Vulnérables de Richard Krawiec

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Il y a eu un cambriolage chez les Pike. Le pavillon de Phyllis et Jake a été ravagé. Souvenirs dérobés, murs tapissés d’excréments, mobilier et bibelots en miette, intimité souillée. Le choc est tel qu’ils ont besoin de soutien. Leur fille Carol accouche dans quinze jours, le ménage de leur fils Randy subit des tensions. La famille se tourne donc vers Billy, l’aîné de la fratrie. Billy ne les a pas vus depuis plusieurs années, occupé qu’il était à purger des peines de prison pour braquages, trouver de la thune pour sa dope ou sa picole. A trente-sept ans, il cherche toujours qui il est et quel chemin prendre. Soit Le retour du fils prodigue version drogué délinquant obligé de retrouver les siens et leur banlieue. Leur première entrevue lui inspire cette pensée : « ils avaient tellement grossi qu’ils ressemblaient à des caricatures d’illustrés servant à montrer le mépris des plus instruits. »

Une phrase est tout est dit. Dans leur lotissement proche d’une voie circulante, soucieux du qu’en dira-ton, du jugement des voisins qui habitent les mêmes maisons qu’eux, les parents de Billy sont l’antithèse de leur rejeton. Et c’est bien du côté de Billy que le lecteur se place. Accentué par l’emploi de la première personne, seul son point de vue compte. Le récit se construit autour de lui, les autres membres de la tribu servant principalement à définir sa place au sein du groupe et à faire remonter des souvenirs douloureux. L’événement malheureux qu’ont subi ses parents, même s’il met à mal leur semblant de réussite et bousculent leur paix, est dérisoire par rapport à ce qu’a enduré le petit garçon qu’il était, ce qui a fait de lui ce qu’il est devenu, un paria sans estime de lui-même, et qui gagne malgré sa violence notre empathie.

Billy n’est pas un ange et c’est peut-être parce qu’il se juge sévèrement qu’il s’élève au-dessus de sa lignée. Ses parents sont incapables de recul. Ils ont dû faire face à la crise, au chômage, à la peur du déclassement, à la honte, autant de circonstances atténuantes dans cette Amérique de la fin des 80’s qui considère que chacun a sa chance, et que l’échec ne dépend que de la mauvaise volonté des individus. Ils n’ont pas appris à aimer, à protéger leur progéniture, plus subie que désirée. Ils semblent vides tandis que chez Billy les émotions débordent.

Richard Krawiec excelle toujours dans sa peinture fine, évitant pathos et manichéisme, des déterminismes sociaux et leurs conséquences psychologiques qui conduisent les êtres vers l’exclusion et leur difficile rédemption.

Vulnérables / Richard Krawiec. trad. de Charles Recoursé. Tusitala, 2017

Dandy de Richard Krawiec

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L’histoire entre Artie et Jolene commence sous de drôles d’auspices. Dans de la jelly. Lors d’un combat entre femmes organisé dans un bar crade. C’est plus marrant avec cette matière qui glisse et colle. Jolene participe contre quelques dollars, tant pis si elle finit à moitié nue. Artie mate et fait des paris. Ce n’est pas qu’il la trouve jolie, mais elle a l’air assez naïve pour entamer une aventure avec ce beau parleur, menteur, glandeur et elle a un appartement qui serait mieux que la chambre dans laquelle il vit.

Jolene, en effet, est gentille. Elle a besoin d’amour, et d’argent. Son petit garçon, Dandy, devrait se faire opérer des yeux, si elle en avait les moyens. Il a aussi besoin d’un père, pourquoi pas Artie ?

Quel roman extraordinaire que Dandy ! Richard Krawiec explore avec une finesse inégalée ses personnages, qui gagnent en profondeur au fil des pages. La misère dans laquelle il les plonge aurait pu servir de toile de fond à un récit glauque ou misérabiliste. Il n’en est rien. Dans cette peinture de gens simples, sans éducation, sans aucun code pour s’intégrer dans un monde rude envers les traîne-savates, il évite tout manichéisme, toute forme d’angélisme et l’on a aussi souvent envie de les plaindre que de les étriper.

Calculateurs à force de galères, ils sont autant victimes que bourreaux. Lui envers elle dont il exploite les faiblesses, elle envers Dandy qu’elle nourrit de beurre de cacahuète et de pepsi et fait dormir dans un carton. La vie a fait d’eux ce qu’ils sont, égoïstes, toujours dans la dèche, opprimés par leur environnement et par un passé familial aux lourdes conséquences. Ils prennent aussi part à leur propre destin, décidés à améliorer leur condition, sauf si c’est pour travailler tous les jours, payés peau de balle.

Fourbes, petits, on se délecte de leurs combines sans envergure, de leurs réflexions à l’emporte-pièce, des pensées qu’ils taisent l’un à propos de l’autre, ô combien délectables. Grands, courageux, on pleure avec eux, on enrage que la vie s’acharne à détruire leurs plans avec autant de constance et l’on s’émeut de leur amour, finalement d’une sincérité absolue, un amour immense et naturel, du genre où l’on peut se permettre de péter de concert. Entre rires et larmes, agacement et compassion, révolte envers et contre le couple, on finit Dandy en ayant éprouvé toutes les émotions possibles, constamment sur le fil, et surtout, à force de montagnes russes, en évitant absolument de juger.

Dandy / Richard Krawiec. trad. de Charles Recoursé. Tusitala, 2013

Paria de Richard Krawiec

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En octobre 1967, Masha Kucinzki, immigrée polonaise de 15 ans est retrouvée poignardée de 32 coups de couteau dans le sous-sol de son lycée. Elle a été frappée, violée. Deux heures plus tard, un ado noir, Emmett Turner, est arrêté. Masha était la « petite amie secrète » du narrateur, Stewart, « l’amour de sa vie ». Il décide, des années plus tard, de tout révéler des circonstances du drame.

Le lecteur accorde d’emblée sa confiance à Stewart. Son but semble louable, sa confession sincère. Pourquoi, quand rien ne l’y oblige, irait-il pervertir la vérité des faits ? Rapidement le doute s’installe. Il se livre sans jamais se donner le beau rôle, raconte des anecdotes de son adolescence dont il n’est pas fier, révèle des traits de son caractère peu sympathique. Influençable, très seul, peureux, menteur, capable de faire croire à une agression par des noirs pour passer pour un héros… Alors quoi croire ? Va-t-il vraiment tout dire ou livrer une version déformée du drame ? Est-ce un pervers, un manipulateur ? Cherche-t-il à laver sa conscience ?

Krawiec sème le trouble. La profondeur psychologique de ses personnages est une leçon. Personne n’a raison. Chacun réagit en fonction de ce que la société attend de lui. Et quelle société… Son Amérique des années 60 n’a rien de peace and love. Tensions sociales, émeutes raciales, lynchages, haine du plus faible qu’il soit immigrant, noir ou femme. Les adultes sont de piètres modèles. Ils parlent avec leurs poings, leurs couteaux, leurs fusils.

Demander à des adolescents d’être de belles personnes ? Quand autour d’eux tout n’est que chaos, mesquinerie, violence ? Stewart raconte cet âge où la pression de la meute est si forte qu’elle écrase toute velléité de réflexion. Il craint la solitude par-dessus tout, se sent minable, se voudrait populaire. Il cède aux injonctions sociétales, craint le jugement du groupe, fait les pires choix par lâcheté, respect des convenances, quitte à trahir ceux qui pourraient l’aimer seulement parce qu’ils ne sont pas de son clan.

Etre un paria. La pire des choses. Une malédiction à éviter. Les moyens importent peu. La vérité est accessoire.

Paria / Richard Krawiec. trad. de Charles Recoursé, Tusitala, 2020