Feminicid de Christophe Siébert

Dans Images de la fin du monde, Christophe Siébert plantait le décor. Il créait un monde, sa République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), État d’Europe de l’Est, et plus précisément sa capitale Mertvecgorod, cette cité tentaculaire, sordide et tellement vraie que les miasmes de son extrême pollution, nous avaient collé aux narines durablement. Il nous entraînait, visite éprouvante, dans les ruelles sinistres des quartiers moches surveillés par des drones tueurs, ou dans les beaux quartiers, préservés des maladies décimant les populations paupérisées mais pas des pervers en tout genre. On suivait différents personnages pataugeant dans le cloaque, tentant de survivre dans les ténèbres.
Ici, il délaisse le collage de petits bouts d’existences pour s’attarder sur une seule pièce du puzzle et concentre sa chronique sur l’affaire des féminicides mise en avant dans un article du journaliste Timur Domachev, mort depuis d’une balle dans la tête. L’homme avait mené l’enquête sur les meurtres de centaines de femmes survenues dans la capitale, assassinats ou disparitions niées par les autorités. Le sillon est creusé, les cadavres déterrés, les bas-fonds exposés à ciel ouvert. Impression de descendre sans jamais remonter. Les plaies n’en finissent pas de gangréner la ville et les âmes. Chaque nouvelle clé n’est que le début de preuves révélant l’existence d’un système corrompu, pourri jusqu’à l’os.
Roman d’horreur et roman noir, fantastique, fait de descriptions si minutieuses qu’on finit par tout croire, même aux légendes venues du fond des âges. Composé de découpages de journaux, de télescopages historiques, où le réel et les fantasmes se confondent, Feminicid est inclassable. Le voyage est douloureux, quoi qu’il en soit, et la sensation de se noyer dans des vagues hallucinatoires, des égouts cauchemardesques est tenace. La réalité est pire : complots, trafics d’êtres humains et d’organes, meurtres dont les femmes sont les premières victimes, Mertvecgorod semble se repaître de ses enfants. Aucune lueur ? Une toute petite. Les mortes parlent aux vivants et les rendent meilleurs. Certains semblent sur la voie de la rédemption. Ils sont peu nombreux. Nous sommes seuls. Délicieux.

Feminicid : une chronique de Mertvecgorod / Christophe Siébert. Au diable Vauvert, 2021

Le coup du siècle de Irvine Welsh

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Au volant de son taxi, dans les rues d’Edimbourg, Terry est le roi. Chevelure bouclée, allure athlétique, il est concrètement dans la force de l’âge. Il aime les femmes. Elles le lui rendent bien. A croire qu’elles devinent qu’il dispose d’un atout majeur, là, bien au chaud dans le slip, son Excalibur, qui ne demande qu’à prendre du service. Il deale mollement, fait l’acteur dans des films X, traîne au pub entre deux courses et deux conquêtes. La vie est belle. La thune manque un peu mais qu’importe tant qu’il a l’amour. Beau gosse baratineur, aucune ne lui résiste. Jusqu’à ce que… un ouragan approche de la capitale écossaise, qui va entraîner moult péripéties et rencontres, qui vont voir Terry perdre sa toison et son épée magique, et se mettre au golf.

Irrésistible, Terry l’est autant que ce roman dans lequel il prend vie. Brut de décoffrage et néanmoins gentleman, ce nouveau héros welshien dispose de ressources dignes d’un Begbie, le dingue de Trainspotting, en moins prédateur. Welsh ne prend pas de pincettes pour le ficher dans des situations rocambolesques qui, en plus d’entraîner le lecteur à sa suite à cent à l’heure, finissent par lui faire prendre du recul, et lui donner une vraie épaisseur psychologique. Soutenu par des personnages de seconde main (un américain haut en couleurs collectionneur de bouteilles de whisky, un émouvant paumé mentalement limité doté d’une mère obèse, des piliers de comptoir vindicatifs…), Terry marque chaque page de son tempérament débordant. Successions de scènes frénétiques de baston ou de fesse, comme toujours chez Welsh, on plonge dans l’extrême dans un grand éclat de rire. Tout est absurde et rien n’est grave. La vie, quoi…

Et félicitations à Diniz Galhos pour sa traduction.

Le coup du siècle / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2021

Les plaies d’Occident de Félix Jousserand

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Si l’on vous proposait de revivre 2020, peut-être bien que certains d’entre vous trouveraient que l’idée sonnerait comme une mauvaise blague. Et il est vrai que les nombreux témoignages retraçant le premier confinement n’ont pas libéré, chez moi, un enthousiasme forcené. Alors, pourquoi Les plaies d’Occident est un livre qui mérite notre attention ? Qu’est-ce qui différencie la collection de souvenirs de Félix Jousserand de celle d’un autre ?

La forme, d’abord. Un journal. Un style. C’est par des phrases courtes, dans une langue épurée, très travaillée que l’auteur a choisi de nous faire partager la mémoire de cette année sombre. Les passages concernant chaque jour sont un concentré de mots, exposant un condensé d’émotions diverses, souvent fortes. La lecture, facilitée par une belle mise en page, en est si aisée qu’il faut souvent revenir en arrière, s’arrêter, s’attarder, de peur de rater quelque chose. Pas le temps d’être lassé par des phrases, couperets efficaces, plus proches des aphorismes que d’une analyse psychologisante de la situation. Largement le temps d’être ému par des accents plus poétiques que théoriques.

Le fond, surtout. C’est dans le choix de ce qu’il dit, dans l’accumulation de détails tour à tour personnels ou universels que l’auteur fait preuve de talent. On se reconnait, du coup, dans ces petites tranches de vie. On se rappelle d’avoir eu telle pensée à propos de tel événement, sans l’avoir formulée avec autant de subtilité. On revoit le visage crispé de Macron lors d’une de ses allocutions, celle du 13.04, qui devient sous la plume de l’auteur : le président prend la parole – l’envergure le fuit comme l’or les misérables. On souffre de ces anecdotes individuelles qui résonnent comme des douleurs partagées, tel ce bout d’histoire du 19.05 : ma mère à l’hôpital – sa tête à la fenêtre – moi dans le gazon devant l’entrée barricadée- son filet de voix couvert par le vent. On sourit à l’évocation d’absurdités vécues en commun, qu’on aura vite oubliées, ainsi que celle relevée le 01.11 : essentiel non essentiel – la ramette de papier contre le pot de fleurs – le slip contre le jouet. Nouveau vocable, nouveaux concepts, angoissants, déshumanisants, inventés non par l’auteur mais par ce que l’on suppose être des techniciens pour définir le nouveau monde. Reproduits ici, n’en devenant que plus insensés.

Le rappel, finalement, d’une année de vie confinée, distendue, irréelle, mais d’une année de vie faite de moments vécus ensemble, peut-être plus que toutes les autres.

Les plaies d’Occident / Félix Jousserand. Au Diable Vauvert, 2021

Christophe Siébert

Ses deux premiers romans publiés au Diable Vauvert, réunis sous le titre évocateur de Métaphysique de la viande, nous avaient laissés sidérés. Crevés. Sans aucune distance, Nuit noire nous plongeait dans la psyché d’un tueur à mesure de ses exactions ponctuées de rituels macabres. Tortures, viols de cadavre, corps en putréfaction le conduisaient à l’extase, et nous au bord de la nausée, tandis que dans Paranoïa, hommage assumé à Lovecraft, le mélange de roman noir aux accents de fin du monde, de SF complotiste et de récit fantastique rendait tangible la maladie mentale. Vous l’aurez compris, Christophe Siébert n’est pas là pour vous chanter une berceuse, et s’il change de décor avec Images de la fin du monde : Chroniques de Mertvecgorod, il persiste à explorer les tréfonds de la nature humaine. Il nous entraîne cette fois dans la République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), État d’Europe de l’Est, et plus précisément dans sa capitale Mertvecgorod, « mégapole de sept millions d’habitants, post-soviétique et pré-apocalyptique, dévorée par la pollution, pourrie jusqu’à la moelle. » On y croise un gourou d’extrême droite sanguinaire et lubrique, un vieillard paralysé qui fonde un zoo humain, des camgirls défoncées, de jeunes activistes, des ados fugueurs, à différentes époques, toute une galerie de personnages riches ou pauvres, pervers ou victimes qui n’ont de point commun que de (sur)vivre dans la même ville. La géographie de la cité, coupée en deux par la zona, décharge à ciel ouvert puante, définit leur place dans l’échelle sociale et leur durée de vie. La pollution, les cancers, les drones flingueurs déciment les habitants des bas quartiers, quand ils ne sont pas tués des pires façons possibles. Le voyage est éprouvant, dérangeant et sublime. Adeptes des feel good books, n’entrez pas à Mertvecgorod.
Christophe SIEBERT
Photos : Philippe Matsas
Tu as publié une vingtaine de romans, recueils de nouvelles et de poésie, beaucoup de textes dans des fanzines, sur le net… tu écris beaucoup, tout le temps. Dirais-tu que c’est un besoin vital ?

En fait, c’est à force qu’on me pose la question que j’identifie le fait d’écrire de la fiction comme un besoin vital – grâce au regard que les autres portent sur cette activité, quoi. Moi je voyais plus ça comme un genre de névrose ou de TOC, ou encore de besoin physiologique. Les ratiers sont une race de chien dont la fonction est de choper les nuisibles en grattant leurs terriers ; en conséquence de quoi, s’ils ne grattent pas des trucs durs pendant un certain temps chaque jour, leurs ongles, qui ne cessent jamais de pousser et sont solides comme de la pierre, finissent par les incommoder, voire les blesser. Je me vois comme un genre de ratier, sauf que ma fonction sociale, gratter le réel pour en débusquer des phrases, apparaît moins indispensable que celle de ce sympathique canidé.

Avant d’être publié, tu as participé à de nombreuses revues alternatives, créé et donné des textes à des fanzines (Violences, Gorezine…), à des blogs. Cela correspondait-il à la nécessité, pour toi, d’être lu ? Était-ce une façon de finir par être (re)connu ?

J’ai très vite éprouvé le désir d’être lu. Être écrivain, c’est une chose, ça correspond à cette névrose que je décris dans ma réponse précédente, mais auteur – pour moi, l’écrivain écrit et l’auteur publie, cette dichotomie s’avère bien pratique quand il s’agit de faire la promotion de ses propres ouvrages – ça m’a très vite été tout aussi nécessaire, pour des raisons de cohérence : maintenant que j’avais tous ces trucs, il fallait bien en faire quelque chose. Je ne me voyais pas les enterrer sous une pierre et attendre qu’on les découvre cinquante ans après ma mort. Ça me paraissait aussi idiot que préparer un énorme festin mais oublier d’inviter des gens à manger.

Et puisque les revues sérieuses et les éditeurs ayant pignon sur rue n’en avaient rien à faire de mes trucs (en tout cas le croyais-je), je me suis tourné vers des supports moins regardants, plus accueillants ou qui se sentaient plus en phase avec ce que j’écrivais. Et maintenant que je suis une superstar, j’ai su rester simple. Non, plus sérieusement, je continue d’aimer la publication en revues et en fanzines, j’apprécie ce rythme, l’esthétique que ça développe, la micro-société que ça fait exister. Un zine comme Violences, par exemple, que j’aime beaucoup, me donne l’impression d’appartenir à une sorte de famille, de bande, et c’est très plaisant.

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As-tu connu des moments de découragement ? L’idée de renoncer t’a-t-elle effleurée ?

Des moments de découragement, oui, autant que n’importe qui, j’imagine. Mais le moment intéressant, je pense, c’est quand je me suis rendu compte que ce n’était plus possible de renoncer. Quand j’ai eu trente, trente-cinq ans, juste après avoir publié mon premier roman à La Musardine et constaté qu’écrire ne rapportait pas de quoi vivre, j’ai été confronté à une réalité simple : je n’avais pas le permis de conduire, mes diplômes se résumaient à un bac sans mention, mon patrimoine à une poignée de livres sans valeur particulière et j’étais chômeur depuis ma majorité. Même si j’avais voulu changer de voie et devenir prof ou bibliothécaire, ou même employé polyvalent à McDo, c’était impossible. À force que je ne veuille pas m’intégrer au monde du travail, j’avais gagné : le monde du travail ne voulait de toute façon plus de moi (et ça s’est vérifié dans le fait que, passé trente-cinq ans, plus personne, à la CAF ou ailleurs, ne s’est soucié de me réinsérer ; on s’est contenté de me verser ma petite allocation de parasite social et de me classer dans les « perdus pour la nation »). Donc, si je ne voulais pas finir clochard, je n’avais plus qu’une option : gagner ma vie avec mon métier, et mon métier c’était la littérature. Je me suis donc lancé, au cours des dix années suivantes, dans la tentative de vivre de mon métier, jusqu’à y parvenir récemment.

Tes premiers romans publiés l’ont été chez La Musardine, éditeur de littérature érotique. Était-ce une bonne formation ? Y a-t-il beaucoup de différences entre écrire des romans porno et des fictions d’autres genres ?

En tout cas, c’est pas une formation plus mauvaise qu’une autre. Elle a été excellente pour moi parce que je suis tombé sur un éditeur d’une qualité exceptionnelle : Esparbec, le dernier maître de la littérature porno, disparu récemment. C’est lui qui m’a appris à écrire. C’est-à-dire à raconter une histoire et à fabriquer des phrases qui racontent cette histoire. Il me l’a appris avec finesse, rudesse, cruauté parfois et toujours bienveillance. Et surtout avec l’expérience d’un homme qui a écrit plusieurs dizaines de romans de gare et en a édités (et souvent réécrits) plus d’une centaine. Grosso modo, j’étais tombé sur le Simenon du porno – on peut dire que j’ai eu la main heureuse.
Je ne crois pas qu’il existe beaucoup de différences entre les genres (réponse qui peut s’appliquer à d’autres domaines que la littérature, héhé). Ce qui fait ou non fonctionner un roman, ce sont ce qu’on appelle les temps morts. Dans un porno, ce sont les moments où les personnages ne baisent pas, où on apprend à les connaître. Dans les autres genres, c’est pareil. J’ai récemment découvert (avec trente ans de retard, manifestement), l’autrice de SF Nancy Kress. Et pour le peu que j’ai pu lire d’elle, ce que j’en retiens, c’est que c’est une maîtresse du temps mort. De ce qui se passe entre deux scènes fortes.

Tu explores les marges, tous les styles de la littérature de genres (roman noir, porno, gore, horreur, fantastique, SF), et tu as écrit : « La littérature qui me plaît est celle qui provoque l’impact le plus mastoc possible dans les boyaux de la tête et du ventre. » Car c’est la plus excitante, la plus sincère ? Parce que la vie ne vaut d’être vécue qu’à fond ?

Pour ce qui est de la vie, j’en sais trop rien. La mienne, dans ses moments les plus débridés et extrêmes, consiste à avancer l’apéro d’une demi-heure. Ah, si, j’ai fait il y a quelques mois un truc totalement zinzin, un coup de folie qui m’a mené aux portes de la déraison, j’ai entrevu le gouffre : après vingt ans de barbe, je suis devenu glabre. (Épousez un écrivain, vous vivrez le grand huit tous les jours.) Cela dit, en passant huit heures par jour à travailler à mon bureau et le reste du temps à lire (beaucoup), à picoler avec des amis (pas mal aussi) et à bouffer et dormir, j’ai l’impression de vivre à fond ma vie. Une vie très limitée qui me convient parfaitement.
Quand je parle d’une littérature d’impact, ça vaut pour tous les genres. Si une histoire d’amour mélodramatique me fait chialer, je considère le contrat rempli. En ce qui concerne les bouquins que j’écris, j’explore des territoires assez durs, plutôt sombres, souvent violents. On peut se demander pourquoi mais en tout cas c’est là que je vais et que je ramène mes histoires. Et il me semble que travailler ces histoires de façon à les rendre les plus puissantes possibles sur le plan émotionnel, c’est le meilleur moyen de ne pas perdre le lecteur. Si je réussis mon coup, le tueur en série de Nuit noire vous fera horreur, rire tellement il est con, vous donnera envie de vomir, provoquera des cauchemars et peut-être même l’envie, parfois, de balancer votre bouquin à travers la pièce (voire de vous branler, mais soyez gentil : gardez-ça pour vous, ça ne me regarde pas). Mais si vous allez sur Youtube écouter des entretiens menés avec de véritables tueurs en série, vous n’éprouverez qu’un dégoût consterné. La littérature sert à franchir ce pas : elle provoque une émotion réelle, profonde, intéressante à partir d’un mensonge construit sur du réel. La littérature sert à déplacer le lecteur, à l’enfermer ailleurs, pour un moment.
C’est pour ça que je ne comprends pas très bien ce qui se passe dans la tête d’Alexandre Jardin. Il dispose lui aussi de ce pouvoir formidable, et il se dit : vous allez voir ce que vous allez voir, je vais écrire « le roman d’un jeune homme qui voulut prolonger éternellement les préludes d’un amour », avec ça je vais bien vous sécher, vous allez en tomber de votre chaise.
Bon.
Moi qui suis vulgaire, je préfère écrire Images de la fin du monde. Ça doit être parce que j’ai connu la pauvreté. Quand on m’enferme dans un magasin de jouets pour une durée illimitée, je ne fais pas mon blasé.

As-tu des tabous ? Te censures-tu ?

Non, je ne pense pas. J’ai des limitations et des impossibilités, mais qui sont davantage liées à des choses que je ne sais pas raconter, ou que je n’ai pas envie de mettre en scène pour telle ou telle raison, plutôt qu’à des limitations morales. La seule morale qui vaille, c’est la vérité des personnages et du texte, et suivre l’histoire que j’ai choisi de raconter où qu’elle m’emmène. C’est ainsi que se manifeste ma loyauté envers les lecteurs, et ma façon de mériter la confiance de ceux qui achètent mes livres.

Après avoir été publié longtemps dans des maisons plus confidentielles, Le Diable Vauvert t’accueille en 2019. Comment s’est faite la rencontre avec cet éditeur et la décision de rééditer, ce qui est rare, Nuit noire et Paranoïa ?

La première rencontre a eu lieu pas mal d’années auparavant puisque Marion Mazauric, la directrice d’Au diable vauvert, reçoit ma newsletter depuis 2005, dans ces eaux-là – et qu’elle la lit régulièrement, ai-je appris bien longtemps après, quand nous nous sommes finalement rencontrés. En 2006, l’écrivain Philippe Jaenada, que j’avais rencontré sur le défunt forum du Diable, et qui appréciait mes textes, a servi d’entremetteur entre Marion et moi pour qu’elle publie J’ai peur, un roman qui s’est finalement trouvé signé à La Musardine et qui est mon premier livre publié. Les années ont passé et je n’ai plus songé à lui proposer mes livres suivants.
Le dialogue a repris entre nous vers 2015-2016, quand, par l’entremise d’Emmanuel Pierrat, cette fois, j’ai cherché à faire publier un roman que je considérais comme mon opus magnum, Descente. Marion l’a donc lu, n’a pas réussi à le terminer – trop chiant – mais a décidé que ça suffisait, qu’il était temps maintenant que je rejoigne la fine équipe du Diable. On a donc cherché ensemble par quel ouvrage commencer, pour finalement jeter notre dévolu sur Métaphysique de la viande, dont la sortie était prévue chez Rivière Blanche, qui a de façon très généreuse accepté de passer la main.
En fait, j’ai trouvé mon éditrice grâce à un roman qu’elle ne voulait pas publier. (Elle s’est d’ailleurs ensuite pas mal foutue de ma gueule, en découvrant tous les trucs que j’avais publiés dans l’underground toutes ces années, sur le mode « au lieu d’attendre d’écrire Guerre et paix et m’assommer avec, tu aurais pu m’envoyer tous ces formidables petits romans, imbécile »)

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Aucun éditeur à plus grande diffusion n’était-il donc prêt, avant, pour publier tes textes ?

Je pense que c’est plutôt de mon fait, si ça n’est pas arrivé plus tôt. Après ce refus du Diable vauvert en 2007 et ma période courte mais heureuse à La Musardine (la collection dans laquelle j’écrivais a cessé de publier des inédits en 2010 et notre collaboration s’est donc interrompue – provisoirement, puisqu’en 2018 je revenais à La Musardine, mais comme directeur de collection cette fois), j’ai eu le sentiment que les maisons d’édition plus installées n’avaient rien à faire de moi. J’ai envoyé quelques manuscrits à quelques éditeurs importants mais, d’une part, ces manuscrits n’étaient guère aboutis et d’autre part ces éditeurs étaient mal choisis. Aussi, quand des maisons plus confidentielles telles que Gros Textes ou Rivière Blanche (pour ne citer que les deux premiers dans la longue liste de ceux avec qui j’ai collaboré) m’ont ouvert leurs portes, je n’ai plus cherché, pendant près de dix ans, à aller voir ailleurs.
Ça n’est qu’en éprouvant le sentiment d’avoir fait le tour de cet univers, et d’y avoir appris tout ce que je pouvais y apprendre, que le désir de signer avec une maison plus installée s’est manifesté à nouveau. Et puis je me sentais plus sûr de moi, plus mûr dans mon écriture, et capable de toucher un public un peu plus large que celui que m’offraient ces maisons-là, limitées par leurs moyens économiques et logistiques.

En 2019, tu as reçu le Prix Sade pour Métaphysique de la viande. Si je vois bien un rapport entre Nuit noire et Sade, je l’ai plus trouvé dans les émotions que j’avais éprouvées en voyant Salo de Pasolini, film lui-même inspiré des Cent vingt journées de Sodome, qu’en lisant le divin Marquis. Même violence insoutenable, même malaise, même dégoût… qu’on ressent aussi dans ton chapitre 5 « Viande humaine » de Images de la fin du monde (où un vieillard crée un zoo humain et où il est question de baise, de meurtres, de tortures sur fond d’imagerie nazie…) Tes influences sont-elles plutôt littéraires ou cinématographiques ?

C’est marrant que tu me poses cette question, parce que je me suis rendu compte récemment qu’un des livres qui m’a le plus influencé est une bande dessinée que j’avais quasi totalement oubliée et dont je me suis souvenu sans raison particulière : S.O.S. bonheur, scénarisé par Van Hamme (le type derrière XIII et Thorgal, pas exactement le petit frère à Subtil) et dessinée, je crois, par Griffo. Une sorte de dystopie à gros sabots qui a fortement influencé l’adolescent que j’étais alors. Je viens de la racheter, j’ai hâte de la recevoir, ça va me faire tout drôle de la relire.
Ça et le jeu de rôle. Je dois peut-être bien plus que je ne le crois à Over the Edge, Kult et Hurlements. Mais autrement, mes références viennent aussi bien de la littérature, de la musique et du cinéma – à parts égales je pense quand j’étais ado, tandis que maintenant la littérature est nettement en tête.
À part ça, au jeu des influences, je pourrais te cirer des millions de trucs, mais si on doit établir un genre de top vingt dans le désordre complet, il y aurait Dick Manchette Bukowski Despentes Thompson (Jim) Gaspar Noé Oliver Stone David Lynch David Cronenberg Stanley Kubrick Coil The Residents From Hell Irvine Welsh Current 93 Comme un gant de velours pris dans la fonte Simenon Black Hole Death In June David Goodis.

Pour revenir à Nuit noire, tu nous plonges dans la tête d’un serial killer, à la première personne, un homme qui tue sa mère, la décapite, baise son cadavre et en mange les morceaux. C’est une plongée dans l’horreur avec des scènes terribles, portées par un réalisme cru, des odeurs, sans distance, sans ironie. A ton avis, pourquoi s’inflige-t-on une telle lecture ? Et pourquoi t’infliger cela en tant qu’auteur ?

Haha, pourquoi on s’inflige une telle lecture, je n’en sais trop rien, les lecteurs ne doivent pas être très bien dans leurs têtes !
Non, plus sérieusement, comme je le disais plus haut, c’est important d’écrire des bouquins qui regardent sous le tapis, qui montrent ce qu’on n’a pas envie de voir, ni de fréquenter, dans la vie ordinaire, mais qui existe quand même ; des livres qui permettent de vivre des expériences impossibles – voire interdites.
J’avais trouvé une formule, il y a une quinzaine d’années : mes textes sont comparables à du tourisme en enfer. J’imagine que les gens qui me lisent adhèrent à l’idée qu’il est important de tout connaître du monde, y compris ses recoins les plus crasseux, et que l’art et la littérature servent à ça – sans perdre de vue qu’il s’agit aussi de distraire et de donner du plaisir avec la langue (sortez-vous ces images dégoûtantes de la tête, s’il vous plaît. Je parle d’écriture, de voix, de la puissance d’une phrase) : Nuit noire, en ce sens, n’est absolument pas comparable à ces films affreux, facile à trouver le net, qui montrent de véritables meurtres, souvent filmés par les assassins eux-mêmes.
Moi, c’est un peu différent. Je me trouve à des moments de ma vie avec des trucs à raconter, des trucs qui m’intéressent pour toutes sortes de raisons (pour Nuit noire, c’était à la fois sur le fond : comment raconter un tueur en série réaliste qui remise aux magasins des clichés débiles Hannibal Lecter et ses confrères qui tuent avec raffinement et s’habillent chez Calvin Klein ; et la forme : comment transposer dans un récit plus personnel tout ce que j’ai appris en écrivant du porno), et je m’efforce alors de trouver à ces préoccupations la forme la plus excitante et la plus propice à immerger le lecteur, à lui faire éprouver des émotions fortes.
C’est avec ce genre d’objectif vague et un peu débile qu’on se retrouve à passer trois ans à bâtir un monde fictif, avant d’en passer quinze à écrire toutes les histoires qui s’y déroulent.

Dans Images de la fin du monde, tu situes l’action dans la République Indépendante de Mertvecgorod, état fictif d’Europe de l’est ayant des frontières communes avec la Russie et l’Ukraine. Pourquoi avoir choisi cette partie du globe pour incarner une possible fin du monde ?

Pour toutes sortes de raisons dont la plus importante était d’ordre pratique : j’avais besoin d’un petit pays indépendant, dont l’histoire se compte en dizaines de siècles et dont la ville principale serait une mégapole elle-même très ancienne. En Europe de l’Ouest il n’y a pas la place pour une ville de cette taille sans bouleverser complètement l’équilibre géopolitique, aux USA et en Australie il n’y a pas l’historicité nécessaire et en Amérique du sud c’était également compliqué pour diverses raisons historico-géographiques. Il restait l’Asie, que je trouvais trop éloignée culturellement de mes bases pour que je puisse y être crédible, et la vaste et vieille Russie, qui s’est imposée d’elle-même – mon amour pour l’alcool, les climats rigoureux, l’architecture brutaliste et la musique industrielle a fait le reste.

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Comme cadre à ton récit, tu as créé des plans, une fiche Wikipédia, une chaîne Youtube, une page facebook, des cartes, un visa. On a vraiment l’impression d’être immergé dans une ville réelle. On dirait que tu connais mieux les ruelles de Mertvecgorod, ses coins secrets, que ceux de Clermont-Ferrand, où tu habites. Tu avais besoin d’une telle précision pour déployer ton histoire ?

Haha, dans la mesure où je passe plus de temps à arpenter Mertvecgorod que Clermont-Ferrand, je dirais oui, hélas. De la ville où j’habite, à part quelques supermarchés et une dizaine de troquets, je ne connais presque rien – je me rends compte en répondant à cette question que, depuis l’époque où je connaissais mieux Arkham que ma propre chambre, et où je préférais apprendre des listes de sorts plutôt que l’art et la manière de réussir une fonction intégrale (putain, je sais même plus ce que c’est, ce truc – si même je l’ai su un jour), je n’ai pas des masses changé !
Je n’avais pas besoin d’une précision si grande que ça, et d’ailleurs bon nombre de détails restent dans le flou et je les invente au fur et à mesure que mon récit rend leur description nécessaire. En tout cas, fabriquer ce monde fait clairement partie du plaisir que me procure ce projet.
Je vois ça un peu comme une crise existentielle en mode Cartman de South Park : « vous me cassez les couilles avec Trump et Macron, avec votre chômage et vos crises, avec tout votre truc de monde réel qui ne m’a jamais convaincu, je vous emmerde et je rentre à ma maison. » Ma maison c’est Mertvecgorod et j’y suis bien – et en plus, je peux y parler du monde réel avec plus d’efficacité, de pertinence et d’intelligence que quand j’y habitais encore.

Tu mêles à ta fiction des événements historiques authentiques, comme la chute de l’Union soviétique, ce qui renforce le sentiment de réel. On croit en l’existence de Mertvecgorod, dont tu fais débuter le récit en 2025. Par des retours en arrière, des actions que tu situes à notre époque, tu crées donc un télescopage avec notre propre contemporanéité. Ta dystopie existe alors, dans notre esprit, maintenant, quelque part à l’est. Tes chroniques parlent-elles plus de notre futur ou de notre présent ?

Elles parlent même de notre passé, puisque dans mon esprit, le gros des histoires se déroulera entre 1970 et 2050, avec quelques incursions bizarroïdes dans un passé plus lointain encore (j’aimerais bien décrire, par exemple, le fameux tremblement de terre qui pète une première fois la ville en 17 avant J.-C.).
Dès lors, pour moi, ça n’est ni une dystopie (je ne possède aucun point de vue moral sur ce que je raconte, ça c’est l’affaire du lecteur – en plus il y a des trucs vraiment cool dans mon futur, tout n’est pas craignos) ni de la SF : c’est du présent tout le temps, parfois du présent de 1970, parfois du présent de 2020, parfois du présent de 2030. Pour les personnages qui vivent l’action que je raconte, c’est forcément du présent et donc pour moi aussi. D’ailleurs bon nombre de personnages se retrouvent d’un chapitre à l’autre – et se retrouveront d’un livre à l’autre –, en toile de fond ou en protagonistes principaux, plus jeunes ou plus vieux en fonction des époques racontées.
Après, si on quitte cette vision terre-à-terre de mon univers, bien sûr que je parle du présent. Mais j’espère que je ne le fais pas comme un sociologue, un satiriste ou un moraliste déguisé en auteur de roman, mais que je le fais malgré moi, en homme de mon époque. Si quand je raconte ces vies, dans ces décors, ça dit quelque chose à mes lecteurs de leur propre époque, c’est parce que nous partageons la même et qu’elle m’imprègne moi autant qu’elle les imprègne eux. Mais offrir un commentaire du présent n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Des lecteurs me demandent parfois comment la RIM a vécu le Covid : je réponds pour plaisanter que la pollution est tellement forte là-bas que le virus n’a pas passé la frontière, détruit par les hydrocarbures et les microparticules. C’est aussi une manière de dire que l’anecdote du présent ne m’intéresse pas.

La société que tu décris est profondément inégalitaire. Les riches, souvent dégénérés, s’opposent aux pauvres qui sont dans la survie. Le chapitre 6 « Fight Club », où des miséreux s’engagent dans des combats à mort, en est un bon exemple. On est très proche de l’ambiance de The brave, le livre de Gregory McDonald ou de 13 tzameti, le film de Gela Babluani. Dirais-tu que Images de la fin du monde est un roman de critique sociale, proche du roman noir ?

Il existe une part de critique sociale inhérente à ce type d’histoire, mais elle n’est pas volontaire – ou plutôt, elle n’est pas le fruit d’une décision du type «les amis, j’ai un message à faire passer, asseyez-vous en rond et écoutez-moi».
Cette critique découle en fait naturellement ou automatiquement, comme on veut, d’un certain point de vue. Quand on s’intéresse aux crevards, aux ratés et aux abandonnés de la grande foire au pognon, on est forcé de constater que s’ils sont en train de vomir de la vodka de qualité inférieure dans le caniveau d’un quartier pourri, c’est parce que nous vivons dans un monde où existe d’une part de la vodka de qualité inférieure et d’autre part de la vodka de bonne qualité, et où existe aussi d’une part des quartiers pourris et d’autre part de beaux quartiers. Alors on se demande quelles causes, quelles circonstance permettent l’existence d’un monde tel que celui-ci, creusé de séparations aussi nettes entres les choses, entre les gens, et on dévide la pelote. On aboutit alors nécessairement à des constats évidents que je ne vais pas développer ici, Marx et Hammet s’en sont chargés beaucoup mieux que moi. Ces constats peuvent en effet être perçus comme de la critique sociale.
Cela dit, tous mes riches ne sont pas dégénérés (certes, Zoubarev est un drôle de type, mais il serait pareil s’il était pauvre, il aurait peut-être simplement une marge de manœuvre plus réduite), et beaucoup de mes crevards sont aussi des ordures. Et puis pas mal de personnages vivent dans un entre-deux, tentent simplement de s’en sortir, voire de prendre un peu leur pied.

Un de tes personnages, cinéaste, envisage de passer à l’action directe, déçu de l’inefficacité de l’art sur le plan politique. Il dit : « L’idée c’était de produire une critique de cette société. D’exprimer ce qui nous déplaît. De choquer, de provoquer des scandales (…) Nous nous sommes rendu compte que ce que nous faisions ne servait à rien (…) On prêchait des convertis (…) Nous espérions que nos œuvres aient des conséquences sur le monde réel. Au lieu de ça on nous a remis des prix dans des festivals (…) La science-fiction et le roman noir, dans la littérature, se sont heurtés aux mêmes limites. » L’art doit-il, pour toi, être utile politiquement ?

Pour moi, pas particulièrement. L’art peut avoir des conséquences politiques (utiles ou néfastes, d’ailleurs), mais ce que je pense surtout – et c’est marrant, le texte que tu cites est un de ceux que les lecteurs aiment le plus alors que moi il me paraît un peu trop appuyé, j’y avance un peu trop démasqué – c’est que si tu as pour but que ton art ait une portée politique, tu t’exposes à pas mal de déconvenues telles que l’échec ou la récupération. Il est possible aussi que tu réussisses, même si je n’ai aucun exemple qui me vienne immédiatement à l’esprit.
Mes textes racontent certaines histoires d’un certain point de vue, ce qui est déjà une position politique (et s’ils racontaient d’autres histoires depuis d’autres points de vue, ils seraient le reflet d’une position politique aussi, et on le sait bien que tout est politique, chaque fois que ma boulangère vend un pain au chocolat c’est un acte politique, conséquence d’une vaste série d’actes politiques, et nous voilà bien avancé), mais je n’ai pas d’autre ambition que toucher, sur un plan émotionnel, mes lecteurs – ce qui me semble autrement plus sérieux que la politique.
Quand j’ai créé les protagonistes du chapitre que tu cites, je me suis inspiré des membres de la Fraction Armée Rouge. Ils sont effectivement passés des études de cinéma à l’action directe. Leurs résultats dans un cas comme dans l’autre se sont révélés foireux. On peut analyser leurs parcours comme on veut, avec sympathie ou antipathie, mais il faut bien constater que ni leurs films ni leurs attentats n’ont permis l’émergence d’un monde conforme à leurs désirs, et je crois que c’est assez universellement vrai : aucune œuvre d’art, aucun acte violent, même après avoir changé profondément le monde, ne l’ont changé d’une manière satisfaisante pour leur auteur.

Sur la forme, ton roman est constitué de courts récits, où tu exposes des bouts d’existence de personnages sans forcément de rapport entre eux, sinon le fait d’habiter dans la même ville. Ce sont des morceaux de puzzle dont la globalité dessine un monde. Les as-tu conçus indépendamment les uns des autres, comme des nouvelles qui peuvent se lire seules ? Cela t’a-t-il permis d’explorer différentes formes de narration ?

Une petite moitié des textes (ils sont mentionnés en fin de volume) ont été d’abord écrits sous une forme indépendante et destinés à des revues et des fanzines. À ce stade-là, je n’avais pas du tout l’idée de les recueillir en volume : pour moi ils constituaient une espèce de bande-annonce grâce à laquelle j’allais trouver un éditeur disposé à publier un roman situé dans ce monde. Mais les choses se sont accélérées et j’ai trouvé l’éditeur avant d’écrire ce roman ! J’ai donc repris ce matériau et l’ai retravaillé en créant des liens entre les différentes histoires, en ajoutant des textes puis en insérant tout ça dans une narration plus vaste afin de créer un truc hybride, ni tout à fait un roman ni tout à fait une nouvelle, à l’image d’un des bouquins qui m’a le plus marqué ces dernières années : Knockemstiff (et tu vois que dans le genre « ville imprononçable » je n’ai rien inventé), le premier livre de Donald Ray Pollock, surtout connu pour son deuxième, Le Diable tout le temps.
J’ai appris entre temps grâce à une critique que ce genre portait un nom. Je peux maintenant fièrement expliquer à mes amis que j’ai écrit un fix-up, et en général, ils me regardent avec étonnement et croient que j’ai produit un texte à la gloire des collants Dim.
Dans Images de la fin du monde, les nouvelles-devenues-des-chapitres ne sont pas présentées dans l’ordre chronologique pour deux raisons. La première, c’est que j’ai préféré une organisation plus émotionnelle et esthétique, chaque chapitre dialoguant avec celui qui le précède et celui qui le suit. La seconde, c’est que ça indique au lecteur la règle de tout le cycle des Chroniques : de même que chaque chapitre du premier volume peut se lire de façon relativement indépendante du reste, et dans l’ordre qu’on veut, de même tous les volumes à venir pourront se lire dans l’ordre qu’on veut et en faisant l’impasse si on le souhaite sur ceux qu’on ne veut pas lire. Je suis plus proche des Mystères de Paris de Léo Malet que d’un feuilleton à la Game of Thrones.
Cependant, le lecteur fidèle, qui lira tout dans l’ordre, découvrira davantage de détails et de profondeur et éprouvera un plaisir supplémentaire. Et mon lecteur idéal, paranoïaque et explorant cet univers en long et en large armé d’un carnet et d’un stylo, ne regrettera pas le voyage !
Ce que j’ai pu surtout expérimenter avec cette méthode (et que je vais continuer d’expérimenter), c’est le plaisir du hors-champ. C’est-à-dire que quoi que je raconte, il y en a davantage qui n’est pas raconté mais existe quand même. Si une histoire fait dix pages sur le papier, elle en fait cent dans ma tête. La plupart des personnages secondaires, je connais leur histoire. La plupart des lieux aussi. Christian Lehmann (tiens, encore un rôliste devenu écrivain) explique dans une conférence passionnante que le secret d’un roman (ou d’un scénar de jeu de rôle) réussi, c’est de considérer chaque figurant comme le héros de sa propre histoire. J’ai poussé ce précepte jusqu’à la névrose en considérant le moindre bout de rue évoqué à telle ou telle page comme le décor principal de son propre roman.

J’ai cru comprendre que Images de la fin du monde n’était que le premier tome d’un cycle. Emploieras-tu la même forme pour les prochains ? Cela ne donne-t-il pas le vertige de s’engager sur le long terme ?

Je vais à chaque fois essayer de trouver des formes différentes, en essayant autant que possible de jouer sur les rapports fiction/réel, sur la place du narrateur dans l’univers de fiction, parce que c’est ce qui m’amuse le plus. Le prochain tome, Feminicid, qui sort en septembre prochain toujours au Diable vauvert, se présentera par exemple comme un documentaire – c’est-à-dire que dans le monde de Mertvecgorod ce livre existe réellement et sa parution risque même d’embarrasser pas mal d’oligarques.
Par ailleurs, d’autres auteurs (trois sont à ce jour intéressés et en train d’écrire quelque chose, avis aux amateurs) vont s’emparer de cet univers pour y situer leurs propres livres, ce qui démultipliera d’autant les formes, les narrations, les voix, etc.
En fait, s’engager à ce point sur le long terme – puisque j’ai calculé que pour raconter tout ce que j’avais envie de raconter dans cet univers il me faudrait entre vingt et trente ans de travail –, procure un immense confort plutôt qu’un vertige. Je suis le genre d’auteur qui comme Goscinny (je ne me compare à lui que sur le plan des névroses, hein) est terrifié par le gouffre qui sépare deux livres : est-ce que je vais retrouver une idée ? Est-ce que je vais y arriver ? Là, il n’y a plus de gouffre puisqu’en réalité ce cycle n’est qu’un immense, immense roman – que le lecteur pourra lire dans le sens qu’il veut. Par contre, quand en 2050 j’en aurai terminé, deux solutions : soit je prends ma retraite et vais taquiner le goujon (s’il y a encore des rivières, haha), soit je me tape une dépression terminale !

Tu es éditeur toi-même, pour différents fanzines comme L’angoisse, ou directeur d’une collection à la Musardine. Est-ce plus facile d’être éditeur quand on est auteur ? Quel éditeur es-tu ?

Je suis le genre de type qui remet droit sur leur pile les livres mal rangés dans les librairies, et qui avant de répondre à une interview remet en forme les questions (en l’occurrence : Times New Roman 14, justif gauche, retrait 0,5 cm avant chaque paragraphe, interligne 0,5 cm entre chaque paragraphe). Ça donne une idée de quel genre d’être coulant et détendu je suis.
Non, plus sérieusement, je suis un éditeur assez interventionniste, oui, en gardant à l’esprit que l’auteur a de toute façon le dernier mot – mais qu’on a le droit de s’engueuler avec lui jusqu’à que ce dernier mot soit fermement affirmé. Il y a deux écoles. Ceux qui comme P.O.L. pensent qu’un auteur est le seul maître du livre et que corriger d’éventuels défauts peut attenter à la beauté et l’équilibre de l’ensemble, et ceux qui pensent que le manuscrit est une matière au sein de laquelle on trouvera, plus ou moins difficilement, le livre. C’est pour cette raison qu’il m’arrive pour la collection que je dirige d’accepter des manuscrits que tous les éditeurs que je connais refuseraient : parce que je sais qu’à la cinquième version, et après trois mois de travail supplémentaire pour corriger chaque phrase, un excellent livre existera.
Ce qui me passionne dans ce métier d’éditeur, c’est pas tellement de prendre un manuscrit et de l’améliorer, je m’en fous, de ça, et d’ailleurs peut-être que P.O.L. a raison et qu’en fait je bousille tout, qui peut savoir ? Ce qui me passionne, c’est de comprendre la règle. Celle du texte, celle de l’auteur. Et, une fois comprise, de chercher dans le texte tous les moments où elle pourrait être mieux appliquée. Autrement dit, mes corrections ne visent pas à réécrire le bouquin comme moi je l’aurais écrit mais comme l’auteur aurait dû l’écrire en fonction de ses propres critères. Et le rôle de l’auteur c’est de rester vigilant, de ne pas accepter une correction parce que ça sonne mieux mais de l’accepter parce que la phrase que je propose est davantage la sienne que celle qu’il avait écrite lui.
Je ne sais pas trop si le fait d’être auteur interfère. Peut-être pour des histoires de rythme et de ponctuation, oui, parce que c’est l’endroit où on est le plus viscéral quand on est écrivain et le moins apte à juger les autres en fonction de critères qui ne sont pas les nôtres. Donc je fais vachement gaffe à ne pas dénaturer la ponctuation des auteurs avec qui je collabore – et pour cette même raison je me sens incapable d’effectuer ce travail de correction et d’édition sur de la poésie.

Christophe SIEBERT

La collection à la Musardine s’appelle « Les Nouveaux interdits », dans laquelle tu veux « donner à lire une pornographie de qualité, masturbatoire, bien écrite et contemporaine. » Quels sont ces nouveaux interdits ? Trouves-tu la société actuelle libérale ou prude ? A l’heure du nouveau féminisme, te soucies-tu de l’image de la femme véhiculée dans les textes que tu édites ?

Nouveaux Interdits, c’est surtout un clin d’œil à une collection antérieure qui avait pour titre Les Interdits – et comme j’ai pris la suite d’Esparbec, auteur et éditeur mythique de pornographie dont je parle plus haut, l’adjectif tombait sous le sens.
Autour de moi, pas mal de gens ressentent ça, que la société est prude, voire qu’on censure ou bâillonne les auteurs. Je ne peux parler que de mon cas personnel : j’ai publié Nuit noire, un roman particulièrement dégueulasse, noir, sanglant, trash, transgressif, tout ce qu’on voudra, et il a été édité par une maison ayant pignon sur rue (après être passé par deux maisons underground qui l’ont aussi publié en leur temps), m’a valu un prix littéraire et m’a permis de m’exprimer devant une centaine de personnes au Salon du Livre à Paris lors d’une rencontre animée par Michel Field – j’aurais mauvaise grâce de hurler qu’on limite ma liberté d’expression.
Je ne suis pas persuadé qu’il existe un « nouveau » et un « ancien » féminisme – mais je ne suis pas militant, peut-être que je me trompe. J’ai plutôt l’impression qu’il existe cette chose extrêmement vivante, pleine de contradictions, de débats et de ramifications, qu’on appelle le féminisme, que cette chose existe depuis fort longtemps – le texte féministe le plus ancien que j’ai lu a été écrit par Olympe de Gouges en 1791 (deux ans plus tard, on lui coupait la tête), il y en a sans doute de plus anciens mais je manque de culture –, et qu’elle a pris diverses formes.
Je ne me soucie pas de l’image de la femme (ou d’autres catégories sociales) dans les textes que j’écris ou que j’édite et n’aurais pas de problème à publier un excellent texte porno qui soit aussi misogyne. Ce qui me pose problème, et je refuse pas mal de manuscrits qui tombent dans ce travers, ce sont les textes misogynes par inadvertance ou bêtise – bref sans s’en rendre compte. La nuance est de taille pour moi : dans le premier cas on a un auteur (ou une auteure, d’ailleurs) qui cherche volontairement la merde, si le texte est bon ça m’intéresse ; dans le second cas on a juste affaire à quelqu’un d’un peu con ou qui ne réfléchit pas assez.
D’autre part j’ai constaté, en étant invité à des salons underground, un truc qui m’amuse : parfois les organisateurs, constatant que je suis aussi éditeur de bouquins de cul, me demandent de ne pas en proposer sur mon stand, « parce que, tu comprends, on a des féministes dans l’équipe ». Sous-entendu « on veut pas d’emmerdes », ou quelque chose comme ça. Est-ce que les «féministes dans l’équipe», confrontées à mes textes, sont saisies d’une soudaine envie de brûler les livres ou leurs auteurs ? Non. (D’abord, ce sont les mecs qui brûlent ce qui les défrise, ne mélangeons pas tout) Elles n’en ont rien à foutre de l’existence de ces bouquins. Elles les lisent, ou ne les lisent pas, à la rigueur se demandent si ce sont plutôt des auteurs ou des auteures qui les écrivent et ça en reste là. Quant aux militantes féministes qui se positionnent contre la pornographie, elles savent évidemment que la différence entre un livre et un film se situe dans l’absence de personne physique impliquée dans l’action. Les livres que je publie aux Nouveaux Interdits, même les plus scabreux, tombent donc – et à juste titre – en dehors de leurs préoccupations.
Je me soucie en revanche de publier une pornographie plus particulièrement féminine (et, pour commencer, de vérifier si une telle chose existe ou si la pornographie est aussi indifférenciable sur le plan du genre que la littérature générale) en rendant mon catalogue le plus mixte possible. Ça commence doucement, hélas : sur sept titres parus actuellement, un seul est écrit par une autrice. Un autre est à venir. Pour l’instant les auteures ne se bousculent pas, et leurs manuscrits se répartissant pareil que ceux de leurs collègues masculins (quatre vingt-dix-neuf merdes pour une perle rare), les statistiques jouent contre nous.

Il n’y a pas que dans le porno qu’on se met à nu. Tu le fais toi-même en écrivant, et surtout en lisant tes propres textes sur scène. L’exercice n’est-il pas extrêmement périlleux ?

Je le fais de moins en moins, d’ailleurs, parce que je suis arrivé au maximum de ce que je pouvais faire sur scène sans réellement progresser ou travailler.
Mais on ne se met à nu ni dans un livre ni sur scène : au contraire, on porte tout un tas de masques – et c’est pour ça que lire mes textes ne me pose aucun problème alors que je me sens beaucoup moins à ma place en participant à une table ronde où je vais être sommé de dire ce que je pense, moi, Siébert, de tel ou tel sujet plus ou moins en rapport avec ce que j’écris sans m’abriter derrière un narrateur – des tables rondes, j’en fais trois d’un coup aux prochaines Utopiales, avec des invités autrement plus balaises que bibi, ça va être l’éclate.
Ce que je préfère dans ce genre d’exercice – outre la possibilité de boire gratuitement pendant toute une soirée –, c’est le rapport avec le public. Écrivain est quand même globalement un métier plutôt solitaire, donc chaque occasion d’aller rencontrer des gens qui ont lu mes trucs – ou qui, ne les ayant pas lus, viennent me voir par curiosité – est bonne à prendre.
Sauf que, comme je le disais, j’ai fini par me heurter à mes propres limites techniques, et aussi au fait que, multipliant les activités, j’ai de moins en moins de temps pour faire des lectures.

La musique est présente dans ton roman. Certains de tes personnages écoutent Metz Noire de Noir Boy George, d’autres de la techno ou du R’n’B. La musique te sert-elle à mieux les définir ?

Oui, c’est un procédé très chouette et efficace, très parlant, tout comme les fringues, les véhicules, les armes et tout le reste. J’ai bien sûr hérité ça du roman noir, qui en use avec abondance et efficacité.
Ma frustration avec Mertvecgorod, d’ailleurs, par rapport à mes précédents textes, qui se situaient en France, c’est de ne plus pouvoir utiliser les prénoms comme outil sociologique de description. Je sais que Marguerite évoque des trucs et que Marie-Chantal en évoque d’autres, de même que Gonzague et Jean-Louis. Mais entre Ivan, Vladimir ou Lev, je l’ignore. Tout ce que je peux faire (j’ai de la documentation qui me sert à ça), c’est me contenter d’attribuer à mes personnages des prénoms crédibles. Dommage. Mais je me rattrape sur tout le reste !

J’ai lu que tes goûts musicaux allaient du gothique au post-punk, que tu avais une passion pour la musique industrielle et post-industrielle. Tu cites souvent Current 93, Coil, Death in June, Diamanda Galas, Legendary Pink Dots, Einstuerzende Neubauten, Tuxedomoon, The Residents, ou encore Obstination, Laibach. Ces groupes pourraient-ils servir de bande son à Images de la fin du monde ?

Haha, oui, largement ! D’ailleurs ils servent de base aux compilations que je poste (enfin, là, ça fait un moment que j’en ai pas mis une nouvelle) sur la chaîne Youtube des Chroniques, Mertvec-Channel.
J’écris en écoutant en permanence de la musique, d’ailleurs – de même que je bouffe, lis et souvent m’endors en musique. Il y a très peu d’activités pour lesquelles la musique est exclue – certaines phases de travail sur le texte, par exemple.
En ce moment, j’écoute en boucle une série de disques dont je n’avais jamais entendu parler alors qu’apparemment c’est un super-classique : la série « Made to measure », chez Crammed Disc. Quarante-quatre volumes entre 1983 et maintenant, que des perles, depuis Minimal Compact jusqu’à Tuxedomoon en passant par John Lurie, Harold Budd ou Hector Zazou, jetez-vous dessus, c’est du caviar – enfin, j’ai jamais bouffé de caviar, mais on ne va pas commencer à chipoter.

Interview partiellement publiée dans New Noise n°55 – décembre-janvier 2020

Erostrate for ever de Aïssa Lacheb

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Erostrate est le nom de l’homme qui incendia le temple d’Artémis à Ephèse, considéré comme l’une des sept merveilles du monde, en 356 avant J. C. Il expliqua son geste par le fait que cet acte était la seule façon pour lui d’acquérir la notoriété. Il fut supplicié et on interdit à quiconque de prononcer son nom.

Avec un titre pareil, on se doute que ce n’est pas la grandeur d’âme, la bravoure ou l’altruisme qu’Aïssa Lacheb cherche à incarner à travers ses personnages d’Erostrate for ever. Dans ce recueil de textes, qui n’ont de points communs que la représentation de figures en route vers leur chute, l’auteur évoque des tranches de vie d’êtres en marge, dont on voudrait nier l’existence parce que leur présence fait tache dans le paysage ou parce que les choix qu’ils font les conduisent à leur perte. Fils qui fuient la violence alcoolique de pères, couple d’amoureux qui finissent camés dans une sordide chambre de bonne, jeune femme qui sombre dans la violence, la prostitution et la folie, comptable qui prend le train de l’Enfer, tous sont frappés au sceau d’un déterminisme social dont il est difficile de s’extirper.

Et pourtant, ce n’est pas de la pitié, ni de la révolte, que l’on ressent à la lecture de ces histoires naturalistes où tout semble perdu. Il y a beaucoup plus dans ces pages qu’une volonté de faire pleurer sur le sort de condamnés. Il y a de la beauté et de l’empathie. Envers leurs luttes pour s’en sortir, même si elles finissent avortées. Envers les chimères qu’ils nourrissent, même s’ils se mentent à eux-mêmes. Envers leur volonté peut-être, tel Erostrate, d’emprunter le chemin de la condamnation des leurs pour montrer qu’ils existent, tant pis s’il leur faut être punis ou mourir pour atteindre à une certaine forme de reconnaissance. Le pire ne serait-il pas la négation totale de leur passage sur terre ?

En saluant leurs choix incompréhensibles au plus grand nombre parce que guidés par le désespoir, en louant leur refus de rester cantonnés à une place assignée, non choisie quand ils se rêvent un destin, en soulignant la survivance de telles figures et de leurs voix, qu’elles que soient les époques, et malgré la volonté de les faire taire, au final, n’est-ce pas la réhabilitation du personnage antique que prônent ces récits ?

Il y a tout ça dans Erostrate for ever, porté par une langue poétique à force d’être proche du réel, notamment dans ce texte raconté au présent, martelé par un « tu » qui accentue l’inexorabilité de la déchéance de ce fils emporté par l’alcool, alors qu’il sait qu’il reproduira le destin de son père, malgré lui, mais délibérément aussi.

Erostrate for ever / AÏssa Lacheb. Au diable vauvert, 2021

Island Song de Alex Wheatle

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Ecrit postérieurement à Redemption Song, Island Song est situé avant chronologiquement et reprend une partie des mêmes personnages, puisqu’il s’attache au passé de la mère de Biscuit, Hortense, et de sa tante Jenny. Il suit le destin des deux fillettes, depuis leur enfance en Jamaïque jusqu’à leur exil en Angleterre, à Brixton précisément.

Emouvant hommage à la Jamaïque, terre d’origine de l’auteur où il n’a jamais vécu et dont il n’a qu’une vision rapportée, fantasmée, le roman s’appuie sur une documentation solide sur la façon de vivre des habitants dans les 50’s, décrivant dans le détail les aliments qu’ils cuisinent, les coupes des vêtements qu’ils portent, les difficultés quotidiennes qui les poussent souvent à partir au loin, lors de longs voyages en bateau jusqu’aux rives britanniques.

Emouvante découverte de la généalogie de Biscuit, dont lui-même ne connaît que des bribes, Island Song décline les relations tumultueuses entre Hortense et Jenny. Les deux sœurs, fières descendantes des Marrons, (Jamaïcains jamais réduits en esclavage) se jalousent et s’aiment rageusement, se disputant l’amour des hommes qui jalonnent leur existence. Avec ces portraits de femmes plus fortes qu’elles ne le pensent, obligées de se battre dans une société rurale remplie de préjugés sexistes et de superstitions, avec comme seule voie d’émancipation le mariage, Wheatle complexifie le propos. Aux difficultés d’être pauvre, puis victime de racisme dans une Angleterre idéalisée, il ajoute celle d’être femme et mère quand on rêve de liberté.

L’histoire de la Jamaïque et de la famille de Biscuit se fondent, portées par la musique, un fantastique sens de la communauté et de la solidarité, et malgré les échecs et les désillusions, l’espoir de vies meilleures pour peu que l’on refuse de se soumettre.

Island Song / Alex Wheatle. trad. de Nicolas Richard. Au diable Vauvert, 2007

Redemption song de Alex Wheatle

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Biscuit, 18 ans, orphelin de père, vit avec sa mère Hortense, sa sœur Denise et son petit frère Royston. Elever une famille quand on est une femme seule n’est pas chose aisée, d’autant plus à Brixton, dans la banlieue sud de Londres, au début des 80’s. Chômage, logements insalubres, violences policières, mépris affiché par Thatcher envers les classes populaires et notamment envers la communauté jamaïcaine dont Biscuit est issu… la colère monte parmi les habitants du quartier. Pour améliorer l’ordinaire autant que tromper son ennui, l’ado deale un peu, vole un peu et traîne dans les rues en observant les évolutions de son monde.

Redemption Song, dès les premiers paragraphes, vous attrape et vous plonge en immersion. Reproduction des accents venus d’ailleurs, vocabulaire imagé des jeunes du ghetto, reggae omniprésent, l’ambiance sonore donne le ton. Cuisine exotique aux notes épicées, fumet de cannabis exhalent des senteurs obstinées. Les pensées de Biscuit révèlent les tensions familiales et sociales qui le heurtent. L’intime et le dehors se fondent, campés sur le même rythme. Alex Wheatle situe son intrigue à quelques jours des troubles qui enflammèrent la cité en 1981, compte à rebours éprouvant contenant toute la violence à venir, porteur d’une tension électrisant les cœurs et les pages, comme un écho aux éclats de voix venant de l’intérieur du foyer de Biscuit, ces engueulades entre Hortense et Denise menant à la rupture. Puis les émeutes déferlent, vues du dedans, comme le souffle d’une explosion, l’orage qui éclate avant le retour au calme.

Alex Wheatle vivait à Brixton à l’époque. Il a participé à l’insurrection. Il aurait pu choisir de raconter ce bout d’histoire et de terre anglaise à la première personne. En lui préférant la voix de Biscuit, il en fait un témoin des discriminations et des conditions difficiles dont son entourage est victime sans être partie prenante et peut parler de la fierté d’appartenir à un peuple et un milieu social sans exclure. Evitant le pathos d’une implication trop profonde, par la distance, il donne aux rires et larmes d’un autre une force inégalée.

Redemption Song / Alex Wheatle. trad. de Nicolas Richard. Au diable Vauvert, 2003

Métaphysique de la viande de Christophe Siébert

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Deux courts romans dans ce recueil, Nuit Noire et Paranoïa.

Nuit noire

Un narrateur se raconte, à la première personne et au passé, ou plutôt il décrit des événements marquants de son existence, des actes qu’il a commis à différentes périodes de sa vie. Après le suicide de son père, sa mère a sombré et fait de lui, à neuf ans, son objet sexuel. Il l’a tuée, décapitée, a baisé son cadavre et en a mangé des morceaux. Confié à sa grand-mère, il lui a fait subir le même sort, s’enfonçant jusqu’à l’extase et à maintes reprises, dans son corps démembré, en putréfaction. Puis, il a cherché de nouvelles ‘mamans’ et des ‘Florence’, adolescentes de seize ans, selon des critères physiques précis, à torturer, violer, faire mourir lentement.

Son journal n’est pas une confession, encore moins une justification. Il n’y a pas d’auto-analyse, pas de recul, il expose seulement les faits, avec accumulation de détails. Jusqu’à la nausée. Le vocabulaire est simple, le rapport concis. L’effet de réel n’en est que plus saisissant. Au point qu’une odeur de pourriture flotte dans les airs, imprègne durablement nos sens. Tout n’est que chair purulente et meurtrie, agonie douloureuse. Le bien et le mal n’existent pas.

On pense à Sade, bien sûr (le livre a d’ailleurs reçu le prix Sade 2019), en plus dérangeant, car plus proche de nous, plus explicite, dans une langue qui décortique les actions successives en toute simplicité, tel un boucher découpant des steaks, sans effort apparent. A l’image de son maître, Christophe Siébert s’empare des tabous, inceste, nécrophilie, meurtres, et nous laisse, ainsi que devaient l’être les lecteurs contemporains du divin Marquis, sidérés. Il nous plonge, sans aucune distanciation, au plus profond du cerveau de son personnage. Très loin des récits de tueurs en série avec jolie inspectrice à la poursuite du méchant. Plus près du réalisme terrifiant de Henry, portrait d’un serial killer, le film de John McNaughton. L’expérience est brutale. Littéraire et charnelle à la fois.

La nuit est noire, effectivement. D’ordinaire, le noir permet de faire ressortir la lumière. Là non. Il n’y a pas une lueur à laquelle se raccrocher, pas un halo lointain annonciateur du lever du jour. Les ténèbres sont absolues, définitives. Alors, pourquoi s’infliger une telle lecture, aller au bout, quand on pressent qu’il n’y aura aucune rédemption possible ? Est-on maso, malade ? Est-ce une curiosité morbide qui nous pousse à tourner les pages ?

On n’est pas, bien sûr, entraîné dans le délire du narrateur. On ne partage à aucun moment sa propre vision de la beauté car il nous en écarte, se la garde pour lui seul, se tient à distance, telle qu’on la définit, de l’Humanité.

Ah oui ? C’est bien un homme, pourtant. Il ressent des émotions, certes épouvantables, mais humaines. Joie, satisfaction, solitude.

Il n’est pas un monstre. Les monstres n’existent que dans les rêves. Il est de chair et de sang. Il est le fruit d’une société, le fils d’une famille.

Il n’est pas un animal. Il tue parce qu’il suit un plan. Il est au-delà de la survie. Son existence est parsemée de rituels auxquels il se plie. Il raisonne. Il cherche à atteindre un but, servir Anteros, devenir un démon. Il ne répond pas seulement à des instincts, il est en quête de spiritualité. Il élabore une logique, l’alimente d’actes horrifiques qui s’imbriquent pour former une pensée structurée.

Est-ce cela, l’Humanité ? Du foutre, du sang, des sécrétions, de la merde, et à la fin, de la pourriture ? En partie, certainement. Et il l’incarne donc, de façon dérangeante, extrême. Siébert crée un monde où les plus faibles, les enfants et les femmes sont soumis, souffrent et meurent. Il raconte notre monde, en partie.

Paranoïa

Dans Paranoïa, il est question d’une centaine de meurtres sur une plage, d’une femme violée, tandis que les humains sont remplacés à leur insu par des robots. Un homme mène l’enquête et consigne ses découvertes. C’est un voyage halluciné dans la psyché d’un personnage dont on ignore s’il est digne de confiance ou complètement parano, un hommage assumé à Lovecraft où le héros seul contre tous, dans un univers hostile, livre des pensées crédibles. En mêlant roman noir aux accents de fin du monde, SF complotiste, récit fantastique, Siébert se joue des codes de la littérature de genres pour rendre tangible la maladie mentale. Par un extraordinaire sens de l’ellipse, une narration tout en décrochements, en bonds, dans une succession d’anecdotes comme autant de faits divers touchant des gens devenant fous, il parvient à faire ressentir un malaise profond. Les actions, décrites avec une minutie délirante, et les ruptures de temps accentuent l’effet d’éclatement de la réalité sans jamais perdre le lecteur, bien obligé de suivre l’intrigue, rapide. Se dresse devant lui un bestiaire monstrueux, comme sous l’assaut d’un delirium tremens terrifiant, teinté d’ironie déguisée. On ne sait plus quoi penser, ce qui est vrai ou tient du délire. On se laisse porter jusqu’à la résolution de l’énigme, ou la plongée dans l’aliénation la plus complète. Crevés.

Métaphysique de la viande / Christophe Siébert. Au diable Vauvert, 2019

DMT de Irvine Welsh

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Après Trainspotting, Porno, Skagboys, Welsh poursuit, avec DMT, sa saga écossaise. Et si on n’est pas dans le viking, faut reconnaître qu’on est quand même dans le brutal !

Et comment commencer au mieux le quatrième roman (si on écarte L’artiste au couteau, mettant en scène principalement Begbie) sur les quatre magnifiques losers d’Edimbourg ? Par un bon petit coup d’adrénaline !

Imaginez : l’histoire redémarre là où Porno l’avait laissée, ou presque. Begbie s’était fait rouler dessus en coursant le rouquin, qui lui devait du fric. Renton avait passé des années à tenter de ne pas retomber sur le dingue, supposant que sa vengeance serait terrible. Première scène de DMT : Renton est dans un avion au-dessus de l’Atlantique. Et devinez qui se penche sur lui, tel un diable sortant d’une boîte, dans ce lieu clos d’où il est impossible de s’échapper ? Coucou, qui est là ? Le lecteur a quelques longueurs d’avance sur Renton, (et c’est ça qui est bon), car sait que le fou furieux est devenu un artiste dont les œuvres s’arrachent à prix d’or sur le marché de l’art contemporain, et il sait aussi qu’il ne s’est pas assagi autant que ça. Excellente entrée en matière pour un roman qui déroule à grande vitesse une intrigue, sommaire quoiqu’efficace. L’intérêt n’est pas dans l’histoire proprement dite, mais dans le plaisir de voir les anciens potes se rencontrer à nouveau, et celui, évident, de l’auteur à creuser toujours leur psyché et la relation qui les lie.

La vie les avait séparés ; ils ont pris quelques kilos, quelques rides, ils n’ont pas profondément changé pour autant. Sick Boy, toujours latin lover, grand baratineur devant l’éternel, n’a rien perdu de son charme et se sert toujours autant des femmes pour asseoir sa place et sa réputation dans le monde. Il a monté une agence d’escort girls dont il voudrait développer le concept dans sa ville natale. Renton parcourt le monde, manager, nounou de DJs qui ont réussi à faire de lui un homme riche. Spud, toujours à la traîne, toujours dans la dope, clochardisé, mal en point, sempiternel naïf, fait la manche en seule compagnie d’un petit chien qu’il a adopté. Et Begbie sera toujours Begbie.

Les personnages sont comme vivants, anciennes connaissances qui vieillissent en même temps que leur créateur, et que nous. Welsh fouille, dissèque, livrant au passage son lot de scènes impérissables : émouvantes (impossible d’en parler sans trop en dire) et hilarantes – ne jamais se promener au bord d’une falaise en compagnie de Begbie. Ne pas passer une soirée avec Sick Boy si on n‘est pas prêt à en assumer les conséquences. Avec lui, came, cul et embrouilles ne sont jamais loin. Ne pas confier de mission périlleuse à Spud, parce qu’on sait qu’il n’y arrivera pas.

Qu’ont-ils en commun ? Un passé. Une propension à l’addiction. La capacité à se fourrer dans des coups bien foireux. Et une ville, Edimbourg, dont on ne s’évade jamais complètement.

Vieillir, qui a dit que c’était ennuyeux ? Qu’on était obligés de devenir mature, adulte, responsable ? Prendre de l’âge en bonne compagnie est un pur bonheur. C’est rassurant et on espère qu’Irvine Welsh poursuivra son épopée très longtemps encore.

DMT / Irvine Welsh. Trad. de Diniz Galhos. Au diable Vauvert, 2019

Patrick K. Dewdney

 

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Foutez-moi la paix, je lis ! Il y a des bouquins impossibles à lâcher, des romans qu’on quitte à regret, trop courts malgré leurs 600 pages. Les deux premiers tomes de la saga fantasy de Patrick K. Dewdney, Le Cycle de Syffe, sont de ceux-là. Nous y sont contées les mésaventures de Syffe, huit ans au début de l’histoire, orphelin des rues sans origine, nommé d’après le peuple duquel il semble être issu. Le jeune héros survit de vols et de corvées à Corne-Brune, dans un confort et une stabilité relatifs quand, à la mort du roi, les primeautés de Brune plongent dans la guerre et le chaos. Son univers bascule alors du côté sombre et les épreuves qu’il subira seront aussi physiques qu’affectives. Dans Syffe, tout est extra-ordinaire : le suspense haletant ; les bastons épiques, sanglantes et monumentales ; les sentiments profonds et les personnages fouillés ; le fantastique, inquiétant, en toile de fond ; la langue, riche et fluide… L’enfant de poussière et La peste et la vigne inscrivent d’entrée Patrick K. Dewdney parmi les grands noms de la littérature de l’imaginaire. George R. R. Martin et Robin Hobb n’ont qu’à bien se tenir.

PHOTO DEWDNEY © Maryan Harrington
photo : Maryan Harrington

Tes deux derniers livres publiés étaient des romans noirs plutôt courts (Crocs et Ecume, parus à la Manufacture de livres) et on te retrouve avec une saga de fantasy. Doit-on s’étonner de ce changement de registre ?

Je ne pense pas. J’ai toujours revendiqué le fait que j’écrivais des histoires sans m’attacher particulièrement aux découpages de genre, d’ailleurs je crois que les ouvrages que tu mentionnes pourraient très bien être définis simplement comme des romans. Nous avons revendiqué l’étiquette « noire » dans le cadre d’une collection, mais à mon sens, au vu du contenu littéraire de la collection, c’était essentiellement un choix éditorial.

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Il me semble que ton écriture a changé, que ta façon de raconter les épisodes que vit Syffe fait appel à des phrases toujours réalistes mais plus amples, comme si elles prenaient leur temps. Est-ce que le genre (noir ou fantasy) dicte le style ?

Je dirais qu’il s’agit davantage d’une question de volume, et du fait que, pour accommoder ce volume, j’ai fait le choix de ralentir le rythme global de ma narration, ce qui implique entre autre l’emploi de phrases plus amples. La mise en place d’un récit au passé joue aussi sur la composition de mes phrases. C’est la première fois que je quitte le récit au présent, et l’urgence narrative qui va avec. Le texte a donc forcément un souffle différent.

Les intrigues de Crocs et Écume faisaient corps avec l’environnement dans lequel elles étaient situées, le plateau limousin ou la côte atlantique. Le vocabulaire était précis, le style quasi naturaliste. Dans le Cycle de Syffe, la nature et les paysages sont inventés. Cela change-t-il quelque chose dans la façon de penser les actions des personnages ?

Il me semble que dans le fond je reste dans un rapport schématique à l’environnement qui est identique à ce que j’ai pu faire avant, avec des actes qui découlent de leur propre histoire et qui s’exercent en réaction à un contexte général, qu’on peut appeler « nature ». Par contre, sur la forme, oui, c’est évident que cela change des choses. Et c’est peut-être même plus clair pour moi, puisque j’en maîtrise davantage la globalité.

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illustrations : Fanny Etienne-Artur

As-tu mis longtemps à choisir ton personnage principal ? Es-tu, à l’origine, parti de lui ou du monde dans lequel il évolue ?

Je n’ai pas tellement de souvenirs à ce propos, je crois que les deux sont nés l’un avec l’autre. Ce projet mûrissait en moi depuis très longtemps sous la forme d’une émotion. Lorsque j’ai pris le parti de transformer cela en un récit, l’univers s’est littéralement déversé sur le papier, et l’histoire que je voulais raconter avec. J’ai mis environ une semaine à matérialiser l’univers dans ses grandes lignes, et la rédaction du premier chapitre a suivi dans la foulée.

Syffe se décrit ainsi : « Très jeune déjà, mon ascendance était visible dans mes yeux noirs et mes traits fins, mes cheveux jais et raides, mon teint basané »… Hormis cette ressemblance physique, y a-t-il beaucoup de toi dans le personnage de Syffe ? T’es-tu inspiré de toi, enfant, et d’émotions que tu aurais ressenties quand tu es arrivé d’Angleterre à sept ans pour vivre dans le Limousin ?

Physiquement, mon personnage me ressemble un peu, c’est indéniable. Au delà de ça, je crois que j’ai surtout envie de raconter par son biais une histoire universelle, en prenant le parti de m’affranchir des canons du genre. Dans ce cadre, le fait de camper un gamin gringalet, aux traits androgynes et à la peau mate, cela a un sens qui me dépasse de loin, il me semble. Concernant les passages qui racontent l’enfance, il va de soi que mon expérience personnelle en tant qu’enfant immigré a dû influer sur le récit, mais je pense que j’ai fait attention, comme je le fais toujours, d’ailleurs, à ne pas parler de moi plus qu’il ne le faut.

A propos de ton arrivée en France, connaissais-tu le français ? Penses-tu que le fait que le français ne soit pas ta langue maternelle a une influence sur ta façon d’écrire ?

Lorsque je suis arrivé en France peu avant mon septième anniversaire, je ne parlais pas un mot de français. J’ai appris la langue en un an. Il faut savoir que la plupart des spécialistes s’accordent à dire que les bouts de cerveau qui contrôlent la linguistique s’y figent un tout petit peu plus tard que ça, et dans mon cas, vu que je baignais clairement dans deux cultures et deux langues, le concept de « langue maternelle » n’est pas forcément très pertinent. Ce qui est certain c’est que le bilinguisme conditionne la manière dont l’esprit fonctionne. C’est un sujet sur lequel il existe quantité d’études passionnantes, mais que je n’estime pas maîtriser assez pour en parler convenablement.

Tu as choisi d’écrire au passé, par la voix de Syffe qui raconte ses souvenirs depuis l’âge de huit ans. Pourquoi cette distance ? 

Parce que j’aime bien le principe du récit rapporté, et le jeu narratif qui se tisse organiquement entre les différents niveaux de subjectivité du narrateur. C’est pratique, aussi quand on met en scène un univers étranger au lecteur, parce qu’on peut osciller entre plusieurs points de vue pour le présenter : l’ignorance d’un enfant en plein apprentissage du monde, ou le recul d’un narrateur plus âgé, plus cultivé.

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Par ses thèmes (un orphelin des rues qui ne connaît pas ses origines), par sa construction, toute en rebondissements, ainsi que par son découpage en chapitres mettant en avant le suspense, Le Cycle de Syffe m’a fait penser aux romans-feuilletons du XIXème, à la Dickens ou Dumas. Te considères-tu comme un auteur de littérature populaire ?

Je ne me considère pas comme grand-chose en vérité, en tout cas pas d’un point de vue littéraire. Par contre, je comprends complètement le parallèle que tu établis avec cette question, et je pense qu’il est pertinent. Il me semble que tout ça est issu d’un même processus, en réalité. Feuilletons-fleuves, littérature populaire ou fantasy, au niveau de leur construction et de leur structure, fondamentalement ces littératures se rapprochent toutes du mythe.

Le cycle de Syffe se situe dans un univers à l’imagerie (pré)médiévale. Pourquoi cette période ? Le Moyen-âge est-il l’âge de tous les possibles ?

Pour moi, effectivement, c’est avant tout une époque où le monde recèle encore des possibles, des espaces lointains et exotiques, sur lesquels l’homme n’a pas encore assis sa posture de dominant. On y vit aussi différemment : les rapports sociaux sont plus tranchés, et peut-être plus clairs. Les dominations s’y établissent par une violence qui s’assume, et l’on y résiste légitimement par les mêmes biais. En dépit du foisonnement complexe de cultures qui s’y interpénètrent, c’est un âge que je trouve plus lisible, ce qui en fait aussi un cadre de choix pour tout récit qui ambitionne une portée symbolique.

T’es-tu inspiré de faits historiques, ou de la situation mondiale contemporaine, pour créer le contexte géopolitique du Cycle de Syffe

Mon analyse historique étant clairement matérialiste, je ne dissocie pas vraiment le passé du contemporain. Ce que je mets en scène, c’est la société sédentaire, l’impact de sa politique, de ses mœurs, et surtout de son économie sur le cours du monde. La lecture moraliste véhiculée par bon nombre d’auteurs de l’imaginaire ne m’intéresse pas du tout. Ce que j’essaye de faire, c’est de mettre en évidence que la mécanique sociale qui mène à la guerre ou à la xénophobie n’est pas intrinsèquement liée à des valeurs, ou plutôt si, mais que ces valeurs naissent à leur tour d’un contexte précis, généralement économique, qui conditionne le rapport des gens entre eux.

 » Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. »

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Ta saga s’inscrit dans la littérature de l’imaginaire mais finalement le monde dans lequel vit Syffe, rempli de guerres, de populations déplacées, de racisme, de répression, d’esclavage… a beaucoup de points communs avec notre monde. Etait-ce une façon de parler de sujets qui te tiennent à cœur ? Est-ce un livre politique?

Tous les livres sont des livres politiques. Du traité idéologique au livre de cuisine, en passant par la fiction, il n’y a pas un seul texte qui ne statue pas sur un aspect ou un autre de la réalité que nous habitons. Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. Quitte à être cassant et péremptoire, ceux qui s’en défendent sont soit des menteurs, soit des imbéciles. Nous vivons dans une époque de bouleversements sociaux, écologiques et économiques. J’ai toujours cherché à rendre compte de ces bouleversements, à les situer dans une grille de lecture systémique, ne serait-ce que pour contextualiser les discours réactionnaires qui en découlent.

On connaît ton engagement pour un mode de vie alternatif, empreint d’égalité sociale, d’écologie. Est-ce que Syffe rencontre(ra) un peuple qui a mis en principe une utopie dans laquelle tu aimerais vivre ? Les Vars, ces hommes libres qui «n’ont ni seigneurs ni chefs, et ne font usage de l’or que pour échanger à l’extérieur de leurs frontières » et leur Pradekke, précepte qui dit que « l’homme sage est capable de discerner les nuances entre ce qu’il sait et ce qu’il croit, parce que la croyance est la plus dangereuse des ignorances» en sont-ils si éloignés ? 

La société Var est effectivement porteuse de certaines valeurs libertaires, mais je n’irais pas jusqu’à dire que je mets en scène une utopie réelle au sein du cycle. Essentiellement parce que, comme je te le disais plus haut, c’est important pour moi de montrer que les valeurs sont liés au contexte duquel elles émergent. Par exemple, je ne crois pas que l’idéal anarchiste tel que je le conçois pourrait naître d’un monde où le progrès scientifique est aussi balbutiant. J’ai fait le choix d’y intégrer une pensée sceptique, à défaut d’un rationalisme assumé, et je pense que c’est déjà relativement improbable. Mais voilà, si ça peut faire découvrir à quelqu’un que l’anarchie, ce n’est pas forcément le chaos mad-maxien qu’agitent les classes dominantes pour rendre l’émancipation effrayante, alors c’est pour moi une improbabilité acceptable.

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Syffe grandit en se forgeant au contact de figures paternelles, Hesse, Nahirsipal Eil Asshuri et Uldrick. Pourquoi ne pas l’avoir fait évoluer aussi sous l’influence de personnages féminins ?

C’est une très bonne question. Avant d’y répondre je voudrais contextualiser un peu : j’ambitionne de faire de ce cycle un objet littéraire engagé, notamment, mais pas seulement, en faveur du féminisme. A cette fin, j’ai fait le choix de camper un monde (ou du moins une culture) qui ressemble à ce que nous connaissons au niveau des rapports de domination pour pouvoir justement les mettre en évidence et les dénoncer. De fait, il me semble que ces rapports sont clairement lisibles dans le premier tome : Hesse est un soldat, et dans la culture Brunide, il ne pouvait qu’être un homme. Nahirsipal, qui est issu de deux cultures extrêmement phallocrates, Jharra et Carme, se trouve dans sa position de maître-chirurgien par la vertu de son sexe. Il n’y a que Uldrick que j’aurais légitimement pu remplacer par un personnage féminin, mais pour moi, pour un tas de raisons essentiellement symboliques (notamment la place qu’il occupe dans l’éducation de Syffe, et la violence institutionnelle qu’il incarne à ce moment-là), la question ne s’est jamais posée. Par contre je voudrais quand même rappeler l’existence d’un personnage qui est tout aussi influent et important pour Syffe que les trois personnages que tu évoques : il s’agit de Driche, qui est l’un de mes personnages préférés du premier tome, mais aussi du cycle dans son ensemble.

J’ai aussi pensé aux Voyages de Gulliver en lisant Syffe. Un personnage découvre différents mondes, différentes religions, façons de vivre… au fur et à mesure de ses pérégrinations, et en tire des enseignements. Est-ce un roman philosophique? 

Cette question rejoint à mon sens celle que tu m’as posée à propos de la politique. Il me semble que dès lors que l’on décrit une réalité (qu’elle soit fictive ou non, d’ailleurs), on se trouve de fait dans un processus qui en valide ou en questionne les fondements. L’un des combats philosophiques principaux que je mène par le biais de la littérature, et ce depuis que j’écris, c’est la lutte contre la notion erronée de « nature humaine », ainsi que le moralisme et l’essentialisme qui l’imprègnent. J’ai toujours mis en scène des personnages issus de leurs trajectoires, et c’est important pour moi de démontrer en quoi le bien et le mal sont des notions très subjectives et parfaitement artificielles, qui ne rendent absolument pas compte de la réalité.

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Tu considères donc qu’un être humain n’est pas, par essence, bon ou mauvais, mais que ses pensées, ses actions sont le résultat des rencontres qu’il fait, et des situations auxquelles il est confronté ? Mais l’empathie que l’on ressent envers Syffe et les camarades de son âge ne vient-elle pas également du fait qu’ils représentent une sorte de pureté par rapport à la violence des adultes ?

En fait, c’est bien pire que ça. Je ne crois tout simplement pas que « bon » ou « mauvais », ça veuille vraiment dire quoi que ce soit. Et oui, d’après moi nos actes tout comme nos schémas de pensée sont avant tout la somme de nos expériences. Et c’est d’ailleurs pour ça que toi tu vas lire l’histoire d’un enfant étranger qui traîne la rue entre vols, cambriolages et mendicité, et y percevoir une forme de pureté, alors que si on transposait tout ça dans le monde que nous habitons, une partie croissante de la population n’hésiterait pas à qualifier ce même gamin de « racaille ».

Y a-t-il l’idée d’un destin, à travers le personnage de Syffe, ou se construit-il uniquement par les (non)choix qu’il fait ?

Ce sont des notions avec lesquelles je vais jouer dans la série, le destin notamment, ou du moins la prédétermination, et du coup, c’est difficile de te répondre sans spoiler, puisqu’on touche à l’essence du personnage, et donc au cœur de l’histoire que je vais raconter.

Il paraît que tu es féru de zététique. Tu nous expliques ce que c’est ? Est-ce que ça transparaît dans ton œuvre ?

La zététique, c’est une école de pensée sceptique qui s’intéresse principalement, mais pas seulement, aux pseudo-sciences. Elle apprend à douter de tout, encourage l’identification de ses propres biais, et part du principe que des déclarations extraordinaires doivent s’accompagner de preuves extraordinaires. Et oui, du coup je crois qu’on peut dire que ce genre d’influence transparaît clairement dans mon œuvre.

Le surnaturel, qui se manifeste sous la forme d’expériences ou de rencontres plutôt désagréables, me semble plus présent dans le deuxième tome. Va-t-il prendre plus d‘importance au fil de l’histoire ? 

C’est difficile de répondre à cette question sans spoiler la suite, voire même mes intentions d’écriture au niveau du cycle dans son intégralité. Du coup, j’espère que tu comprendras, mais je préfère ne rien en dire.

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Peux-tu nous dire qui est ce Jacques-Emile, auquel Syffe est dédié ?

Jacques-Émile Deschamps est l’homme à qui je dois ma carrière littéraire. Je l’ai rencontré durant mon adolescence, dans le cadre d’un atelier d’écriture. J’avais quatorze ans, et j’écrivais la suite du Seigneur des Anneaux. Il a cherché à me revoir quelques années plus tard, lorsque j’ai quitté la campagne pour faire mes études, et nous sommes devenus amis. Il m’a aidé à mettre le pied à l’étrier au niveau de l’écriture, et m’a donné de bonnes adresses et de bons conseils lorsque j’ai eu fini d’écrire mon premier roman. C’est clairement grâce à lui que j’ai été publié. Jacques est mort brutalement l’année dernière et la dédicace qui figure dans l’Enfant de Poussière n’était pas posthume, quand je l’ai rédigée. J’ai de la peine qu’il n’ait pas pu la lire. C’était une personne généreuse et entière qui comptait beaucoup pour moi. J’écris ces lignes depuis son fauteuil de travail, qu’il m’a cédé il y a une dizaine d’années de ça. Il est bien, ce fauteuil. Hormis mon premier, j’ai écrit tous mes livres assis dedans.

Deux tomes de ta saga sont parus, pour l’instant. Et il me semble que sept sont prévus. Est-ce que tu penses les écrire vite ? Connais-tu déjà la fin, et tous les enchaînements ?

Je suis actuellement calé sur un rythme d’écriture qui devrait me permettre de sortir un tome tous les deux ans. J’ai bien évidemment la fin en tête, ainsi que la plupart des arcs narratifs secondaires. Je n’aurais jamais osé entraîner mon éditrice sur un projet d’une telle envergure sans avoir de solides appuis.

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Comment fais-tu, au quotidien, pour t’extirper de cet univers aussi dense et foisonnant?

Eh bien en vérité je crois que je ne m’en extirpe jamais vraiment. Que je sois entrain de marcher, de discuter, d’embrasser, de militer, ce qui se passe c’est que je nourris sans cesse mon univers. Parfois je le porte en sourdine, et d’autres fois il m’obnubile, mais on ne se sépare pas beaucoup, lui et moi. Et tant mieux, d’ailleurs. C’est un joli remède contre l’ennui, et un refuge appréciable quand la réalité tempête de trop.

Interview publiée dans New Noise n°46 – novembre-décembre 2018