Patrick K. Dewdney

 

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Foutez-moi la paix, je lis ! Il y a des bouquins impossibles à lâcher, des romans qu’on quitte à regret, trop courts malgré leurs 600 pages. Les deux premiers tomes de la saga fantasy de Patrick K. Dewdney, Le Cycle de Syffe, sont de ceux-là. Nous y sont contées les mésaventures de Syffe, huit ans au début de l’histoire, orphelin des rues sans origine, nommé d’après le peuple duquel il semble être issu. Le jeune héros survit de vols et de corvées à Corne-Brune, dans un confort et une stabilité relatifs quand, à la mort du roi, les primeautés de Brune plongent dans la guerre et le chaos. Son univers bascule alors du côté sombre et les épreuves qu’il subira seront aussi physiques qu’affectives. Dans Syffe, tout est extra-ordinaire : le suspense haletant ; les bastons épiques, sanglantes et monumentales ; les sentiments profonds et les personnages fouillés ; le fantastique, inquiétant, en toile de fond ; la langue, riche et fluide… L’enfant de poussière et La peste et la vigne inscrivent d’entrée Patrick K. Dewdney parmi les grands noms de la littérature de l’imaginaire. George R. R. Martin et Robin Hobb n’ont qu’à bien se tenir.
PHOTO DEWDNEY © Maryan Harrington
photo : Maryan Harrington
Tes deux derniers livres publiés étaient des romans noirs plutôt courts (Crocs et Ecume, parus à la Manufacture de livres) et on te retrouve avec une saga de fantasy. Doit-on s’étonner de ce changement de registre ?

Je ne pense pas. J’ai toujours revendiqué le fait que j’écrivais des histoires sans m’attacher particulièrement aux découpages de genre, d’ailleurs je crois que les ouvrages que tu mentionnes pourraient très bien être définis simplement comme des romans. Nous avons revendiqué l’étiquette « noire » dans le cadre d’une collection, mais à mon sens, au vu du contenu littéraire de la collection, c’était essentiellement un choix éditorial.

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Il me semble que ton écriture a changé, que ta façon de raconter les épisodes que vit Syffe fait appel à des phrases toujours réalistes mais plus amples, comme si elles prenaient leur temps. Est-ce que le genre (noir ou fantasy) dicte le style ?

Je dirais qu’il s’agit davantage d’une question de volume, et du fait que, pour accommoder ce volume, j’ai fait le choix de ralentir le rythme global de ma narration, ce qui implique entre autre l’emploi de phrases plus amples. La mise en place d’un récit au passé joue aussi sur la composition de mes phrases. C’est la première fois que je quitte le récit au présent, et l’urgence narrative qui va avec. Le texte a donc forcément un souffle différent.

Les intrigues de Crocs et Écume faisaient corps avec l’environnement dans lequel elles étaient situées, le plateau limousin ou la côte atlantique. Le vocabulaire était précis, le style quasi naturaliste. Dans le Cycle de Syffe, la nature et les paysages sont inventés. Cela change-t-il quelque chose dans la façon de penser les actions des personnages ?

Il me semble que dans le fond je reste dans un rapport schématique à l’environnement qui est identique à ce que j’ai pu faire avant, avec des actes qui découlent de leur propre histoire et qui s’exercent en réaction à un contexte général, qu’on peut appeler « nature ». Par contre, sur la forme, oui, c’est évident que cela change des choses. Et c’est peut-être même plus clair pour moi, puisque j’en maîtrise davantage la globalité.

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illustrations : Fanny Etienne-Artur
As-tu mis longtemps à choisir ton personnage principal ? Es-tu, à l’origine, parti de lui ou du monde dans lequel il évolue ?

Je n’ai pas tellement de souvenirs à ce propos, je crois que les deux sont nés l’un avec l’autre. Ce projet mûrissait en moi depuis très longtemps sous la forme d’une émotion. Lorsque j’ai pris le parti de transformer cela en un récit, l’univers s’est littéralement déversé sur le papier, et l’histoire que je voulais raconter avec. J’ai mis environ une semaine à matérialiser l’univers dans ses grandes lignes, et la rédaction du premier chapitre a suivi dans la foulée.

Syffe se décrit ainsi : « Très jeune déjà, mon ascendance était visible dans mes yeux noirs et mes traits fins, mes cheveux jais et raides, mon teint basané »… Hormis cette ressemblance physique, y a-t-il beaucoup de toi dans le personnage de Syffe ? T’es-tu inspiré de toi, enfant, et d’émotions que tu aurais ressenties quand tu es arrivé d’Angleterre à sept ans pour vivre dans le Limousin ?

Physiquement, mon personnage me ressemble un peu, c’est indéniable. Au delà de ça, je crois que j’ai surtout envie de raconter par son biais une histoire universelle, en prenant le parti de m’affranchir des canons du genre. Dans ce cadre, le fait de camper un gamin gringalet, aux traits androgynes et à la peau mate, cela a un sens qui me dépasse de loin, il me semble. Concernant les passages qui racontent l’enfance, il va de soi que mon expérience personnelle en tant qu’enfant immigré a dû influer sur le récit, mais je pense que j’ai fait attention, comme je le fais toujours, d’ailleurs, à ne pas parler de moi plus qu’il ne le faut.

A propos de ton arrivée en France, connaissais-tu le français ? Penses-tu que le fait que le français ne soit pas ta langue maternelle a une influence sur ta façon d’écrire ?

Lorsque je suis arrivé en France peu avant mon septième anniversaire, je ne parlais pas un mot de français. J’ai appris la langue en un an. Il faut savoir que la plupart des spécialistes s’accordent à dire que les bouts de cerveau qui contrôlent la linguistique s’y figent un tout petit peu plus tard que ça, et dans mon cas, vu que je baignais clairement dans deux cultures et deux langues, le concept de « langue maternelle » n’est pas forcément très pertinent. Ce qui est certain c’est que le bilinguisme conditionne la manière dont l’esprit fonctionne. C’est un sujet sur lequel il existe quantité d’études passionnantes, mais que je n’estime pas maîtriser assez pour en parler convenablement.

Tu as choisi d’écrire au passé, par la voix de Syffe qui raconte ses souvenirs depuis l’âge de huit ans. Pourquoi cette distance ? 

Parce que j’aime bien le principe du récit rapporté, et le jeu narratif qui se tisse organiquement entre les différents niveaux de subjectivité du narrateur. C’est pratique, aussi quand on met en scène un univers étranger au lecteur, parce qu’on peut osciller entre plusieurs points de vue pour le présenter : l’ignorance d’un enfant en plein apprentissage du monde, ou le recul d’un narrateur plus âgé, plus cultivé.

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Par ses thèmes (un orphelin des rues qui ne connaît pas ses origines), par sa construction, toute en rebondissements, ainsi que par son découpage en chapitres mettant en avant le suspense, Le Cycle de Syffe m’a fait penser aux romans-feuilletons du XIXème, à la Dickens ou Dumas. Te considères-tu comme un auteur de littérature populaire ?

Je ne me considère pas comme grand-chose en vérité, en tout cas pas d’un point de vue littéraire. Par contre, je comprends complètement le parallèle que tu établis avec cette question, et je pense qu’il est pertinent. Il me semble que tout ça est issu d’un même processus, en réalité. Feuilletons-fleuves, littérature populaire ou fantasy, au niveau de leur construction et de leur structure, fondamentalement ces littératures se rapprochent toutes du mythe.

Le cycle de Syffe se situe dans un univers à l’imagerie (pré)médiévale. Pourquoi cette période ? Le Moyen-âge est-il l’âge de tous les possibles ?

Pour moi, effectivement, c’est avant tout une époque où le monde recèle encore des possibles, des espaces lointains et exotiques, sur lesquels l’homme n’a pas encore assis sa posture de dominant. On y vit aussi différemment : les rapports sociaux sont plus tranchés, et peut-être plus clairs. Les dominations s’y établissent par une violence qui s’assume, et l’on y résiste légitimement par les mêmes biais. En dépit du foisonnement complexe de cultures qui s’y interpénètrent, c’est un âge que je trouve plus lisible, ce qui en fait aussi un cadre de choix pour tout récit qui ambitionne une portée symbolique.

T’es-tu inspiré de faits historiques, ou de la situation mondiale contemporaine, pour créer le contexte géopolitique du Cycle de Syffe

Mon analyse historique étant clairement matérialiste, je ne dissocie pas vraiment le passé du contemporain. Ce que je mets en scène, c’est la société sédentaire, l’impact de sa politique, de ses mœurs, et surtout de son économie sur le cours du monde. La lecture moraliste véhiculée par bon nombre d’auteurs de l’imaginaire ne m’intéresse pas du tout. Ce que j’essaye de faire, c’est de mettre en évidence que la mécanique sociale qui mène à la guerre ou à la xénophobie n’est pas intrinsèquement liée à des valeurs, ou plutôt si, mais que ces valeurs naissent à leur tour d’un contexte précis, généralement économique, qui conditionne le rapport des gens entre eux.

 » Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. »

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Ta saga s’inscrit dans la littérature de l’imaginaire mais finalement le monde dans lequel vit Syffe, rempli de guerres, de populations déplacées, de racisme, de répression, d’esclavage… a beaucoup de points communs avec notre monde. Etait-ce une façon de parler de sujets qui te tiennent à cœur ? Est-ce un livre politique?

Tous les livres sont des livres politiques. Du traité idéologique au livre de cuisine, en passant par la fiction, il n’y a pas un seul texte qui ne statue pas sur un aspect ou un autre de la réalité que nous habitons. Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. Quitte à être cassant et péremptoire, ceux qui s’en défendent sont soit des menteurs, soit des imbéciles. Nous vivons dans une époque de bouleversements sociaux, écologiques et économiques. J’ai toujours cherché à rendre compte de ces bouleversements, à les situer dans une grille de lecture systémique, ne serait-ce que pour contextualiser les discours réactionnaires qui en découlent.

On connaît ton engagement pour un mode de vie alternatif, empreint d’égalité sociale, d’écologie. Est-ce que Syffe rencontre(ra) un peuple qui a mis en principe une utopie dans laquelle tu aimerais vivre ? Les Vars, ces hommes libres qui «n’ont ni seigneurs ni chefs, et ne font usage de l’or que pour échanger à l’extérieur de leurs frontières » et leur Pradekke, précepte qui dit que « l’homme sage est capable de discerner les nuances entre ce qu’il sait et ce qu’il croit, parce que la croyance est la plus dangereuse des ignorances» en sont-ils si éloignés ? 

La société Var est effectivement porteuse de certaines valeurs libertaires, mais je n’irais pas jusqu’à dire que je mets en scène une utopie réelle au sein du cycle. Essentiellement parce que, comme je te le disais plus haut, c’est important pour moi de montrer que les valeurs sont liés au contexte duquel elles émergent. Par exemple, je ne crois pas que l’idéal anarchiste tel que je le conçois pourrait naître d’un monde où le progrès scientifique est aussi balbutiant. J’ai fait le choix d’y intégrer une pensée sceptique, à défaut d’un rationalisme assumé, et je pense que c’est déjà relativement improbable. Mais voilà, si ça peut faire découvrir à quelqu’un que l’anarchie, ce n’est pas forcément le chaos mad-maxien qu’agitent les classes dominantes pour rendre l’émancipation effrayante, alors c’est pour moi une improbabilité acceptable.

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Syffe grandit en se forgeant au contact de figures paternelles, Hesse, Nahirsipal Eil Asshuri et Uldrick. Pourquoi ne pas l’avoir fait évoluer aussi sous l’influence de personnages féminins ?

C’est une très bonne question. Avant d’y répondre je voudrais contextualiser un peu : j’ambitionne de faire de ce cycle un objet littéraire engagé, notamment, mais pas seulement, en faveur du féminisme. A cette fin, j’ai fait le choix de camper un monde (ou du moins une culture) qui ressemble à ce que nous connaissons au niveau des rapports de domination pour pouvoir justement les mettre en évidence et les dénoncer. De fait, il me semble que ces rapports sont clairement lisibles dans le premier tome : Hesse est un soldat, et dans la culture Brunide, il ne pouvait qu’être un homme. Nahirsipal, qui est issu de deux cultures extrêmement phallocrates, Jharra et Carme, se trouve dans sa position de maître-chirurgien par la vertu de son sexe. Il n’y a que Uldrick que j’aurais légitimement pu remplacer par un personnage féminin, mais pour moi, pour un tas de raisons essentiellement symboliques (notamment la place qu’il occupe dans l’éducation de Syffe, et la violence institutionnelle qu’il incarne à ce moment-là), la question ne s’est jamais posée. Par contre je voudrais quand même rappeler l’existence d’un personnage qui est tout aussi influent et important pour Syffe que les trois personnages que tu évoques : il s’agit de Driche, qui est l’un de mes personnages préférés du premier tome, mais aussi du cycle dans son ensemble.

J’ai aussi pensé aux Voyages de Gulliver en lisant Syffe. Un personnage découvre différents mondes, différentes religions, façons de vivre… au fur et à mesure de ses pérégrinations, et en tire des enseignements. Est-ce un roman philosophique? 

Cette question rejoint à mon sens celle que tu m’as posée à propos de la politique. Il me semble que dès lors que l’on décrit une réalité (qu’elle soit fictive ou non, d’ailleurs), on se trouve de fait dans un processus qui en valide ou en questionne les fondements. L’un des combats philosophiques principaux que je mène par le biais de la littérature, et ce depuis que j’écris, c’est la lutte contre la notion erronée de « nature humaine », ainsi que le moralisme et l’essentialisme qui l’imprègnent. J’ai toujours mis en scène des personnages issus de leurs trajectoires, et c’est important pour moi de démontrer en quoi le bien et le mal sont des notions très subjectives et parfaitement artificielles, qui ne rendent absolument pas compte de la réalité.

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Tu considères donc qu’un être humain n’est pas, par essence, bon ou mauvais, mais que ses pensées, ses actions sont le résultat des rencontres qu’il fait, et des situations auxquelles il est confronté ? Mais l’empathie que l’on ressent envers Syffe et les camarades de son âge ne vient-elle pas également du fait qu’ils représentent une sorte de pureté par rapport à la violence des adultes ?

En fait, c’est bien pire que ça. Je ne crois tout simplement pas que « bon » ou « mauvais », ça veuille vraiment dire quoi que ce soit. Et oui, d’après moi nos actes tout comme nos schémas de pensée sont avant tout la somme de nos expériences. Et c’est d’ailleurs pour ça que toi tu vas lire l’histoire d’un enfant étranger qui traîne la rue entre vols, cambriolages et mendicité, et y percevoir une forme de pureté, alors que si on transposait tout ça dans le monde que nous habitons, une partie croissante de la population n’hésiterait pas à qualifier ce même gamin de « racaille ».

Y a-t-il l’idée d’un destin, à travers le personnage de Syffe, ou se construit-il uniquement par les (non)choix qu’il fait ?

Ce sont des notions avec lesquelles je vais jouer dans la série, le destin notamment, ou du moins la prédétermination, et du coup, c’est difficile de te répondre sans spoiler, puisqu’on touche à l’essence du personnage, et donc au cœur de l’histoire que je vais raconter.

Il paraît que tu es féru de zététique. Tu nous expliques ce que c’est ? Est-ce que ça transparaît dans ton œuvre ?

La zététique, c’est une école de pensée sceptique qui s’intéresse principalement, mais pas seulement, aux pseudo-sciences. Elle apprend à douter de tout, encourage l’identification de ses propres biais, et part du principe que des déclarations extraordinaires doivent s’accompagner de preuves extraordinaires. Et oui, du coup je crois qu’on peut dire que ce genre d’influence transparaît clairement dans mon œuvre.

Le surnaturel, qui se manifeste sous la forme d’expériences ou de rencontres plutôt désagréables, me semble plus présent dans le deuxième tome. Va-t-il prendre plus d‘importance au fil de l’histoire ? 

C’est difficile de répondre à cette question sans spoiler la suite, voire même mes intentions d’écriture au niveau du cycle dans son intégralité. Du coup, j’espère que tu comprendras, mais je préfère ne rien en dire.

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Peux-tu nous dire qui est ce Jacques-Emile, auquel Syffe est dédié ?

Jacques-Émile Deschamps est l’homme à qui je dois ma carrière littéraire. Je l’ai rencontré durant mon adolescence, dans le cadre d’un atelier d’écriture. J’avais quatorze ans, et j’écrivais la suite du Seigneur des Anneaux. Il a cherché à me revoir quelques années plus tard, lorsque j’ai quitté la campagne pour faire mes études, et nous sommes devenus amis. Il m’a aidé à mettre le pied à l’étrier au niveau de l’écriture, et m’a donné de bonnes adresses et de bons conseils lorsque j’ai eu fini d’écrire mon premier roman. C’est clairement grâce à lui que j’ai été publié. Jacques est mort brutalement l’année dernière et la dédicace qui figure dans l’Enfant de Poussière n’était pas posthume, quand je l’ai rédigée. J’ai de la peine qu’il n’ait pas pu la lire. C’était une personne généreuse et entière qui comptait beaucoup pour moi. J’écris ces lignes depuis son fauteuil de travail, qu’il m’a cédé il y a une dizaine d’années de ça. Il est bien, ce fauteuil. Hormis mon premier, j’ai écrit tous mes livres assis dedans.

Deux tomes de ta saga sont parus, pour l’instant. Et il me semble que sept sont prévus. Est-ce que tu penses les écrire vite ? Connais-tu déjà la fin, et tous les enchaînements ?

Je suis actuellement calé sur un rythme d’écriture qui devrait me permettre de sortir un tome tous les deux ans. J’ai bien évidemment la fin en tête, ainsi que la plupart des arcs narratifs secondaires. Je n’aurais jamais osé entraîner mon éditrice sur un projet d’une telle envergure sans avoir de solides appuis.

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Comment fais-tu, au quotidien, pour t’extirper de cet univers aussi dense et foisonnant?

Eh bien en vérité je crois que je ne m’en extirpe jamais vraiment. Que je sois entrain de marcher, de discuter, d’embrasser, de militer, ce qui se passe c’est que je nourris sans cesse mon univers. Parfois je le porte en sourdine, et d’autres fois il m’obnubile, mais on ne se sépare pas beaucoup, lui et moi. Et tant mieux, d’ailleurs. C’est un joli remède contre l’ennui, et un refuge appréciable quand la réalité tempête de trop.

Interview publiée dans New Noise n°46 – novembre-décembre 2018

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L’artiste au couteau de Irvine Welsh

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On avait laissé Frank Begbie, à la fin de Porno, sérieusement amoché. Le psychopathe de Trainspotting, figure emblématique de la petite frappe toujours prête à péter quelques dents, pour un regard, un mot de travers, ou simplement parce que votre gueule ne lui revenait pas, était à l’hosto. Une voiture lui avait roulé dessus alors qu’il avait traversé sans regarder, à la poursuite de Renton, son ancien pote qui lui avait piqué du fric. C’est dire s’il était très agacé et si son retour promettait d’être fracassant.

C’est sous le pseudo de Jim Francis que Begbie is back. Il traîne un peu la patte, séquelle de l’accident qu’il a subi, il y a longtemps, dans son ancienne vie. Pour le reste, tout a changé. Il vit désormais à Santa Barbara, avec sa femme Melanie, son art-thérapeute, et leurs deux adorables filles. Bon père, bon mari, Jim a arrêté la picole, la dope, et soigne son corps. Il est surtout devenu la coqueluche du milieu de l’art contemporain. Ses œuvres, visages mutilés de stars, s’arrachent à prix d’or. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Fin de l’histoire ? Nan ! On est dans du Welsh, pas dans du Disney, alors faut pas compter sur l’auteur pour écrire un feel good book, et s’il y a bien « artiste » dans le titre, il y a aussi « couteau ». La mort de son fils aîné, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, va contraindre Begbie à revenir à Edimbourg sur les traces de l’assassin de Sean. Même s’il le connaissait à peine, son honneur de père est blessé et sa conscience le tourmente. Retour forcé dans un passé qu’il croyait enterré définitivement, le voilà obligé de renouer avec sa famille, ses amis, ses démons. La bête en lui n’est qu’endormie. Elle a le sommeil léger. Dr Jim versus Mr Franco. Les souvenirs s’entremêlent au fil de l’enquête qui le ramène dans les quartiers de la capitale écossaise aussi glauques que dans sa jeunesse. Leith sera toujours Leith avec ses docks, ses dealers, ses camés, ses meurtres.

Dans L’artiste au couteau, Begbie gagne en épaisseur en prenant le premier rôle. Welsh explore l’enfance de son personnage le plus déjanté et dresse le portrait d’un loser magnifique, victime de son environnement, des mauvaises rencontres qui ont parsemé sa route et du statut qu’on lui a assigné depuis tout petit. Son arbre généalogique a des branches bien pourries. Difficile de se construire à partir de relations familiales toxiques. Dur de lutter contre l’ADN. C’est cette lutte intérieure, et les efforts qu’il consent pour s’extirper de sa condition, accéder à une forme de rédemption qui font les plus beaux passages du roman ; quand Begbie comprend que la culture et l’art lui permettront de se libérer ; quand il trouve les moyens de se jouer de sa dyslexie et de lire, enfin. Begbie se bat, contre lui-même, et un peu aussi contre ceux qui le foutent en rogne.

Peut-on vraiment évoluer ou est-on condamné à rester le même ?

Changer ? Oui, dit Welsh, on peut. A moins que…

Sans être le meilleur de Welsh, on retrouve dans L’artiste au couteau cette vivacité acerbe qui fait le sel de ses récits. Ici plus introspective, son œuvre reste profondément ancrée dans le réel. L’enquête progresse à grands coups de boule et le lecteur suit les mésaventures de son taré préféré un rictus coincé au coin des lèvres. La peinture cinglante des différentes classes sociales et de leurs tares, la critique mordante du marché de l’art contemporain ont de quoi faire sourire. La tension ne faiblit pas, collée aux basques d’un Begbie imprévisible.

On regrette seulement qu’il ne croise pas le chemin de ses anciens comparses de Trainspotting et Skagboys. Dead Men’s Trousers, qui vient de sortir en Grande-Bretagne, comblera le manque, la joyeuse bande y étant à nouveau réunie. On crève déjà d’impatience de voir Welsh étoffer sa saga d’un volume supplémentaire et poursuivre sa radiographie de l’Ecosse contemporaine, à travers l’histoire d’un groupe de potes, sur plusieurs décennies. Les Rougon-Macquart n’ont qu’à bien se tenir.

L’artiste au couteau / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018

Prison House de John King

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Jimmy Ramone, voyageur solitaire, est jeté en prison, quelque part aux confins de l’Europe méditerranéenne, on ne sait pas exactement où, on ne sait pas pourquoi. Jimmy ne comprend pas la langue ni les usages du pays. Il comprend encore moins les mœurs pénitentiaires, dans cette forteresse des Sept Tours, cette citadelle immense, écrasante, tout en haut de la colline, de laquelle on ne s’échappe pas. Incapable de communiquer, il ne peut pas se défendre. Alors, il cherche à se fondre dans le décor, se faire oublier, et il comble les heures en s’inventant des personnages, des héros libres dont il vit les aventures par procuration, aux Etats-Unis ou en Inde.

Jimmy appréhende son nouvel environnement, glacial, terrifiant, en même temps que le lecteur, qui découvre au fur et à mesure ce qui se joue véritablement derrière l’apparence d’un classique roman sur l’enfermement. Jimmy, s’il rend les coups qu’il prend, n’est pas révolté, semble accepter son sort. Frappé par une histoire personnelle, dont on ne saisit les tenants qu’à la toute fin, il agit comme s’il méritait ce qui lui arrive.

Prison House est un roman, noir, envoutant, plein de ténèbres et de lumière. Les sentiments qu’on y éprouve sont si puissants qu’ils vous hantent pour toujours. John King parvient, au travers d’une introspection narrative, à nous faire ressentir le désespoir de cet homme tellement seul. Récit au présent, à la première personne, immersion totale. L’empathie est ici absolue. On est Jimmy. On souffre avec lui. On mange, on dort avec lui. On a peur comme lui. C’est un véritable tour de force que de retenir l’attention avec autant d’intensité alors que les actions qui se succèdent sont infimes, faites de petits riens. Les heures s’égrènent lentement. Jimmy apprivoise sa peur, notamment celle d’être transféré dans le bloc le plus dur de la prison, où règne le chaos. Il s’habitue. Il arrive même à connaître à nouveau le plaisir et la joie. Car tout n’est pas mauvais dans cette vie carcérale. Bien sûr, les gardiens sont des brutes sadiques. Certains détenus sont dangereux, fous. Mais l’amitié n’est pas un vain mot. Malgré les difficultés à se faire entendre, Jimmy, à force d’observation, finit par se lier avec plusieurs de ses compagnons d’infortune. L’être humain possède en lui des trésors de patience, de bonté, de bienveillance. Ces passages, sans tomber dans le pathos ou la mièvrerie, vous tirent les larmes.

King fait alterner les dérisoires bouleversements qui émaillent le quotidien des prisonniers, dans une vie réelle, abrupte où chaque détail prend des proportions énormes à cause du désœuvrement (l’arbre rachitique de la cour perd ses feuilles ; la douche est un réconfort infini…) avec les rêves éveillés de Jimmy (l’exotisme odorant des paysages indiens ; les amours de son double sur les routes d’Amérique…) et ses vrais souvenirs. John King dit de Prison House que c’est son roman le plus personnel à ce jour. On comprend pourquoi à la lecture des pages dans lesquelles Jimmy se revoit, enfant, en Angleterre, accompagné de sa maman et de Nana, sa grand-mère. Comment ne pas y voir John, petit garçon, avec ses peluches, lors de son premier jour d’école ? Ces chapitres précis, dénués de toute ponctuation, à hauteur de gosse, sont le fil rouge du récit et mènent à la conclusion, à la résolution terrible de l’histoire. Quand on comprend ce que Jimmy fait là. Quand on comprend que l’incarcération aux Sept Tours, injuste, n’est rien par rapport aux souffrances mentales qu’il s’inflige à lui-même, aux remords qu’il ressent au sujet d’une faute qu’il a commise, il y a longtemps, qu’il n’arrive pas à se pardonner. On a alors le cœur brisé, en miettes, explosé d’un trop plein d’amour.

Prison House / John King. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018

Sur l’écriture de Charles Bukowski

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Adeptes du politiquement correct, buveurs d’eau de source, passez votre chemin.

Compilation de lettres, pour la plupart adressées à ses éditeurs, rédigées entre 1945 et 1993, Sur l’écriture, plus qu’un recueil de conseils avisés sur la façon de bâtir une œuvre littéraire, dessine en creux un portrait du Vieux Dégueulasse, de ses obsessions et aspirations. Bukowski prend la plume et déballe ce qu’il a sur le cœur, sans fioriture, sans formule de politesse. Il aboie, il gueule, il vomit sa haine d’une modernité fade :

« Des tas de choses ne sont plus ce qu’elles étaient, le courage, le culot, la clarté – et le sens artistique. (…) Tout est parti en couilles avec la seconde guerre mondiale. Et ça ne s’applique pas qu’au monde des arts. Même les cigarettes n’ont plus le même goût. Le tamal. Le chili. Le café. Tout est en plastique. Les radis ne paraissent plus aussi âpres. (…) Les côtelettes de porc sont toutes roses et grasses. Les gens se contentent d’acheter de nouvelles voitures et c’est tout. Leur vie se résume à quatre roues. (…) Quiconque ayant bu un verre est considéré comme un alcoolique. Les chiens doivent être tenus en laisse. Les chiens doivent être vaccinés. (…) Les bandes dessinées sont considérées nocives pour les gamins. Et en littérature, il n’y a rien : aucune vie. »

Il lui en faudrait peu pour s’attendrir pourtant, s’apaiser ; la simple promesse qu’on lui foutra la paix, demain et tous les jours suivants, et qu’il pourra écrire. Il va bien tant que le berce le son de sa machine à écrire et que l’étourdissent quelques bouteilles de bière, à portée de clavier. Qu’on le laisse tranquille, Hank, il ne déteste rien de plus que ses semblables imbus d’eux-mêmes, pisse-vinaigre, fats, scribouilleurs sans noblesse, et il l’éructe, dans une langue abrupte dressant la grossièreté au rang d’art de vivre :

« J’ai toujours été un solitaire. Je vais être franc ; je n’aime pas la plupart des gens – ils me fatiguent, me pompent l’air, me sortent par les yeux, me détroussent, me mentent, me baisent, me trompent, me donnent des leçons, m’insultent, m’adorent ; mais surtout ils parlent parlent PARLENT jusqu’à ce que je me sente comme un chat fourré par un éléphant. » 

Sa solitude le ravit. Non pas qu’il se sente supérieur, mais le monde lui fait mal, ce monde terne, sans panache, rabougri, rempli de mesquins et de poltrons incapables de saisir la beauté des choses. La beauté, lui la voit dans les jambes des femmes, sur les champs de course, dans  les symphonies à la radio, dans Céline, Dostoïevski, John Fante, Sherwood Anderson… Bukowski a le goût très sûr, la pugnacité sans faille, l’humour cinglant, les aversions tenaces :

« Et puis ces gens qui me disent, « pourquoi vous buvez? C’est destructeur. » Et comment, que c’est destructeur (…) Ils croient que je m’en fous, ils croient que je ne ressens rien sous prétexte que mon visage est flétri et que les yeux me sortent de la tête tandis que je parcours le journal hippique une bouteille à la main. Ils ressentent les choses de façon si CHARMANTE, les enculés, les connards, les suceurs de citron de merde aux sourires visqueux, ils ressentent COMME IL FAUT, bien sûr, seulement ça n’existe pas les bonnes façons de ressentir, et ils finiront par s’en rendre compte (…) Ils peuvent prendre leur lierre, leurs éléments métriques et se les mettre dans le cul… s’il n’y a pas déjà quelque chose fourré là au fond. »

Pas de conseils sur comment écrire donc, mais une certaine idée de la littérature, flamboyante, bouleversante, absolue. La littérature comme horizon, sublimée par un kamikaze des mots, un épicurien qui n’a pas dévié d’un millimètre de sa route, même s’il l’a parcourue en titubant :

« Ma conception de l’écrivain c’est quelqu’un qui écrit. Qui s’assoit devant sa machine à écrire et noircit du papier. Ça devrait être la base. Ne pas dire aux autres comment s’y prendre, ne pas garnir les rangs des séminaires, ne pas lire devant des foules déchaînées (…) Autrement, la dernière personne avec qui j’ai envie de boire un coup ou tailler une bavette est un écrivain. J’ai trouvé plus de fougue chez les vieux marchands de journaux, les concierges, chez le gamin qui bosse la nuit sur le stand de tacos. Il me semble que l’écriture fait ressortir le pire, non le meilleur, il me semble que les presses à imprimer du monde entier ne font que presser la pulpe d’âmes insuffisantes que des critiques insuffisantes appellent littérature, poésie, prose. (…) C’est l’humanité tout entière qui me dégoûte et plus particulièrement l’écrivain créatif.  (…) En revanche, j’ai toujours eu de l’affection pour les Chinois. Je suppose que c’est parce que la plupart d’entre eux sont si loin. »

Sur l’écriture / Charles Bukowski. Au diable Vauvert, 2017

La vie sexuelle des soeurs siamoises de Irvine Welsh

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3h30 du mat’, Miami. Lucy roule à fond vers South Beach dans sa vieille Cadillac. Dans l’autoradio, Joan Jett, à fond également. Elle vient de se prendre la tête avec Miles qu’un pauvre petit mal de dos a rendu virilement inopérant. Lucy, coach sportive de 33 ans, rompue à toutes sortes de techniques de combat, est de méchante humeur. Quand deux types surgissent de nulle part à la poursuite d’un troisième larron, ni une ni deux, elle en profite pour passer ses nerfs et pète la gueule à l’un des agresseurs. Sur le pont autoroutier, Lena assiste à la scène et filme la séquence avec son portable. Les images vont bientôt faire le tour des chaînes d’info et des réseaux sociaux, faisant de Lucy une héroïne nationale courtisée par les émissions de télé réalité.

Lucy est une bombe. Grande, foutue comme une déesse, elle est obsédée par les calories qu’elle avale pour garder ses formes de rêve. Elle déteste le laisser-aller, les moches, et surtout les gros. Lena est un boudin, 100 kg de graisse compressés dans des joggings roses trop ajustés. Lucy se met au défi de transformer ce tas de saindoux en créature acceptable.

Si les sœurs siamoises du titre sont bien présentes en filigrane tout au long du roman, c’est bien du duo Lucy/Lena dont Irvine Welsh conte l’histoire et les relations tumultueuses. La gémellité est un thème récurrent dans son œuvre, Recettes intimes de grands chefs abordait déjà cette idée de couple, cette notion de transvasement, de vase communicant entre deux êtres a priori opposés. L’un se vide quand l’autre se remplit : pour le coup, ici, on est en plein dedans. Mais se mettre dans la peau de femmes, voilà qui est nouveau pour Welsh (me semble-t-il), et, la vache, on peut dire qu’il n’a pas raté son coup !

La vie sexuelle des sœurs siamoises est un immense roman, hilarant, émouvant, troublant, déjanté, intense, maîtrisé. Comme toujours chez Welsh l’apparente simplicité, l’illusion de la facilité cachent une analyse psychologique extrêmement fine de ses personnages, de leurs failles et des raisons de leurs addictions. Si l’on dévore ce pavé aussi vite qu’un obèse engloutit un burger king size, la bave et le sourire aux lèvres, si l’on se bâfre des mémorables scènes de cul (la bave et le sourire aux lèvres aussi, hein, ça dépend des goûts), il n’empêche que les thèmes sous-jacents comme la manipulation mentale, la perte d’estime de soi, le manque d’amour touchent profondément.

Si l’on ajoute une critique virulente de la société consumériste, du culte de l’apparence, de la gentrification, du marché de l’art, on est comblés. C’est sans compter le talent de l’auteur, qui parvient à parler de la place des femmes, de l’ego des artistes, du 11 septembre, du suicide, des faux-semblants, de la chirurgie esthétique, de la quête de reconnaissance, du viol, du harcèlement, sans gaver son lecteur. Du grand art, populaire, jouissif, tendre et méchant ! Un grand Welsh !

PS : sans remettre en cause la traduction, alerte, de Diniz Galhos, ce serait chouette qu’Au Diable Vauvert se paye un relecteur/correcteur digne de ce nom…

La vie sexuelle des sœurs siamoises / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2017

Skagboys de Irvine Welsh

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« Jsuis pas un putain djunky. Jsuis trop malin, trop perspicace pour tomber dans ce genre de piège. Cette saloperie, c’est rien du tout pour moi. Jsais qu’tout le monde dit pareil : c’est pour sdonner un genre, carrément, mais dans mon cas c’est vrai. Jpeux le faire si j’en ai envie, et encore, les doigts dans le nez. Jpeux arrêter à n’importe quel putain dmoment, juste par la force de ma seule volonté. Arrêter, juste comme ça. Mais pas tout se suite. »

Sous les années Thatcher, la brutale déchéance sociale de la famille Renton entraîne Mark, le fils, dans l’héroïne. Quand je lis ce genre de résumé qui circule sur Skagboys, je me marre. Ho, le pauvre petit jeune tellement mal dans sa peau et tellement préoccupé par son avenir qu’il se drogue… Haha, vous avez lu l’extrait que j’ai copié en intro ? Vous avez pas rigolé ?

Réduire Skagboys à une descente aux enfers relève de la malhonnêteté intellectuelle ! Welsh n’est pas Zola ! On se fend la poire, comme on l’avait fait à la lecture de Trainspotting et de Porno ! Et s’ils plongent dans l’héro, c’est moins par désœuvrement ou angoisse que parce qu’elle est à portée de main, et qu’ils veulent vivre plus.

C’est en cela que l’auteur a du génie, dans ce mélange sordidement hilarant.

Bien sûr qu’il décrit les conditions d’existence de plus en plus difficiles des prolétaires, qu’il y a des scènes d’une extrême violence, que les filles en prennent plein la gueule, que le chômage augmente autant que baissent les allocs, que le sida commence à décimer les toxicos, qu’Edimbourg n’a rien d’une carte postale….

Bien sûr que ses personnages souffrent, que les plus faibles morflent, que certains passages vous laissent au bord des larmes.

Mais ce qui pousse à tourner les pages, c’est tout sauf de l’apitoiement. C’est de l’excitation. On veut savoir dans quel pétrin ont réussi à se foutre Rents, Sick Boy, Spud et Begbie, et comment ils vont s’en sortir (on n’est pas cons, hein, c’est le préquel de Trainspotting, alors on sait bien qu’ils s’en sortent…). On veut savoir pourquoi Sick Boy est un tel magnifique salaud, pourquoi le brillant étudiant Renton laisse tomber la fac et l’amour de sa vie, pourquoi Spud est si gentil et Begbie si taré. Parce qu’on les aime et que leur portrait psychologique est si abouti qu’on a l’impression de les connaître.

Et quel style ! Quel rythme ! (merci au traducteur, au passage)

Welsh donne successivement la parole aux différents protagonistes sans les nommer et on sait pourtant qui parle dès les premières lignes. Chacun a sa façon de s’exprimer, ses fautes et tics de langage. Leur langue est brutale, sans décorum, faite de ruptures de tons, de dialogues percutants, d’associations d’idées (« Il flippait comme un panda dans un restau chinois »).

Alors oui, c’est mal. Et on peut bien accuser Welsh de faire l’apologie de la drogue, le vilain. N’empêche, si vous voulez savoir pourquoi ils se retrouvent tous en rehab en même temps, comment Spud se démet l’épaule mais continue tranquillement à assister ses potes pendant qu’ils cambriolent une baraque. Si vous voulez savoir qui encule joyeusement Sick Boy. S’ils arriveront à ouvrir la cagnotte pour petits chats piquée sur le comptoir de l’épicière, et pourquoi Begbie castagne un mec en prison, et que houps, il se trompe de mec…  j’y suis pour rien.

Skagboys / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au diable Vauvert, 2016

The Clash de Strummer, Jones, Simonon, Headon

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Les fans des Clash ne pourront plus vivre sans. Il y a tout. L’objet, soigné, déborde de photos inédites, reproductions léchées au format attractif (29x26cm), de répliques des flyers de concerts, des pochettes de leurs albums…Le contenu s’attache à pénétrer l’intimité du groupe de ses débuts en 76 jusqu’à son split en 84. Pas de fioritures, pas de sentimentalisme, pas de journaleux qui nous gratifie de ses commentaires éclairés sur la psychologie de tel ou tel… juste une parole partagée entre les membres du combo eux-mêmes. Leurs réflexions pour nous expliquer leur quête sonore, politique, esthétique. Leurs mots, pour nous raconter leur enfance, leur rencontre, leurs succès et leur déroute.

Strummer Le gratteur «parce qu’il ne pouvait jouer que les six cordes à la fois, ou aucune» nous confie le parcours de son père, né d’un père anglais et d’une mère indienne, orphelin très jeune, arrivé en Angleterre après la guerre et devenu petit fonctionnaire au Ministère des affaires étrangères.

Jones nous retrace comment, ayant vu Strummer sur scène avec les 101’ers, Simonon et lui avaient décidé de le débaucher pour former un groupe, et comment Joe avait d’abord cru que ces deux types voulaient lui casser la gueule.

Simonon, marqué très jeune par la musique jamaïcaine, le ska, le reggae qui s’écoutent dans son quartier de Brixton, ne sait pas jouer une seule note quand il forme les Clash, et choisit la basse, moins de cordes…

Headon envoie des cartes postales de partout, pendant leurs tournées, même à son chien : «Dear Batty, how are you ? […] See you soon, Lots a luv. Your master.»

Témoignages de première main, efficaces, drôles et doux, ce canevas d’anecdotes, plutôt que de plonger le lecteur dans une nostalgie stérile à l’évocation du parcours chaotique d’un groupe disparu, ne lui donne qu’une envie furieuse : réécouter tout les Clash.

Et puis, ce beau rose fluo… J’avais des mitaines de cette couleur. Où est-ce que je les ai fourrées ?

The Clash / Strummer, Jones, Simonon, Headon. trad. de S. Cuesta, L. Derajinski, C. Recoursé. Au Diable Vauvert, 2008