de quatre minutes. C’est dur d’arriver à un résultat qui fonctionne. Quant au fait d’être écrivain, oui, j’ai certainement été influencé à la fois par l’éthique punk de faire tout par soi-même, avec les moyens du bord, et par mon boulot de compositeur de musiques de films, faire les choses vite sans se retourner… Tout cela a sûrement marqué ma façon d’écrire. Le résultat final peut ne pas être parfait, il peut y avoir des passages dont tu n’es pas pleinement satisfait, mais tu l’as fait et c’est ça qui compte.

Si ton roman devenait un film, aimerais-tu en faire la bande-son ?

Il est question de faire une série télé à partir de mes trois romans. On verra, les chances que ça arrive me semblent proches de zéro. Et en aucun cas je ne voudrais en faire la musique. Jamais. Je serais incapable de proposer de nouveaux choix qui permettraient d’apporter une différente perspective au récit. J’adorerais voir quelqu’un que je respecte faire ce boulot.

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Comment procèdes-tu en tant que compositeur de musiques de films ? Tu as besoin de voir des images du film avant de composer ou des idées te viennent dès que tu connais le scénario ?

J’ai besoin d’être seul avec le film. J’ai besoin d’en étudier les contours, la façon dont la caméra se déplace, le tempo. Chaque réalisateur a un rythme qui lui est propre, consciemment ou non, ça fait partie de mon boulot d’en démonter les mécanismes. Puis j’ai besoin de caler la vitesse à laquelle se déroule une scène particulière. Ensuite seulement, je peux commencer à proposer certaines textures et voir ce qui marche. Au début, je travaille des sons et des couleurs plutôt que des mélodies à proprement parler. L’instrumentation vient d’abord, puis les thèmes et les motifs. J’ai la chance d’avoir un fantastique studio chez moi, ainsi qu’un autre studio à Brooklyn avec une atmosphère complètement différente. En général, le projet dicte l’endroit où je vais commencer à bosser. A Brooklyn, l’endroit est brut et sale, alors que mon home studio est propre, confortable, j’y suis comme dans un cocon. Et le son qui sort de ces endroits est influencé par ce qui m’entoure, je mets dans ma musique les énergies que je trouve dans mon environnement et qui affectent mon humeur. Malheureusement, le temps réel que je passe à composer est un faible pourcentage de mon temps de travail. J’ai une chance inouïe de faire ce boulot mais il faut avoir les nerfs solides. Sur chaque projet, il y a un moment où tout coule de source, où tu peux te permettre d’ignorer les drames et la politique imposés par l’industrie cinématographique. Mais avant d’en arriver là, tu es obligé de te coltiner un paquet de conneries : découvrir à qui tu dois plaire, trouver comment communiquer avec des gens qui étaient de parfaits inconnus jusque là, te confronter à des egos démesurés, des financiers, des réalisateurs, des producteurs qui s’accordent le droit d’être grossiers sous prétexte qu’ils se sentent en insécurité. Je passe tristement 80% de mon temps à régler des problèmes diplomatiques, les relations entre les différentes personnes impliquées. L’aspect créatif dépend de comment tu as résolu ou évité tel problème potentiel, sans parler des blocages qui existaient avant ton arrivée… Il faut avoir la peau dure, faire preuve d’empathie et de patience. C’est difficile de regrouper toutes ces qualités. Parfois, je n’en ai pas du tout envie. Mais le fait est que le compositeur est l’un des derniers maillons de la chaîne de production, que le produit sur lequel il travaille représente beaucoup d’argent qui a des fois mis des années à aboutir, tu dois donc faire face à beaucoup de colère et d’énergie quand tu entres dans l’arène. Bien sûr, il y a des fois où ce processus se fait de façon plutôt douce, néanmoins on demande inévitablement au compositeur de corriger certains aspects du film qui posaient problème depuis des lustres, aspects qui peuvent se révéler impossibles à corriger musicalement. Ainsi donc, ma relation à ce travail de compositeur est compliquée. Il y a des jours où j’ai juste envie de tout envoyer chier. Et puis quelque chose de beau naît de tout ça qui contrebalance tout le reste.

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Tu as écrit un texte dans l’une des séries « The First Time I Heard » (La première fois que j’ai entendu) consacrée à David Bowie. Bowie a-t-il été un des artistes qui t’a donné envie de faire de la musique ? Qui sont les autres ?

Oui, Bowie, certainement. Mes parents avaient un disque de Miles Davis qui me foutait une trouille bleue. Je n’y comprenais absolument rien. Ça semblait démoniaque mais ça m’attirait merveilleusement. Mais c’est sans conteste le punk rock qui m’a fait faire de la musique, c’était impossible de résister. J’ai entendu parler de musiciens et appris de leur musique au fur et à mesure que j’ai progressé, par exemple Sly Stone ou Kate Bush qui sont deux de mes artistes préférés, mais tout ça est venu plus tard, et j’en découvre et j’apprends tous les jours. Mais, ça a été le punk, Black Flag, X, the Circle Jerks, Fear, Minor Threat, Void, the Bad Brains… voilà mon ADN.

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Tu as fait plusieurs albums avec A Camp, le groupe que tu as formé avec ta femme, Nina Persson (Ndr : la chanteuse des Cardigans), et tu as participé à son dernier album solo, Animal Heart, sorti en 2014. Est-ce facile de travailler avec la personne qu’on aime ?

On a une relation de travail exceptionnelle, c’est un des moments où on ne s’engueule jamais. On travaille ensemble depuis qu’on est ensemble en tant que couple, ça nous semble donc naturel. Je doute que ça soit souvent le cas, mais ça fonctionne très bien en ce qui nous concerne.

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Tu as participé au Tribute Album Monsieur Gainsbourg revisited en 2006. Connais-tu bien la France et les artistes français ?

J’ai eu un appartement à la Bastille pendant un temps dans les années 90, puis près de la rue Oberkampf. Ma femme et moi nous sommes fiancés à Paris lors du réveillon de l’an 2000, et nous y avons passé notre lune de miel. La plupart de nos meilleurs amis n’y habitent plus à présent, mais il y a eu une époque où j’y allais très souvent. J’ai étudié le français pendant six ans et si je n’étais pas si timide je pourrais essayer d’écrire et de parler un français sûrement plutôt mauvais. J’adore Gainsbourg depuis très longtemps, son œuvre est tellement immense qu’elle ne saurait être discutée. C’est un génie, et une figure complexe et controversée. Les Français sont certainement les Européens qui comprennent le mieux le hip-hop, et en danse, vous avez sûrement les meilleurs b-boys actuels de la planète avec les Twins. Je pourrais continuer… Je connais peu la pop française au-delà de Phoenix, Air, Justice, et bien sûr Daft Punk. Je me souviens d’avoir eu un album « punk » d’un groupe qui s’appelait Téléphone. Ils étaient Français, n’est-ce pas ? Mais, par dessus tout, l’un de mes dix auteurs préférés est français : Boris Vian. Je lui voue une admiration sans limite. J’ai d’ailleurs quelques craintes au sujet du film que Michel Gondry a tiré de son immortel roman L’écume des jours. Je me sens de nombreuses affinités avec lui, car il était musicien, aimait jouer avec les notions de genre, et avait des idées très avancées sur la question des races.

Le système d est impossible à classer dans un genre littéraire distinct. C’est une sorte de pastiche de roman noir avec héros hard-boiled, mélangé à des éléments dystopiques dans un récit de science-fiction et d’espionnage. D’où as-tu tiré ton inspiration pour écrire une histoire aussi déjantée ? Voulais-tu qu’elle ne ressemble à rien d’autre ou rendre hommage aux différents genres que tu aimes en tant que lecteur ?

J’ai vu l’image d’un homme noir qui ressemblait beaucoup à quelqu’un que j’avais connu autrefois en train de dormir sur le sol de la salle de lecture de la bibliothèque publique de New York, vêtu d’un beau costume. Il faisait sombre et quelque chose s’était passé. Cette image m’est venue et j’ai commencé à la travailler. Je lui ai joué le tour le plus simple qu’on pouvait lui jouer, c’est-à-dire commencer exactement là, le faire se réveiller et voir ce qui allait se passer. Et dans une modeste mesure, ça a marché. Je ne savais absolument pas ce qui arriverait par la suite, ce qui était le but, faire que l’exercice soit fun. J’ai du mal à imaginer me conformer à un plan précis pour un roman, comme le font certains auteurs, même si je suis sûr qu’ils livrent un produit fini beaucoup plus sous contrôle. Garder le contrôle ne m’intéressait pas du tout, j’en étais incapable. Et évidemment, après toutes ces heures passées à lire, j’ai plagié absolument tous les auteurs que j’aimais. A la différence de David Bowie. C’est ce qui se passe, tu empruntes un peu à tous ceux que tu aimes et tu y imprègnes ton propre regard en espérant obtenir quelque chose d’unique. Les paramètres, ces règles, ce cadre que je me suis assignés ont été très utiles. J’avais envie d’écrire une sorte de dystopie noire, alors j’ai pu jouer avec tout ce qui me venait à l’esprit à l’intérieur de ces garde-fous. Ça doit foutre la trouille d’écrire sans ces paramètres, mais c’est ce que font la plupart des auteurs, j’imagine donc que je ferais mieux d’apprendre comment ils font !

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Tu vis à New York, et dans ton roman New York est dévastée. Elle a subi des attaques terroristes, une pandémie de grippe, des krachs boursiers… Ceux qui ont pu se sont enfuis, et ceux qui n’ont pas pu tentent de survivre et manquent d’eau, de nourriture… C’était drôle pour toi de décrire ce qui pourrait se passer dans un futur proche, dans des quartiers que tu connais bien ?

Le cadre s’est imposé parce que, dès que j’ai écrit la deuxième page, je me suis demandé ce que ce type pouvait bien faire là. Et aussi parce que je détestais l’idée que tout le monde ait accès à ce putain d’internet, aux téléphones portables, ce genre de trucs. Ça a rendu l’intrigue plus facile à mener. La dystopie est devenue un véritable genre littéraire, ce qui est incroyable parce que (et je n’y suis vraiment pour rien) ce genre a été massivement exploité environ un an après que j’ai écrit mon premier roman, en 2009, avec les Hunger Games et autres. C’est devenu quasiment banal maintenant. Au début, c’était drôle de voir comment différents auteurs l’utilisaient, mais il y a trop d’exemples à présent. C’est pourquoi j’ai vraiment hâte de créer un nouveau monde pour mon prochain bouquin, et je suis content de la façon dont j’ai conclu l’ensemble dans le dernier livre de ma série.

Considères-tu ton roman comme un roman post 11 septembre ?

Oui, ça m’a semblé nécessaire. Avoir été exposé à un événement comme le 11 septembre nous a montré combien tout ça était possible, comment tout pouvait être détruit, l’odeur que ça aurait, le goût et la texture de ce que tu aurais dans la bouche, ce que tu ressentirais, à quoi ça ressemblerait. Et pourtant, parce nous avons été conditionnés par Hollywood et surtout par les effets spéciaux, l’expérience du 11 septembre a fini par être plus proche de l’image de synthèse de quelqu’un en train de faire exploser le World Trade Center. Ça n’avait pas l’air vrai. J’ai voulu redonner aux « événements » un semblant de vérité. Mais mes livres parlent avant tout d’un empire qui va trop loin, de xénophobie et de repli identitaire. Du fait que si tu places l’être humain dans un environnement complètement basique, il se tournera à nouveau vers ce qui le distingue socialement, ethniquement et religieusement de « l’autre » et cherchera à le détruire. En créant un personnage qui a un pied dans différents mondes (il est noir, éduqué, multilingue, c’est un intellectuel, mais c’est également un militaire), je lui ai permis de pouvoir aller et venir entre les différents clans, en quelque sorte. Mais mes romans parlent aussi de ce que notre ancien Président Eisenhower appelait le « complexe militaro-industriel » ou Ce qui pourrait logiquement arriver si l’on poussait le système à l’extrême. C’est une idée que je creuse plus profondément au fur et à mesure que la série progresse. Je méprise ce que mon pays est devenu depuis le 11 septembre. Je pleure sur ce qu’il aurait pu devenir. Nous sommes un empire sur le déclin. Le 11 septembre était l’occasion unique d’inverser la tendance, et nous avons complètement raté le coche. Nous nous sommes détruits, et nous avons détruit plein d’autres pays, familles, peuples dans le processus. La « Freedom Tower » ne m’inspire que du dégoût, avec ses 541 m de haut  (1776 feet, soit l’année de la déclaration d’indépendance des USA).

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Tu penses que tu survivrais longtemps dans un environnement tel que tu le décris ?

Non. Je me tuerais vite fait.

« Je crois simplement, et je me base une fois encore sur les statistiques, que les gens qui ont les plus gros flingues et qui sont les plus friqués ne sont pas les gentils. »

Dewey se réfère à un système qu’il a créé, composé de rituels (tourner à gauche ou à droite, se désinfecter les mains au Purell, avaler des comprimés…). As-tu toi même un système qui t’aide à survivre ? As-tu des règles auxquelles tu essaies de te conformer quand tu crées ?

Oui, on partage des obsessions. J’ai besoin de me retrouver dans des endroits spécifiques pour créer, même si je voyage beaucoup (ma femme est suédoise, et nous partageons notre temps entre la Suède et Harlem), et dans des conditions particulières. Je hais le sable, je hais la plage. Je fais des cauchemars où ma bouche se remplit de sable, et ça joue un rôle dans le tome 3 de ma série.

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Tu as appelé ton héros Dewey Decimal, selon le système décimal de Dewey qui sert à classer les documentaires en bibliothèque, parce qu’il devient conservateur de la bibliothèque publique de NY. Il aime la littérature et la peinture. Tu n’es donc pas si pessimiste si tu penses qu’il restera des défenseurs de l’art après le chaos ?

Je ne suis pas du tout pessimiste, j’essaie juste d’être réaliste. Dewey est un chic type malgré sa tendance à la violence et les choses terribles qu’il a faites. Je crois simplement, et je me base une fois encore sur les statistiques, que les gens qui ont les plus gros flingues et qui sont les plus friqués ne sont pas les gentils. D’ici une dizaine d’années, les gens les plus riches du monde auront hérité de leur fortune… ils n’auront pas travaillé pour ça. C’est un truc qui n’est pas arrivé depuis quelque chose comme le 14ème siècle. Ça ne peut pas être une bonne nouvelle pour le commun des mortels, les gens comme nous.

Dewey est un personnage très déroutant. Emouvant, très violent, il a oublié qui il est et le lecteur ne peut pas prendre ce qu’il dit pour argent comptant. Comment savoir s’il est parano ou réellement en danger, s’il est hypocondriaque ou s’il court un véritable risque d’être contaminé ? Une seule chose est sûre : il est extrêmement drôle ! 

Merci, je trouve aussi qu’il est très drôle, c’est une posture qu’il adopte, comme dans toutes les comédies, pour se protéger de la douleur. Je voulais qu’il soit à la fois parano et en danger, hypocondriaque et potentiellement malade. Il est très intelligent, très élégant, il a vraiment une vie de merde, et il a décidé qu’il voulait rester en vie.

Dans la version française, tu proposes plusieurs chansons comme bande-son de ton roman, des morceaux de Sly and the Family Stone, Steve Reich, Black Star, the Viscounts, Mulatu Astaqe, Wu Tang Clan, Miles Davis, Jay Z & Alicia Keys, The Stooges, Robert Rodriguez… qui vont du rap, à la musique minimaliste, du funk au rock’n’roll, en passant par le jazz, le hip-hop. Peux-tu commenter ce choix ?

Des morceaux minimalistes comme ceux de Steve Reich m’étaient indispensables pour pénétrer dans la « zone ». Je m’asseyais, mettais cette musique et je me retrouvais instantanément en situation, concentré. Ça marche toujours. Je continue à faire ça quand je remplis ma feuille d’impôts ! Ça crée des connexions dans le cerveau et ça calme d’autres « branchements ». C’est une musique magique. Sinon, tous les autres artistes que j’ai mentionnés comptent tellement pour moi que je ne vois pas ce que je pourrais dire, à part que j’aime ce qu’ils représentent. J’ai aussi essayé de me faire une idée de ce à quoi Dewey avait pu être exposé en grandissant, tout comme moi.

Entre le premier et le dernier tome de ta série, penses-tu que ton style ait évolué ?

J’ai un peu appris concernant l’écriture… heureusement. Chacun d’entre eux est meilleur que le précédent, enfin, je n’en sais rien, mais j’aime à le penser. Il était important pour moi d’enchaîner très rapidement l’écriture de ces romans, ce qui s’est révélé compliqué par l’heureux événement qu’a été la naissance de mon fils comme je finissais Le système d.

Sans révéler l’intrigue, tu peux nous dire ce qui se passe dans les deux derniers tomes ?

Les choses ne s’arrangent pas pour Dewey, vraiment. Il est de plus en plus coincé, et il va falloir qu’il fasse des choix pour savoir avec qui il veut faire alliance ou non. On apprend les détails de ce qui s’est réellement passé à New York, et pourquoi. Exactement comme il avait dû s’immerger dans l’univers des Russes et des Ukrainiens, il faut que Dewey remette ça avec les Coréens, les Chinois, les Saoudiens, et enfin il devra se frotter à ce qui reste du gouvernement Américain.

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Même si tu n’écris pas en ce moment, tu commences à avoir des idées pour ton prochain roman ? 

Absolument aucune. Mais je pense que j’aime beaucoup cet édifice (une tour pyramidale à Pyongyang)

Ryugyong Hotel (unfinished)
Ryugyong Hotel (unfinished)

Nathanlarson.net

Interview publiée dans New Noise n°24 – novembre-décembre 2014

Block Party : un roman à dix étages de Richard Milward

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Block Party : la bio du groupe ? Que nenni, d’ailleurs ça ne s’écrit pas pareil. Le Block Party dont il est question ici est le deuxième roman traduit en français d’un jeune auteur britannique qui raconte les habitudes et les abus des habitants d’une tour HLM de dix étages dans une triste banlieue d’une triste ville du nord de l’Angleterre, Middlesbrough. Et c’est pas triste. A Peach House, les résidents connaissent par cœur la vie de leurs voisins, normal, les murs sont épais comme du buvard. Buvards que Bobby l’artiste s’enfile à longueur de journées, normal, c’est sous l’emprise de toutes sortes de psychotropes qu’il réussit à peindre ses toiles psychédéliques éclatantes et colorées. Colorées comme les bonbecs que s’enfile à longueur de journées sa copine Georgie, et ça la fait flipper, normal, elle est en train de prendre un gros cul. Le cul d’Ellen, voilà ce que Johnny aimerait bien s’enfiler à longueur de journées, mais ça capote, normal, il a fait son éducation en regardant des films porno et ne comprend donc rien aux filles. Des filles, Alan le pervers passe ses longueurs de journées à en mater à travers le trou de la palissade de l’école élémentaire, normal, c’est un pervers. Tous ces personnages échangent, des cris, des baffes, des mots d’amour, des plans drogue et des plans baise, dans un rythme frénétique, aussi rapidement qu’ils dévalent les escaliers de l’immeuble fraîchement repeint en pêche, normal, l’ascenseur est en panne.

Il y a du Irvine Welsh dans ces anti-héros qui se débattent comme des tarés pour continuer à être ce qu’ils sont, des prolos magnifiques, des drogués éclatants, des Anglais. L’écrivain écossais ne cesse d’ailleurs d’encenser son cadet depuis la parution de son premier roman Pommes, publié en France également chez Asphalte.

Le chômage est rose fuchsia, l’alcoolisme est bleu azur, la jalousie est vert fluo. Avec un peu de marron chiasse et de jaune pisse pour le contraste.

Bref, chez Milward, la vie est en couleurs, comme celles des Smarties de la couverture. Comment ça, c’était pas des Smarties ?

Block Party : un roman à dix étages / Richard Milward. trad. de Audrey Coussy. Asphalte, 2013

Chronique publiée dans New Noise n°16 – mai-juin 2013

Richard Milward

Carrément dingo des romans de Richard. Au point que, lors d’un périple dans la campagne anglaise, j’ai poussé le vice jusqu’à monter à Middlesbrough, rien que pour voir à quoi ça ressemblait en vrai. De sa ville, j’ai vu la gare – en sous-sol, pour admirer ses oeuvres reproduites collées sur les murs d’une galerie souterraine – et le parking d’un supermarket où j’ai dû débourser one pound pour pouvoir sortir après m’être enfilée dans la mauvaise allée. Quand on aime … 

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Richard Milward est né en 1984 à Middlesbrough, dans le nord de l’Angleterre. Ecrivain et peintre, il a déjà publié trois romans, dont deux sont traduits en français chez Asphalte, et exposé ses toiles dans plusieurs galeries en Grande-Bretagne. Mais ne vous y trompez pas, il n’a rien du petit génie surdoué tête à claques ou du jeune artiste branchouille à la hype attitude. Il est à l’image de ses personnages, authentique, tordant, férocement émouvant. Et ne vous attendez pas à le voir s’évaporer telle une idole pop éphémère comme seuls les médias Anglais savent les inventer pour mieux les jeter. Richard Milward est en train de construire une œuvre qui va durer.
Tu avais 22 ans à la sortie de Pommes. Je crois savoir que tu as commencé à écrire quand tu avais 12 ans et que tu avais achevé cinq ou six romans avant d’être publié. As-tu toujours su que tu serais écrivain ? Te sentais-tu différent de tes congénères ?

Quand j’avais onze ans environ, au Royaume-Uni, on était en plein apogée du phénomène que les médias ont appelé ‘Cool Britannia’. C’était une période de célébration intense de la culture qui englobait aussi bien la Britpop, les  Young British Artists (Damien Hirst, Tracey Emin, les Chapman Brothers…) que le cinéma, en plein essor, avec Trainspotting notamment. Assister au déferlement de tout cet art incroyable, constater l’impact qu’il avait sur le grand public, m’a donné envie d’être créatif moi-même. Je me suis mis à la basse en même temps que j’ai commencé à écrire mais j’ai toujours senti que l’écriture, cette possibilité de créer des univers complètement nouveaux en utilisant de simples symboles et en les assemblant sur le papier,  était quelque chose d’essentiel pour moi. J’avais des potes intéressés par les mêmes films, livres, groupes que moi, mais effectivement, j’ai aussi été pas mal bousculé par d’autres gamins quand j’étais à l’école, précisément parce que j’essayais de devenir écrivain. Je suppose que c’est un hobby qui peut paraître obscur, intello quand tu as 11 ans, et qui exige que tu sois solitaire. Je me suis énormément replié sur moi-même durant les premières années de mon adolescence, mais cette période d’isolement n’a pas duré.

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Le succès a-t-il changé beaucoup de choses dans la vie du jeune homme que tu étais ?

Ça a été étrange au début, c’est sûr. Pommes a fait beaucoup de bruit à sa sortie en Grande-Bretagne, en 2007. Sûrement parce que j’étais très jeune et que j’y parlais de Middlesbrough, région postindustrielle qui avait tendance à avoir mauvaise presse à cause de son dénuement, du chômage et des problèmes de drogues, et qui avait rarement été présentée dans la littérature contemporaine. Je ne crois pas que ma personnalité ait beaucoup changé, j’ai toujours été plutôt réservé, modeste tout en étant déterminé. Je suppose que c’est tout simplement étrange de laisser les gens pénétrer ton subconscient. Virginia Woolf disait que ‘les livres sont les fenêtres de l’âme’. Heureusement, j’ai toujours pris soin d’en voiler une part derrière un pan de rideaux partiellement tiré. J’ai encore des choses à montrer.

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Irvine Welsh, un de tes auteurs préférés, a déclaré que tu étais ‘un talent majeur’. Un tel compliment a-t-il changé la perception que tu avais de toi-même en tant qu’écrivain ?

Quand j’ai lu cette critique d’Irvine dans le Guardian, ça m’a scié. C’est lui qui m’a poussé à écrire quand j’ai découvert Trainspotting, à 11 ans. Alors, atteindre à une telle reconnaissance de sa part… Je me suis dit que j’avais dû faire quelque chose de bien. Mais, en vérité, j’essaie de ne pas accorder trop d’importance aux critiques, quelles soient bonnes ou mauvaises. J’ai l’impression que mon écriture s’améliore à chaque roman, mais il me reste tant de voies que je veux découvrir et  expérimenter.

Pommes raconte l’histoire d’Adam, 15 ans, un garçon plutôt solitaire, toujours vierge, atteint de troubles obsessionnels compulsifs, qui est amoureux d’Eve, 15 ans elle aussi, déjà initiée au sexe, à l’alcool, aux drogues. Tu décris de façon très réaliste comment ils grandissent et affrontent les difficultés. As-tu mis beaucoup d’éléments autobiographiques dans tes personnages ? Etais-tu plus proche d’Adam ou d’Eve ? 

Je dirais qu’Adam et Eve représentent les deux facettes de mon caractère quand j’avais 16 ans. J’avais (et j’en ai encore) un certain nombre de TOC, je me lavais constamment les mains, je vérifiais sans arrêt que les portes étaient bien fermées, j’avais peur des maladies, je stockais quantités de choses, mais à travers l’écriture, je pense avoir réussi à faire bon usage de cet aspect obsessionnel de ma personnalité. L’écriture est clairement devenue ma plus grande obsession. Si je n’écris pas pendant plusieurs jours, je ressens comme des symptômes de manque, par exemple. Quant au côté ‘Eve’ de ma personnalité, quand j’ai eu 16 ans, je me suis rendu compte que je pouvais me faire servir de l’alcool dans les pubs de ma ville natale. Ça m’a ouvert les yeux sur un nouvel univers d’expérimentation. J’avais toujours admiré les artistes dépravés d’hier, William Burroughs, Baudelaire, les Beatles…, j’avais donc toujours su que je me frotterais à certains stimulants chimiques ou liquides dès que j’y aurais accès. Ainsi, à 16 ans, ma vie a commencé à se transformer. De solitaire, je me suis mis à me plonger avec délice dans toutes sortes de paradis terrestres. Pommes est le reflet de cette transformation.

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« Je voulais faire de mon roman une sorte de ‘conte de fées anti-macho’. »

Les filles sont des personnages majeurs dans tes romans, elles sont loin d’être les gentilles et faibles créatures qu’on nous dépeint trop souvent. Même si elles sont sérieusement maltraitées (elles sont confrontées à la violence masculine, au viol, aux grossesses non désirées), c’est pourtant d’elles, souvent, que vient l’espoir. Penses-tu que la vie soit plus dure pour les filles ?

Une des raisons qui m’a poussé à écrire Pommes, c’est que je n’arrêtais pas de voir des filles se faire maltraiter par des mecs dans les pubs et clubs que j’ai commencé à fréquenter. Je voulais faire de mon roman une sorte de ‘conte de fées anti-macho’. Dans le livre, la cruauté envers les femmes sert à souligner le comportement douteux de certains hommes, la façon qu’ils ont souvent de les traiter comme des objets, surtout dans les pubs/clubs, quand l’alcool les conduit à faussement fanfaronner. Je pense qu’au collège, la vie est aussi dure pour les garçons que pour les filles mais, comme les filles se développent biologiquement plus vite, elles attirent, très jeunes, l’attention de prédateurs masculins plus âgés. Les garçons de 15-16 ans ne sont pas confrontés au problème de devenir les proies de femmes plus mûres alors qu’ils ne sont pas encore des hommes eux-mêmes. Je voulais parler de cette étrange distinction entre les sexes.

Tu décris, sans les juger, les expériences qu’ils font, les pommes qu’ils goûtent, comme autant de réponses à leur environnement, sans notion de culpabilité. Penses-tu que ton Adam et ton Eve méritent d’être chassés du Jardin d’Eden ? Trouveront-ils leur paradis ?

Je ne voulais attacher aucune notion de moralité à mes personnages, laisser au lecteur le soin de les juger, de s’identifier à eux ou d’éprouver de la sympathie envers eux. Je suis toujours surpris par les réactions variées que les gens ont à leur encontre. Certains lecteurs semblent les mépriser, de la même façon qu’ils changeraient de trottoir si un groupe d’ados s’avançait vers eux. Alors que d’autres m’ont affirmé qu’ils comprenaient mieux les jeunes de leur immeuble, ou ceux à qui ils faisaient cours, après avoir lu le roman. Je suis confiant en ce qui concerne l’avenir d’Adam et d’Eve. Ils sont tous les deux obligés de grandir vite mais, comme beaucoup de gamins, ils ont développé une compréhension incroyablement aiguë du monde dans lequel ils vivent et ils conserveront cet atout tout au long de leur vie.

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The Rebirth Pool Yellow by Richard Milward
Pommes est réaliste dans sa forme, son style et tu places l’action à Middlesbrough. Cependant, ne penses-tu pas avoir écrit quelque chose de plus universel, de plus intemporel que ta propre expérience ?

Assurément. C’est la raison principale pour laquelle j’ai appelé les personnages Adam et Eve, les plus classiques des prénoms. N’importe qui ayant survécu à son adolescence sera capable de comprendre les fluctuations dans les relations humaines, les batailles de pouvoir contenus dans le livre.

« J’aime le fait qu’il y ait toujours une chanson des Stones ou des Beatles pour exprimer n’importe quel sentiment, l’amour, le désamour, la jalousie, le désespoir, l’indifférence… »

Adam n’écoute pas de la musique censée être ‘populaire’ chez les ados dans les années 2000. Alors qu’on pourrait s’attendre à ce qu’il écoute Radiohead ou peut-être Coldplay, et même s’il écoute de la Britpop, il écoute surtout les Beatles, les Stones, les Byrds. Qu’as-tu voulu dire à travers cette particularité ?

De la même façon, je voulais que le choix de la musique permette au roman de paraître plus intemporel. Obliger les personnages à écouter les hits marquants d’une période date affreusement un livre. Mais ce sont aussi des morceaux que j’ai beaucoup écoutés à cette époque. Les messages des chansons des Stones et des Beatles collent parfaitement aux thèmes de Pommes. J’aime le fait qu’il y ait toujours une chanson des Stones ou des Beatles pour exprimer n’importe quel sentiment, l’amour, le désamour, la jalousie, le désespoir, l’indifférence…

Eve écoute Laurent Garnier et de la Dance. Qu’est-ce que ça dit sur sa personnalité ? On dirait que la musique n’a pas une réelle importance dans sa vie, que ça ne représente pas un réel plaisir pour elle, comme le sexe, non ?

En effet, la musique est plus un moyen qu’une fin pour Eve. Elle ne collectionne pas les disques et n’attache pas de signification personnelle aux chansons comme le fait Adam. Les chansons sont simplement pour elle la bande son qui rythme ses soirées. Elles agissent comme un catalyseur qui lui permettent de faire ce qu’elle veut, c’est-à-dire rejoindre la piste de danse avec ses amis, se rapprocher de certains hommes, ou en éviter d’autres.

Qu’écoutais-tu quand tu avais quinze ans ?

De la Britpop principalement, comme Blur, Oasis, Cast, Sleeper, Elastica… Je me souviens aussi que je veillais très tard, à cet âge-là, en écoutant John Peel, sous les couvertures. C’était un DJ, légendaire au Royaume-Uni, qui officiait sur Radio 1. Il passait les disques les plus obscurs, les plus innovants, et parfois les plus cinglés qui soient. A 15 ans, j’ai découvert des groupes que j’aime encore aujourd’hui, Mogwai, The Fall, Sonic Youth…

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Tu écoutes de la musique quand tu écris ?

Oui, toujours. Il y a même une réminiscence de mes TOC dans le fait que j’écoute la musique à un niveau presque inaudible quand j’écris, au volume 1 sur ma chaîne qui va jusqu’à 100. D’une certaine façon, écouter de la musique trop fort peut empêcher de se concentrer, surtout quand vous entendez distinctement les paroles. Par exemple, j’adore The Fall, mais je suis quasi incapable de les écouter quand j’écris parce que c’est tentant de s’immerger dans les images étrangement belles de Mark E Smith. Des groupes comme My Bloody Valentine, Mogwai ou Sonic Youth sont plus adaptés, leurs paroles passant au deuxième plan derrière le grain obscur, incroyable des guitares.

Dans la version française de Pommes, tu as ajouté une liste de morceaux : Whigfield / « Saturday Night », The Rolling Stones / « She’s A Rainbow », Laurent Garnier / « Coloured City », Elliott Smith / « Independence Day », The Beatles / « Yer Blues », Percy Sledge / « When a Man Loves a Woman », The Fall / « Industrial Estate », Energy 52 / « Café del Mar »,  Jefferson Airplane / « Somebody to Love », The Beatles / « All You Need is Love », est-ce que tu as écouté ces chansons en écrivant ton roman, ou est-ce que ce sont tes personnages qui sont censés les écouter ?

Ce sont des morceaux qu’Asphalte a ajouté à la fin du livre comme playlist, ils sont tous liés à l’histoire d’une façon ou d’une autre, et beaucoup sont carrément cités dans le texte. Par exemple, Claire, une des héroïnes, aimerait que l’enfant non désiré qu’elle attend ait été conçu sur ‘When a Man Loves a Woman’ ; ‘Industrial Estate’ se réfère au paysage lourdement industriel de Middlesbrough, et ‘Independence Day’ est le morceau qui m’a inspiré le chapitre raconté par un papillon.

« Je trouve que la littérature est, d’une certaine façon, à la traîne en termes d’expérimentation par rapport à la musique. »

Penses-tu que la musique a une influence sur ton style ? Est-ce que ça t’aide à créer une atmosphère, des images, des sentiments particuliers ?

Définitivement oui. Un autre auteur contemporain anglais, Joe Stretch, a dit une fois que les phrases dans mes romans étaient comme des chansons pop miniatures, ce dont je suis très flatté. Je m’efforce de mettre autant de rythme et d’énergie que possible dans chaque ligne, et je suis sûr que cela vient de mon amour de la musique. Je trouve que la littérature est, d’une certaine façon, à la traîne en termes d’expérimentation par rapport à la musique. Il y a tant de groupes populaires qui utilisent des sons incroyablement innovants, troublants, sur leurs disques, alors que la plupart des auteurs adhérent à une façon plutôt rigide, presque classique, quand il s’agit de construire des phrases. La musique m’a assurément poussé à être plus expérimental, plus joueur.

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Photo : Paul McGlee
Ton deuxième roman, Block Party, raconte les mésaventures des habitants d’un HLM, Peach House, toujours à Middlesbrough. Bobby est peintre et vit avec sa petite amie Georgie, vendeuse de bonbons dans un grand magasin. Ils partagent des moments avec la communauté constituée par leurs voisins. Tu as utilisé une construction particulière pour ce livre, un unique paragraphe. Pourquoi ?

Dans chacun de mes romans, je cherche à ce que le sujet influence la forme. Pour Block Party, j’ai voulu faire du texte, littéralement, un bloc, un paragraphe ininterrompu, continu, afin qu’il soit le reflet de la structure architecturale de la tour dans laquelle vivent mes personnages. J’habitais à l’époque dans ce type d’appartement et j’ai trouvé ça intéressant de constater combien le fait de vivre dans une telle proximité avec d’autres gens vous permet de surprendre certains aspects de leur vie contre votre volonté. C’est, en général, les aspects les plus extrêmes de leurs existences, les engueulades, les parties de jambe en l’air, la musique qu’ils écoutent… Dans le roman, les personnages ‘interrompent’ la vie des autres en plein milieu des phrases, comme ils le font réellement dans une vraie tour HLM : ils passent dans les couloirs, se réveillent, entendent les drames qui se jouent à travers les murs.

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Tu as également ajouté une liste de morceaux pour accompagner ce roman : The Stone Roses / “Ten Storey Love Song”,  Bardo Pond / “The High Frequency”,  Joanna Newsom / “Peach, Plum, Pear”, My Bloody Valentine /Loomer”,  Mazarin / “Henry Darger”, DJ Alligator / “Lollipop”, Nico / “Chelsea Girls”, The Fall / “How I Wrote « Elastic Man »”, The Kinks / “Victoria”, Frank Sinatra / “I’ve Got You Under My Skin”,  Syd Barrett / “Waving My Arms In The Air”, David Bowie / “Magic Dance”. As-tu choisi ce titre (en anglais, le roman s’appelle Ten Storey Love Song) parce que tu aimes particulièrement les Stone Roses ?

J’ai choisi ce titre, en partie, pour rendre hommage à mes amis qui m’ont fait connaître les Stone Roses ainsi que certaines des drogues qui figurent dans le roman. Ce titre correspondait parfaitement aux thèmes présents dans le livre : l’immeuble de dix étages, les relations amoureuses compliquées, et l’importance de la musique que j’ai tenté de rendre à travers l’écriture. Les autres morceaux ont un lien avec l’histoire ou sont cités directement dans le texte. ‘Peach, Plum, Pear’ sont les noms des autres tours de la cité. ‘Magic Dance’, la chanson de Bowie dans le film Labyrinth est citée pendant un des mauvais trips de Bobby, et je n’ai pas arrêté de penser aux filles déchaînées qui hantaient le Chelsea Hotel à New York dans les années 50 et 60 quand j’écrivais, d’où ‘Chelsea Girls’.

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Dans le roman, Bobby part à Londres vendre ses toiles. Il est très déçu par la capitale. Il trouve qu’elle est pleine de gens superficiels et snobs, et il est ravi de rentrer à  Middlesbrough. Est-ce une critique du milieu de l’art contemporain, que tu connais bien, ou plus généralement de Londres ? Existe-t-il toujours une dichotomie entre le nord et le sud au Royaume-Uni ?

C’est plus une critique de Londres, en fait, même si j’ai transposé dans le monde de l’art beaucoup de mes sentiments concernant l’intelligentsia littéraire. Oui, il y a assurément toujours un fossé entre  le nord et le sud au Royaume-Uni. En tant que fier habitant du nord, je dirais que les gens y sont plus chaleureux, plus aptes à l’autodénigrement, et chaque ville du nord semble avoir une plus forte identité avec un éventail plus vaste d’accents et d’industries traditionnelles. J’ai passé trois ans à Londres pour mes études, et si la ville m’excitait beaucoup au début, on y ressent beaucoup de froideur et de claustrophobie. C’est facile de s’y fondre, d’y être anonyme et en faisant cela, vous pouvez vous sentir isolé de vos semblables.

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The rebirth Pool Blackworms by Richard Milward
Tu as donc été déçu par le microcosme littéraire ? As-tu été confronté à des réactions, des comportements auxquels tu ne t’attendais pas ?

Oui, ça été étrange de me retrouver dans le petit monde des gens de lettres londoniens alors que j’étais justement en train de poursuivre mes études dans la capitale. Pommes était sur le point de paraître et il y avait pas mal de battage autour de sa sortie. Je me suis retrouvé encensé par des gens qui ne l’avaient même pas encore lu, c’était très bizarre. Je me souviens qu’un type a déclaré que j’étais un ‘génie’ simplement parce que j’étais jeune et que je portais une veste de survêt lors d’une des soirées de lancement. Je me suis vite rendu compte que c’était une industrie fondée sur l’exagération et la versatilité. Ça a été rafraîchissant de revenir à Middlesbrough, les gens ici sont beaucoup moins versés dans le léchage de culs.

Et en musique, existe-t-il encore des différences géographiques ? A Middlesbrough, est-ce qu’on ressent plus l’influence de Manchester, Sheffield, Newcastle ou Leeds, par exemple ? Quand Adam dit qu’il se sent ‘comme sorti d’une chanson des Smith’, est-ce que ça a une signification particulière parce qu’il vit dans le nord ?

C’est probable. J’aime tellement la musique que ces villes ont produite, même si, en réalité, beaucoup de groupes cherchent à partir à Londres pour avoir du succès. Je pense que ça vient de la fierté et de l’identité que ces villes leur insufflent. Ils ont une large propension à décrire dans leurs paroles ce qu’est la vie de tous les jours dans le nord, des paroles qui sonnent juste et trouvent ainsi un écho à travers tout le pays.

Il y a des groupes à  Middlesbrough ? Désolée, mais je n’ai pas trouvé d’un groupe connu qui viendrait de là, seulement des articles à propos de votre équipe de foot.

On a une scène musicale, assez réduite en taille, mais plutôt florissante. Il y a plein de groupes, d’endroits, de clubs indé, mais étonnamment, on n’a jamais eu de groupes vraiment connus dans la région. Paul Smith, de Maximo Park, est du coin, de Billingham. Mais, c’est vrai, on est beaucoup plus connus pour notre équipe de foot, même si elle a eu des résultats épouvantables dernièrement.

As-tu l’impression d’appartenir à un mouvement littéraire particulier ? Y-a-t-il de jeunes artistes britanniques avec lesquels tu partages des affinités artistiques ?

Je n’ai pas le sentiment de faire partie d’un courant littéraire à proprement parler, même si je fais souvent des lectures avec d’autres jeunes auteurs comme Joe Dunthorne, Michael Smith, Joe Stretch, etc. Dernièrement, il y a tout un tas de nouveaux groupes psychédéliques, influencés par le shoegaze, comme TOY, Temples ou Tame Impala, et c’est sûrement avec ces groupes que j’adore que je me trouve le plus d’affinités, avec la façon qu’ils ont de nourrir leur son et leurs idées à travers un filtre kaléidoscopique, avec leur façon de toujours expérimenter.

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Ecris-tu pour un public particulier ?

Pas spécialement. Quand Pommes est sorti, on a dit de moi que j’étais ‘la voix de la jeunesse’, mais je ne m’adresse pas à quelqu’un en particulier, jeune ou vieux, quand j’écris. J’essaye avant tout de continuer à m’amuser moi-même.

« J’ai l’impression que certains écrivains se préoccupent plus de savoir ce que leurs grands-parents pourraient penser de leur œuvre que de se s’autoriser à être honnêtes et décomplexés. »

Penses-tu à la réaction des gens quand tu écris ? T’arrive-t-il de t’autocensurer ?

J’essaye de m’en tenir à cette règle : si ça m’amuse, ça devrait amuser d’autres gens qui partagent mes goûts. Ça m’arrive de tomber sur des romans où j’ai l’impression que les auteurs se sont censurés, ça m’ennuie profondément. Ils sont tout fiers de décrire un pique-nique dans un parc pendant cinq pages et quand vient la scène de sexe, ils l’expédient en deux phrases désinvoltes, vite fait, comme une caméra qui ferait un travelling arrière pudique dans un film interdit aux moins de 12 ans. Bien sûr, je ne dis pas que le sexe est plus important que les pique-niques dans les parcs, mais j’ai l’impression que certains écrivains se préoccupent plus de savoir ce que leurs grands-parents pourraient penser de leur œuvre que de se s’autoriser à être honnêtes et décomplexés.

On a aussi dit de tes romans qu’ils étaient représentatifs de la jeune classe ouvrière britannique. Qu’est-ce qu’être britannique de nos jours, et membre de la classe ouvrière ? 

Vu l’état de la conjoncture économique, c’est difficile pour les gens par ici en ce moment. Les boulots se font rares et j’ai beaucoup de potes qui ont été obligés de quitter le pays pour bosser sur des plates-formes pétrolières, des bateaux… Les classes laborieuses ont été durement touchées par les coupes budgétaires gouvernementales. En conséquence, de nombreux pubs, clubs, bibliothèques ferment dans certains quartiers. Néanmoins, comme il en a toujours été le cas, les gens se serrent les coudes face à l’adversité. C’est difficile de casser cette fierté ouvrière, le stoïcisme dont ils font preuve. Tout cet humour noir que vous pouvez entendre dans les pubs à travers la Grande-Bretagne est le reflet de cette capacité à résister, à défier les épreuves.

Bobby peint sous l’influence de diverses drogues, et ses toiles sont très psychédéliques, colorées. J’ai vu que les tiennes étaient pleines de couleurs elles aussi. Tu prends quoi ? Tu as au moins dû tester quelques unes des drogues dont tu décris les effets pour savoir comment réagissent tes personnages ? Tu as essayé en écrivant ?

Oui, j’ai expérimenté plein de substances au fil des ans. L’ecstasy reste ma drogue de prédilection, elle convient bien à ma personnalité insouciante et généralement exubérante. Mais ce sont principalement les drogues hallucinogènes qui m’inspirent. Ce qui m’intéresse, c’est qu’elles vous conduisent en mode accéléré dans un état proche du rêve. Mais les expérimentations des surréalistes m’inspirent presque tout autant, même s’ils ne prenaient quasiment jamais de drogues eux-mêmes. En un sens, prendre des drogues et explorer votre subconscient ressemble fort aux expériences qu’ils faisaient lors de séances de spiritisme, de leurs essais d’écriture automatique, des états de transe dans lesquels ils se plongeaient. Mais je suis incapable d’écrire sous l’emprise de stupéfiants, ça a l’air d’être une bonne idée sur le coup, mais le résultat est horrible le lendemain matin.

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Ten Storey Muff Kong by Richard Milward
Parle-nous du projet ‘Electronic Voice Phenomena’. N’est-ce pas, justement, une sorte d’expérimentation surréaliste ?

J’ai été très intéressé qu’on me demande de produire une œuvre courte, de cinq minutes, fondée sur ce ‘phénomène de voix électronique’, qui désigne le message de voix provenant de l’au-delà à travers un poste de radio ou au cours d’une séance de spiritisme. Je suis très influencé par les Surréalistes et j’adore en particulier les expérimentations de ce type de plus en plus folles qu’ils faisaient au début du vingtième. Pour ce projet, j’ai écrit une courte biographie à base de collages, de montages, du poète Robert Desnos, qui était censé ‘parler surréaliste à volonté’ et j’y ai intercalé, de façon aléatoire, des aphorismes et morceaux de poèmes tirés de son oeuvre ‘Rrose Selavy.’ Je regrette de ne pas parler le français plus couramment, afin d’apprécier ses jeux sur les mots dans la langue originale.

Ton troisième roman, Kimberly’s Capital Punishment, n’a pas encore été traduit en français. De quoi parle-t-il ? Est-il aussi ‘musical’ que les autres, avec une bande son particulière ?

Ce roman est plus expérimental que les deux premiers. On suit le parcours de la narratrice Kimberly, alors qu’elle tente de se racheter parce qu’elle se sent responsable du suicide de son petit ami. Au milieu du roman, elle meurt, et le lecteur doit tirer au sort pour savoir ce qui lui arrive dans l’au-delà. Va-t-elle au Paradis, en Enfer, est-elle réincarnée, ressuscitée, se transforme-t-elle en fantôme, ou repose-t-elle en paix ? J’ai utilisé beaucoup de techniques expérimentales, des montages à la Burroughs, des jeux de mots, des acrostiches, ce qui explique certainement pourquoi il n’a pas encore été traduit en français ! Il n’y a pas de référence explicite à la musique, contrairement aux deux autres, mais je vais plus loin dans le style, je me suis attaché à pousser l’aspect rythmique, musical, de la prose encore plus loin.

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Quels sont tes projets ? Travailles-tu sur un quatrième roman ?

Oui, en réalité, il est presque terminé. J’ai passé les dernières années à écumer salles de boxe et gymnases. Le roman est centré sur l’histoire d’un boxeur de douze ans, sourd, et souffrant de graves acouphènes, entrecoupée des portraits de personnages qui l’entourent, dans un village gallois étrange. Il est plutôt différent de mes trois premiers romans, moins onirique et surréaliste, mais avec toujours des parts de mystère.

J’ai lu que tu travaillais sur l’adaptation ciné de Pommes. Où en es-tu ?

J’ai terminé le scénario pour le film mais les choses sont au point mort, pour l’instant. Etant donnée la situation économique, les financeurs sont moins décidés à miser des fonds sur de nouveaux films. En plus, le gouvernement actuel a fortement diminué les subventions qu’il accordait au Centre National du Film, les projets sont donc plus difficiles à monter. Mais j’ai bon espoir que celui-ci finisse par voir le jour. Je suis satisfait du script, je suis sûr que les aventures des adolescents tourmentés de Pommes peuvent toucher tout le monde.

Block Party est plus joyeux que Pommes, même s’il y a plein d’espoir dans ce dernier également. Es-tu soulagé de ne plus être un ado? Te considères-tu comme un adulte, à présent ?

Je n’en suis pas sûr. Je me raconte des histoires en me disant que je suis resté un ado. Je regrette terriblement ces années-là. J’ai l’impression que l’âge adulte me rattrape ces derniers temps : mes gueules de bois deviennent plus difficiles à gérer, certains de mes amis se débattent avec leur nouveau statut de parents, d’autres ont déménagé pour suivre des carrières. Mais en termes de créativité, je me sens toujours très jeune. Je crois que c’est Marcel Duchamp qui disait : ‘quand vous arrêtez de regarder la vie avec des yeux d’enfants, vous commencez à mourir’. J’essaie de me cramponner à cette idée.

Richard Milward

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Et en cadeau, une édition (très) limitée de Kimberly’s Capital Punishment. So so cute! So moving! Thank You

Interview publiée dans New Noise n°19 – décembre-janvier 2014