Mort d’un pourri de Raf Vallet

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Serrano, promoteur immobilier adepte de magouilles en tous genres, notait dans des carnets les détails de ses relations avec nombre d’hommes politiques ou issus des milieux financiers, impliquant transactions illégales et pots de vin. Philippe Dubay, député véreux, le tue et dérobe les cahiers. Quand il est retrouvé assassiné à son tour, tout accuse son bras droit Xavier Maupin, ainsi que la fille de Serrano.

Corruption à tous les étages, collusion entre politicards et gangsters, guerre d’Algérie qui n’en finit pas de finir avec relents réacs nauséabonds, anciens de l’OAS et nouveaux du SAC toujours dans les bons coups, hippies chevelus, bagnoles racées, impers et toilettes, nous sommes bien dans les 70’s. Et hormis l’histoire qui se lit le sourire aux lèvres grâce aux reparties cinglantes d’un Xav jamais à court d’un bon mot, c’est bien dans la peinture de cette France disparue que réside l’intérêt de cette réédition.

Un autre monde révélé (et déformé) par le prisme de la fiction où les femmes à la cuisse légère ne sont pas jugées, où l’homme, viril mais correct, gagne le respect à coups de flingues, où le combat politique s’incarne entre barbouzes et cocos, où les tours de verre de la Défense offrent un contraste saisissant entre l’Ancien et le Nouveau. Le même monde où les quartiers populaires dévoilent un visage connu, où la vénalité demeure, où le fric règne, où la violence sévit, ligne de crête éternelle, atemporelle, appuyée par le cynisme de la fin de l’histoire.

Avec ses personnages bien trempés, ses situations tendues, Mort d’un pourri se lit d’une traite, à la poursuite d’un Xav dont on ignore à quel point il est un homme traqué ou un manipulateur, dans une belle ambiance de roman noir pur jus.

Mort d’un pourri / Raf Vallet. Gallimard, (Série noire), 2021

Le sniper, son wok et son fusil de Chang Kuo-Li

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Le superintendant Wu officie à Taiwan. Il trouve suspectes les morts de deux officiers survenues dans son secteur, d’autant que les autorités semblent vouloir faire passer ces décès pour un suicide et un regrettable accident, bref le forcer à bâcler l’enquête. Wu est à quelques jours de la retraite mais il n’est pas du style à lâcher l’affaire. Entre sa femme qui est du genre à faire la gueule et son père qui s’acharne à cuisiner pour toute la famille sans qu’on lui ait rien demandé, Wu voit aussi son métier comme une échappatoire pratique. Et surtout, il n’aime pas qu’on le prenne pour un imbécile.

A l’autre bout du monde, à Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, dessoude, sur ordre des services secrets, un conseiller en stratégie du président taïwanais attablé à la terrasse d’un café. Sa mission accomplie, Alex est suivi par un homme mystérieusement au courant de ses faits et gestes, de ses planques, et prêt à tout pour l’éliminer. Il va être obligé de rentrer à Taipei pour tirer l’affaire au clair, et trouver Wu en travers de sa route.

Survitanimé, exotique, Le sniper, son wok et son fusil est une belle surprise qui reprend à son compte les thèmes classiques du genre en les transposant dans un environnement surprenant pour le lecteur européen, sans le perdre. Courses poursuites, affûts, milieux interlopes, enquête mêlant habilement complot politique et intimité des protagonistes, le roman se lit à la vitesse des agissements et des voyages d’Alex. Très vite. Agrémenté de passages et dialogues à l’humour féroce, de dégustations de plats dont on aimerait connaître les recettes, le plaisir est indéniablement lié à la découverte de personnages inquiétants ou attachants, dont on espère bien qu’ils seront repris par l’auteur dans un prochain volume.

Le sniper, son wok et son fusil / Chang Kuo-Li. trad. de Alexis Brossollet. Gallimard, (Série noire), 2021

Manger Bambi de Caroline de Mulder

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Hilda, dite Bambi « à cause de ses yeux doux et de sa charpente légère, tout en pattes », a seize ans, des copines (enfin, deux copines, Leïla et Louna, son crew), des embrouilles et la rage. La scène d’ouverture est à l’image de sa vie, violente. Le type qu’elle a réussi à appâter pour le laisser à poil en a pris plein la gueule et surtout le fondement. Il paye pour les autres, tous ces vieux friqués qui ferment les yeux sur l’âge des gamines qu’ils contactent sur les sites de rencontre et ramènent à l’hôtel. Bambi, elle n’attaque pas, elle se défend. Elle n’a que sa jolie frimousse à opposer à cette société qui fait d’elle une proie, un jouet entre les mains des hommes ou des beaux-pères lubriques. Sa petite gueule, et aussi ses poings. Faut pas la regarder de travers. De toute façon, c’est les autres qui ont commencé. Elle a l’insulte facile et part du principe qu’il vaut mieux faire peur que pitié.

Elle est de ces gosses exubérantes, trop voyantes, qu’on croise en baissant les yeux. On se doute bien que leurs cris sont une carapace, une façade mais on ne prend pas le risque de vérifier de près. Elle n’est pas très sympathique, Bambi, elle crie et ment pour exister. C’est une terreur. Dont Caroline de Mulder dresse un portrait si convaincant qu’on finit par l’aimer. Au point qu’on voudrait bien qu’elle échappe au destin inexorablement tragique vers lequel elle est précipitée.

L’histoire se passe maintenant. Smartphones omniprésents, langage de SMS, internet où l’on trouve tout, façon de s’exprimer, récit raconté au présent ancrent Bambi dans le réel, dans l’actuel. Ça se passe nulle part, dans un endroit moche comme partout. La langue est sèche. L’économie de mots, les associations de termes surprenantes créent des images puissantes, de la poésie noire.

Sous ses traits durs, sa couche de maquillage, Bambi est une petite fille. En lutte. En colère. Qui se venge de l’existence. C’est une enfant en manque d’amour, qui continue à adorer sa mère, malgré tout ce que celle-ci porte en elle de toxique. Et on voudrait bien, qu’à la fin, elle ne soit pas mangée.

Manger Bambi / Caroline de Mulder. Gallimard (La noire), 2020

Tourbillon de Shelby Foote

Luther Eustis est un paysan pauvre du Mississippi. A cinquante ans, il n’a ni raté ni réussi sa vie. Il cultive sa terre et nourrit sa femme et ses deux filles, dont l’une est lourdement handicapée. La Bible guide ses pas… Jusqu’à ce qu’il croise la route de Beulah Ross, dix-huit ans, femme de mauvaise vie par atavisme. Il commet le péché de chair avec la diablesse et s’enfuit avec sa belle sur une île où il pourra vivre son amour loin du jugement des hommes… Jusqu’à ce que, rattrapé par l’idée du mal, prenant conscience de sa faute, il décide de la quitter. Beulah refuse. Il la noie et leste son corps de ciment. Quand le cadavre remonte à la surface, il est vite arrêté.

Dès le premier chapitre, on connaît l’assassin. Si suspense il y a, Foote le maintient dans le déroulé du procès de son personnage principal et dans l’issue du verdict. Car si même Eustis a avoué son crime, reste à savoir comment vont le juger les jurés, s’il sauvera sa tête. S’ensuit le défilé des différents protagonistes qui suivent l’affaire ou y sont mêlés. Et à travers leurs déclarations, leurs pensées profondes, leurs croyances ancrées de superstitions, se dessine le portrait d’une Amérique pudibonde, avide de rejeter ceux qui se détournent des normes, prostituées et noirs en ligne de mire. Eustis n’a rien de noble. Rien d’ignoble non plus. Il est le produit de son époque et du Sud profond qu’il incarnait si bien jusqu’au drame. Le condamner, c’est condamner la société dans son ensemble, c’est remettre en cause les fondements qui l’ont bâtie. C’est admettre que Dieu est incapable de garder les hommes, même les plus zélés, dans le droit chemin.

A mesure du procès, les langues se délient. Celle de l’avocat d’Eustis, qui connaît toutes les techniques de manipulation. Du reporter local, avide de reconnaissance. Du geôlier qui raconte les conditions de vie en prison. De la femme de l’accusé, de la mère de la victime. C’est entre les lignes, dans les relations tissées au sein de la communauté que l’on comprend ce qui se joue.

Shelby Foote excelle à donner une voix à chacun, personnelle, incarnée, et pourtant tellement conforme à ce que l’on attend de lui. Aucun ne peut réellement aller au-delà des préjugés qui l’ont bercé. Et l’on se prend, par fulgurances, à penser comme eux, tant l’écriture de Foote est pénétrante. Puis l’on se reprend, se parjure, s’en veut. Et l’on touche du doigt le génie avec lequel l’auteur fait pencher nos cœurs. Les scènes se succèdent, dénuées de toute surprise, et à ce titre extra-ordinaires. Celle lors de laquelle Eustis succombe à Beulah la première fois, où l’on sent peser la chaleur, monter la sève. Celle où il revient près des siens, prenant son temps, s’achetant un nouveau costume, passant chez le coiffeur, comme s’il ne venait pas de tuer, comme s’il ne risquait pas lui-même de mourir.

Tout semble écrit d’avance, comme dicté depuis là-haut, dans cette société où les mentalités se plient aux préceptes bibliques. Pourtant, c’est bien ici-bas que les hommes vivent, les pieds sur la terre, les mains autour du cou de jolies blondes.

Texte puissant, admirable de justesse, Tourbillon, paru initialement en 1950 aux USA et en France en 1978, méritait vraiment cette magnifique réédition.

Tourbillon / Shelby Foote. trad. de Hervé Belkiri-Deluen et Maurice-Edgar Coindreau, révisée par Marie-Caroline Aubert. Gallimard (La noire), 2021

Les nuits rouges de Sébastien Raizer

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Depuis un mois qu’il a pris ses fonctions dans le Nord-est de la France, le commissaire adjoint Keller peine à trouver ses marques. De cette région où il débarque, il connaît l’histoire dans les grandes lignes. Effondrement de la sidérurgie dans les années 70. Un monde en friche avec son lot de laissés pour compte, chômeurs, déboussolés. Et conséquences qui vont avec, alcool, drogues, trafics en tous genres facilités par la porosité des frontières luxembourgeoise, belge, allemande. Les stigmates de la désindustrialisation sont visibles mais la compréhension des enjeux souterrains, des rapports de force à l’œuvre, dans l’ombre, sont inaccessibles à l’étranger qu’il est.

Ce n’est pas de Faas, l’inspecteur albinos censé le seconder, que viendra la lumière. Ambigu, insubordonné, ce dernier lui a fait comprendre d’entrée qu’il était le maître des lieux et comptait bien le rester. Alors, quand des meurtres à l’arbalète commencent à se multiplier, Keller se sent bien seul pour mener l’enquête. Dans le même temps, des travaux sur le crassier déterrent un cadavre momifié. Il s’agit du corps d’un syndicaliste disparu en 79. Ses fils, jumeaux que tout oppose, ont toujours cru qu’il les avait abandonnés. Dimitri se défonce au MantraX. Alexis fait fortune dans la Banque. La découverte macabre les oblige à renouer le contact, après des années.

A travers deux récits parallèles qui finissent par habilement se recouper, Sébastien Raizer fait se croiser des personnages qui, a priori, n’avaient rien en commun. Le procédé lui permet de dresser un panorama le plus vaste possible, de décortiquer la situation économique, sociale, politique de la région, sous tous les angles, et de livrer une analyse très fine des raisons qui ont mené au sacrifice de l’outil industriel local. Keller avance dans ses investigations et dans sa compréhension des enjeux de pouvoir, des choix historiques et de leurs répercussions en même temps que nous. Comme nous, il halète au rythme de ses découvertes. Comme nous, il bout.

Sous la canicule, l’atmosphère étouffante saturée de pollution, colle les chemises de sueur, épuise les organismes aussi sûrement que les hauts-fourneaux. De chaud, on bout.

Faas ne la ferme jamais. Toujours une bonne vanne à faire, une saleté à ajouter. Vicieux, arrogant, tête à claque assumée, on rêve de lui en retourner une, mais surtout pas qu’il la boucle. Dans le rôle du méchant, il dépasse les attentes. Il excelle jusqu’au bout et remporte la palme. Reparties qui font mouche et qui blessent, agaçantes et jouissives. Sale gueule et verbe haut, depuis longtemps on n’avait pas autant adoré détester un vilain. Avec Faas, d’énervement, on bout.

Mais surtout, Nuits rouges fait remonter à la surface quarante ans d’ignominie. Lâchage en règle du peuple par les politiciens quels que soient les gouvernements successifs, luttes intestines et collusions des syndicats avec le pouvoir, abandon des ouvriers, sacrifice de toute une région…

« C’est dans cette région qu’a été créé l’archétype de la crise, vers la fin des années 70, qui a ensuite été reproduit dans tous les secteurs industriels du pays, jusqu’au secteur public aujourd’hui (…) C’était il y a plus de quarante ans et c’est toujours la même crise. Et c’est toujours la même recette qui est appliquée pour la maintenir à un niveau à peu près tolérable (…) Après avoir été le laboratoire de l’archétype politique, policier, médiatique et social de la performativité de la crise, la région est devenue une zone d’expérimentation d’avant-garde d’humains inutiles. Nous sommes inédits, mec. Nous ne servons strictement à rien. Pas un seul d’entre nous. Nous sommes la société du futur. » Faas

De rage, on bout.

Les nuits rouges / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2020

Noyade de J.P. Smith

Noyade

L’été de ses huit ans, Joey Proctor est envoyé en camp de vacances. Il n’est pas très rassuré de quitter ses parents, d’autant qu’il est censé prendre des leçons de natation et l’eau le terrifie. Ses craintes sont justifiées en la personne d’Alex Mason, son moniteur, merdeux sûr de lui, qui s’est juré que tous ses élèves sauraient nager en fin de séjour. La veille du départ, Alex l’abandonne sur un radeau au milieu du lac, pensant qu’il finirait par rejoindre seul la rive, et l’oublie. Joey ne sera jamais retrouvé.

Vingt ans plus tard, Alex Mason a réussi sa vie. Promoteur immobilier à New York, il brasse des millions, a une belle femme, une belle maison et deux petites filles. Ses méthodes n’ont pas changé, il reste brutal envers ses adversaires, supporte mal qu’on lui résiste. Quand des incidents se multiplient, laissant à penser que quelqu’un désire lui nuire (du sang est versé dans sa piscine, on pénètre chez lui et on le filme dans son sommeil…), il ne repense pas tout de suite à Joey, puis finit par envisager que l’enfant a survécu et qu’il vient se venger.

Thriller classique dans sa forme, avec un suspense augmentant jusqu’à son apogée dans les dernières pages, l’intérêt de Noyade réside dans la personnalité du personnage principal. Insupportable, arrogant, menteur, Alex n’a rien de la pauvre victime pourchassée par un vilain détraqué. On n’éprouve que peu d’empathie pour cet homme qui est parvenu, sans états d’âme, à oublier cette mésaventure passée, ce gamin noyé par sa faute. Il a jusque-là mené son existence sans vraiment se soucier des autres, ni des pauvres qu’il fait expulser, business is business, ni de sa femme qu’il a trompée et blessée souvent. Alors, même si l’on se demande qui lui en veut, si Joey est vraiment revenu le hanter ou si c’est un concurrent qui désire lui faire la peau, on est plutôt heureux d’assister à sa chute, pressé de savoir comment il va périr, conscients dès le début que, comme ce roman sans prétentions démesurées, on l’oubliera vite.

Noyade / J.P. Smith. trad. de Philippe Loubat-Delranc. Gallimard (Série noire), 2020

L’affaire N’Gustro de Jean-Patrick Manchette

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Deuxième roman de Manchette paru à la Série noire en 71, ce texte court et nerveux est réédité par la collection en hommage à l’inventeur du néo-polar mort il y a vingt-cinq ans.

Henri Butron se fait dessouder dès les premières scènes. Plusieurs balles trouent la peau d’un homme que personne ne va regretter. Mais qui était-il ? Et surtout comment s’était-il retrouvé mêlé à la disparition de N’Gustro, leader tiers-mondiste du Zimbabwin, enlevé et exécuté à Paris parce qu’il prenait de l’ampleur politique et devenait gênant ?

C’est par le biais d’un enregistrement que l’histoire se dessine, celui de Butron racontant sa vie et son implication dans l’affaire. La cassette est soigneusement écoutée par le maréchal Georges-Clémenceau Oufiri et le colonel Jumbo, tous deux compatriotes de N’Gustro. Un moyen comme une autre de patienter dans l’attente du « suicide » de Butron par les services de renseignements français.

Butron, par cette confession d’outre-tombe, est donc présent tout au long du récit. C’est par ses propres mots que son portrait se dresse. Manchette s’en donne à cœur joie. Butron se donne tous les beaux rôles, tandis que le lecteur comprend quel petit joueur c’était. Fils d’un médecin de Rouen, raciste, misogyne, acoquiné un temps aux milieux d’extrême droite, puis à la vulgaire pègre, il en rajoute et on fait le tri. Il a participé à la Guerre d’Algérie sans combattre, puis fait de la taule pour des actes sans gloire alors qu’il se dépeint blessé lors d’une offensive puis auteur d’attentats. Franchement détestable, il a néanmoins pour lui la faconde et les jugements définitifs des esprits limités. Ses tournures de phrase, ses idées abruptes font rire sous cape, le plus souvent de lui. On aime le détester. Faut dire qu’il ne fait pas tache dans le paysage, agrémenté d’une belle brochette de salopards, dont Oufiri, futur dictateur et Jumbo, cruel homme de main, font partie.

Pas un pour rattraper l’autre, comme dans la vie. En s’appropriant les grandes lignes de l’affaire Ben Barka, opposant marocain à Hassan II, enlevé et disparu à Paris dans des circonstances jamais complètement élucidées, Manchette ne fait que nous le rappeler.

L’affaire N’Gustro / Jean-Patrick Manchette. Gallimard (Série noire), 2020

La cité des chacals de Parker Bilal

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Le détective Makana a du pain sur la planche. Il se voit confier la tâche de retrouver Mourad, étudiant, disparu depuis plusieurs semaines et dont la famille est inquiète. Conjointement, la tête d’un jeune homme est retrouvée dans le fleuve proche de chez lui. Makana ne peut s’empêcher de s’impliquer dans cette deuxième enquête. Elle le touche. Sur le front du mort, des lignes tracées indiquent qu’il s’agit d’un Soudanais, comme lui. Et qui, à part lui, pour se soucier de cette affaire ?

L’action de La cité des chacals se déroule en Egypte, en 2005, et c’est bien là l’attrait principal du roman. Car si l’on suit une intrigue parfaitement construite, conduisant à un dénouement autant sordide qu’implacable, elle sert surtout à une présentation efficace de la situation géopolitique de la zone, des interactions entre les différentes ethnies en présence, de la conjoncture historique. Les circonstances sont tendues. Makana incarne cette tension.

De par son origine. Il est exilé du Soudan du Nord, pays qu’il a dû fuir pour une nouvelle vie au Caire. Déraciné, il s’est fait quelques amis, est parvenu à partiellement s’intégrer, ce que ne pourront jamais faire ses compatriotes venus du Sud. Pauvres, noirs, chrétiens, on leur refuse le statut de réfugiés, ils grossissent les rangs d’un campement insalubre dans l’attente de jours meilleurs qui ne viendront pas. Ils rappellent à Makana son privilège d’être né au Nord et la guerre civile sanglante qui a embrasé le Soudan pendant cinquante ans et dont les plaies ne sont pas refermées. Est-ce un fond de culpabilité qui le fait se lancer sur les traces du jeune assassiné ? En partie, sûrement.

De par l’enquête qu’il mène pour retrouver Mourad. Les découvertes s’enchaînent et lui font entrevoir un milieu plus politisé, celui de la jeunesse cairote, révoltée, avide de changements qui ne tarderont pas. L’absence de démocratie qui étouffe, Moubarak et sa répression, une corruption galopante, le conflit au Darfour, l’ingérence des occidentaux, la présence des salafistes… autant de points explosifs qu’il est bon de se rappeler et qui ont encore tant de conséquences aujourd’hui.

Portrait d’une ville, d’un temps, d’un homme, La cité des chacals a tous les atouts d’un bon roman noir. Faire comprendre, sentir par des détails du quotidien. Ici, les odeurs des restaurants sont transcrites dans une langue plus qu’évocatrice. Informer sans tomber dans le documentaire. Emouvoir à travers des personnages crédibles aux multiples failles.

La cité des chacals / Parker Bilal. trad. de Gérard de Chergé. Gallimard, (Série noire), 2020

Paz de Caryl Férey

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Colombie. Après une guerre civile sanglante qui a vu s’affronter différents groupes armés, de tous les camps surtout extrêmes, l’heure est à la réconciliation nationale, à la pacification. La reddition des guérilleros, FARC, EPL, AUC…, se monnaye contre une amnistie totale, les négociations entre politiques et narcos doivent conduire à la fin des violences. Le pays en rêve. Le processus en cours permettra à tous d’accéder à une certaine sécurité, à l’apaisement des tensions, au pardon, à l’oubli. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes à venir ? Evidemment pas. Caryl Férey n’a pas pour habitude de nous livrer des feel good books, et s’il est bien question de paix ici, elle n’est que dans le titre.

Pour explorer les dissensions à l’oeuvre dans cette terre exsangue, c’est toujours par le truchement de personnages forts qu’il fait entrevoir le chaos. Mais cette fois, en plus d’histoires d’amour dont il a le secret, Férey décide de décortiquer les relations dans une famille, comme symboles des luttes intestines nationales. Et de tripes, il est sans nul doute question. Celles des victimes, arrachées comme leurs têtes ou leurs membres par des trafiquants ou des factions armées, alimentant charniers à ciel ouvert ou recouvrant les sols de caves sordides de Bogota. L’enfer n’épargne personne et chacun des groupuscules rivalise d’ingéniosité pour démontrer sa force. Des tripes, il en aura fallu à l’auteur aussi pour se plonger dans un tel bain de sang, d’autant qu’il nous avertit avoir plus amoindri qu’amplifié la barbarie de certaines scènes. Des tripes bien accrochées, il en faut enfin au lecteur pour suivre, dans la jungle ou les taudis, le parcours de l’horreur subie par les protagonistes.

C’est là tout le talent de Férey, nous accrocher par un récit haletant, nous porter au-delà de l’enfer.

Par l’incarnation, réaliste, transcendante, nuancée. Les luttes internes au sein de la famille Bagader trouvent un écho dans les déchirements intérieurs qui animent chacun de ses membres. Rien n’est tranché. Les deux frères ennemis portent en eux des zones d’ombre et de lumière. L’intrigue se fait shakespearienne, avec son lot de mensonges, de trahisons, d’enjeux qui dépassent les simples hommes et femmes en présence.

Par la langue, efficace, somptueuse. L’écriture, poésie noire dans Mapuche, prend ici des accents lyriques. Mais Paz n’est pas que le théâtre d’atrocités. L’amour, qu’il s’adresse à un chien bancal ou à des personnages féminins touchants incapables de renoncer, l’héroïsme d’actions désintéressées et l’espoir sont bien présents et nous permettent de comprendre, un peu mieux, et surtout d’affronter l’insupportable.

Paz / Caryl Férey. Gallimard, (Série noire), 2019

Barbès trilogie de Marc Villard

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Les touristes ne s’y pressent pas. On n’y vient pas, on y vit. On n’en sort pas quand on est de là-bas. Paris est loin, on est à Paris pourtant. Dans le nord, dix-huitième, le bout du monde. Ce n’est pas la banlieue, simplement un quartier populaire même pas en voie de gentrification. Le Sacré Coeur est à deux pas, mais ici l’édifice le plus célèbre a pour nom le commissariat de la Goutte d’or et les filles se prénomment Farida ou Sara et non pas Amélie. On est à Barbès dans ces trois courts romans de Marc Villard, écrits entre 1987 et 2006, regroupés aujourd’hui dans la Série noire pour un recueil cohérent.

Rebelles de la nuit, La porte de derrière et Quand la ville mord mettent en scène un même personnage, Tramson éducateur de rue au grand coeur qui tente l’impossible, sortir les gosses de l’inévitable engrenage, délinquance, trafics, vols, avec en ligne de mire une voie toute tracée, celle de la prison. Il se débat, Tram, avec les moyens du bord et son idéalisme à revendre. Pas facile tous les jours quand il n’a à leur proposer que des boulots minables, payés une misère alors qu’ils peuvent se faire un max de thune sans avoir à se lever le matin rien qu’en vendant des doses de crack aux toxicos du coin et devenir les caïds de leur bout de boulevard. Pour les filles, c’est pire. C’est leur corps qu’on leur propose de vendre, activité sans expérience exigée, lucrative s’il en est tant qu’on a 15-16 ans. Fracasser les ambitions des gamins des rues à coups de CDD sans avenir et sans gloire, écraser leurs rêves d’un ailleurs, d’un mieux, la balance ne penche pas en faveur du travailleur social face aux offres de promotion instantanée. Les dealers, mafieux en tous genres tiennent le pavé, font les lois et les flics, qu’ils soient corrompus ou incorruptibles gagnent peu de batailles.

Dans ces trois romans, les intrigues importent peu. Ce que Villard donne à voir, ce sont des figures. Un marchand de figues, un patron de bars, des petites frappes, des vigiles, des filles qui rient comme des ados malgré la perte de leurs illusions. Un marabout aux tarifs prohibitifs, un vieux sage qui rend la justice, des ombres qui se débrouillent, se démènent. Avec toujours un air de jazz pour l’accompagner, Tram en croise des gens, l’âme du quartier, des clodos, des mères prêtes à tout, des voisines solidaires, des individus sur le fil, en bordure, des fils de la troisième génération, complètement Français sans en être, comme Barbès est tout à fait Paris sans en exposer les clichés. Barbès devient un personnage à part entière, son asphalte prend corps. Malgré les années qui séparent les différents récits, les choses changent peu. Pour le pire et le meilleur, Barbès respire encore.

Barbès trilogie / Marc Villard. Gallimard, (Série noire), 2019