C’est la viande qui fait ça de Heptanes Fraxion

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Dans son deuxième recueil, Heptanes Fraxion, mec du XXe siècle qui rêve de slows et de machines à écrire, continue de transcender le quotidien de ses poèmes lumineux, sur les ombres des recoins de bars, les minuscules riens du réel, sur les cabossés, les niqués.

Quelques traits esquissés pour planter le décor, des vers pour dire tout le monde, il remplit le vide avec des morceaux de phrases, un rythme qui fait chanter les sons.

Bienveillance de misanthrope, tendresse d’ours, on dirait qu’il n’y a que lui qu’il n’épargne pas, même tout nu [il est] mal fringué. Les autres, il les observe avec mansuétude. Les Mina, les Angèle, il les aime, il couche des mots sur le papier pour elles. Pour une petite sœur, il écrit L’infinie finesse du moindre de ses gestes fait carrément kiffer les fées. On n’est jamais à l’abri de faire une belle rencontre, même si les gens sont laids ou alors c’est moi. A un coin de rue, un vieux dont même la béquille boîte, ou une nana obèse en nage.

Ses bouts de formules comme des sentences, il ne les colle pas que sur les vitrines des villes, les réverbères (en vrai), mais aussi dans ta gueule, comme des caresses un peu rugueuses.

Il y a les cris des embrouilles, les odeurs de fleurs et de sueur, de la matière fécale sur les poignées de porte. Il y a du cul, des ex, des futurs. Il y a des pères et des fils, des tu, des je, des nous surtout. Il y a de la vie, quoi.

C’est la viande qui fait ça / Heptanes Fraxion. Cormor en nuptial, 2019

Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas de Heptanes Fraxion

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Des mots tout simples, des mots de tous les jours qui, collés les uns aux autres, deviennent des sons, donnent du rythme et du sens. Des fragments de conversation insignifiants, entendus dans des bars qui, posés sur le papier, disent combien tout importe, même les broutilles, puisqu’on n’est que de passage.

Heptanes Fraxion raconte des bouts d’existence, la sienne, et surtout celle des autres, des gentils, des pénibles, des cabossés, des presque fous. Sous sa plume, les riens deviennent de grandes choses, les paumés sont des rois, les filles perdues sont des lucioles. Il a des obsessions, Heptanes Fraxion, que les jours rallongent, que sa vie raccourcit, celle du temps qui passe et du vide qui suivra ; il a l’anxiété des mortels, soignée à grandes lampées d’alcool, un seul verre, mais d’un litre. On ne durera pas, alors tout se savoure, ou tout pèse, selon les cas, car tout va bien en général jusqu’à ce que tout aille mal.

Beaucoup de vin, et puis de joints, contre la solitude ou simplement pour célébrer la vie. Des rencontres, des gens à la limite, des histoires d’amour finissantes, des Moi aussi je t’emmerde mon amour, mais moi c’est une putain de tendresse, des soirées interminables…

Pas besoin de beaucoup de mots pour créer tout un monde. Sa poésie nous parle. Oui, c’est de la poésie. Mais pas de panique, Heptanes Fraxion ne crâne pas, il touche parce qu’il observe, finement, nos dérives et nos joies. Ses ciels sont des repères, ses émotions pareilles aux nôtres. Quand il se livrerait trop, il s’en tire d’une pirouette (des mots m’aident à me sentir mieux, non je déconne). Et au détour d’un vers, il cite New Noise. Vous n’en lisez jamais, des poèmes ? Ben, c’est l’occase.

Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas / Heptanes Fraxion, Cormor en nuptial, 2018

Chronique publiée dans New Noise n°46 – novembre-décembre 2018