Les aigles endormis de Danu Danquigny

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L’Albanie… Une enclave communiste maintenue dans un isolement absolu, d’où ne filtrait pas plus d’infos que de Corée du nord… Une des dernières dictatures stalinistes sous l’autorité d’Enver Hoxha, qui y maintint son pouvoir répressif et paranoïaque jusqu’à sa mort en 85… La chute du régime en 91, l’ouverture sur l’extérieur suivie de l’émigration de milliers de candidats au départ… Je savais peu de choses sur l’Albanie, que ce soit sur la transition post-coco ou la façon dont s’en sortent les Albanais aujourd’hui. Si le propos de Danu Danquigny n’est pas de donner un cours magistral sur l’état de cette république des Balkans, évidemment, ni de faire ingurgiter son histoire en accéléré, Les aigles endormis, en plus de proposer une intrigue bien menée, a l’avantage d’éclairer notre lanterne sur un sujet fort peu traité.

Arben revient sur ses terres natales après vingt ans d’exil en France, où il a élevé ses deux enfants. Il retourne au pays des aigles pour se venger de ceux qui ont tué Rina, sa femme, avec laquelle il rêvait de partir à l’étranger pour un avenir meilleur.

Le roman est fait d’allers retours entre présent et passé, et on suit Arben à différentes périodes de sa vie comme autant d’étapes clés de l’histoire albanaise contemporaine. L’idée est habile, le récit prenant, le constat glacial. Arben a grandi sous la dictature ; la police surveillait les faits et gestes de tous. Ils étaient si nombreux à finir dans les geôles du pouvoir que la terreur écrasait les espoirs. Alors, lorsque la tyrannie cesse, Arben croit légitimement qu’avec l’avènement de la démocratie va souffler le vent de la liberté qui dispersera les mauvais souvenirs. Mais il perd son emploi. Les grandes «restructurations économiques » censées muter la société en modèle de capitalisme triomphant en laissent plus d’un sur le carreau. Avec l’accès à la propriété et la liberté d’entreprendre, l’Albanie découvre leurs corollaires, les quatre cavaliers de l’apocalypse à venir : la compétition, le chômage, la précarité et la prédation.

Corruption, spéculation pyramidale font rapidement s’effondrer l’économie désormais ouverte, et les petits en font les frais. Ils sont incapables de comprendre le nouveau monde, passés en quelques années d’une économie autarcique et autosuffisante à une dépendance maladive à cet extérieur dont ils ignoraient tout, ils ne sont plus écrasés par la botte d’un despote mais dépecés vivants par les griffes capitalistes. Arben n’est pas dupe : Le marché ouvert était une farce, et nous, les dindons. Le régime nous avait vendu le rêve d’une grande Albanie héroïque, d’un paradis communautaire prêt à sauver l’humanité d’un impérialisme au bord du gouffre. Nous nous étions réveillés dans le tiers-monde. Et l’Occident se goinfrait de notre misère. Il sait qu’il doit partir, vers cet ailleurs qui les méprise, Italie, Grèce ou France. Mais avant, il lui faut amasser assez d’argent pour vivre décemment, par tous les moyens, quitte à perdre son âme.

A travers les errements d’Arben, sa violence et sa rage, Danquigny parvient à faire ressentir le désarroi d’un peuple à travers la chute d’un seul de ses membres, à faire toucher, un peu, cette nation qu’il incarne, si proche de l’Europe, si loin pourtant, et signe avec Les aigles endormis un très beau roman sur la désillusion.

Les aigles endormis / Danu Danquigny. Gallimard (Série noire), 2020

Mictlan de Sébastien Rutés

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Un camion. Une route à l’écart du trafic. Un soleil de plomb. Peut-être le Mexique. Gros et Vieux se relaient au volant. Ils ont interdiction de s’arrêter, pas même pour pisser, seulement pour faire le plein. Ils doivent mener leur cargaison à bon port, c’est-à-dire loin. Les 157 cadavres sont bien alignés, dans des sacs en plastique noirs, dans la remorque réfrigérée. Il faut rouler, toujours, ordre du Commandant. Le Gouverneur craint pour sa réélection. Ces morts, on ne sait plus où les mettre, les morgues, les chambres froides, les cimetières débordent. Ces morts, décapités, flingués ne doivent exister pour personne, symboles de l’échec d’une politique sécuritaire qui n’a fait qu’amplifier le chaos.

Les dépouilles du fourgon sont anonymes. Gros et Vieux aussi. On apprend d’eux au fil du voyage, porté par un style presque sans respiration, étouffant, au rythme des kilomètres avalés, des pensées des comparses exaltées par les amphéts qu’ils s’enfilent pour ne pas sombrer. Ils n’ont pas grand-chose à se dire, coincés dans l’habitacle asphyxiant, solidaires par obligation. A mesure, ils gagnent en identité, en humanité peut-être, secoués, réveillés par les morts qu’ils ont eux-mêmes causées, avant. Le Vieux a perdu sa fille, elle le hante jusqu’à l’obsession. Le Gros a la larme à l’œil, tatouage qui prendra vie.

L’intrigue est mince. Elle suffit à écraser. Des péripéties sur une voie sans issue. Un auto-stoppeur, archéologue étranger, dont la rencontre est aussi incongrue que ses recherches dans un pays voué à la violence, sans autre certitude pour quiconque qu’une disparition rapide et proche. Un voleur désespéré. Des narcos, des militaires. Des coups de feu. De nouveaux morts. La puanteur de la charogne. Une fin somptueuse, avec la poésie comme expression ultime, avec le Mictlan, le lieu des morts, au bout.

Mictlan / Sébastien Rutès. Gallimard (La Noire), 2020

Seules les proies s’enfuient de Neely Tucker

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Il y a peu de monde à Washington, en plein mois d’août caniculaire. Peu d’infos à relayer pour n’importe quel journaliste à l’esprit un peu vif. Et Sully Carter n’est pas n’importe quel journaliste. Reporter au Washington Post, il a été correspondant de guerre, en Bosnie notamment, d’où il a ramené des séquelles physiques, une jambe abimée, son visage balafré, et des blessures invisibles, la perte de la femme qu’il aimait. Quand il se rend au Capitole pour couvrir les débats législatifs, il ne s’attend pas à revivre l’horreur. Une fusillade éclate. Un individu tire dans le tas. Du sang, des cris, des morts. Sully est le seul à entrevoir le tueur, le premier à découvrir le cadavre d’un élu de l’Oklahoma, des pics à glace enfoncés dans les yeux. Son papier, sensationnel, fait la Une du quotidien. Il ne tarde pas à être contacté par un certain Terry Waters, qui se présente comme le meurtrier. Terry Waters, sans être complètement amérindien, vit à l’écart, dans une réserve. Marginal, instable, il est le coupable idéal. La chasse à l’homme commence. Mais le flair de Sully le conduit sur une autre piste.

Après La voie des morts et A l’ombre du pouvoir, Tucker lance pour la troisième fois son héros dans une enquête qui dévoilera une des faces sombres des Etats Unis. En plus de composer une intrigue parfaitement ficelée, avec rebondissements, erreurs d’aiguillage, suspense, il parvient admirablement à faire se confronter son personnage à des faits sordides s’étant vraiment déroulés, à savoir la façon abjecte dont les internés en psychiatrie ont été traités et les expérimentations dont ils ont été victimes jusqu’à un passé pas si lointain. La réalité dépasse toujours la fiction, Sully, attachant, obstiné, en fait à nouveau la douloureuse expérience.

Seules les proies s’enfuient / Neely Tucker. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard,(Série Noire), 2019

Clément Milian

Planète vide (Série Noire, Gallimard, 2016) racontait l’errance d’un petit gamin noir dans les rues de Paris. Papa, 11 ans, fuyait une vie trop dure pour un gosse à lunettes victime de harcèlement. Peur et émerveillement ponctuaient sa fugue dans la ville immense qu’il découvrait pour la première fois. Avec Le triomphant, (EquinoX, Les Arènes, 2019) Clément Milian nous transporte dans des contrées lointaines, dans la France médiévale en pleine Guerre de Cent Ans. Les batailles font rage. La terre est rouge du sang des belligérants qui, Anglais comme Français, ne savent plus quel maître ils servent ni quelle cause ils défendent. Autour d’eux, la boue et le chaos. Dans ce contexte de fin du monde, cinq guerriers tentent de donner un sens à l’absurde. Il leur faut racheter leurs péchés, sauver leur foi. Ils gagneront leur rédemption par la mise à mort d’un des leurs, un soldat indestructible et sans pitié, qui massacre, viole, ne laissant que des cadavres dans son sillage, peu importe leur camp. Pour reconquérir leur humanité, faire enfin le Bien, il leur faut tuer la Bête… 
Qu’il s’agisse d’un enfant perdu sous la voute céleste d’une cité sans étoiles, ou de combattants aguerris progressant à l’aveugle dans la suie d’une forêt ravagée par le feu, les personnages de Clément Milian luttent contre l’obscurité. Dans ces ténèbres hostiles, la beauté et la grâce sont des lucioles qui guident leurs pas. Et si la violence est partout, elle est à l’image de l’émotion que ces deux romans courts, rugueux, font naître : extrême.
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Photos : Aurélien Héraud
J’ai vu une interview filmée de toi, dans laquelle tu expliques que New Noise a joué un rôle dans ta vie. Tu nous racontes ?

J’étais chez un ami disquaire. Il me donne d’anciens numéros de New Noise qu’il a en surplus. Je les ramène chez moi et les laisse dans un coin. Le temps passe. Je retombe dessus plus tard. Là je vois l’interview d’Aurélien Masson (alors directeur de La Série Noire) qui porte un tee-shirt de Earth. Je suis intrigué, je lis. L’interview est axée sur les goûts musicaux des auteurs qu’il publie. Il en profite pour dévier vers la littérature, raconte plein de choses intéressantes, je me dis que j’aimerais travailler avec lui. Je finis alors une version très première de Planète vide, je lui envoie avec un 45 tours de Blut Aus Nord et une lettre, il me rappelle deux jours après. On se voit, il me dit que le livre n’est pas du tout prêt, mais qu’il veut bien m’accompagner dans la réécriture, parce qu’il y a un truc qui lui plaît dans tout ça. On commence à collaborer. Aurélien a un très bon regard sur les textes : il arrive à bien comprendre ce qui est bon pour toi quand tu te perds dans le brouillard de la réécriture. En bref, on bosse. Deux ans après, Planète vide sort en Série Noire. Je suis Aurélien quand il quitte Gallimard pour fonder Equinox aux Arènes, où sort Le Triomphant.

Du coup, quel effet ça te fait de te retrouver dans notre mag ?

C’est un honneur, évidemment.

Tes deux livres sont très différents. Etait-ce une volonté de ta part de changer complètement d’univers ou est-ce dû au hasard de ton inspiration ? 

Le hasard de l’inspiration. Je voulais faire une suite thématique à Planète vide, sans succès. Et puis j’ai vu deux films médiévaux, Marketa Lazarova de Frantisek Vlacil et La Source de Bergman, qui m’ont donné envie d’écrire un livre noir sur un Moyen Age réaliste, âpre et chrétien. Comme je peinais sur l’autre projet j’ai voulu faire un livre rapide et nerveux. Bon, ça m’a pris trois ans.

Planète vide retrace l’errance d’un enfant dans Paris, de nos jours. Les situations dans lesquelles tu le places, les gens qu’il rencontre sont très réalistes, tirés, semble-t-il, de ton sens de l’observation. Dans Le triomphant, tu nous plonges dans un monde en guerre, à une époque lointaine, que tu n’as pu qu’imaginer. As-tu travaillé différemment pour concevoir ces deux histoires ?

Pour l’inspiration directe, oui. Planète vide est une fiction, mais la plupart des situations sont inspirées de choses vues et vécues. Le type qui insulte des gens dans le métro avec un micro et un ampli qui fait des larsens, les junkies qui cherchent des cartons dans les poubelles pour se nettoyer les fesses, le gamin avec ses feuilles à dessin dans un squat en plein cœur d’un concert, la violente agression en pleine nuit… tout cela je l’ai vu. Le Triomphant en revanche est beaucoup plus fantasmatique, en effet. Ca a donc été différent. Le piège de la prétendue imagination « totale », c’est de reproduire des choses déjà lues ou vues sans leur donner de consistance. Il faut du temps pour que les idées se solidifient, prennent de la densité, et que les personnages parviennent à exister sans trop ressembler à ceux d’un autre livre ou d’un autre film.

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Ton écriture est également très dissemblable. Est-ce le contexte, la psychologie des personnages qui ont guidé ton travail sur la langue proprement dit ?

Je ne suis pas certain qu’elle soit si dissemblable, même si les dialogues m’ont posé plus de problèmes pour Le Triomphant. Comment « faire Moyen Age » sans être ridicule ? Planète vide contient pas mal de dialogues, Le Triomphant très peu. J’ai essayé de proposer une langue crédible sans tomber dans le théâtre ou le « parlé Moyen Age » : pour moi le soit disant parlé d’époque, c’est comme du Albert Simonin ou du San Antonio, un délire. Je ne pense pas que les gens d’alors parlaient en forçant leur propre caricature. Enfin j’ai écrit pas mal de dialogues, puis j’ai coupé en masse pour ne garder que le plus simple. J’ai beaucoup pensé à Tolkien, qui écrit des dialogues solides, assez littéraires mais sans sophistication. Je crois que la vraie différence entre mes deux livres se situe là, dans le rapport aux dialogues.

Tes romans sont courts, percutants, sans digressions inutiles. Comment parviens-tu à un tel résultat ? Ecris-tu une première version que tu retravailles ou progresses-tu phrase par phrase ?

Une fois que j’ai la trame (ce qui peut prendre des mois), j’essaie d’écrire un premier jet très vite, en quelques semaines, pour « me raconter l’histoire à moi-même ». Si l’histoire ne m’excite pas, elle n’excitera personne, et si elle ne fonctionne pas dans le flot de l’improvisation sur une trame simple, c’est qu’elle est trop alambiquée : du coup, je balance. Le premier jet est le vrai test. S’il me convient je relis et réécris jusqu’à satisfaction, ce qui peut prendre deux ans. Chaque scène, chaque phrase doit me plaire totalement, sinon je coupe.

Le Triomphant se déroule en France pendant la guerre de Cent Ans contre les Anglais. Pourquoi avoir choisi le Moyen-âge comme toile de fond ? Qu’est-ce que cette période permet d’exprimer plus qu’aucune autre ?

Il y a beaucoup d’instinct à la base, la réflexion vient après. Les films de Vlacil et Bergman m’ont indirectement replongé dans mes passions d’adolescent, soit la fantasy de Tolkien et Moorcock. Après j’ai eu l’idée d’une chasse à l’homme dans une forêt en feu. J’ai construit la trame, en second temps j’ai cherché la bonne période historique qui même si elle n’est pas nommée (je ne voulais pas faire un roman historique), reste très précise, à quelques années près. La bataille du début est une quasi reproduction, jusque dans la logistique, le choix des armes et la météo, d’une vraie bataille de la Guerre de Cent Ans. Pour le choix de l’époque, j’ai procédé par élimination : l’histoire a lieu après la grande peste noire (trop vue), avant l’arrivée des armes à feu (pour garder un Moyen Age « pur »), et entre le commencement et la fin d’une trêve avec l’Angleterre. C’est aussi une période de quelques années où la France a littéralement failli disparaître en tant qu’entité, ce que je trouvais intéressant.

On est beaucoup plus dans l’Heroic Fantasy que dans le roman historique. T’éloigner de la véracité des faits t’a-t-il permis une plus grande liberté, d’exprimer plus de choses ?

Encore une fois je ne crois pas m’être éloigné de la véracité des faits, je les ai juste tus ou mis en second plan pour éviter le côté roman historique. Si tu lis La Chronique de Jean de Venette, un prieur du XIVe siècle qui a raconté son époque, c’est presque de la fantasy. Les gens d’alors étaient profondément croyants : une comète n’était pas seulement une étoile, mais un signe divin. Un Moyen Age vraiment chrétien, habité par Dieu, par Satan, c’est presque par définition de la fantasy. C’est un peu ce que Flaubert fait dans Salammbô avec une autre période de l’histoire : à certains moments, on croirait lire Conan. Il y a d’autres exemples : l’excellent Hildegarde de Léo Henry, qui brouille les pistes entre roman historique et heroic fantasy. Et puis, évidemment, La Chanson de Roland.

Es-tu un fan de jeux de rôle, de jeux vidéo, de romans ou de films d’Heroic Fantasy ? 

J’ai grandi avec les jeux de rôle, jusqu’à dix-huit ans environ. Les jeux vidéos, un peu mais sans frénésie, et je ne joue plus, mais j’ai une grande admiration pour certains titres comme Portal ou Dark Souls. Pour la fantasy je me suis limité aux classiques : Tolkien, Moorcock, Howard. Question films, idem : il y a Conan, la trilogie de Peter Jackson, les films de Chu Yuan ou Tsui Hark comme La Guerre des clans ou Zu. C’est un genre plus difficile qu’on croit, comme tout ce qui se veut un « pur produit de l’imagination ». Il a fallu quarante ans à Tolkien pour écrire Le Seigneur des anneaux, et encore il était imprégné des légendes arthuriennes, du Kalevala, de Beowulf, et de son expérience de la première guerre mondiale. L’originalité, c’est du travail : il n’y a qu’une poignée d’auteurs horrifiques originaux au XXe siècle, en gros Lovecraft et Clive Barker. Même Stephen King part de mythes existants. Et je m’avance un peu : Lovecraft est une fusion entre Arthur Machen, Edgar Poe et Lord Dunsany. Pour toutes ces raisons la fantasy contemporaine ressemble à mon avis plus à d’autres films et romans existants qu’à quelque chose d’un peu neuf et inspiré, simplement parce qu’il y a une très grosse production, ce qui crée une sorte d’embouteillage cérébral. Pour cette raison j’ai essayé de plus m’inspirer du « Moyen Age dur », comme dans les films de sabre japonais (Harakiri, Le Sabre du mal, Goyokin…) ou de ce que je considère comme le grand livre sur le Moyen Age (Marketa Lazarova de Vladislav Vancura), que de la fantasy. Mais j’ai une culture « geek » à la base, j’ai grandi dedans, donc c’est forcément là quelque part.

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Tes deux romans sont réalistes en ce qui concerne la violence qui frappe les personnages. Les éléments oniriques, quasi épiques y sont néanmoins très présents. Se rapprochent-ils du conte selon toi ?

Oui, j’essaie consciemment de faire des contes. Planète vide est un conte urbain, Le Triomphant un conte chrétien. Le conte c’est de la narration pure : « je vais vous raconter une histoire ». C’est un moyen d’assumer totalement la fiction.

Qu’il s’agisse de Papa qui rêve du cosmos, des étoiles, ou de tes personnages du triomphant, en quête de rédemption, tous sont en recherche d’un ailleurs, religieux ou non. L’existence d’un après, d’un au-delà te préoccupe-t-elle ?

Non, je suis athée et l’existence d’un après ne m’intéresse pas. C’est le monde tel qu’il se présente à nous, et tel que nous choisissons surtout de l’appréhender, qui m’intéresse. Simplement comme Aldous Huxley ou Jodorowsky, je pense qu’on ne peut pas se limiter à une lecture rationaliste de la réalité. La réalité est complètement dingue. Nous sommes composés d’atomes, notre planète « civilisée » est une croûte de terre posée sur de la lave en fusion, au milieu d’un ensemble infini d’étoiles et de trous noirs. Notre société se construit sur l’idée de pérennité alors que rien n’est permanent. Ce sont les gens qui ont une vision purement réaliste des choses qui sont fous, et non l’inverse. La religion est l’expression de cette folie, ce qui ne veut pas dire qu’elle est folle. Les paroles du Christ ou de Lao Tseu sont aussi puissantes que celles d’Einstein. Les trois sont des génies. Je crois que notre société, scientiste et matérialiste, dénigre trop la religion, qui représente une immense part de notre culture. Le Livre de Job, L’Ecclésiaste ou Le Cantique des Cantiques sont des monuments. Les religieux n’ont pas tort quand ils disent que toutes les grandes questions sont dans la Bible, c’est presque vrai. J’ai un peu écrit Le Triomphant pour tenter de me reconnecter avec cette part là de moi-même. Qu’est-ce que ça veut dire, vraiment, être chrétien ? Est-ce qu’on continue de l’être alors même qu’on se prétend athée ? Je le crois.

Au milieu du chaos, de la violence extrême (qu’elle soit vue à hauteur d’enfant, ou sur des champs de bataille), il y a aussi beaucoup de beauté dans tes romans. Que cherches-tu à exprimer à travers ces instants de grâce ?

La vie est horrible, la vie est magnifique.

Fuite ou traque, tes narrations progressent au fil des déplacements physiques de tes héros. Imagines-tu, un jour, pouvoir écrire un récit « statique » ?

Purement statique, je ne crois pas, mais sans doute moins porté sur la course poursuite ou le pur voyage. Enfin, c’est en cours, donc difficile de se prononcer. Disons que j’espère que ma période ‘Frodon et Sam à l’assaut du Mordor’ se termine…

Qui est le triomphant ? Y a-t-il une seule réponse à cette question ?

Il est « celui qui gagne à la fin », ce qui est forcément ambigu si tu sais comment s’achève le livre.

La fin du triomphant, complètement inattendue, dit beaucoup de choses de celui qui lit, selon l’interprétation qu’il en fait. J’imagine qu’il peut être désespéré, atterré, berné ou réjoui. T’es-tu amusé à imaginer la réaction de tes lecteurs concernant cette fin ?

Je n’ai pas forcément imaginé la réaction des lecteurs mais plutôt essayé de les surprendre tout en respectant le sujet du roman. Le réalisateur Alexander McKendrick dit qu’une bonne fin doit à la fois être une évidence et une surprise. Je suis d’accord avec cette idée. Après j’aime bien ta formule, « la fin du triomphant dit beaucoup de choses de celui qui lit », mais je ne l’ai pas pensé ainsi.

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Tes textes sont très rythmés, ont leur propre musicalité. Travailles-tu en musique ?

Oui, constamment. Essentiellement sur de l’ambient ou de la musique minimaliste ou répétitive : Klaus Schulze, Nurse With Wound, Kali Malone, Geoff Barrow & Ben Salisbury, Mica Levi, Brian Eno, Trent Reznor & Atticus Ross, Manorexia, Ramleh, Coil, Oren Ambarchi… La liste est sans fin !

Il n’y a pas de référence directe à la musique dans Planète vide, mais tu dis avoir glissé des allusions, à Esplendor geométrico, un groupe d’indus espagnol, et à Agoraphobic Nosebleed, un groupe de grindcore américain. Ce sont des genres musicaux que tu aimes ?

Oui, bien sûr. Un chapitre de Planète vide s’ouvre sur les mots suivants : « splendeur géométrique », ce qui est une traduction directe du nom du groupe espagnol. Et le concert final est inspiré du groupe de grindcore période Kat Katz. Même si le groupe du livre est anglais il réfère au (génial) groupe de Scott Hull, qui est américain.

Pourquoi n’avoir pas fait de références directes à des groupes ?

Pour renforcer le conte. Moins on réfère à la réalité par des noms, des marques, plus on l’universalise. Aussi, il y a un rejet. Je trouve qu’on est dans une période trop post-moderne, trop référencée.

Y’a-t-il, dans Le triomphant, des allusions à des morceaux musicaux que j’aurais ratés ?

Une, très précise, au morceau Jesu de Godflesh. J’ai retranscrit directement les paroles. Justin K. Broadrick y chante « nature don’t care for you ! Jesu ! Jesu ! ». Dans le livre ça donne : « la nature se moque bien de notre présence ». Il murmura « Jésus » et ne dit plus rien d’autre. 

Quelle bande son conviendrait pour Le triomphant ? J’imagine quelque chose de très rapide, bruyant, violent, non ?

Lingua Ignota. Deathspell Omega. Pharmakon. Darkthrone. Diamanda Galas. Portal. Et surtout : Swans, toutes périodes confondues. Il y a tout ce que j’aime dans Swans : de la transe, du bruit, des harmoniques hallucinantes, un mélange de poésie et de violence. Le mix de brutalité et de mystique dans la musique de Michael Gira a influencé tout ce que je fais.

Interview publiée dans New Noise n°50 – septembre-octobre 2019

Nadine Mouque de Hervé Prudon

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Toutes des Nadine, sauf maman

« Ici, aux Blattes, Nadine Mouque ça va pour tout le monde et toutes les religions, c’est un mot de passe pour vous gâcher le jour, vous dire la haine et l’irrespect de la personne humaine, tout le monde s’appelle Nadine Mouque. »

Sorte d’insulte pour désigner les femmes, toutes les femmes, dans la bouche des jeunes de la cité, mais aussi leur concéder une forme d’appartenance à leur communauté, « Nadine Mouque » est un terme qui a le don d’ulcérer Paulo, le narrateur. Chômeur gras et moche tendance alcoolo, divorcé, il vit chez sa mère et n’est pas comme ces petits merdeux. Lui il respecte les femmes, il est mieux, sans doute, que les autres. Aux Blattes, il n’a pas beaucoup d’amis, il s’est construit contre le monde, avec sa M’man. C’est dire que quand sa mère se fait dessouder en faisant ses courses, sa solitude grimpe d’un cran, au point qu’il se refuse à se débarrasser de son cadavre pour avoir, encore un peu, de la compagnie. Même si ça cocotte dans l’appartement et que ça devient carrément encombrant au moment où il récupère Hélène, sosie de l’héroïne du feuilleton populaire, dans une benne à ordure, en bas de l’immeuble et compte bien installer cette belle fille chez lui…

Initialement publié en 1995 à la Série Noire, Nadine Mouque n’a rien perdu de sa verve. Peinture d’une cité glauque, récit narré au présent par un personnage, mi lard mi cochon,  envers lequel on éprouve peu d’empathie, le talent de Prudon à distiller de l’ambiance s’y révèle fulgurant. L’histoire, aberrante, n’est qu’un prétexte. L’intérêt n’est pas là. Les faits s’enchainent, s’empilent de guingois, construisent une absurde réalité qui peine à tenir debout, à l’image des destins des habitants, et surtout de Paulo. Chez Prudon, c’est l’atmosphère qui compte, qui sert à dire la poisse, les embrouilles, la fatalité dans laquelle s’enlisent, croupissent ou se complaisent les gens de peu, ses héros de toujours. Il ne les juge pas, ne les plaint pas. Et c’est par la langue, exceptionnelle, créatrice d’images violentes ou poétiques, qu’il leur confère une épaisseur.

Aucune phrase anodine, tout un univers de désespoir et d’humour glacial qui se déploie dans ses mots : « Quand on naît ici, quand on y vit, on purge une peine à crédit, en leasing, on prend de l’avance sur les crimes qu’on n’a pas encore commis ». Paulo nous parle, raconte les autres. Hélène, « cette petite Hélène (qui) m’a l’air tout propre, un peu comme un animal qui enterre ses crottes » prend vie d’une tournure bien sentie. Et sa mère meurt, comme elle a vécu, prosaïquement : « M’man trouve ça naturel, prendre une balle, un courant d’air, un méchant rhume, c’est la mauvaise saison qui dure toute l’année, pour elle. Son roman noir, c’est le calendrier ». Les événements ont peu de prise sur celui qui, « depuis longtemps occupé à soigner son problème d’alcool, soit en cherchant de l’alcool, soit en partant en cure, » est plus qu’il ne croit semblable à ses voisins, détachés, désemparés, désenchantés.

Nadine Mouque / Hervé Prudon, Gallimard, (La Noire), 2019

Un silence brutal de Ron Rash

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Les a 51 ans. Shérif dans un coin des Appalaches que l’on imaginerait en retrait de la modernité dans ce qu’elle a de négatif, préservé, à l’écart de la fureur des villes, il est sur le point de prendre sa retraite, usé. Il en a vu, Les, des choses pas belles, à l’opposé de la nature environnante. La meth fait des ravages, transforme les jeunes qu’il connaît depuis toujours en zombies. Il n’aspire qu’à peindre, prendre le temps d’observer. Avant, il lui faudra résoudre une dernière enquête. Gerald, vieillard solitaire, un rien asocial, est accusé par Tucker, patron d’un domaine qu’il rêve d’agrandir et de transformer en attrape-touristes, d’avoir empoisonné la rivière et ses truites avec. Si Les doute de la culpabilité du vieil homme, Becky, gardienne du parc, refuse d’envisager cette possibilité.

L’intrigue est mince, c’est un prétexte. A dire combien les drames se cachent sous la surface, sous des masques aussi lisses qu’un étang paisible. Le monde change, et si l’on est loin du « c’était mieux avant », les évolutions qui menacent la communauté rurale n’annoncent rien de bon. La préservation de la nature importe peu face aux enjeux commerciaux, l’Amérique peine toujours à prendre soin de ses enfants, de ceux qui dépassent du moule. On ne broie pas ici, on laisse étouffer.

Rash excelle à peindre des caractères en proie à une invisible désespérance, d’une normalité exemplaire en apparence mais rongés par des tempêtes intérieures, ainsi que tout semble inaltérable dans ces montagnes alors que tout vacille. Chacun porte en lui une histoire, un fardeau dont il lui faut bien s’accommoder pour survivre. La vie charrie son lot de deuil, faute ou terreur enfouie. L’avenir est triste, on ne peut compter sur lui pour se consoler de ses failles et de ses regrets. Reste un présent, fragile. Raison de plus pour en admirer la fugitive beauté.

Un silence brutal / Ron Rash. trad. de Elizabeth Reinharez. Gallimard (La Noire), 2019

Requiem pour une République de Thomas Cantaloube

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L’année dernière avait vu la publication de (au moins) deux grands romans avec pour toile de fond la guerre d’Algérie ; vue d’ici, dans Hével, de Patrick Pécherot, ou de là-bas, dans Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet. Avec Requiem pour une République, Thomas Cantaloube poursuit l’exploration de la face sombre, forcément sombre, de l’Histoire de France.

Septembre 1959. L’assassinat d’un avocat algérien lié au FLN dans un appartement parisien tourne au carnage. Son frère, sa femme et ses gosses font partie des victimes. Commandité par Papon, préfet de police, le meurtre a été confié aux bons soins d’un pseudo-littérateur d’extrême droite amoureux des armes. Sirius Volkstrom, barbouse qui a perdu un bras en Indochine, est censé abattre le criminel après son forfait. Se mêlent à l’intrigue Antoine Carrega, bandit corse, appelé à chercher les coupables par un ancien membre de son réseau de résistance, dont la fille a été tuée dans le massacre, et Luc Blanchard, jeune flic encore idéaliste, qui se voit confier l’enquête.

A travers ces trois personnages, l’auteur fait s’incarner les enjeux de pouvoir, les magouilles, les petits arrangements entre amis à la manœuvre dans cette période trouble des débuts de la Vème République. Tous trois se savent baladés, trompés par des donneurs d’ordre sans état d’âme. La seconde guerre mondiale, si elle a laissé des traces, n’a pas empêché des alliances aussi surréalistes que des mariages de carpes et de lapins. Papon, ex-collabo, n’a pas renié ses idéaux. Qu’il accède aux plus hautes fonctions, au service de De Gaulle, ne choque personne. Alors pourquoi quiconque devrait s’embarrasser d’éthique quand les crouilles menacent la République ? La cohésion nationale avant tout.

En mêlant à son récit des faits avérés, comme le massacre d’Algériens le 17 octobre 1961, en plein centre de la capitale, la création du SAC, les attentats de l’OAS, les essais nucléaires français dans la future ex-colonie… en exposant des personnages connus comme Le Pen, ou Mitterrand, lors de scènes savoureuses, Cantaloube donne de l’épaisseur à ses « héros », « victimes » des ramifications politiques, des stratagèmes collusifs dont ils apprennent l’existence, tout comme le lecteur, au fil de leur investigation. Réalité et fiction se télescopent pour une plongée sinistre dans une époque longtemps négligée par la littérature.

L’intrigue se déroule sur plusieurs années. Elle est passionnante de bout en bout, implacable, documentée. On avance en prenant des chemins de traverse, aucune ligne claire n’est tracée d’avance. Rien n’est noir ou blanc. Tout est gris. D’un gris très foncé.

Requiem pour une République / Thomas Cantaloube. Gallimard (Série noire), 2019