Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop de Nicolas Sauvage

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Les Français n’y entendent rien. Paul qui ?, demandent-ils quand on évoque le nom de Paul Weller. De ce côté-ci de la Manche, Paul + musique anglaise = McCartney, point barre. Ok, je schématise, j’axiomatise, je raccourcis. Mais quand même, le public froggy est bien passé à côté d’une icône de la pop made in England. Que dis-je une icône ? Une star ! Un Dieu vivant ! On parle du Modfather quand même ! Il fallait bien un bouquin de 500 pages pour remettre ce Paul-là dans l’équation. C’est Nicolas Sauvage qui s’y colle en détaillant par le menu le parcours du man of class qui a délivré en 2018 son quatorzième album solo.

Paul Weller nait en 1958 à Woking, une petite ville à trente-cinq kilomètres de Londres. De son enfance, il gardera une affection particulière pour les groupes qui l’ont bercée, les Beatles, les Kinks, les Who.

En 72, son premier groupe propose des reprises très éloignées de la mode prog ou glam du moment. De cette formation émergera le trio The Jam (Weller/guitare-chant, Bruce Foxton/basse, Rick Buckler/batterie) qui se hissera rapidement au rang de gloire nationale.

En 1977, en pleine période punk, le tube « In the city », avec ces paroles réalistes à la Clash, les raccroche un temps à cette scène. Le quiproquo sera de courte durée. Ce n’est pas le punk qui fait vibrer Weller qui affirme depuis toujours un penchant pour la soul, le ska, le rocksteady, le rétro, et depuis 75 pour les rétroviseurs. Ceux accrochés aux scooters des mods. La renaissance de ce mouvement initié par des fils de prolétaires au sortir de la seconde guerre mondiale, qui écoutaient du modern jazz, étaient sensibles à l’existentialisme, à la Nouvelle Vague, à la mode italienne, l’enthousiasme.

En 79, le troisième revival mod, coïncidant avec la sortie de Quadrophenia, fait des Jam son étendard. En 82, après dix ans d’existence, et alors que The Gift, leur sixième album est en tête des charts, Weller met un terme à l’aventure.

Son amour de la soul, du funk, des musiques noires, de la Motown, des Small Faces, il l’exprimera avec The Style Council, qu’il fait grimper au sommet des tops, avec « Shout to the Top», notamment, en 1984, avant de subir quelques revers de fortune, pour ne pas dire échecs commerciaux. En 89, Weller se retrouve sans groupe, sans label, sans projet, à 31 ans.

Son 1er album solo, Paul Weller, reçoit un accueil mitigé en 92 mais prouve sa volonté de ne pas quitter la scène.

Les mid- 90’s marquent son retour en grâce. Face à la déferlante Nirvana, Pearl Jam ou autres Soundgarden, la Britpop, dans un regain de fierté, se réapproprie les standards de la britannitude. Blur, puis Oasis, à grands coups de Parka et Desert Boots revisitent les cultures mods et skins. Dans ce contexte, Weller devient la figure emblématique de ce retour aux sources so british. Stanley Road, en 95, son 3e album solo sera son plus gros succès commercial. Son single « Hung Up » se place entre « Girls and Boys » de Blur et « Supersonic » d’Oasis, ce qui permet de mesurer à quel point la France a boudé l’artiste.

Au cours de la décennie suivante et jusqu’à aujourd’hui, Weller ne cessera de surprendre, de prendre des risques, de se réinventer.

Vous ne saviez rien de Weller, ou presque ? Eh bien, après la lecture de Life From a Window vous saurez tout. Le livre de Nicolas Sauvage vise à l’exhaustivité et analyse chaque morceau, vidéo, collaboration, concert, mettant un point d’honneur à ne pas relayer les frasques de sa vie privée. Son parcours est mêlé à celui de la musique britannique, ses albums replacés dans le contexte de leur époque. Tout est dit.

Les critiques français n’ont jamais compris Weller. Peut-être multiplie-t-il trop les différentes références. Ou qu’il est si anglais qu’on ne pourra jamais le saisir, qu’il demeurera aussi incompréhensible que la jelly, qu’il passe sous nos radars, et que c’est justement pour ça que ses compatriotes l’aiment tant.

Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop / Nicolas Sauvage. Camion blanc, 2019

Adam Ant – the last punk rocker de Marc Dufaud

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J’avoue, j’étais raide dingue d’Adam Ant. Oui, je sais… J’en entends d’ici certains ricaner sous cape : « Haha, l’autre dandy british sorti d’un bal costumé du XVIIIème. Wouah, la honte ! » M’en fous, j’assume. Parce que même s’il faut reconnaître qu’Adam avait des arguments de nature à faire se pâmer les midinettes, il n’était pas qu’une (très) belle gueule. Ses deux premiers LP Dirk Wears White Sox (1979) et Kings of the Wild Frontier (80), s’il ne fallait en garder que deux, restent des putains de bons albums. Alors, merci à Marc Dufaud de s’être penché sur la carrière, ô combien extra-ordinaire et qui ne saurait être résumée au seul « Stand and Deliver » du bien nommé Warrior, et de signer cette odyssée de 600 pages retraçant, à l’aide de multiples sources, plus de 40 ans de la vie d’une star emblématique.

Stuart Goddard est né en 54, à Marylebone, quartier prolo du nord de Londres. D’un tempérament « vif », son intérêt et son don pour les études lui permettent de canaliser une énergie débordante et d’obtenir, à 11 ans, au vu de ses brillants résultats, un logement pour sa mère, divorcée. Il apprend seul la guitare et la basse et intègre, en 1973, Hornsey College, une école d’art où il développe son talent pour le dessin et découvre l’œuvre d’Allen Jones, marqueur durable de son attirance pour l’imagerie SM. La même année, il rejoint le groupe de pub rock Bazooka Joe, comme bassiste, le quitte début 76, le lendemain d’un concert des Sex Pistols et décide de composer ses propres chansons. Mais, rattrapé par une dépression larvée, il s’effondre.

OD, hallu, tentative de suicide, il tue Stuart pour renaître en Adam. 77 : les premiers concerts des Ants sont violents. Leader charismatique vêtu de cuir intégral avec masque du violeur de Cambridge, Adam rudoie le public, le cogne de son pied de micro. Une frange de fans hardcore commence à le suivre, tandis que s’érigent les premières critiques. Adam ne cache pas ses ambitions. C’est un bosseur acharné qui a la réussite comme seul horizon acceptable. A une époque où le futur n’existe pas, il veut durer, marquer. Il passe pour ambitieux, intransigeant, sérieux. Des qualificatifs qui sont autant d’insultes en pleine période punk. La presse underground l’éreinte. Les nombreux concerts en ouverture des Slits ou de Siouxsie n’y changent rien, et encore moins son apparition dans Jubilee, le film de Derek Jarman : il est à côté du mouvement, à part. Il devra attendre 78 pour signer chez Decca, label vieillissant, pour deux singles, que les radios refusent de diffuser.

En octobre 79, il sort enfin son premier LP, Dirk Wears White Sox, chez Do it. L’album, post-punk, est nerveux, bizarre, aux paroles étranges ; les performances scéniques du groupe lui font gagner l’estime de nombreux fans, mais Adam veut plus. Il vise le n°1 des charts. Il demande les conseils de Malcolm McLaren. Qui lui pique ses musiciens pour fonder Bow Wow Wow. Adam est dévasté et devient la risée des fanzines. Mais l’adversité le galvanise.

Les 80’s seront Antmaniac ou ne seront pas. Six mois plus tard, l’album Kings of the Wild Frontier, signé chez CBS, l’installe au sommet. Chant tribal, double batterie, guitare puissante de Marco Pirroni, image flamboyante sauvage, veste de hussard à même la peau, bande blanche en travers du visage, l’icône est née. La « Antmusic » intime à des hordes de groupies de rejoindre la Ant Nation, et si les inconditionnels de la première heure se détachent du groupe, « Dog eat Dog » ou « Kings of the Wild Frontier » conquièrent le grand public anglais, américain (les clips tourneront en boucle sur la toute nouvelle MTV), japonais, australien… Adam est partout. A la Une de tous les tabloïds, dans toutes les émissions de télé (même pour enfants), en héros de bande dessinée, sur les stickers, jusqu’aux abat-jours (!) à son effigie.

But what goes up must come down. La chute n’en sera que plus spectaculaire. Sorti mi-novembre 81, le troisième LP « Prince Charming » déconcerte par sa nouveauté et ne rencontre pas le succès escompté. Le groupe est épuisé par les tournées interminables, la tension due à l’omniprésence dans la presse, et splitte. Qui a trop aimé, châtie trop. Les ventes des albums solo suivants (toujours avec son alter ego Pirroni) sont catastrophiques. Le monde se rit de lui.

En 1986, viré de CBS, désormais résident des US, il tente sa chance dans le cinéma, sans y parvenir. L’oisiveté ne vaut rien au bourreau de travail qu’est Adam, qui commence à montrer des signes de désordre mental. Harcelé par une folle durant des mois, il est fragilisé au point de sombrer. Hospitalisé, le diagnostic tombe, ce que l’on prenait pour une énergie positive suivie de phases de dépression passagère ordinaire est une maladie, il est bipolaire. Interné en HP (contre son gré) à de nombreuses reprises à son retour en Angleterre, suite à des agressions et des propos dans des passages télé pour le moins « hallucinants », il subit un traitement lourd : injections, pilules, enfermement. En 2001, Adam apparaît bouffi, bedonnant, négligé en première page de divers journaux à scandale qui s’en donnent à cœur joie.

Il faudra attendre 2010 pour qu’il reprenne son destin en main. Il crée son propre label Blue Black Hussar Ltd, et à force de concerts confidentiels, finit par remonter, tout en haut de l’affiches de plusieurs festivals. 2017 devrait voir la sortie de son 7ème album solo.

Adam Ant – The Last Punk Rocker / Marc Dufaud, Camion blanc, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°39 – été 2017

Rock & littérature : là où le rock rencontre les mots de Rafael Panza

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Si vous êtes des lecteurs assidus de New Noise, vous connaissez Rafael Panza pour lire régulièrement ses chroniques éclairées dans votre mag préféré. Vous le savez donc passionné de rock. Peut-être ignorez-vous que l’homme a des lettres et qu’il affectionne également la littérature. Si, c’est possible. Il ne se contente pas d’écouter de la musique amplifiée ou de lire des livres sans image, il analyse les rapports entre les deux. Et il le fait avec un soin universitaire, terme qui, je vous le rappelle, n’est pas synonyme d’ennui. Combien d’entre nous se sont entendu dire : « ça, c’est un roman rock », ou « ça, c’est un groupe intello » (sous entendu, qui sait lire) ? Eh bien, il ne suffit pas de le dire, encore faut-il le prouver. C’est ce à quoi s’attelle l’auteur, lors d’une démonstration dense mais claire, pointue mais abordable.

Voici quelques éléments d’une thèse difficile à résumer dans une chronique.

I : Le rock dans la littérature ou Qu’est-ce qu’un roman rock ? L’étude de romans emblématiques, Human Punk de John King, High Fidelity de Nick Hornby, Teen Spirit de Virginie Despentes ou Rue des martyrs de Patrick Eudeline, pour ne citer qu’eux, dévoile plusieurs points communs :

  • reprise de thèmes chers aux groupes de rock (la bande de potes et de musiciens, la critique de la société moderne, les addictions, le rêve d’un ailleurs),
  • mise en lumière de motifs rock (le rockeur/antihéros, le rock comme religion),
  • utilisation de morceaux rock comme moteur narratif (pour créer une ambiance, une émotion, coller à l’état d’esprit du héros),
  • création d’un style (emploi d’un langage vraisemblable au service d’un tempo fait d’alternances de différents rythmes, le tout mâtiné d’humour noir).

II : la littérature dans le rock ou En quoi un morceau, un album s’apparente-t-il à de la littérature ? Dylan, par exemple, avec « Like a Rolling Stone », se réapproprie un ensemble de structures littéraires et esthétiques de la Beat generation :

  • construction lexicale faite d’inversions et de métaphores,
  • apparition de personnages étranges,
  • mix de différents niveaux de langages.

Ces figures, associées à un ton particulier et une structure déséquilibrée donnent une idée de la chute sociale ainsi que l’envisageait Ginsberg.

Noir Désir, en développant, tel Rousseau, une mise en avant introspective et intime, en tendant au lyrisme par la musique, en citant dans ses paroles des auteurs tel Lautréamont, esthétise les poétiques romantiques comme le rejet de la société moderne, industrielle et capitaliste.

Pink Floyd et son concept album Animals, s’écarte de La ferme des animaux d’Orwell, jusqu’à créer une poétique originale, fondée sur des images sonores notamment.

Avec « Venus in Furs », adaptation de Léopold von Sacher-Masoch, Le Velvet fait revivre musicalement les caractéristiques du livre (on entend le plaisir dans la douleur, le malaise) mais les déterritorialise en les réimplantant dans un autre mode d’expression, la chanson rock. Nous ne sommes plus dans l’imitation mais dans la production personnelle.

Fichtre ! De quoi briller, entre deux bières, dans les concerts en ville ! Vous pouvez remercier Rafael Panza qui s’attaque à un sujet plus ardu qu’il n’y paraît et réussit l’exploit de ne pas jamais perdre le lecteur. Didactique sans se la péter prof, il répète, reformule, explicite si besoin et étaye son propos de nombreuses définitions et citations. De même que les oeuvres qu’il dissèque, il s’adresse à un public de connaisseurs, qui comprend les références, les clins d’oeil, un public curieux, intelligent, comme vous l’êtes, si vous lisez New Noise.

Rock & littérature : là où le rock rencontre les mots / Rafael Panza. Camion blanc, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°34 – juillet-août 2016

Sébastien Raizer

Il est des invitations qui ne se refusent pas ; quand le flegmatique complice futur ex-libraire David Bélair te convie à t’infiltrer dans le programme de sa journée dédiée à Sébastien Raizer, tu obtempères, et puis c’est tout. Une heure d’interview donc, dans un coin du disquaire Blue Monday, où pendant que tu décortiques le parcours du charismatique et néanmoins humble Séb, les pigeons lâchent des bombes à crotte sur les invités (Hello Aurel). Souvenirs d’une journée inoubliable, d’une nuit mémorable en compagnie d’un auteur passionné et de sa muse délicate (Hi Sachiyo). Merci les gentils gens !

Sebastien Raizer 5B

Photos Laurent Lagarde

Dans un Paris familier devenu étrange, deux flics de la brigade criminelle, Wolf, ancien commando déphasé, et Silver, beauté laotienne élevée dans la pratique d’une forme ancienne de boxe thaï et dans le bouddhisme, traquent la Vipère. Sur leur route, un cadavre coupé en deux par un Wakizashi, des corps marqués au front d’un symbole ésotérique, et deux femmes, envoutantes et sublimes. Karen, la fille samouraï, adepte de Miyamoto Musashi, grand maître dans l’art du katana et auteur du Traité des cinq roues ; Diane, vamp sexy en combinaison de latex. Deux guerrières fascinantes sous l’emprise du gourou psychopathe et de sa théorie de l’alignement. Où en sont-elles des trois phases que comporte leur enseignement ? La physique, la psychique ou la spirituelle ? Atteindront-elles leur équinoxe ? Pour son entrée dans la Série Noire, Sébastien Raizer distille son venin avec une sensuelle efficacité. L’alignement des équinoxes est un voyage tendu, halluciné au travers de mondes inconnus, réels et virtuels, une poursuite d’expériences déroutantes au service d’une intrigue serrée et fluide, sur fond de philosophie orientale, au son des Stooges, de Kraftwerk et Coil. Difficile de résumer en quelques mots un tel roman. Lumineux. Précis. Addictif. Il est, en tous cas, à l’image de son auteur : complexe, stupéfiant et très très classe.
Ton nom est immanquablement lié aux Editions Camion Blanc, puis à la Collection Camion Noir. L’histoire commence en 1992, à Nancy, suite à l’écriture d’une monographie sur Joy Division pour laquelle tu ne trouves pas d’éditeur. C’est bien ça ? 

En fait, on était deux. Mon rôle était d’écrire le bouquin, et Fabrice Révolon, qui est devenu mon associé à Camion Blanc, devait trouver un éditeur. Au bout d’un an, on avait le texte mais pas de structure qui voulait le publier, alors on l’a fait nous-mêmes. Un jour, un pote avec qui j’en discutais dans un café, m’a convaincu que n’importe qui pouvait monter une structure d’édition. Il y avait un camion blanc arrêté au feu rouge. En voyant que je doutais, il m’a dit : « si, si, tu peux monter une structure. Tu peux l’appeler camion blanc. N’importe qui peut monter une assos. loi 1901 d’édition ». Dont acte. C’est parti comme ça. Le nom vient de là. On n’y connaissait strictement rien et on n’avait pas une thune. Il a fallu trouver un imprimeur. Le premier livre sur Joy Division a été imprimé par des détenus de longue peine qui faisaient un CAP d’imprimerie. Ils ne travaillaient jamais sur des livres, ils ne faisaient que des tracts. Leur formateur a accepté d’imprimer 500 exemplaires et qu’on le paye une fois qu’on aurait vendu les bouquins. On est allés les voir en prison. Ils ont fait une fête pour la livraison du bouquin. ça a été une expérience pour tout le monde. Pour eux, comme pour nous. Une grande première. C’est vraiment un super souvenir.

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Que faisais-tu à l’époque ? Est-ce que tu envisageais de vivre de l’édition, de l’écriture ? 

Non, on faisait ça par passion. Il n’y avait pas de calcul derrière. Avant, j’étais en classe prépa., scientifique. Je n’ai pas trop supporté l’ambiance, vissage de crâne, alors je suis parti. J’ai rencontré Fabrice Révolon. On a fait Camion Blanc tout de suite.

Pensais-tu que l’aventure durerait aussi longtemps ?

Non. On pensait faire un livre sur Joy Division, point. Une fois qu’on a eu les 500 premiers exemplaires, on les a envoyés à plusieurs radios et Bernard Lenoir a réagi tout de suite. Il en a parlé vingt minutes dans son émission. Trois semaines plus tard, on avait tout vendu, avec des disquaires indépendants. On n’avait aucun réseau de distribution, aucun réseau de diffusion ne voulait entendre parler de nous. Donc, là encore, on a tout fait tout seuls. A la prison, ils ont fait un deuxième tirage. Et puis, on s’est dit qu’on avait un outil pour faire des livres. C’était évident de continuer.

Votre catalogue s’est-il construit à partir d’une politique éditoriale définie, ou au hasard des propositions et des opportunités ?

Au départ, des propositions et des opportunités, il y en avait exactement zéro. Donc, on faisait exactement ce qu’on aimait, nous. On a commencé par Joy Division, ensuite les Sisters of Mercy, les Smiths, les Cure. Au bout de quelques livres, des gens ont commencé à tendre l’oreille. Notamment Christian Eudeline. Puis, deux ou trois ans plus tard, quand on a réussi à acheter les toutes premières traductions, Lenoir a reparlé de nous. Le premier, que j’ai traduit, a été le livre écrit par Deborah Curtis, dont Anton Corbijn a tiré le film Control. Dans la foulée, l’agent littéraire avec qui on bossait à l’époque, nous a proposé un livre sur Sonic Youth, excellent, et l’autobiographie de Johnny Rotten. Une fois que le catalogue s’est un peu étoffé, des gens ont commencé à proposer des textes.

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Vous aviez comme objectif de couvrir tous les courants du rock ?

Au départ, on avançait vraiment à l’aveugle. On faisait ce qu’on aimait, le punk, le rock 80’s, 90’s, ce avec quoi on avait grandi ados. C’est après, le temps passant, qu’on s’est dit qu’il fallait s’ouvrir à tout, parce que Black Sabbath aussi, c’est génial, parce qu’il y a plein de trucs intéressants dans le death metal. Au fur et à mesure, on a ouvert à tout ce qu’on appelle le rock, la musique industrielle…

Il me semble qu’il y a moins de traductions ces temps-ci ; cela signifie-t-il que les auteurs français sont aussi légitimes que les anglo-saxons pour écrire sur le rock ?

La légitimité vient de la passion, quelque soit la nationalité. Il y a plusieurs angles pour aborder une oeuvre. Il y a des biographies très précises, faites par des journalistes qui ont des tonnes d’informations, et d’autres plus thématiques qui prennent, par exemple, la carrière d’un artiste pour ouvrir plus largement sur un contexte culturel, social, créatif. Il n’y a pas vraiment de règle. Quand la biographie est précise, ce qui intéresse les gens, c’est la somme d’informations. Par exemple, une bio sur Patti Smith ne peut pas faire 200 pages. Mais 250, 300 pages peuvent suffire pour écrire quelque chose de plus thématique, qui va être une vision transversale, comme le livre d’Enrique Seknadje sur Bowie, qui s’est intéressé uniquement à l’époque Ziggy Stardust.

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Au cours des années suivantes, tu as écrit plusieurs biographies, sur U2, Nirvana, Morrissey, la dernière datant de 2004 et étant consacrée à Noir Désir. Il n’y a plus, depuis, de groupes qui t’intéressent assez pour que tu y consacres un livre ?

Les auteurs ne font pas carrière en écrivant sur la musique. Ils font ça par passion. Alors, déjà, quand ils ont écrit une demi-douzaine de livres… Ce ne serait pas d’honnête, d’écrire quelque chose pour lequel on n’est pas complètement passionné. Si je devais écrire à nouveau sur un groupe, je chercherais à le faire sous une forme différente. On a essayé, avec les Kas Product, de travailler ensemble, mais il y a des problèmes de temps, ils font des concerts, Mona a été un moment aux Etats-Unis, maintenant j’habite au Japon, alors c’est encore plus compliqué. J’avais un projet avec eux, mais je voulais faire quelque chose d’original, un texte qui explose, qui parte dans différentes formes. Créer un objet étrange, quelque chose qui soit représentatif de l’univers de l’artiste, plutôt qu’une somme d’informations. Quand on a commencé à bosser sur Joy Division, en 1992, il y avait zéro information. Il fallait acheter le NME qui se collectionnait, se photocopiait. Aujourd’hui, on tape Joy Division sur internet… Les VHS de concerts qu’on achetait 180 francs, à l’époque, sont gratos aujourd’hui. Tout a changé. Produire un livre d’informations n’a pas de sens. Je préfèrerais développer un univers, avec Kas Product ou d’autres, mais il faut l’occasion de le faire, que les gens soient disponibles. Je ne conçois plus de le faire tout seul, chez moi. Je préfèrerais travailler avec eux et échanger, qu’on réfléchisse ensemble.

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En 2006, sort la première publication dans la collection Camion Noir : La Bible satanique : l’Apocalypse selon Lucifer d’Anton Szandor LaVey. Puis, L’essor de Lucifer de Gavin Baddeley, qui traite des relations entre satanisme et Black Metal. Peux-tu nous raconter la genèse et les objectifs de cette collection consacrée à tout ce qui touche aux cultures underground, divergentes et sombres ?

A partir des années 2000, les cultures musicales émergentes se nourrissaient énormément de références totalement extra-musicales. Le truc le plus évident, c’était le lien entre le satanisme et le métal. C’est un cliché et les médias se régalent avec ça, M6 fait des émissions grand public de pompier pyromane sur le sujet. C’était intéressant de se demander ce qu’était vraiment le satanisme. D’où ça vient, d’où ça sort, Anton LaVey, l’Eglise de Satan et compagnie ? Quand on creuse la question, on trouve des trucs vachement intéressants. C’est très iconoclaste, cette histoire. Ce n’est pas le satanisme tel qu’il est présenté dans les médias. Dans La Bible satanique, il n’y a pas de croix renversées, pas de 666, on ne fait pas de bougies avec la graisse de bébés non baptisés ou d’orgies avec de l’urine de prostituées. (Rires) Anton LaVey est allé puiser dans des courants ésotériques comme Crowley, et d’autres avant, l’aube dorée, etc, mais au départ, il faisait ça pour amuser le bourgeois, à San Francisco. Grâce à ce bouquin, on comprend d’où ça vient. Du coup, ça prend un côté beaucoup plus ironique. Avec Camion Noir, on s’est dit qu’on allait faire une collection sur tous les courants underground para-musicaux, et les documenter sérieusement.

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Peu de Français écrivent sur ces sujets.

Ces sujets se sont vraiment répandus dans la contre culture à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, notamment les infos contenues dans le Manson File, une brique de 900 pages. Il y a absolument tout, là-dedans, et ça a été compilé par des Américains. En France, il y a des gens qui s’y connaissent, mais ils ne courent pas les rues. Et encore une fois, ça ne sert à rien de traiter ces sujets comme des sujets plus ou moins sulfureux. Il faut que ça soit vraiment sérieux. Ne pas faire les choses à la légère.

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En 2011, on commence à trouver trace de ta fascination pour l’Asie. Tu traduis le Hagakure : le livre secret des samouraïs de Jôchô Yamamoto, code de conduite et de morale écrit entre 1710 et 1717 par un samouraï pour des samouraïs, ou encore un ouvrage sur Mishima : voyages à la recherche d’un samouraï de légende de Christopher Ross, en 2013. Comment s’est faite ta rencontre avec la philosophie orientale ? 

Il y a très longtemps, en fait, en découvrant Mishima. A l’époque, j’étais adolescent, je pratiquais le karaté. Dans une revue qui s’appelait Karaté France, ou un truc comme ça, je suis tombé par hasard sur un article américain consacré à Mishima, en tant que kendoka, et j’ai lu que ce type, « putain il était écrivain, qu’il s’était suicidé, oh ! La vache ! » ça m’a vraiment halluciné (Rires). Mishima est un de ceux, dans mon parcours personnel, qui ont fait des jonctions entre des univers, entre cet univers de l’art martial, en tant que discipline physique, intellectuelle, spirituelle, et l’écriture. C’est un de ceux qui ont jalonné le chemin. Peu à peu, j’ai découvert d’autres livres, des films. Le Hagakure a été une rencontre vraiment déterminante. Il ne ressemble pas aux autres livres qu’on peut trouver sur le bushido (code moral des samouraïs). C’est la voie spirituelle des samouraïs. Son sous-titre est le livre secret des samouraïs, parce qu’il a été jalousement gardé par le clan Nabeshima pendant deux siècles, il n’y a pas de secret à l’intérieur (Rires). Secret, il l’était de fait, gardé dans l’île de Kyushu. Même au Japon, il a été découvert au début du vingtième, à l’échelle nationale. Cette fascination a muri lentement en moi, jusqu’à ce que j’aille faire des voyages en Asie du sud-est, et qu’un jour, je me dise qu’il fallait que je passe de l’autre côté de la Chine et que j’aille en Extrême Orient. Une fois arrivé au Japon, je ne suis plus reparti.

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« On ne s’en rend pas compte, mais c’est totalement barbare, une religion, comparée à ce qu’est, spontanément, la spiritualité. »

Considères-tu, comme Karen dans ton roman, que la spiritualité orientale s’oppose au matérialisme occidental ? 

S’oppose, non, mais la pensée orientale, en général, est beaucoup plus complète. La pensée matérialiste, c’est marcher sur une jambe. « Comment applaudir avec une seule main ? » ainsi que le fameux Kôan pose la question. C’est très différent selon les pays d’Asie, mais en globalisant, ils ont une approche de la vie, du réel, de l’existence, beaucoup plus complète. A la fois plus naturelle, plus spontanée et plus complète qu’en Occident, où on a détricoté la spiritualité et où on l’a mise à part, enfermée dans quelque chose de vaguement foireux qui s’appelle les religions, qui ne riment à rien, sont des archaïsmes de la spiritualité. On ne s’en rend pas compte, mais c’est totalement barbare, une religion, comparée à ce qu’est, spontanément, la spiritualité. C’est confiner l’existence dans un matérialisme borné qui, forcément est une source de frustration, d’incomplétude. Donc, il y a un monde entre l’Orient et l’Occident, mais encore plus entre le Japon et le reste de l’Asie, c’est une autre planète.

C’est étonnant, parce qu’on a aussi le cliché du japonais qui achète le dernier gadget à la mode…

Mais, justement, c’est un cliché (Rires) Les téléphones qui se vendent le plus au Japon, par exemple, sont les téléphones à clapet, qu’on a oublié ici depuis dix ans. S’ils sont consommateurs, c’est par jeu, par distraction. Ce n’est pas un rapport fétichiste comme en Occident. Ils ont beaucoup de distance vis-à-vis de ça, c’est vaguement pour s’amuser. Même internet. Ils ne prennent pas internet comme une source d’information très sérieuse, c’est du divertissement. Quand ils veulent creuser un sujet, ils prennent un livre. Pas une tablette ou un livre numérique, ils prennent vraiment du papier.

Cette imprégnation avec la spiritualité orientale a-t-elle changé ta vie au point de changer de mode de vie ?

Mon mode de vie, non. Mais j’ai eu l’impression de trouver la planète dans laquelle je suis censé vivre (Rires).

Tes tatouages, même si je ne les vois pas, je le sais, (ces bras sont entièrement tatoués et il portait, ce jour, une veste qui les couvraient) sont des phrases tirées de l’Hagakure. Est-ce que cela correspond à des préceptes que tu t’efforces de suivre au quotidien ? Telle cette phrase : « il faut sans cesse éprouver ses limites et les pousser plus avant » ?

Non, celle-là, je ne l’ai pas tatouée sur mon corps. Mais j’ai un poème d’Ota Dokan, un samouraï qui a vécu au quinzième siècle. Quand ils allaient à une mort certaine, que ce soit de leur propre main, par seppuku, ou quand ils s’engageaient dans une bataille dont ils savaient que l’issue leur serait fatale, les samouraïs écrivaient un poème d’adieu à la vie. Je trouve celui d’Ota Dokan fabuleux. Il sait que le lendemain, il va mourir, et il écrit : « Au combien j’aurais pleuré ma vie si je n’avais su que je suis déjà mort ».

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Dans L’alignement des équinoxes, profondément imprégné des préceptes de l’hagakure et du Traité des cinq roues, on retrouve, à travers plusieurs de tes personnages, cette quête de la pureté physique et psychique. Les principes physiques de la loi de l’alignement énoncés par Karen, ainsi que Silver le souligne, sont un programme de zen rinzaï, soit Corps sain, esprit clair. Ces principes impliquent d’être vegan, ne pas manger ni utiliser de cadavre. Pas de toxines, tabac, alcool, autres drogues. Ne pas fréquenter quiconque a ce comportement stupide. Ne pas avoir de relations sexuelles. Ne pas mentir. Ne pas nourrir de désirs personnels. Ne pas être gouverné par son affect. Ne pas donner ou recevoir de l’amour. Accomplir son devoir jour et nuit. C’est inhumain, non ?

(Rires) C’est radical ! C’est la Vipère qui dit ça, démiurge qui ne maîtrise pas son propre feu. S’il n’était pas radical et excessif, il n’y aurait pas de roman (Rires). Globalement, on retrouve ça dans les idées du zen rinzaï, forme de bouddhisme importé au Japon au onzième siècle et réservé à la classe des guerriers. C’est le hardcore du bouddhisme. Mais je trouve ça sympa. Globalement. Après, il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre.

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Parce que sinon, ça fait peur. Surtout Ne pas fréquenter quiconque a ce comportement stupide, tu ne dois plus voir grand monde (Rires).

Ah, mais moi, ça ne me gêne pas, que les gens se mettent des mines terribles, ou qu’ils mangent des cadavres. (Rires) J’ai des potes qui mettent du gasoil sur un demi-boeuf et qui y foutent le feu (Rires). Je m’en fous, ils font ce qu’ils veulent.

J’ai été frappée de constater à quel point ces préceptes correspondaient à ceux préconisés par le Straight Edge, notamment  dans le punk hardcore. Etonnant, non ? 

A un moment, dans le roman, il fallait que Karen, l’alignée zéro, explique clairement à Wolf les idées de la Vipère. Je me suis amusé, j’en ai rajouté. Mais, je pense sincèrement qu’on vit dans trois dimensions simultanément, la physique, la psychique et la spirituelle. Qu’on le veuille ou non, c’est notre nature profonde, éradiquée par deux millénaires de culture judéo-chrétienne, qui ont réduit l’homme à la sphère physique, ce qui est une incomplétude totale. On ne retrouve pas ces préceptes seulement dans le mouvement Straight Edge que tu cites. Bizarrement, tu te rends compte que plein de mouvements qui ne se connaissent pas sur la planète, à différentes époques, en sont venus à la même conclusion. Un esprit sain dans un corps sain, qui date, pareil, de deux millénaires. Je ne suis pas allé puiser, à droite à gauche, pour faire un méli mélo. J’ai mis des trucs que je ressens personnellement, et j’ai forcé le trait. Je pratique la course à pied. Je fais des marathons régulièrement et je suis persuadé que le corps, l’esprit et toute une zone qu’on va appeler la zone psychique, communiquent et se nourrissent mutuellement. Forcément, si on est blindés de toxiques, à un moment, la transmission ne se fait plus.

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Certains s’enferment dans des dogmes, jusqu’à la dérive. Je pense à certains courants extrémistes dans le Straight Edge où des adeptes vont jusqu’à tabasser des homos, ou dans ton roman où un mouvement Vegan rêve de tuer l’humanité, ou encore à la Vipère et ses lois de l’alignement. Il faut être très fort pour résister à la tentation de l’extrémisme quand on est dans une démarche spirituelle ?

Il y a des gens qui pètent les plombs partout. Je n’ai pas inventé les mecs qui disent qu’il faut tuer l’humanité pour sauver le principe de vie. Dans le roman, Doris, la responsable du restaurant végétarien rappelle qu’on part d’une idée simple, celle de mettre quelque chose de sain dans son assiette. C’est vrai que l’industrie pharmacologique et agro-alimentaire est tellement prégnante que le simple fait de mettre quelque chose de sain dans son assiette a deux effets, 1 on sauve la planète, 2 on fait tomber ce système pourri. C’est comme avec la loi de l’alignement de la Vipère, je l’ai représentée de plusieurs façons. Il y a la façon équilibrée, l’équinoxe, l’équilibre jour nuit, et il y a des façons radicales avec lesquelles il faut jouer pour les désamorcer, pour en rire, parce que, parfois, ça effraie effectivement. Quand on voit une partie du mouvement vegan, certains sont quand même un peu allumés.

Tu vis à Kyoto depuis quelques mois. Tu ne supportais plus le monde occidental ou est-ce dû aux hasards de la vie, d’une rencontre?

J’avais mis l’idée d’aller au Japon tout au fond de ma liste, tout à la fin de mes projets ou de mes envies de voyages. Je pensais qu’il me faudrait une dizaine d’années pour m’acclimater, sentir le pays, commencer à comprendre comment ça marche. Au bout de quelques heures, j’ai compris que c’était beaucoup plus vaste que ce à quoi je m’attendais et que je pouvais déchirer mon billet de retour. En fait, le premier matin, je suis allé voir le sanctuaire de Miyamoto Musashi, l’auteur du Traité des cinq roues, ensuite je suis allé dans un jardin zen à huit cents mètres de là, et il y a eu un léger tremblement de terre. J’ai eu une sensation physique de vibration, d’harmonie totale. ça a été un déclic, une attraction. J’ai senti physiquement que c’est là que ça devait se passer. Dans ce cas, l’évidence a une telle force qu’elle écrase le choix. La seule façon de résister était de trouver des excuses pour ne pas y aller, et ça, c’était hors de question, donc j’ai sauté.

Tes premières fictions (Le chien de Dédale chez Verticales en 1999 et Corrida détraquée chez Grasset en 2001) exprimaient déjà un besoin d’évasion, une nécessité de partir, tout quitter, mais plus à travers des paradis artificiels. Etaient-elles plus proches de l’homme que tu étais alors ?

Surtout plus proches des livres que je lisais, ou qui m’avaient inspiré quand j’étais plus jeune, comme tous les livres de Kerouac, Les souterrains, Les clochards célestes, où un personnage narrateur fonce à toute blinde, avec une recherche d’intensité permanente.

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Quand on s’installe au Japon, qu’est-ce qui frappe le plus ? 

C’est de ne pas lire, pas écrire, pas parler. C’est totalement déroutant et fascinant. En même temps, il y a une compréhension complètement subtile des choses, qui ne passe pas par le langage. J’ai senti des espèces de vibrations qui font qu’on se sent à sa place, en harmonie avec les choses, bien qu’on ne comprenne rien. On ne peut pas lire la moindre enseigne, ni parler. C’est plus qu’analphabète, on ne peut même pas parler. Du coup, on doit apprendre le japonais, très vite. On ressent une sensation de flottement assez étrange, très enrichissante.

Ce n’est pas effrayant de ne pas pouvoir exprimer ce qu’on ressent ?

Eh bien, j’ai écrit un bouquin (Rires). C’était la seule façon que j’avais d’exprimer ce que pensais. J’ai l’impression, d’ailleurs, que ça a tendu le rapport à la langue justement, le fait de ne pas parler français, de plus en plus japonais, et de moins en moins anglais. Que mon rapport à ma langue maternelle passe uniquement par l’écriture me l’a faite sentir physiquement. On ne s’en rend pas compte, quand on vit en France. Une fois dans un pays où elle n’existe pas, on la ressent physiquement. L’intensité avec elle devient vraiment forte, presque électrique. En tant qu’écrivain, c’est une grande chance, d’être dans ces conditions pour écrire un bouquin.

Et rien ne te manque ?

(long moment de réflexion) Non (Rires)

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Ton roman est profondément empreint de spiritualité orientale, mais pas uniquement, il y a aussi beaucoup de références à l’art, très occidental, pour le coup. La musique, avec Les Stooges, les Stones, Nick Cave, Jim Jones Revue, Kraftwerk et Coil est très présente. Quel est ton rapport à ces différents groupes et en quoi définissent-ils tes personnages ?

C’est venu naturellement dans le bouquin, pour des raisons différentes à chaque fois. Le premier, c’est Nick Cave, qui est placé en exergue, en tout début. Il donne l’ambiance générale, le ton du livre. Ensuite, la musique qui est arrivée, c’est les Stooges, la chanson « Search and Destroy ». Quand l’adrénaline pulse dans les veines de Wolf, ancien commando, déphasé, lieutenant à la brigade criminelle, pour essayer de comprendre ce qu’il y a dans sa psyché, j’ai écouté les Stooges, dix, douze, quinze fois de suite, pour être capable de décrire précisément ce qu’il ressentait. Dans le texte, ça marchait, donc ça s’est incorporé naturellement. Pour la Vipère, c’est Kraftwerk qui correspondait à sa psyché, à son univers. Donc, je m’immergeais dans la musique avant d’écrire et peut-être que les chapitres en question ont, du coup, une tonalité différente. Pour Diane, le personnage en train de détruire son univers de malheur pour construire son véritable univers personnel, c’était évidemment la musique de Coil qui collait à ça. Coil utilisait les accidents sonores, le chaos, des sons captés par des paraboles depuis l’espace. Tout cet univers de bricolage, de construction sonore correspondait parfaitement à l’état d’esprit dans lequel était Diane.

Tu dédicaces, notamment, ton roman à Let it Bleed. Quel est ton rapport particulier avec cet album ?

Déjà, le nom est superbe, pour un polar (Rires). Et en faisant les toutes dernières corrections, je n’écoutais que les Rolling Stones. Ce rock’n’roll vivant, spontané et en même temps travaillé,  m’a donné une espèce de légèreté. ça a apporté quelque chose au bouquin et je ne voulais pas passer à côté.

Es-tu fasciné, comme la Vipère, par l’œuvre picturale d’Oskar Kokoschka ? 

Par Der Sturm Neue Nummer, ce tableau-là, en particulier. Ce n’est même pas vraiment moi qui l’ai choisi. En creusant la double face de la Vipère, il s’est imposé. Tout à la fin, j’ai regardé comment ce tableau s’inscrivait dans l’oeuvre de Kokoschka. Au début, ça ne m’intéressait même pas. Je voulais juste ce visage qui sort d’un enfer de souffrance, le côté émotif du tableau. Après, j’ai lu pourquoi Kokoschka l’avait peint, à quelle époque, sa façon de contester la bourgeoisie conservatrice de la société viennoise, où lui ou son ego avait des problèmes de reconnaissance. Bon, c’est factuel, ça ne m’intéresse pas. C’est comme dans la musique, seule l’émotion pure m’intéresse.

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Les ombres de Philip K. Dick et de William Burroughs planent également, dans ton roman. Ce sont ces ombres qui t’ont aidé à faire naître ce sentiment d’étrangeté qui émaille ton histoire ?

Burroughs, Dick, Mishima sont les trois soleils absolus dans ma représentation personnelle de la littérature, très différents mais d’une égale importance. Je les relis toujours, c’est comme une histoire sans fin. Donc, forcément, ils devaient être présents. A travers simplement une phrase pour donner une tonalité d’ambiance. Et puis, je n’en ai pas eu conscience tout de suite, mais les trois univers de Burroughs, Dick et Mishima communiquent, peut-être chacun depuis une dimension physique, psychique et spirituelle, où chacune communique avec les deux autres. Ils se complètent et forment un monde complet et à trois dimensions.

Tu fais la part belle aux femmes avec Karen, Silver, Diane, tes trois héroïnes, fortes et graciles à la fois. Ce choix s’est-il imposé d’entrée ?

D’entrée, il n’y a pas de choix. L’entrée du livre, c’est la Vipère. C’est la toute première petite idée. Tout le reste est venu a posteriori. Les femmes se sont imposées d’elles-mêmes et d’un bloc. Je n’avais qu’à écouter. Je n’ai eu aucune hésitation. Sur le caractère de Silver, sur son histoire, sur ses aspirations, ses doutes, ses blocages. Pareil pour Karen et Diane. C’est peut-être trois fois la même femme à trois moments différents de sa vie. Il n’y a pas eu de choix, elles étaient là. Les personnages masculins ont été plus longs à construire, ça s’est fait progressivement, par couches, alors que les personnages féminins étaient monolithiques d’entrée.

Les relations hommes/femmes, surtout à travers celles qu’entretiennent Wolf et Silver, sont particulièrement touchantes et originales. Tu cites un passage de L’imaginaire érotique au Japon, d’Agnès Giard : « Au Japon, tout est sexuel. Le sexe est protéiforme, polymorphe et pervers. Il s’est imprégné de cette tradition qui prête à chaque chose une âme, homme, femme, papillon, pierre, tout dans ce monde bouddhiste et shintô participe d’une universelle propension à faire l’amour de toutes les façons possibles. C’est-à-dire plus avec le cerveau qu’avec les organes génitaux. Il ne semble n’y avoir aucune barrière érotique dans ce pays qui ne connaît pas le système binaire, n’oppose pas l’homme à la femme, ni le bien au mal ». Cette façon d’envisager le sexe a-t-elle influencé ton écriture ?

Ce qu’Agnès Giard dit du sexe dans ce passage est valable pour tout le reste au Japon. C’est un pays de contraste total. Il n’y a pas de dichotomie, de noir et blanc. S’il y a une frontière, elle est infinie, comme dans la théorie du chaos. Ce genre d’état d’esprit influence l’écriture, pas spécifiquement sur le sexe. Pour Wolf et Silver, je me suis concentré sur ce qui les unit, qui n’est pas sexuel. Effectivement, il me semble qu’il y a une sensualité évidente entre eux, mais j’ai voulu la décrire comme les peintres japonais qui accordent une précision incroyable aux dessins du ciel alors qu’ils représentent un cerisier.

Ton roman est très construit, foisonnant de références, de concepts, pourtant tu l’as écrit assez vite, non ? Je crois savoir que tu as rencontré ton éditeur, Aurélien Masson, en 2013, seulement. 

Le lundi 26 août 2013, à 15h10. On a discuté quelques heures et j’ai écrit trois histoires de cinquante pages, en deux mois, que je lui ai envoyées. Au bout de la troisième, il m’a demandé de lui écrire une Série Noire complète. C’était le 1er novembre 2013. Le paradigme de la Vipère est né ce jour-là. Début décembre, il a demandé à lire le début, et je lui ai envoyé une première version de trois cent cinquante pages, que j’ai faite en cinq semaines. A partir de là, on a retravaillé. Au départ, je connaissais surtout le point d’arrivée du bouquin. Le chemin, je l’ai improvisé, sans plan, d’une traite, sans me relire. Il restait à le structurer, pour aller du point A au point B. J’ai pris deux mois. Je traduisais Les brillants, de Marcus Sakey, en même temps, ce qui faisait une bonne respiration dans le travail. Quand l’horlogerie interne a été faite, j’ai tout mis à la poubelle, et j’ai tout recommencé, d’une traite, sans plan, mais en ayant déjà fait le voyage. Cette deuxième version m’a pris neuf semaines.

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« Ce qui nécessite le plus de concentration en écrivant, c’est d’écouter. »

Apparemment, il y aura plusieurs tomes ?

Pour l’instant, on est partis sur six bouquins, enfin, deux trilogies. Il y a un changement d’angle très fort entre le 3 et le 4. C’est une affaire qui se développe toute seule, en fait. Ce qui nécessite le plus de concentration en écrivant, c’est d’écouter. Le livre est là, il faut l’écouter. Un écrivain ne se pose pas la question d’écrire, il sait écrire, sinon il fait autre chose. Rendre avec le plus de précision possible les différents développements, états d’esprit, ambiances, la violence ou les libérations ou le calme, c’est surtout un travail de réception et d’écoute.

C’est surprenant de constater à quel point L’alignement des équinoxes est cohérent, emblématique de ton parcours et de ta personnalité. On y retrouve le rock, le sport, la métaphysique, les sciences, les sociétés secrètes, l’occultisme, les marges, la littérature, l’Asie. Comme s’il correspondait exactement à ce que tu es aujourd’hui, à la somme de toutes tes expériences passées. Tu es conscient de cette boucle parfaitement bouclée ?

C’est la moindre des choses, pour un écrivain, d’écrire un texte qui lui soit aussi propre que son ADN ou ses empreintes digitales. On n’écrit pas en clonant un livre. On n’écrit pas dans sa zone de confort. C’est vraiment prendre des risques personnels, sans savoir où ça va, si on réussit, si on va aller au bout, ou devenir taré en court de route. Se faire seppuku chaque matin, aller traquer chaque phrase le sabre entre les dents. Sinon, ça ne sert à rien.

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Et, quelques mois plus tard, se retrouver dans les pages de Sagittarius, ça fait pas pleurer, ça ? So many thanx !

Interview en partie publiée dans New Noise n°28 – juillet-août 2015

Skinhead : instantanés d’une subculture britannique de Nick Knight

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« Le spectacle des skins en train de se battre contre les mods sur les plages de Brighton et de Southend implique que la nouvelle génération a totalement oublié ses origines. Le terme Revival se trouve même être inapproprié pour qualifier la réintroduction du style skin, puisque la nouvelle génération a endossé un rôle politique totalement absent du mouvement des origines ». Nous sommes en 1981. Nick Knight vient de réaliser un reportage photo sur les représentants du revival skinhead, qu’il a dénichés dans l’East End londonien, du côté de Petticoat Lane. Dans cette constatation se trouve résumé tout l’intérêt du bouquin. Car qui dit revival dit mouvement originel, et c’est justement au travers de ses clichés de gamins qui arborent « Made in England » tatoués sur le front que Knight remonte à la source et en explique la genèse, les filiations, et les dérives sectaires ô combien médiatiquement spectaculaires de ce début des années 80.

Car les skins se sont pas, à l’origine, ces pantins qui décochent le salut nazi devant chaque cameraman en mal de sensations fortes. Bien au contraire. Voilà donc un livre salutaire, au même titre que Skinheads le roman de John King, qui rend à ce courant décrié ses lettres de noblesse.

En 1968 et jusqu’en 1972, les skins, issus de la Working Class et dérivés des Mods, sont avant tout des passionnés de musique et de fringues. A ce sujet, un chapitre entier, Jim Ferguson’s Fashion Notebook, détaille avec force croquis et un humour so British, ce qu’il convient de porter, et de ne pas porter. La musique qu’ils écoutent ? Du Ska, du Blue Beat, du Rocksteady, plus généralement du Reggae en provenance de la Jamaïque, bref de la musique de Noirs : Desmond Dekker, Laurel Aitken, Bob Marley, Harry J and the All-Stars, Prince Buster, The Maytals, The Skatalites et The Ethiopians… Une discographie des années 1968-1971, compilée par Harry Hawke est d’ailleurs présente dans l’ouvrage. Bon, ces « gentils » skins ne crachent pas non plus sur une bonne vieille castagne à la sortie des stades, contre les flics ou les supporters d’autres clubs, histoire de prouver leur fidélité au groupe, d’exister un peu plus, violence qui précipitera d’ailleurs le déclin du mouvement.

En 1981 donc, émergent de nouveaux skinheads. La musique a changé. Passé l’engouement pour les groupes 2-Tone,  Madness, puis Sham 69, ils se tournent vers la Oi ! avec Skrewdriver, Cockney Rejects, Angelic Upstarts, Cocksparrer et Bad Manners. Le look a changé, plus agressif. Le monde a changé, les skins font peur. Dans un court mais brillant exposé, « This is England ! And they don’t live here », Dick Hebdige, spécialiste de l’étude des sub-cultures, porte un regard sociologique sur les gamins qu’il interviewe. Il montre que, même si une frange fanatique se tourne effectivement vers l’extrémisme, la majorité des skins qu’il rencontre, dont le crâne pelé rappelle furieusement les gosses des maisons de correction de l’époque victorienne, à qui on rasait la boule pour éviter les vermines, est bien trop sauvage pour se laisser embrigader bien longtemps dans un quelconque groupuscule politique. Exclus du système, ne possédant pas les clés pour comprendre les changements de leur environnement, ils se tournent vers des valeurs refuges, simplistes, idéalisant un passé où ils auraient eu une place. Leur credo ? Etre authentique et être Anglais. A la manière de Mickey : « Il suffit de porter le drapeau et tout le monde te traite de nazi. Mais tout ça n’a rien à voir avec le fait d’être un nazi… Nous, les Londoniens, avons combattu les Allemands… Eux (les skinheads) arborent le drapeau, car ce sont des patriotes. Qu’y a-t-il de mal à être patriote ?… Ici, c’est l’Angleterre. Et ils n’y vivent pas. Il n’y connaissent rien (rires)… Ils vivent dans leurs maisons individuelles, conduisent des Rolls. Putain, qu’est-ce qu’ils croient savoir de nous… ?» Plus prolos que politisés. Une verrue sur la face de l’Angleterre bien pensante. Et c’est bien ça que racontent les photos de Nick Knight.

En noir et blanc, sans artifice, le regard face à l’objectif, les skins de ses clichés sont finalement plus des gamins un peu paumés, voire pathétiques, que des brutes sanguinaires capables de renverser une démocratie. A l’image de ce gosse de 14 ans, ayant le mot SKIN tatoué sur le front, qui, quand on lui demande ce qu’il ferait si jamais il perdait la foi, répond : « Je me couperai la tête, ou alors je me ferai pousser la frange ».

Skinhead : instantanés d’une subculture britannique / Nick Knight. Camion blanc, 2012

Chronique publiée dans New Noise n°13 – novembre-décembre 2012

Des nouvelles du rock : une sélection de nouvelles du concours Café Castor

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Au départ, des potes ont une idée : lancer un concours de nouvelles rock. Ces potes ont de la persévérance : ils créent une association « le Café Castor » pour porter leur projet, ils s’agitent, se font connaître, montent un jury… et puis, ils rencontrent un réel succès et reçoivent des manuscrits de partout, d’auteurs de 13 à 64 ans. Au final, le concours perdure, et un éditeur décide de publier les meilleurs textes.

Je vous entends d’ici : « Des nouvelles rock ? » Des nouvelles, Ok, on voit ce que c’est. Avec un seul thème, le rock. Bon, d’accord, ça aussi, on maîtrise. Mais c’est quoi, des nouvelles rock ? Des histoires brèves qui parlent de musique de jeunes ? Un style trash ? Des personnages rebelles, ados incompris ou chanteurs hirsutes ? Y’aurait pas comme un risque de déterrer les clichés gothico-romantiques ou anarco-punks-à-rats ?

Dans La naissance de Bobby Love Garett, de Renaud Cerqueux, le héros se pose la même question. Il veut absolument gagner le concours, et obtient comme conseil : « si tu parles de drogue et de vomi, ça devrait faire l’affaire ». Finalement, il s’écarte de cette piste, et perd le concours… Moralité, des nouvelles rock, c’est ce que vous voulez bien que ça soit. Et si c’est ça : des écrits sincères sculptés dans un mur de son omniprésent, alors « le Café Castor » a réussi son pari. En effet, peu de poncifs dans ce recueil de 21 nouvelles, mais 21 styles très habités, des textes sensibles ou drôles, de la joie, des pleurs, de la vie. La cohérence est là, dans cette multitude de voix. I live by the river, de Jean-Philippe Blondel, superbe évocation universelle d’une jeunesse perdue, côtoie Top of the Popes, d’Arnaud Modat, sorte de clip burlesque dans lequel Les Syndrome Divin, groupe de rock catholique, entrent en transe sur scène, se font jeter de leur paroisse, se convertissent au judaïsme pour composer « t’es grave dans la Moïse » ! Il y a des trouvailles dans l’écriture : « il s’est vautré comme une choucroute, et le videur l’a suivi, pour lui refaire sa garniture », nous informe Nicolas Noican, dans Les diverses déclinaisons chimériques de Mary-Kate, en parlant du chanteur du groupe punk Marvin is gay. Il y a de la spontanéité, de la démesure, il y a du boulot.

Parmi les 700 et quelques romans de la rentrée littéraire, seulement une trentaine écrits par de nouveaux auteurs ont été publiés. Prendre le risque de peut-être dénicher un écrivain qui compterait demain, c’est pas osé, ça ?

Des nouvelles du rock : une sélection de nouvelles du concours Café Castor / sous la direction de Jean-Pierre Jaffrain. Camion blanc, 2010

Chronique publiée dans New Noise n°2 – janvier-février 2011

Bon Scott : Highway to Hell de Clinton Walker

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Ronald Belford Scott, dit Bon Scott, fait partie des légendes. Chanteur hargneux d’AC/DC de 1974 à sa mort en 1980, il marque toute une génération de gamins par sa voix éraillée, sa conduite border-line, ses textes too much, et sa fin tragique, étouffé par son vomi, agonisant une journée entière dans une bagnole.

L’intérêt du bouquin de Clinton Walker ne réside pas dans les anecdotes biographiques d’un parcours Rock’n’roll somme toute « classique ». Bien sûr, à travers les souvenirs des compagnons de route de Bon ou ceux de ses (nombreuses) femmes, on découvre l’homme. Bon Scott n’était pas qu’un petit bonhomme très énervé, souvent bourré et bagarreur. Il était aussi un type drôle, sincère, charismatique et très seul. Mais à force d’insister sur ses qualités de bon copain, bon fils, bon mari, l’auteur finirait presque par ennuyer le monde. Parce que le Bon Scott qu’on aime, c’est justement le Bon Scott bête de scène et de sexe, le branque, le fou de vitesse, bref le Bon Scott public, et tant pis s’il était si sérieux et sage dans l’intimité.

Non, ce qui est intéressant dans son parcours, c’est qu’il se confond avec l’histoire de l’Australie. Dans les années 50-60, le continent est en plein essor et attire par milliers des citoyens de la vieille Europe qui rêvent d’une vie meilleure ; des familles écossaises notamment, des Scott (qui débarquent de leurs Highlands natales en 52, Bon a alors 6 ans), ou des Young (qui arrivent de Glasgow en 63 avec leurs 6 enfants). Le Rock est inexistant, les mentalités si conservatrices qu’AC/DC sera interdit de concerts et devra conquérir l’Europe et l’Amérique avant d’être sacré plus grand groupe australien, après la disparition de Bon. Déracinés deux fois, il faudra l’ambition démesurée des frères Young mêlée à l’acharnement obsessionnel de Bon à devenir célèbre pour que ces gamins d’immigrés deviennent aussi emblématiques de l’Australie que les kangourous.

Bon Scott : Highway to Hell / Clinton Walker. trad. de Yves Balandret. Camion blanc, 2009

Bauhaus, dark entries de Ian Shirley

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Originaire de Northampton, ville anglaise des Midlands plus célèbre pour son fort taux de criminalité que pour sa scène underground, Bauhaus est un groupe singulier. Les quatre fortes personnalités qui le composent parviennent à imprégner l’histoire du rock en seulement quatre ans d’existence et quatre albums.

Ian Shirley a suivi de près leur carrière et raconte, grâce à une multitude d’anecdotes et d’interviews, leur destin digne d’un roman à suspense.

L’histoire commence en 1979 avec l’inattendu succès fulgurant de « Bela Lugosi’s dead », single de 9 min., envoutant, dérangeant, qui s’installe dès sa sortie dans l’indie charts britannique. Mais le groupe vise plus haut. Imposant un mix étrange de glam rock et de son garage, les performances scéniques de Bauhaus conquièrent un public fasciné par les gesticulations démentielles et exaltées du chanteur Peter Murphy, les impro. sonores proches de l’expérimental, les décors morbides, les lights stroboscopiques, l’utilisation avant-gardiste de la vidéo. Les fans sont ravis, plébiscitent leur premier album In the flat field ; les journalistes de la presse musicale détestent. Le suicide de Ian Curtis fait passer leur côté sombre pour du cynisme. Leur désacralisation de Bowie ou de Bolan agace. Leur recherche du succès, dans cette période post-punk s’apparente à un manque d’intégrité. Cette haine ne s’éteindra pas. Leur deuxième album Mask, puis leur troisième The sky’s gone out se font assassiner par les spécialistes tandis que leur reprise de « Ziggy Stardust » (quitte à passer pour des sous-Bowie, autant assumer !) cartonne, sans pour autant accéder à l’immense notoriété convoitée par le groupe.

Pour accroître leur popularité, Murphy accepte de jouer dans une campagne de pub pour Maxell tapes. Sa belle gueule, inquiétante et émaciée, perce l’écran. Désormais, il incarnera le groupe à lui seul. Lui, le timide, perpétuel angoissé, septième enfant d’une famille catholique rurale, légèrement bègue. Lui, le vicieux, l’autoritaire, capable d’agresser physiquement les premier rangs lors de concerts, lui qui devient un autre sur scène, un double en transe. Les trois autres membres se sentent écartés, des faire-valoir, sentiment renforcé par la sortie du film Les prédateurs, où leur performance sur « Bela Lugosi » s’avère coupée au montage face à un Murphy gigantesque, écrasant, crevant la pellicule.

A la veille de l’enregistrement du quatrième album, Peter Murphy est hospitalisé pour une grave pneumonie virale. Les trois autres se pressent pour faire les prises sans lui.

Quand sort Burning from the inside, Bauhaus est déjà mort. Enfin presque, car tels les vampires renaissant sans cesse, et après des carrières séparées mais réussies aux USA (les uns avec leur groupe Love and Rockets, Murphy en solo), ils se reformeront en 98. Alors, undead ?

Furieusement gothiques, leurs clips, notamment Telegram Sam, ou Mask restent indémodables.

Bauhaus, dark entries /Ian Shirley. trad. de Carol Vittecoq. Camion Blanc, 2008

 Chronique publiée dans Noise n°10 – mai-juin 2009