Le coup du siècle de Irvine Welsh

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Au volant de son taxi, dans les rues d’Edimbourg, Terry est le roi. Chevelure bouclée, allure athlétique, il est concrètement dans la force de l’âge. Il aime les femmes. Elles le lui rendent bien. A croire qu’elles devinent qu’il dispose d’un atout majeur, là, bien au chaud dans le slip, son Excalibur, qui ne demande qu’à prendre du service. Il deale mollement, fait l’acteur dans des films X, traîne au pub entre deux courses et deux conquêtes. La vie est belle. La thune manque un peu mais qu’importe tant qu’il a l’amour. Beau gosse baratineur, aucune ne lui résiste. Jusqu’à ce que… un ouragan approche de la capitale écossaise, qui va entraîner moult péripéties et rencontres, qui vont voir Terry perdre sa toison et son épée magique, et se mettre au golf.

Irrésistible, Terry l’est autant que ce roman dans lequel il prend vie. Brut de décoffrage et néanmoins gentleman, ce nouveau héros welshien dispose de ressources dignes d’un Begbie, le dingue de Trainspotting, en moins prédateur. Welsh ne prend pas de pincettes pour le ficher dans des situations rocambolesques qui, en plus d’entraîner le lecteur à sa suite à cent à l’heure, finissent par lui faire prendre du recul, et lui donner une vraie épaisseur psychologique. Soutenu par des personnages de seconde main (un américain haut en couleurs collectionneur de bouteilles de whisky, un émouvant paumé mentalement limité doté d’une mère obèse, des piliers de comptoir vindicatifs…), Terry marque chaque page de son tempérament débordant. Successions de scènes frénétiques de baston ou de fesse, comme toujours chez Welsh, on plonge dans l’extrême dans un grand éclat de rire. Tout est absurde et rien n’est grave. La vie, quoi…

Et félicitations à Diniz Galhos pour sa traduction.

Le coup du siècle / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2021

DMT de Irvine Welsh

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Après Trainspotting, Porno, Skagboys, Welsh poursuit, avec DMT, sa saga écossaise. Et si on n’est pas dans le viking, faut reconnaître qu’on est quand même dans le brutal !

Et comment commencer au mieux le quatrième roman (si on écarte L’artiste au couteau, mettant en scène principalement Begbie) sur les quatre magnifiques losers d’Edimbourg ? Par un bon petit coup d’adrénaline !

Imaginez : l’histoire redémarre là où Porno l’avait laissée, ou presque. Begbie s’était fait rouler dessus en coursant le rouquin, qui lui devait du fric. Renton avait passé des années à tenter de ne pas retomber sur le dingue, supposant que sa vengeance serait terrible. Première scène de DMT : Renton est dans un avion au-dessus de l’Atlantique. Et devinez qui se penche sur lui, tel un diable sortant d’une boîte, dans ce lieu clos d’où il est impossible de s’échapper ? Coucou, qui est là ? Le lecteur a quelques longueurs d’avance sur Renton, (et c’est ça qui est bon), car sait que le fou furieux est devenu un artiste dont les œuvres s’arrachent à prix d’or sur le marché de l’art contemporain, et il sait aussi qu’il ne s’est pas assagi autant que ça. Excellente entrée en matière pour un roman qui déroule à grande vitesse une intrigue, sommaire quoiqu’efficace. L’intérêt n’est pas dans l’histoire proprement dite, mais dans le plaisir de voir les anciens potes se rencontrer à nouveau, et celui, évident, de l’auteur à creuser toujours leur psyché et la relation qui les lie.

La vie les avait séparés ; ils ont pris quelques kilos, quelques rides, ils n’ont pas profondément changé pour autant. Sick Boy, toujours latin lover, grand baratineur devant l’éternel, n’a rien perdu de son charme et se sert toujours autant des femmes pour asseoir sa place et sa réputation dans le monde. Il a monté une agence d’escort girls dont il voudrait développer le concept dans sa ville natale. Renton parcourt le monde, manager, nounou de DJs qui ont réussi à faire de lui un homme riche. Spud, toujours à la traîne, toujours dans la dope, clochardisé, mal en point, sempiternel naïf, fait la manche en seule compagnie d’un petit chien qu’il a adopté. Et Begbie sera toujours Begbie.

Les personnages sont comme vivants, anciennes connaissances qui vieillissent en même temps que leur créateur, et que nous. Welsh fouille, dissèque, livrant au passage son lot de scènes impérissables : émouvantes (impossible d’en parler sans trop en dire) et hilarantes – ne jamais se promener au bord d’une falaise en compagnie de Begbie. Ne pas passer une soirée avec Sick Boy si on n‘est pas prêt à en assumer les conséquences. Avec lui, came, cul et embrouilles ne sont jamais loin. Ne pas confier de mission périlleuse à Spud, parce qu’on sait qu’il n’y arrivera pas.

Qu’ont-ils en commun ? Un passé. Une propension à l’addiction. La capacité à se fourrer dans des coups bien foireux. Et une ville, Edimbourg, dont on ne s’évade jamais complètement.

Vieillir, qui a dit que c’était ennuyeux ? Qu’on était obligés de devenir mature, adulte, responsable ? Prendre de l’âge en bonne compagnie est un pur bonheur. C’est rassurant et on espère qu’Irvine Welsh poursuivra son épopée très longtemps encore.

DMT / Irvine Welsh. Trad. de Diniz Galhos. Au diable Vauvert, 2019

L’artiste au couteau de Irvine Welsh

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On avait laissé Frank Begbie, à la fin de Porno, sérieusement amoché. Le psychopathe de Trainspotting, figure emblématique de la petite frappe toujours prête à péter quelques dents, pour un regard, un mot de travers, ou simplement parce que votre gueule ne lui revenait pas, était à l’hosto. Une voiture lui avait roulé dessus alors qu’il avait traversé sans regarder, à la poursuite de Renton, son ancien pote qui lui avait piqué du fric. C’est dire s’il était très agacé et si son retour promettait d’être fracassant.

C’est sous le pseudo de Jim Francis que Begbie is back. Il traîne un peu la patte, séquelle de l’accident qu’il a subi, il y a longtemps, dans son ancienne vie. Pour le reste, tout a changé. Il vit désormais à Santa Barbara, avec sa femme Melanie, son art-thérapeute, et leurs deux adorables filles. Bon père, bon mari, Jim a arrêté la picole, la dope, et soigne son corps. Il est surtout devenu la coqueluche du milieu de l’art contemporain. Ses œuvres, visages mutilés de stars, s’arrachent à prix d’or. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Fin de l’histoire ? Nan ! On est dans du Welsh, pas dans du Disney, alors faut pas compter sur l’auteur pour écrire un feel good book, et s’il y a bien « artiste » dans le titre, il y a aussi « couteau ». La mort de son fils aîné, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, va contraindre Begbie à revenir à Edimbourg sur les traces de l’assassin de Sean. Même s’il le connaissait à peine, son honneur de père est blessé et sa conscience le tourmente. Retour forcé dans un passé qu’il croyait enterré définitivement, le voilà obligé de renouer avec sa famille, ses amis, ses démons. La bête en lui n’est qu’endormie. Elle a le sommeil léger. Dr Jim versus Mr Franco. Les souvenirs s’entremêlent au fil de l’enquête qui le ramène dans les quartiers de la capitale écossaise aussi glauques que dans sa jeunesse. Leith sera toujours Leith avec ses docks, ses dealers, ses camés, ses meurtres.

Dans L’artiste au couteau, Begbie gagne en épaisseur en prenant le premier rôle. Welsh explore l’enfance de son personnage le plus déjanté et dresse le portrait d’un loser magnifique, victime de son environnement, des mauvaises rencontres qui ont parsemé sa route et du statut qu’on lui a assigné depuis tout petit. Son arbre généalogique a des branches bien pourries. Difficile de se construire à partir de relations familiales toxiques. Dur de lutter contre l’ADN. C’est cette lutte intérieure, et les efforts qu’il consent pour s’extirper de sa condition, accéder à une forme de rédemption qui font les plus beaux passages du roman ; quand Begbie comprend que la culture et l’art lui permettront de se libérer ; quand il trouve les moyens de se jouer de sa dyslexie et de lire, enfin. Begbie se bat, contre lui-même, et un peu aussi contre ceux qui le foutent en rogne.

Peut-on vraiment évoluer ou est-on condamné à rester le même ?

Changer ? Oui, dit Welsh, on peut. A moins que…

Sans être le meilleur de Welsh, on retrouve dans L’artiste au couteau cette vivacité acerbe qui fait le sel de ses récits. Ici plus introspective, son œuvre reste profondément ancrée dans le réel. L’enquête progresse à grands coups de boule et le lecteur suit les mésaventures de son taré préféré un rictus coincé au coin des lèvres. La peinture cinglante des différentes classes sociales et de leurs tares, la critique mordante du marché de l’art contemporain ont de quoi faire sourire. La tension ne faiblit pas, collée aux basques d’un Begbie imprévisible.

On regrette seulement qu’il ne croise pas le chemin de ses anciens comparses de Trainspotting et Skagboys. Dead Men’s Trousers, qui vient de sortir en Grande-Bretagne, comblera le manque, la joyeuse bande y étant à nouveau réunie. On crève déjà d’impatience de voir Welsh étoffer sa saga d’un volume supplémentaire et poursuivre sa radiographie de l’Ecosse contemporaine, à travers l’histoire d’un groupe de potes, sur plusieurs décennies. Les Rougon-Macquart n’ont qu’à bien se tenir.

L’artiste au couteau / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018

Prison House de John King

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Jimmy Ramone, voyageur solitaire, est jeté en prison, quelque part aux confins de l’Europe méditerranéenne, on ne sait pas exactement où, on ne sait pas pourquoi. Jimmy ne comprend pas la langue ni les usages du pays. Il comprend encore moins les mœurs pénitentiaires, dans cette forteresse des Sept Tours, cette citadelle immense, écrasante, tout en haut de la colline, de laquelle on ne s’échappe pas. Incapable de communiquer, il ne peut pas se défendre. Alors, il cherche à se fondre dans le décor, se faire oublier, et il comble les heures en s’inventant des personnages, des héros libres dont il vit les aventures par procuration, aux Etats-Unis ou en Inde.

Jimmy appréhende son nouvel environnement, glacial, terrifiant, en même temps que le lecteur, qui découvre au fur et à mesure ce qui se joue véritablement derrière l’apparence d’un classique roman sur l’enfermement. Jimmy, s’il rend les coups qu’il prend, n’est pas révolté, semble accepter son sort. Frappé par une histoire personnelle, dont on ne saisit les tenants qu’à la toute fin, il agit comme s’il méritait ce qui lui arrive.

Prison House est un roman, noir, envoutant, plein de ténèbres et de lumière. Les sentiments qu’on y éprouve sont si puissants qu’ils vous hantent pour toujours. John King parvient, au travers d’une introspection narrative, à nous faire ressentir le désespoir de cet homme tellement seul. Récit au présent, à la première personne, immersion totale. L’empathie est ici absolue. On est Jimmy. On souffre avec lui. On mange, on dort avec lui. On a peur comme lui. C’est un véritable tour de force que de retenir l’attention avec autant d’intensité alors que les actions qui se succèdent sont infimes, faites de petits riens. Les heures s’égrènent lentement. Jimmy apprivoise sa peur, notamment celle d’être transféré dans le bloc le plus dur de la prison, où règne le chaos. Il s’habitue. Il arrive même à connaître à nouveau le plaisir et la joie. Car tout n’est pas mauvais dans cette vie carcérale. Bien sûr, les gardiens sont des brutes sadiques. Certains détenus sont dangereux, fous. Mais l’amitié n’est pas un vain mot. Malgré les difficultés à se faire entendre, Jimmy, à force d’observation, finit par se lier avec plusieurs de ses compagnons d’infortune. L’être humain possède en lui des trésors de patience, de bonté, de bienveillance. Ces passages, sans tomber dans le pathos ou la mièvrerie, vous tirent les larmes.

King fait alterner les dérisoires bouleversements qui émaillent le quotidien des prisonniers, dans une vie réelle, abrupte où chaque détail prend des proportions énormes à cause du désœuvrement (l’arbre rachitique de la cour perd ses feuilles ; la douche est un réconfort infini…) avec les rêves éveillés de Jimmy (l’exotisme odorant des paysages indiens ; les amours de son double sur les routes d’Amérique…) et ses vrais souvenirs. John King dit de Prison House que c’est son roman le plus personnel à ce jour. On comprend pourquoi à la lecture des pages dans lesquelles Jimmy se revoit, enfant, en Angleterre, accompagné de sa maman et de Nana, sa grand-mère. Comment ne pas y voir John, petit garçon, avec ses peluches, lors de son premier jour d’école ? Ces chapitres précis, dénués de toute ponctuation, à hauteur de gosse, sont le fil rouge du récit et mènent à la conclusion, à la résolution terrible de l’histoire. Quand on comprend ce que Jimmy fait là. Quand on comprend que l’incarcération aux Sept Tours, injuste, n’est rien par rapport aux souffrances mentales qu’il s’inflige à lui-même, aux remords qu’il ressent au sujet d’une faute qu’il a commise, il y a longtemps, qu’il n’arrive pas à se pardonner. On a alors le cœur brisé, en miettes, explosé d’un trop plein d’amour.

Prison House / John King. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018