A la première étoile de Andrew Meehan

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Une jeune femme, plongeuse dans un restaurant à Paris, fait un malaise. A son réveil, elle ne se rappelle plus son nom. Son accent prononcé semble indiquer qu’elle est irlandaise. Personne dans son entourage ne lui donne d’indice sur son identité, ni Ségo sa patronne, ni Daniel avec qui elle sort. Un jour, au sortir d’une boulangerie, elle croit reconnaître un ancien amant. Commence un jeu de piste à la recherche de son passé.

Curieux roman que celui-là. On découvre qui est Eva à mesure que les souvenirs lui reviennent. Sans angoisse au début. Eva est belle, allumée. Elle est décalée partout et l’auteur s’attache, dans un premier temps, à montrer sa folie douce et joyeuse. Puis les révélations se font plus douloureuses et font remonter la mémoire d’une vie d’errance, les traces d’une personnalité fragile que les coups durs n’ont pas épargnée.

Dans le même temps, le lecteur s’interroge. Pourquoi Ségo et Daniel lui cachent-ils ce qu’ils savent de son parcours ? Désirent-ils la protéger d’elle-même, lui épargner la souffrance d’avoir à revivre des événements qui l’avaient conduite au bord du gouffre ? Ou ont-ils des choses à cacher ?

Les réponses ne seront finalement que partiellement données. Alors demeure, en fin de lecture, un sentiment d’étrangeté, d’inachevé. Comme si l’on avait fait la rencontre d’une amie potentielle, qu’on ait commencé à s’attacher et qu’elle ait disparu de notre existence aussi vite qu’elle y était entrée. Nous laissant avec nos doutes.

La vie est un labyrinthe. Les intersections que nous croisons nous offrent une multitude de chemins possibles qui nous font rencontrer une infinité de personnes différentes, nous mènent sur des voies de garage ou nous font gagner la sortie. Hasard ou choix ? Il nous faut accepter l’absurde et parfois, comme à la lecture de ce texte, prendre plaisir à se perdre.

A la première étoile / Andrew Meehan. trad. de Élisabeth Peellaert. Joëlle Losfeld, 2020

Villa chagrin de Gail Godwin

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Marcus a un peu plus de onze ans quand sa mère meurt dans un accident de voiture. Elle comptait lui révéler l’identité de son père quand il serait plus grand, et n’en a pas eu le temps. L’enfant est placé dans une famille d’accueil avant d’être recueilli par sa grand-tante Charlotte, qu’il n’avait jamais vue. Cette dernière est artiste, elle peint des tableaux représentant des vues de son île perdue au bout du monde, en Caroline du Sud. Excentrique, solitaire à tendance alcoolique, Charlotte a conquis sa liberté après trois mariages ratés. Elle porte les cheveux blancs sur un crâne rasé. La première fois qu’il fait sa connaissance, il vomit ses crevettes.

La cohabitation, pourtant, se passe au mieux. Marcus est mature pour son âge. Surdoué, il a toujours été en décalage avec les gosses de son âge, peu populaire. Il apprécie l’autonomie que sa tante lui laisse. La tendresse entre eux se passe de mots. Il occupe son été en travaux ménagers et en balades sur la plage. Tous les jours, il enfourche son vélo pour rejoindre la « Villa chagrin », tout au nord de l’île. L’histoire de cette maison abandonnée le hante. Elle est délabrée à présent mais porte encore les stigmates d’une violente tempête survenue cinquante ans auparavant, au cours de laquelle ses derniers locataires, un couple et leur fils, ont péri. On ne sait rien d’eux, pas même leurs noms. Leurs corps n’ont pas été retrouvés. Leur rendre leur identité, établir ce qui leur est vraiment arrivé devient l’obsession du petit orphelin, d’autant qu’un jour, sur les lieux du drame, il voit le fantôme de l’ado disparu.

En entrecoupant la description de la vie paisible sur ce bout de terre et les souvenirs que Marcus conserve de sa vie d’avant, Gail Godwin livre un beau roman d’apprentissage. Le jeune garçon, un pied dans un présent fait de découvertes et de routines vite intégrées ainsi que dans un passé encore vivace et douloureux, prend conscience des liens qui unissent morts et vivants, des différences sociales et culturelles entre les êtres, et se construit.

L’enquête qu’il mène est autant un jeu de piste pour cicatriser l’âme de l’apparition devenue comme un reflet de lui-même qu’une quête de ses propres origines. Son initiation dure un été, le temps pour lui, entouré d’une douce bienveillance, de poser les bases d’une future existence apaisée, dépourvue de culpabilité, de rancœurs et de secrets.

Villa chagrin / Gail Godwin. Trad. de Marie-Hélène Dumas. Joëlle Losfeld, 2020

Elmet de Fiona Mozley

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Dès le chapitre introductif, écrit au présent et à la première personne, on sait qu’un personnage est en errance. Puis, le narrateur raconte, au passé cette fois, les événements qui ont mené à ce que l’on pressent comme une grande catastrophe. Le procédé, habile, court tout au long du roman, accentuant la tension.

C’est Daniel qui parle. Il est le fils de John Smythe. Il a quatorze ans et vit dans le Yorkshire, avec sa soeur Cathy, son aînée d’un an, et son père. A la mort de leur grand-mère, ils ont atterri dans ce coin de campagne où vivait leur mère, disparue depuis des années.

John a choisi de les couper du monde, de les tenir éloignés de son passé. Dans une maison construite de leurs mains, ils mènent une existence austère mais tranquille. Les enfants ont appris à chasser, couper le bois dont ils ont besoin pour se chauffer. Outre cette éducation quelque peu survivaliste, ils bénéficient de quelques cours dispensés par une voisine, ancienne amie de leur père, demeurant à quelques kilomètres. John se sert de ses poings, à l’occasion, lors de combats illicites, ainsi qu’il le faisait autrefois, pour gagner un peu de monnaie. John est un géant. Il est taiseux mais ses gosses n’ont pas besoin de mots pour savoir qu’il les aime. Tous les trois n’ont besoin de rien d’autre. Le temps est suspendu.

Tout pourrait continuer ainsi mais Mr Price, le propriétaire des terres où ils ont élu domicile, vient se rappeler à leur bon souvenir, provoquant le basculement. Une ombre au tableau. Cette vieille connaissance cherche à les déloger. Price est l’inverse de John. Fortuné, profiteur, arrogant, il ne pense qu’à l’argent, qu’il accumule en faisant payer des loyers exorbitants à tous ses locataires. Obligés de se loger dans l’une des nombreuses habitations qu’il possède, les pauvres bougres, le plus souvent à son service comme travailleurs journaliers, crèvent la faim. John décide de se battre et commence à semer le grain de la révolte chez ses compagnons d’infortune. Il est sur le point de parvenir à les fédérer quand survient le drame.

La violence monte crescendo, soutenue par une structure parfaite, jusqu’à la scène finale, dans un déchainement d’horreur qu’on n’osait pas imaginer. Si l’on sait que les gentils gagnent rarement à la fin, on n’en est pas moins bouleversés. Le choix de Daniel pour nous conter l’histoire est une belle trouvaille. Délicat, tandis que sa soeur semble plus brutale et surtout moins naïve, il décrit son environnement avec une sensibilité touchante. La nature qui l’entoure le fascine. Il fait corps avec elle, les arbres sont sa poésie. Il n’en est pas encore à l’âge des remises en cause, il ne questionne pas les choix de son père, donc le lecteur non plus. S’il souffre un peu du froid et de l’isolement, on le devine moins meurtri que Cathy de son passage parmi les hommes. Il est en paix.

Fiona Mozley nous décrit un retour aux sources presque réussi. L’atmosphère, sans être idyllique, est harmonieuse. Ses personnages respectent leur environnement. Ils ne le saccagent pas, s’y intègrent sans en gaspiller les fruits. Ils mènent une existence ascétique mais paisible, proche d’une sagesse rousseauiste. Elle laisse assez de zones d’ombre pour que le lecteur remplisse à sa guise les blancs dans le passé de John, qu’on connaît peu mais qu’on devine tumultueux. Elle en dresse le portrait d’un homme qui a trop souffert pour imposer la violence du monde à ses enfants. John est en quête de rédemption, en voie vers une utopie. Quand cet ogre misanthrope se rapproche de ses semblables pour les mener à la révolte, on entrevoit une société idéale qui se dessine. ça n’en donne que plus de force à la terrible fin.

Dans cet Elmet, ce petit bout de terre, « dernier royaume celtique indépendant d’Angleterre » (…) « sanctuaire pour ceux qui souhaitaient échapper à la loi », John croyait pouvoir instaurer une nouvelle justice, après la fin de l’ancien monde. Mozley nous rappelle avec douleur que les rêves sont faits pour être brisés.

Elmet / Fiona Mozley. trad. de Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2020

Lisa McInerney

Lisa McInerney a su faire naître, en deux romans, une collection de personnages hallucinants, aussi déglingués qu’attachants, irrémédiablement liés les uns aux autres. Il faut dire que Cork est un petit monde où l’on se retrouve vite à patauger dans les mêmes eaux stagnantes. Dans Hérésies glorieuses, on faisait connaissance de Ryan, alors âgé de quinze ans, fils de Tony, prolétaire veuf qui le dérouillait allègrement. En quête d’argent facile, Ryan alimentait le quartier en drogues diverses, et semblait déterminé à étendre son petit trafic, malgré les craintes de Karine, son grand amour. Sa route allait croiser celle de Maureen, abandonnée à sa solitude dans un ancien bordel, qui demandait l’aide de son fils Jimmy, le caïd local, après une grosse bêtise. Que Jimmy allait réparer, secondé par Tony… Dans Miracles du sang, on les retrouve (quasiment) tous. Rien n’a changé (ou presque). Leur univers demeure, sclérosant, étouffant, comme Cork, comme l’Irlande. Car c’est bien une critique acerbe de l’Irlande contemporaine, campée sur ses contradictions, que dresse Lisa McInerney. La crise économique a fait du tigre celtique un animal mythique et disparu qui a dévoré ses enfants avant de s’éteindre. Les fantômes hantent toujours les maisons irlandaises, ceux des filles déchues condamnées aux travaux forcés dans des couvents glaciaux, ceux des fils qui suivent les mêmes mauvaises pentes que leurs pères. L’avenir semble sombre, le destin des héros tracé. Et pourtant… L’humour féroce sauve de la sinistrose et les hérétiques sont glorieux, en quête de rédemption. Tour à tour touchants, mesquins, grandioses, s’arrangeant de leurs imperfections ou dévorés de culpabilité. Y’aura-t-il un miracle pour eux ? Un troisième tome, à venir, nous le dira.
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Photos : Brid O’Donovan
Certains de tes personnages de Hérésies glorieuses, ton premier roman, reviennent dans Miracles du sang. J’ai entendu dire que tu es en train d’écrire un troisième roman où les mêmes caractères sont toujours présents. Avais-tu décidé d’écrire une trilogie depuis le début, ou as-tu trouvé que tu avais encore des choses à dire sur eux au fur et à mesure de l’écriture ?

J’avais une vague idée, depuis le départ, que ça serait une trilogie, et que mes romans s’appuieraient plus ou moins sur la devise “Sex, Drugs and Rock ‘n’ Roll”. Ce qui signifie que mon troisième roman qui va suivre sera celui fondé sur le concept « Rock ‘n’ Roll ». J’avais la plupart des principaux personnages en tête depuis des années avant de commencer à écrire, alors je savais que ce qu’ils avaient à me dire ne tiendrait pas dans un seul livre. Et j’avais dans l’idée Miracles du sang avant Hérésies glorieuses. Tout ça est très confus dans mon esprit, j’ai du mal à reprendre le fil de ma pensée, à me rappeler quoi arrive à qui, et quand.

J’ai pensé à Irvine Welsh en lisant tes romans. Comme toi, il met en scène des losers flamboyants, dont il suit le parcours sur différents livres, dont il creuse l’environnement et le langage. Aimes-tu son travail ? Penses-tu que certains auteurs ont une influence sur ton œuvre ?

J’ai lu Trainspotting quand j’étais ado. Je ne pouvais pas croire ce que je lisais, y donner un sens. J’avais sous les yeux cette incroyable collection de personnages, sauvages, qui ne respectaient aucune règle… ça ne ressemblait à rien de ce que j’avais lu avant. Certaines images des romans de Welsh alors que je le découvrais pour la première fois à quinze ou seize ans m’ont tellement marquée que je m’en souviens encore, surtout des passages des chapitres « Mauvais sang » ou « manger dehors ». Découvrir des auteurs comme Irvine Welsh ou Pat McCabe quand j’étais adolescente a complètement changé ma façon d’envisager l’écriture, ça m’a ouvert les yeux sur comment un auteur pouvait, de multiples façons, tresser une histoire et manipuler le lecteur. C’est à cette période que j’ai été le plus perméable aux influences, je pense. Je ne crois pas que les auteurs que j’ai lus adulte ont eu le même effet sur moi ou sur ma manière d’appréhender l’écriture, sûrement parce que je suis évidemment plus sûre de mon propre style à présent.

Ton succès a été immédiat. Tu as remporté the Baileys women’s prize for fiction and le Desmond Elliott prize for Hérésies glorieuses. Ces récompenses ont-elles été pour toi un encouragement à continuer, ou au contraire, est-ce que ça t’a mis la pression ?

Les deux, vraiment. Considéré avec le recul, ça semble très encourageant, comme une preuve que j’allais dans la bonne direction, que j’étais faite pour l’écriture. Mais avant la publication de Miracles du sang, je me suis beaucoup inquiétée de savoir si ces prix voulaient dire que les gens attendaient un Hérésies 2, qu’ils ne voudraient pas lire un roman avec une tonalité différente, une intrigue plus resserrée. Puis Miracles du sang a été présélectionné pour le Dylan Thomas Prize et le Dublin Literary Award, et il a remporté le RSL Encore Award, alors je suppose que je n’avais aucune raison de tant m’en faire.

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L’action se déroule à Cork. Tes personnages auraient-ils pu vivre ailleurs en Irlande ?

C’est une histoire très irlandaise, alors beaucoup des expériences que font les personnages pourraient arriver à n’importe qui dans n’importe quel coin du pays. Mais si l’on considère la taille de la communauté dont sont issus les personnages, les chances pour que les coïncidences qui font avancer le récit puissent se produire et ainsi de suite, Cork est la ville parfaite pour cette histoire. Les événements qui ont lieu dans Miracles du sang se déroulent dans un endroit où il y a un port, et où l’accès au marché noir irlandais se fait à partir de ce port, alors c’est définitivement Cork. Cork a une ambiance et un rythme très particuliers. C’est la deuxième ville de la République et elle agit comme le font toutes les villes de seconde importance, elle distille un mélange d’orgueil attachant et de complexe d’infériorité. Et la façon de parler des personnages est particulière à Cork. La façon dont on parle est tellement importante, le langage qu’on utilise définit notre manière d’envisager le monde. Les personnages sont « corkiens ». Ils ne seraient pas ce qu’ils sont s’ils venaient de n’importe où ailleurs. Ils ont grandi en utilisant cet accent différent, ce vocabulaire différent, cette manière différente d’expérimenter leur environnement, leur façon différente de penser à l’Irlande. Sans Cork, plus rien n’est pareil.

Considères-tu Cork comme le trou du cul de l’Irlande, comme s’intitulait ton blog ?

Pas du tout ! Au moment où je faisais mon blog, j’ai déménagé de l’ouest de l’Irlande à Cork, ce que tu pourrais considérer comme quitter le trou du cul de l’Irlande pour aller en ville. Ce qui est drôle, c’est que tout le monde en Irlande considère sa région comme la plus désavantagée, oubliée, incomprise. Alors n’importe qui peut venir du trou du cul du monde. C’est un état d’esprit, pas une situation géographique.

J’ai vu que tes romans, parce qu’ils sont très bons, ont été qualifiés de romans masculins. Ça a dû te mettre en colère, non ?

Ça m’a plus rendu perplexe que vraiment mise en colère. Ça ne m’agace plus, ni ne me perturbe plus, maintenant. Sûrement parce que j’y ai accordé tellement d’importance à l’époque de la sortie d’Hérésies que personne n’ose plus dire ça depuis ! Plus qu’autre chose, ça m’intriguait. Je crois que cette réflexion était due au fait qu’on est tellement habitués à ce que ce soit des hommes qui écrivent une littérature urbaine sans concession, pleine de sexe, de drogues, de crime, d’argot. Ou alors c’est parce que beaucoup de mes personnages sont des hommes. Par exemple, tout Miracles est raconté du seul point de vue de Ryan. Ou c’est peut-être parce qu’Hérésies glorieuses est indéniablement un roman sur l’état de notre pays, et que beaucoup de lecteurs et de critiques conservateurs pensent encore que les femmes écrivent des histoires centrées sur le foyer. Ou c’est peut-être parce que j’utilise beaucoup le terme « merde ». Qui sait ?

La construction narrative de tes romans est incroyable. Les personnages semblent aspirés dans une matrice qui les lie les uns aux autres. Comment procèdes-tu pour agencer les éléments de tes histoires ? Fais-tu un plan préalable très détaillé ?

Absolument pas ! Tout vient des personnages. Quand tu passes beaucoup de temps à apprendre à connaître un personnage dans ta tête, à le mettre dans telle situation ou le faire réagir à tel événement particulier, tu finis par facilement savoir où il s’intègrera dans son propre monde et avec qui il sera en relation. Quand j’ai commencé Hérésies glorieuses, avec pour point de départ Maureen qui venait de tuer accidentellement un homme, j’ai su immédiatement qu’elle était la mère de Jimmy, que Jimmy était le vieux pote de Tony, et que Tony était le père de Ryan. Quand un personnage s’assemble dans ma tête, je ne veux pas seulement savoir qui il est, mais aussi qui sont ses parents, de qui il est amoureux, avec qui il est ami, et ainsi de suite. Ensuite, ces personnages deviennent une énigme pour moi. Donc la façon dont ils sont connectés fait partie de la construction même de leur univers. Je sais comment l’action d’un personnage affectera la vie d’un autre, je me demande ensuite comment réagira ce second personnage, et ce que cela aura comme conséquence dans leur monde. Tout cela est très organique, vraiment. Je place le personnage dans une situation face à laquelle il doit réagir, puis je le suis.

J’adore les titres de tes romans. Ils sont paradoxaux, ambigus envers la religion, énigmatiques. Qu’as-tu voulu exprimer à travers eux ? Peut-on savoir comment s’appellera le troisième ?

Je n’ai décidé du titre Hérésies glorieuses qu’au tout dernier moment. Pendant longtemps, je ne suis pas arrivée à trouver le bon titre, rien qui parvenait à englober tout ce que je voulais dire et qui exprimait la diversité de la vie contenue dans le livre. Puis, à la fin, ça m’est venu. C’est une variante à partir des glorieux mystères du rosaire, qui est une prière importante dans la tradition mariale catholique. Le catholicisme imprègne tellement toute la vie courante en Irlande, qu’on y croit encore ou pas. C’est constitutif du tissu même du pays. C’était cohérent de corrompre un sentiment religieux pour le titre, car c’est principalement de ce dont traite le roman. J’ai voulu poursuivre sur cette idée pour le deuxième. Miracles du sang est une référence au miracle du sang de San Gennaro à Naples, la ville dont la mère de Ryan est originaire. Le sang de Ryan – ce mélange de sang irlandais et italien – le plonge dans les embrouilles ou le tire d’affaires à maintes reprises au cours de l’histoire. Quant au titre du troisième, je n’en dirai rien. Je discute toujours des titres avec mon éditeur, donc jusqu’à ce qu’il me dise qu’il en est content, je ne dirai à personne ce que j’ai en tête. Mais il va bien avec les autres !

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Depuis la France, il semblerait que l’Irlande est en train de profondément changer, et que ces changements sont issus de la volonté du peuple. Je pense au droit à l’avortement, au mariage gay, à la fin de la pénalisation du blasphème. Est-ce que ce sont des signes du déclin du poids de la religion catholique sur la vie des gens, et surtout sur la vie des femmes ?

Oui, bien sûr. En vérité, l’autorité de l’Eglise catholique était en déclin depuis des années, mais elle s’est effondrée dans les années 90, suite aux scandales des abus sexuels sur les enfants, ceux concernant la maltraitance des femmes dans les blanchisseries Magdalene, ceux dans les écoles techniques, la dissimulation des crimes commis par des membres de l’Eglise, et j’en passe. Comment quiconque peut espérer tirer une orientation morale et spirituelle d’une telle organisation ? Les rituels demeurent : beaucoup de couples irlandais continuent à se marier à l’Eglise et à faire baptiser leurs enfants, par exemple. Et c’est inscrit dans notre langue. En Irlandais, pour dire bonjour, on dit ‘Dia duit’, « que Dieu soit avec toi », et pour répondre, on dit ‘Dia is Muire duit’, « que Dieu et Marie soient avec toi ! »

Mais la fréquentation de la Messe a baissé de façon spectaculaire, et les Irlandais ne sont plus intéressés par ce que le Vatican a à dire à propos de la reproduction, du mariage et des droits LGBT. Les referendums sur le mariage gay ou l’avortement ont tous les deux remportés une victoire écrasante. Les militants de terrain ont fait campagne contre la fortune et l’influence de l’Eglise catholique et les lobbys américains pro-life, et ils ont gagné. Catégoriquement. Je ne crois pas que les Irlandais veuillent encore qu’on leur dise comment se comporter. On a eu notre dose.

Penses-tu que ce qui arrive à Maureen (on lui enlève son enfant car elle est mère célibataire et on l’envoie à Londres), ou les horreurs subies par les filles Magdalene font partie de l’Histoire irlandaise à présent, que les hommes et les femmes sont enfin égaux ?

On a fait du chemin. Il y a encore des choses à améliorer pour chacun d’entre nous, sans prendre le genre en considération. Des services de garderie abordables, de meilleurs congés maternité et paternité, un meilleur soutien aux familles monoparentales, surtout en termes de logement et d’assistance pour les parents seuls avec enfants. Une plus grande attention dans ces domaines nous aidera à parvenir à une vraie égalité. Une meilleure éducation sexuelle, incluant la notion de consentement et les questions LGBT. Plus d’aides pour les victimes de violence sexuelle et conjugale, un plus grand nombre de condamnations et travailler à ce que les gens aient une plus grande confiance en notre système légal quand ils viennent déposer plainte pour agression, maltraitance ou viol. Mais dans ces domaines, tous les pays doivent s’améliorer, pas seulement l’Irlande. On s’en sort bien. Le temps est loin où l’on enfermait les femmes « déchues » et où les évêques disaient aux hommes qu’ils avaient autorité sur le corps de leurs épouses. Il faut juste qu’on continue dans cette voie.

Dans tes romans, les filles (Karin et Natalie) s’en sortent mieux que les garçons. Est-ce uniquement dû au fait qu’elles proviennent d’un milieu plus favorisé ?

Plutôt, oui. Karine vient du même coin de Cork que Ryan, mais elle a des parents qui la soutiennent, qui sont déterminés à ce que tout aille bien pour elle. Natalie vient d’un quartier de classe moyenne, et ses parents espèrent qu’elle réussisse. Pourtant, elle n’est pas ce qu’on pourrait appeler une bonne personne. Natalie s’en tire mieux que Ryan en termes d’études et de perspectives, mais je pense qu’il est plus gentil qu’elle, au fond.

Mais, bien sûr, il y a le contexte lié aux différences entre les sexes qui joue. Même si Karine n’avait pas eu de parents aussi attentifs, elle n’aurait probablement pas commencé à vendre de la drogue, comme son petit ami l’a fait. En tant que fille, elle n’aurait certainement pas été encouragée à tenter sa chance dans un milieu aussi dangereux. En tant que garçon, on attend de lui qu’il affronte les embrouilles dans lesquelles il s’est empêtré lui-même. On rejette plus vite les ados perturbés quand ce sont des garçons, je pense. C’est pourquoi tous les gens pour et avec qui Ryan travaille sont des hommes.

Considères-tu que Ryan est une victime ?

ça, c’est dur, comme question ! Sa mère est morte quand il avait onze ans, et il entretient une relation difficile avec son père alcoolique. Il a commencé à dealer de la drogue quand il avait seulement quatorze ans, alors est-ce que ce serait juste d’affirmer qu’il était capable de comprendre dans quoi il se fourrait, qu’il y consentait ? Légalement, il était trop jeune pour quitter l’école, quitter son foyer, avoir des relations sexuelles, boire, fumer, voter ou travailler. On peut trouver qu’en vieillissant il devrait être capable de comprendre qu’il a fait les mauvais choix, qui lui ont fait du mal, ainsi qu’à ceux qu’il aime, à sa communauté, à son pays. Au début de Miracles du sang, il a vingt ans, il est légalement adulte. Mais est-ce que ça aurait été si facile pour lui de tourner le dos à son business et à ceux avec lesquels ils bossaient ? Ce n’est pas comme s’il avait pu demander des indemnités de licenciement. Je n’aime pas dire au lecteur quoi penser de Ryan : c’est à eux de décider, il y en a plein qui l’aiment et d’autres qui le trouvent affreux! Soit votre coeur est assez grand pour lui pardonner, soit non.

Ne fait-il pas aussi des erreurs parce qu’il ne sait pas dire « je t’aime », qu’il n’a pas les mots pour exprimer ses sentiments ? 

Mais il a les mots ! Il a même les mots dans plusieurs langues. Il a du mal à dire à Karine qu’il l’aime quand il a quinze ans, mais quel gamin de quinze ans n’aurait pas du mal avec ça ? Ensuite, il n’a aucun problème à lui dire qu’il l’aime. Je dirais même qu’il a plutôt le problème inverse : il dit facilement les choses, c’est beaucoup plus dur pour lui de passer des paroles à l’action. Non pas qu’il soit un menteur impénitent, mais pour lui les mots n’ont pas de valeur. En ce qui concerne sa relation avec son père, je ne crois qu’ils se sont dits qu’ils s’aimaient depuis que Ryan est tout petit. Mais ce n’est pas inhabituel en Irlande. Les garçons, surtout dans les milieux populaires, sont encouragés à contrôler leurs émotions, à cacher leur vulnérabilité.

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Maureen possède un fantastique sens de la répartie. Son sens de l’humour n’est-il pas très irlandais ?

C’est ce que j’ai toujours dit, mais finalement je pense que l’humour, dans n’importe quelle culture, a les mêmes fondations. L’Irlande n’est certainement pas le seul pays à avoir un penchant pour l’humour noir. Cela dit, Maureen a évidemment une façon de parler très irlandaise. Notre dialecte de l’anglais, cet hiberno-anglais, se distingue par sa fantaisie et sa faconde. Nous sommes des conteurs, on aime bien enjoliver la réalité, et l’esprit l’emporte souvent sur la vérité. Provoquer une forte réaction avec des mots, c’est ce qui compte. Maureen possède toutes ces qualités. Elle est « pure cute », ce qui ne veut pas dire adorable en Irlande, mais extrêmement futée.

Alcoolisme, pauvreté, violence, poids des traditions familiales et religieuses… Peut-on voir ton travail comme une nouvelle exploration des thèmes classiques de la littérature irlandaise ?

Je ne sais pas, mais je ne me plaindrai pas si tu le dis ! Mais bon, ce sont des thèmes universaux, non ?

Crains-tu les conséquences que pourrait avoir le Brexit sur l’Irlande ?

Naturellement. C’est un véritable désastre, un choix mal avisé, hypocrite, mis en oeuvre par des idiots. L’Irlande est le seul pays de l’Union Européenne à avoir une frontière terrestre avec le Royaume-Uni, un fait qu’apparemment ils avaient oublié jusqu’au lendemain du vote. En plus de ça, l’Irlande du Nord n’est pas seulement une circonscription du Royaume-Uni, c’est aussi une partie de l’Irlande, et sa population a le droit, légalement, de se déclarer Irlandaise et de posséder un passeport irlandais si elle en fait le choix. La République a donc la même responsabilité envers le peuple du Nord. Nos peuples sont liés, nos cultures sont liées, nos économies sont liées, nous dépendons les uns des autres et on ne peut pas nous séparer sans créer d’immenses dégâts. Le Brexit menace d’anéantir tout ce que les générations et les gouvernements précédents ont eu tant de mal à construire, et le gouvernement anglais s’en fout complètement.

Tes romans sont-ils des cris de haine ou d’amour envers l’Irlande ?

D’amour. Toujours d’amour. Tu peux aimer ton pays et pourtant en voir ses défauts. En fait, si tu ne vois pas ses défauts, peux-tu réellement prétendre aimer ton pays ?

Interview publiée dans New Noise n°49 – été 2019

L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel

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L’action se déroule en 1984, à Breathed, petite bourgade du sud de l’Ohio. Le procureur Autopsy Bliss convoque le diable, par une annonce dans le journal, afin de lui régler son compte au tribunal. Sal se présente. Jeune garçon de 13 ans, noir, aux étranges yeux verts, il semble perdu et se lie d’amitié avec Fielding Bliss, le fils du juge. La famille Bliss l’accueille chez elle.

L’atmosphère est plantée dès les premières pages. Etrange. Pesante. Breathed était l’archétype de la ville petite américaine tranquille. La communauté vivait dans l’harmonie, solidaire envers ses membres, image d’un paradis paisible, rural. La famille était l’archétype de la famille américaine. Un père respecté, une mère au foyer, deux fils sains de corps et d’esprit, l’aîné étant promis à une belle carrière sportive. Cet été-là,  l’arrivée de Sal coïncide avec une canicule éprouvante. Breathed bascule en enfer. L’équilibre est rompu avec l’introduction de ce nouveau personnage, cet ado noir qui focalise sur lui toutes les tensions préexistantes mais tues. La famille Bliss explose, subissant les foudres des villageois rendus fous par la chaleur écrasante.

Tiffany McDaniel, avec ce premier roman d’une maîtrise époustouflante, compose son récit d’anecdotes qui marquent des paliers vers l’horreur. Racontée des années plus tard par Fielding devenu vieux, l’histoire de cet été marque la perte. Celle de son enfance, témoin qu’il a été d’épisodes si violents qu’ils ont déterminé toute son existence. Celle d’une Amérique fantasmée, soi-disant généreuse, finalement inapte à accepter les différences. Le mal était là, en sommeil. Il se réveille sous l’effet du soleil, contamine les esprits tel une gangrène. La population se fait foule, meute en transe malade de haine.

Dans L’été où tout a fondu, tout est symbole. Les noms, les individus qui finissent par incarner, malgré eux, des figures, des mythes qui les englobent, les dévorent. Dans L’été où tout a fondu, tout est simple et désespérant. L’enfer est bien sur terre, un rien suffit à révéler ce qu’est l’Homme, au fond, un fanatique, raciste, malveillant envers tout ce qui n’est pas à son image, qu’il s’agisse de la couleur de la peau ou de la préférence sexuelle. Il suffit d’un jeune noir de treize ans. Dans les années 80, en Amérique. Ou ailleurs, ou maintenant.

L’été où tout a fondu / Tiffany McDaniel. trad. de Christophe Mercier. Joëlle Losfeld, 2019

Mado de Marc Villemain

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« Mon premier souvenir en tant que femme. »

Elle a dix ans, ou presque. Elle est encore une enfant. Elle joue, dans les vagues, avec deux garçons, un peu plus âgés qu’elle. Elle les connaît bien, ce sont des garçons, ils ont des jeux bêtes. Ils lui baissent sa culotte et l’emportent. Elle se retrouve nue, court après eux pour la récupérer. Puis s’enfuit dans les dunes et ce sont eux qui la poursuivent, la traquent. Elle n’est plus une enfant.

Vingt ans plus tard, alors qu’elle nous conte son histoire que l’on soupçonne tragique, Virginie, la narratrice, part de ce traumatisme pour dérouler le fil de son histoire d’amour avec Mado, l’été de ses quatorze ans. Non pas qu’elle prétende que cette anecdote désagréable soit l’élément déclencheur de son homosexualité, ce serait trop simple. Et ce serait faux. Si les jumeaux lui ont fait prendre conscience qu’elle sera désormais, pour tous, un être sexué, ils n’ont été qu’un lien. Avec la sauvage et sensuelle Mado dont ils sont les demi-frères et avec un lieu, cette cabane de pêcheur, son carrelet perdu dans les dunes, qui sera plus tard le refuge des deux adolescentes et où, acculée par les deux presque homme, elle passa seule cette nuit-là.

Virginie et Mado s’aiment, donc, cet-été-là, en cachette, non par honte mais pour se préserver, vivre plus intensément, à l’abri des autres. Ces autres, parents, camarades de classe, qui ne sont que des ombres quand Mado est le soleil. Car Virginie, surtout, aime Mado. Et elle ressent cet été-là, en même temps qu’elle les découvre, des émotions si intenses qu’elle ne les éprouvera plus jamais. Elle vit l’amour absolu. La passion, les doutes, la tragédie.

Ecrire un roman d’amour est un exercice périlleux. Raconter l’intimité, l’éveil à la sensualité à hauteur d’adolescentes, sans tomber dans la caricature, est une prouesse. Marc Villemain y parvient et livre un virtuose roman d’amour. Tout en délicatesse et fougue, avec des mots justes, Mado explore l’éventail des sentiments, sans mièvrerie, sans voyeurisme, sans euphémisme non plus. Marc Villemain dit comme rarement cet âge exalté où le cœur bat vite et fort, où l’on est sûr de tout et de rien. A croire qu’il a été une ado de quinze ans, dans une autre vie…

Mado / Marc Villemain. Joëlle Losfeld, 2019

Vers la baie de Cynan Jones

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A coups de pelle m’avait beaucoup impressionnée. Dans Vers la baie, Cynan Jones quitte le plancher des vaches de sa campagne galloise pour un tour en mer, et confirme l’étendue de son talent avec un récit tortueux, tourmenté et captivant.

Un homme, seul, en Kayak. Il est parti disperser les cendres de son père, dans ce coin d’océan où ils aimaient pêcher tous les deux. Sur terre, sa femme l’attend, et son enfant à naître. Le voyage s’annonçait introspectif et calme. La tempête se lève. La foudre frappe le frêle esquif. L’homme, blessé, dérive.

Vers la baie est à l’image de l’orage qui s’abat sur le personnage, surprenant. Très court, porté par une écriture à l’os, il raconte beaucoup plus qu’une histoire de survie. L’auteur économise les mots autant que le héros ses gestes, par souci d’efficacité. Perdu dans l’immensité cahotante, perdu dans des pensées qu’il a du mal à rassembler, l’homme analyse son environnement, perd le fil, ses idées se défilent comme la côte qu’il aperçoit, si loin.

Vers la baie n’est pas un voyage intérieur, il n’a pas la prétention surfaite de ce type de récit. C’est un flot, de réflexions, de doutes, des messages à la mer. Ceux d’un homme, forcé à l’humilité, s’accrochant à ses souvenirs et à ses espérances comme à autant de bouées.

Vers la baie / Cynan Jones. trad. de Mona de Pracontal. Joëlle Losfeld, 2019

Abattage de Lisa Harding

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Nico a bientôt 13 ans. Elle est moldave et vit avec sa famille dans un village ignoré par la modernité. Elle n’a pas encore vraiment souffert, Nico. Ses grands yeux bleus ont posé sur son monde un regard candide jusque là. Elle adore l’école, où elle excelle ; son plus jeune frère Luca, avec lequel elle grimpe aux arbres. Elle craint, un peu, son père et sa brutalité, ses autres frères, si rustres. Quand elle a ses premières règles, elle est si peu éduquée sur les choses de la vie, qu’elle pense s’être blessée. Elle est encore une petite fille. Mais, comme elle a commencé à saigner, son père décide qu’il est temps de lui trouver un mari. Bel euphémisme pour la vendre à des trafiquants sexuels.

Sammy a quinze ans. Elle vit à Dublin et n’aspire qu’à quitter sa famille. Son père, démissionnaire, absent, et surtout sa mère, que l’addiction à l’alcool rend maltraitante. Sammy sait déjà tout des choses de la vie. Elle a l’âge des certitudes. Le sexe ? La belle affaire ! Aucune importance d’accepter que son petit ami vende son corps à ses potes contre un peu de dope ! Même pas mal ! Rien n’est pire que La Mère, qui la brutalise, la rabaisse. Alors, pour la fuir, elle décide de rejoindre un réseau de prostitution. Paraît que ça gagne bien. Quand elle aura assez mis de côté, elle pensera à son avenir.

Nico et Sammy n’auraient jamais dû se rencontrer. Elles atterrissent dans la même chambre d’une résidence, à Dublin. Enfermées comme d’autres avec elles. Elles ne sortent que quelques heures par jour, par nuit plutôt. Pour rejoindre des maisons cossues, des manoirs à l’écart de la ville, des cercles fermés, où des hommes puant le fric passent du bon temps avec elles, plus elles sont jeunes mieux c’est, on dirait des poupées.

En nous exposant tour à tour le destin de ses deux héroïnes, par des chapitres courts donnant successivement la parole à l’une puis l’autre, jusqu’à leur réunion dans cette masure sordide, Lisa Harding livre un roman éprouvant, qui donne envie de hurler. Nico et Sammy sont opposées en tous points, au début du moins. Tandis que l’une est naïve, innocente et peine à comprendre ce qui lui arrive, l’autre se veut délurée, rebelle, capable de tout affronter. Elles plongent toutes les deux dans le même enfer pour n’être plus que des jouets aux mains d’hommes qui leur nient toute humanité. Aucun de ces hommes n’éprouve pour elles la moindre compassion. Elles sont là pour se plier à leurs désirs, ils paient assez cher pour qu’elles fassent ce qu’on leur dit. Ils donnent assez d’argent, cet argent dont elles ne verront jamais la couleur.

Les passages où elles occupent leurs journées, à s’apprivoiser, devenir sœurs, tisser des liens si forts, si doux, contrastent tant avec ceux où elles se retrouvent seules avec ces hommes, qu’ils déchirent le cœur. Lisa Harding nous épargne les détails de leur calvaire, mais l’horreur n’en est que plus puissante, laissée à notre seule imagination.

Abattage a dû être douloureux à écrire. Il l’est à lire tant il explore, profondément, tout ce dont l’humain est capable envers ses semblables, des sentiments les plus purs aux pires atrocités.

Abattage / Lisa Harding. trad. de Christel Gaillard-Paris. Joëlle Losfeld, 2019

Smile de Roddy Doyle

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Souris puisque c’est grave 

Onzième roman de l’Irlandais Roddy Doyle, Smile, malgré son titre, offre peu d’occasions de sourire et s’éloigne des œuvres d’apparence plus légères qui ont fait la notoriété du Dublinois, à l’instar de sa trilogie de Barrytown (The Commitments, The Van, The Snapper). Le récit se concentre ici sur l’existence d’un unique personnage, Victor Forde, la cinquantaine, qui vient, après son divorce, d’emménager dans un appart un peu sordide, non loin du quartier où il a grandi. Au Donnelly’s, le pub du coin où il décide de socialiser et commence à se faire des amis parmi les habitués, il rencontre Fitzpatrick, un ancien camarade d’école.

Le malaise s’installe immédiatement entre les deux hommes. Fitzpatrick, quinqua à la dégaine négligée, chemise rose défraichie et short, sympathique dans un premier temps, se montre vite intrusif et force Forde à se remémorer un passé qu’il avait enfoui sous le tapis. Le trouble est d’autant plus grand que Forde ne se rappelle absolument pas Fitzpatrick et que celui-ci finit par devenir inquiétant à force de se trouver sur son chemin.

L’introspection opère néanmoins, et Forde libère les vannes des souvenirs. On apprend tout de son parcours ; ses origines modestes aux côtés d’une mère aimante ; son père parti trop tôt ; son mariage avec la solaire et bien née Rachel, devenue star du petit écran tandis que lui passait à côté d’une brillante carrière de journaliste et d’écrivain, et ce roman qu’il continue de prétendre écrire… Mais surtout, sa scolarité chez les Frères Chrétiens revient le hanter. Cette phrase, d’abord, prononcée par l’un des professeurs devant toute la classe, «Victor Forde, je ne peux jamais résister à ton sourire », qui a déterminé sa place au sein du groupe, et quelque part sa vie entière. Puis, ce Frère qui a abusé de lui…

Et cette fin.

Bien sûr, la beauté de Smile tient à la description des sentiments d’un homme qui se demande s’il a raté sa vie, à ces scènes dans ce pub, criantes de vérité, où son espoir renaît de rompre sa solitude en créant de solides amitiés, ou de simplement se faire accepter, apprécier… Bien sûr, la force du roman réside dans cette critique sociale qui marque l’œuvre de Doyle, et dans la dénonciation du poids du catholicisme dans la Verte Erin.

Mais ce qui fait le sel de Smile se cache dans les toutes dernières pages. Impossible de dévoiler la conclusion extraordinaire de ce roman énigmatique, qui est à l’image du « Smile » intraduisible du titre, dont on ne sait s’il se réfère au fameux sourire adolescent de Forde, ou s’il est une injonction à sourire quoiqu’il arrive. L’incroyable dénouement de l’histoire remet en question toutes les certitudes que l’on avait acquises.

Doyle dépasse le cadre du récit sur l’enfance bafouée et ouvre de nouvelles perspectives à un lecteur stupéfait de s’être fait si subtilement berné. Il s’ouvre surtout à une douleur plus vaste et plus profonde que tout ce que l’on avait imaginé.

Smile / Roddy Doyle. trad. de Christophe Mercier. Joëlle Losfeld, 2018

Des jours sans fin de Sebastian Barry

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Thomas McNulty, contraint par la Grande Famine à quitter son Irlande natale et s’embarquer pour l’Amérique, croise dans son errance la route de John Cole, qui devient son amour. Ils sont jeunes, si jeunes qu’ils peuvent presque passer, vêtus de jolies robes et leurs visages fardés, pour de belles jeunes femmes. Durant les deux années suivant leur rencontre, ils font danser les mineurs au saloon de M. Noone. Puis, leur androgynie s’envole. C’est au début des années 1850. L’époque a besoin de chair à canon, quiconque a deux jambes peut intégrer l’armée. S’engager est la seule voie possible. Ils participeront donc aux guerres indiennes, puis à la guerre de Sécession, du côté de l’Union.

Quelle connerie, la guerre ! Sebastian Barry nous fond dans le magma, dans la violence de la naissance de  « l’Amérique », avec une telle finesse qu’on se croirait immergé dans une guerre contemporaine. Thomas raconte son existence ballottée de plaines en montagnes, au rythme des avancées et des reculades de ses troupes. Fin observateur et commentateur des horreurs, des massacres des populations indigènes auxquels il participe, il dit l’absurde avec des mots si simples qu’ils touchent au cœur.

Il dit les ordres stupides auxquels on ne peut qu’obéir, il dit les génocides, les massacres des Noirs par les Confédérés, il dit le froid qui gangrène, la chaleur qui tue, la faim qui engourdit. Les canons broient les membres, les baïonnettes trouent les ventres, fauchent la jeunesse, qu’elle soit Apache ou Irlandaise. Il a une telle conscience du peu de valeur accordée à une vie, à sa vie, qu’il subit sans se plaindre, concentrant son énergie à survivre. L’habitude de la misère lui a enseigné que geindre ne sert à rien.

Faire autant d’expériences de mort imminentes rend fou ou philosophe, Thomas, écrasé par l’Histoire, sauve sa part d’humanité et reste un individu en conservant sa capacité à s’émerveiller. Dans ce chaos, la beauté n’est que plus fulgurante ; la beauté de John Cole, de leurs caresses, discrètes, à peine mentionnées ; celle des sentiments qu’eux deux portent à Winona, cette enfant sioux qu’ils ont recueillie et adoptée comme leur fille ; celle des paysages sublimes, de la nature paisible ; celle d’un visage compatissant, d’un geste de bonté envers un étranger.

La narration de Thomas est faite de phrases courtes, d’un vocabulaire à la hauteur de son éducation, rudimentaire, mais ses propos sont gracieux, subtils, subliment la justesse du personnage et l’empathie que le lecteur ressent pour lui. Thomas se sait ni plus malin, ni plus courageux qu’un autre, mais plus chanceux, parce qu’aimé. Ni naïf, ni cynique, il ne juge les autres que sur leurs actes. En retour, il trouve des êtres qui acceptent, naturellement, son désir de s’habiller en femme. Barry, et c’est là l’une des manifestations sensibles de ce roman bouleversant, n’en fait pas une singularité primordiale, simplement un fait, une partie intégrante de son être. Délicatesse et terreur, Les jours sont sans fin, aussi pleins de désespoir que d’amour absolus.

Parvenir, sans pathos, sans forcer le trait, à faire sentir la charogne et éprouver l’attachement… Que c’est beau !

Des jours sans fin / Sebastian Barry. trad. de Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2018