Le dernier thriller norvégien de Luc Chomarat

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Delafeuille, employé par les éditions Mirage, se rend au Danemark afin de négocier les droits de traduction du dernier roman d’Olaf Grundozwkzson. Surfant sur la vague du polar nordique, l’auteur a rencontré un succès mondial avec ses précédents livres. Ses ventes se hissent à la hauteur d’un Nesbo ou d’un Larsson. Le dernier thriller norvégien est assuré de devenir un best seller. Aussi, Delafeuille n’est pas seul sur le coup, Murnau et Gorki ont également fait le voyage pour tenter leur chance. Dans le même temps, l’Esquimau terrorise Copenhague et vient de faire une sixième victime. L’inspecteur Bjonborg enquête.

Jusque là, tout va bien. La structure, les personnages se mettent en place. On est dans un polar classique (plus ou moins), si l’on fait fi du ton léger, des descriptions cocasses et des réflexions désopilantes de l’éditeur désabusé. Mais on est surtout dans du Chomarat, hein, alors forcément tout se met très vite à déraper. Sherlock Holmes se joint au groupe, oui le vrai détective so british, et Delafeuille trouve dans sa chambre d’hôtel le manuscrit, en français, du dernier thriller norvégien. Il se met donc à lire le roman et découvre qu’il en est un des protagonistes et que tout ce qui lui arrive(ra) est noté dans ses pages. Habile mise en abîme qui permet à Chomarat de balader son lecteur entre réalité et fiction, de décortiquer sous ses yeux ce qu’est une construction littéraire en s’appropriant pour mieux s’en moquer tous les poncifs liés à ces séries policières pas toujours d’une grande finesse.

L’absurdité est de mise tout du long et donne lieu à des scènes où l’on ne peut s’empêcher de pouffer face aux déboires des personnages, complètement empêtrés dans le fil de l’histoire, marionnettes d’un auteur omniscient qui se joue d’eux. Chomarat se permet tout, jusqu’à faire dire Delafeuille à Holmes, à un moment critique : « tenez bon, la fin du chapitre n’est plus très loin », jusqu’à leur faire lutter contre un langage ordurier qu’ils désapprouvent durant quelques répliques, changer de temps, passer du « il » au « je » simplement parce qu’il en a le droit, en tant qu’auteur. Tout est décomposé, en équilibre instable, et se lit tambour battant, à l’image de quelqu’un qui, sous l’œil hilare de témoins, court pour éviter de tomber, et qu’on ne sait s’il va se redresser ou se vautrer.

Tout est drôle, les noms, les dialogues, les péripéties, et n’empêche pas l’air de rien une réflexion profonde sur l’avenir de la littérature et du livre papier, sur la place de l’écrivain, dont « le rôle est d’introduire le doute là où il y avait certitude. Un peu le contraire du politicien. » C’est terriblement fin, virtuose, intelligent et prouve une nouvelle fois que, contrairement à certaines productions littéraires écrites à la va-vite, Chomarat ne prend par ses lecteurs pour des imbéciles.

Le dernier thriller norvégien / Luc Chomarat. La manufacture de livres, 2019

3 minutes, 7 secondes de Sébastien Raizer

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Le vol MU729, au départ de Shanghai, à destination d’Osaka, prend son envol avec deux heures de retard, à cause d’un problème de transfert de bagages. Nomura, le commandant de bord, engage une course contre la montre, et contre un typhon qui s’annonce, pour arriver à l’heure prévue. Le sort s’acharne. La Corée du Nord décide du tir d’un missile à tête nucléaire. La collision aura lieu dans 3 minutes et 7 secondes.

Il suffit d’une centaine de pages à Sébastien Raizer pour déployer un condensé de son art. 3 minutes, 7 secondes n’est pas un roman catastrophe, avec cris hystériques, prières dans le vide, où seraient étudiées les réactions des différents acteurs du drame à venir, révélant leur courage ou leur petitesse, exacerbées comme dans un blockbuster américain. Ce n’est pas un récit à suspense. Ici, on sait vite que l’issue sera fatale. On le sait même avant la plupart des protagonistes, victimes d’une crise géopolitique sur laquelle ils n’ont aucune prise, qui les dépasse au point qu’ils ne comptent pas. Si la tension existe, elle se fonde sur des bases plus profondes.

Parmi les 316 passagers, l’auteur extrait quelques figures, incarnations d’une Humanité sur le point de s’éteindre. Les jeux amoureux entre hôtesses et stewards finissent en une allégorie sanglante des rapports entre les sexes, où les sentiments, devenus instincts, prennent une tournure hallucinée. Nomura, guerrier symbolique d’un Japon millénaire disparu, expérimente la mort, dans un rêve où il se transcende et confond ses souvenirs, ses désirs avec ceux de son pays. Le sino-américain Glenn Wang, concepteur de jeux vidéo, se réfugie dans une réalité décalée, où peut-être la vie comme la fin ne seraient que mirages. Yan Van Welde, photographe, songeant à la publication de son futur livre, questionne sur l’essence et la finalité de l’art. Chacun fait un voyage intérieur, qu’il expérimente dans une solitude presque absolue.

Philosophie, métaphysique, réalité augmentée ou réduite…, dans 3 minutes, 7 secondes, Raizer poursuit sa quête de la vérité en proposant, une fois de plus, une réflexion, dérangeante, incarnée, sur ce sujet, simple comme insondable, et qui s’adresse à tous : qu’est-ce que la vie ?

3 minutes, 7 secondes / Sébastien Raizer. La manufacture de livres, 2019

Le polar de l’été de Luc Chomarat

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« J’écris des romans policiers. Je ne pense pas énormément. »

Un auteur de romans policiers, dilettante en panne d’inspiration, en villégiature sur l’île de Ré, a l’idée du siècle. Plagier Pas de vacances pour les durs, d’un certain Paul Terreneuve, afin d’en faire le polar de l’été. Ce livre est remonté des limbes de son cerveau ; il faisait partie de la minuscule bibliothèque consacrée au genre qu’avait réunie son père. Il s’en souvient parfaitement, pas trop du texte lui-même, mais de sa couverture dessinée, ce bord de mer dont il était privé ; durant toute son adolescence, l’ouvrage a trôné dans un modeste meuble à vitrine que sa mère a forcément dû embarquer avec elle à la mort du paternel. Il lui suffira d’en réécrire quelques passages, et le tour sera joué. Commence alors la traque pour retrouver le fameux bouquin.

L’intrigue est bien mince, me direz-vous, pour tenir en haleine le lectorat exigeant de la Manufacture de livres. C’est sans compter le talent de Luc Chomarat qui livre ici un roman désopilant, dont l’intérêt réside, non pas dans la résolution d’une énigme dont tout le monde se fiche, mais dans tout le reste. C’est que le monsieur a des choses à dire, sur l’absurdité de notre joyeuse modernité, sur la famille et ses affres, sur la littérature et ses bons ou mauvais genres, et qu’il le dit de fort belle manière. A grands coups de dialogues sarcastiques, il nous fait le coup du narrateur désabusé, un rien cynique. A grand renfort de considérations désopilantes, il dézingue les apôtres du bon goût, les propriétaires de villas chicos et leur vision prout prout de l’existence, en se payant le luxe de n’épargner ni les gosses, ni les chats, ni les femmes. Sûr qu’on se place d’emblée de son côté, lui qui, très jeune, « prit la décision d’être Alain Delon », et dont « la vie ressemble maintenant à un film de Claude Sautet. »

Il y a chez Chomarat comme une légère pointe de mélancolie élégante, à la Jérôme Leroy, dans sa peinture du monde disparu de son enfance et l’on imagine parfaitement Jean-Pierre Bacri tenir le rôle de cet écrivain revenu de tout, avec ses reparties assassines et ses mines renfrognées, si Le polar de l’été était porté à l’écran.

Le polar de l’été / Luc Chomarat. La Manufacture de livres, 2017

Ecume de Patrick K. Dewdney

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C’est pas que je pleure, c’est l’écume qui me pique les yeux.

Un père, que l’appel du large avait fait quitter femme et enfant, est revenu après des années d’exil sur tous les océans du monde, à la mort de son épouse. Pour retrouver qui ? Ce fils qu’il avait rêvé son semblable, ce petit garçon amoureux du vent qu’à son retour il n’a pas reconnu.

Un fils, devenu adulte, désespérément seul après la mort d’une mère aimante, seul au point de se faire peur lui-même lorsqu’il croise le chemin des filles, est incapable d’aimer ce père qui l’a abandonné.

Ces deux-là ne s’adressent plus la parole depuis des années. Ensemble, ils pêchent leur maigre subsistance sur leur Princesse devenue Gueuse. Les gestes, précis et routiniers, ont remplacé les mots. Ils savent ce qu’ils ont à faire, sans un regard, même lorsqu’il s’agit de convoyer quelques migrants sur leur route vers l’Angleterre. Il faut bien gagner de quoi payer le fuel pour continuer à sillonner une mer bientôt stérile.

J’avais dit tout le bien que j’avais pensé de Crocs, le premier roman de Dewdney publié dans la collection Territori. S’il quitte la terre ferme pour un périple maritime, son écriture conserve ici toute sa puissante intensité. Il existe un terme pour désigner chaque chose et la lecture de ses romans nous rappelle, en creux, combien la langue est malmenée dans notre époque de l’à-peu-près. L’exactitude du vocabulaire prend tout son sens pour nous familiariser, sans maniérisme, avec un univers inconnu, et facilite la compréhension de l’état d’esprit des personnages, immergés dans une réalité qui leur est propre. Leurs outils sont nommés, de même que les poissons qu’ils attrapent, les plantes des dunes, la couleur du ciel, le type de douleur qu’ils endurent. Les objets, les sentiments ont un nom ; les hommes n’en ont pas. Peut-être pour souligner leur manque de communication. Peut-être que les hommes ne méritent pas de nom. Peut-être parce que chez Patrick K. Dewdney, la nature parle à la place des hommes. Et qu’elle dit la colère, la rancœur, le manque d’amour mieux que les deux héros. La nature, mise à mal, se déchaîne. Tout est humide et froid, sur le frêle esquif, dans leur cabanon de fortune, dans leur cœur. On ne peut pas en vouloir à la tempête, peut-on en vouloir aux hommes ? Sûrement. A moins que l’humanité, sous les traits d’une petite fille réfugiée, ne soit sauvée…

Ecume / Patrick K. Dewdney. La manufacture de livres (Territori), 2017

Crocs de Patrick K. Dewdney

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Un homme. Un cabot. Une pioche. Trois mots pour résumer une vie. De cet homme, traqué à travers bois, on ignore tout. On ne connaît pas son nom, ni les motivations qui l’ont poussé à rejeter la compagnie de ses semblables, ni les événements qui l’ont contraint à prendre la fuite. On le sait simplement à la poursuite d’un but ultime. Immergé dans une nature tour à tour protectrice ou hostile, il cherche à rejoindre un mur. Rien ne saurait le détourner de sa quête, surtout pas ses souvenirs, réminiscences du jeune idéaliste qu’il fut, il y a longtemps, et qui a renié ses rêves au point d’accepter toutes les compromissions. Etait-il plus une bête avant quand, mouton grégaire, il subissait son destin, ou maintenant, prédateur isolé, alors qu’il se nourrit de baies qui lui vident les tripes, et dort sur des lits de mousse ?

Pas de gras. Ni sur la carcasse de l’homme, ni dans l’écriture, précise et dense de ce court roman. Moins de 200 pages, épuisantes. A patauger dans les tourbières, escalader des roches, souffrir du froid et de la faim. Et ce n’est pas tant physiquement que le voyage est harassant mais bien à cause de l’introspection à laquelle il faut se résoudre pour suivre les traces du fugitif. A quel moment a-t-on oublié la sensation du vent sur notre peau, de la terre sous nos ongles, le nom des arbres et le feu des orties ? A quel détour de chemin a-t-on abandonné nos saines révoltes, s’est-on laissé limer les crocs ?

Patrick K. Dewdney est né en 1984. Sa lucidité est insolente, douloureuse, libératrice. Son roman fait mal, sa lecture est salutaire et dangereuse. Tenez-vous quelques temps éloigné des magasins de bricolage. Vous risqueriez fort, vous aussi, d’être tenté de vous armer d’une pioche et de montrer les dents.

Crocs / Patrick K. Dewdney. Ecorce Editions / La Manufacture de livres, 2015 

Chronique publiée dans New Noise n°29 – septembre-octobre 2015

Franck Bouysse

Janvier. Froid dehors et en dedans quelques jours après l’attentat qui a décimé Charlie Hebdo. Mais pouvoir rencontrer dans sa ville l’auteur qui monte, voilà qui fait chaud. Cafés dans un petit bar tranquille le temps d’une longue discussion avec l’Homme Paisible. Merci Franck. Sûr qu’on trouvera le temps de se la boire, cette bière.

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Pur Sang. Le Montana. Elias, orphelin, est élevé par Mama et Papa Tulssa, Indiens Nez-Percés. Au moment de mourir, sa mère adoptive lui apprend que ses parents étaient des Français, originaires du Limousin. Elias prend la route qui le mènera jusqu’en Haute-Vienne, à la recherche de ses origines… Grossir le ciel. Les Cévennes. Gus vit seul avec son chien dans une ferme isolée, distante d’une centaine de mètres de celle d’Abel, de vingt ans son aîné. Les deux paysans, presque amis, ont appris à partager le labeur quand il est trop dur pour un seul homme, et quelques coups de rouge quand la solitude se fait trop pesante. Des événements inattendus vont venir rompre l’équilibre d’un quotidien qu’ils pensaient prévisible… L’intérêt des deux derniers romans de Franck Bouysse ne réside pas dans la résolution d’intrigues au demeurant parfaitement menées. Leur force prend corps ailleurs, dans la langue même. Dans une écriture somptueuse, précise et juste, au service d’une nature sublime ou dure que l’auteur sait encore regarder, et de personnages taiseux dont il sait transcrire la rare et précieuse parole. Originaire de Brive et habitant Limoges, Franck Bouysse sait de quoi il parle quand il évoque la ruralité. Mais attention, il ne s’agit pas ici de cette ruralité si souvent moquée dans les salons parisiens. Non, c’est bien de la Terre dont il est question, cette Terre noble et rude qui forge les caractères de ceux qui la travaillent, ceux dont l’existence paraît si simple qu’elle tend à l’universel, ceux qui se tuent lentement au rythme de tâches toujours à recommencer, mais qui savent encore s’émerveiller de l’immensité du ciel. Car oui, le ciel est immense, les hommes sont tout petits, et les romans de Bouysse beaux à pleurer.
Tu es l’auteur de onze ouvrages, et tu as sorti pas moins de quatre livres en 2014, un documentaire chez Papillon rouge éditeur Femmes d’exception en Limousin, et trois romans, Oxymort chez Geste, Pur sang, chez Ecorce, et Grossir le ciel, à la Manufacture de livres, est-ce un hasard du calendrier ou as-tu été particulièrement prolifique ces derniers mois ?  

Femmes d’exception est un livre de commande que j’ai écrit il y a un moment et qui est sorti là. Je n’écris pas quatre bouquins par an. J’essaie d’écrire tous les jours. J’écris n’importe où. J’adore écrire dans les bars. Ça m’est arrivé d’écrire plusieurs livres en même temps, mais uniquement des bouquins de commande. Sinon, quand je suis avec des personnages, je ne peux pas m’en décoller. Je m’endors avec eux, je me réveille avec eux.

Et tu te réveilles la nuit pour écrire ?

Non, jamais. La nuit, je lis. Je ne dors pas beaucoup.

Ton œuvre se compose principalement de romans noirs. Ton premier livre, L’entomologiste, paru chez Geste en 2008, était déjà un polar. Sais-tu pourquoi tu as fait ce choix ? S’est-il imposé parce que cela correspond à tes goûts, en tant que lecteur ? 

J’ai quasiment commencé à lire avec Conan Doyle, Stevenson, Dickens. En fait, le premier texte que j’ai écrit s’appelle Le Mystère H., premier tome d’une trilogie publiée chez Les Ardents, qui s’est poursuivie avec Lhondres ou Les ruelles sans étoiles, et La huitième lettre. J’avais voulu revisiter, moderniser un peu Jules Verne. J’écris depuis toujours mais ça a été mon premier contact avec l’édition, la première fois où je me suis décidé à montrer mon travail après l’avoir fait lire et où on m’a dit que c’était pas mal, et que je devrais peut-être tenter de le proposer. L’entomologiste est venu tout de suite après. Et oui, c’est un polar, mais je ne m’intéresse pas tellement à l’intrigue, c’est pas mon truc. Ce sont les personnages qui sont le plus important, que j’ai besoin de fouiller. La littérature policière en tant que telle ne m’intéresse pas particulièrement.

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Mais ça reste de la littérature noire.

Un humain n’est jamais aussi intéressant que quand on va fouiller dans la noirceur, quand il se révèle. Après, il y a le contre-jour. Pour faire exister la lumière, il faut qu’il y ait le contrepoint de la lumière, et le contrepoint, c’est la noirceur.

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Il y a une phrase qui m’a frappée, que je trouve très représentative de ton œuvre. Elle est tirée de Vagabond, qui retraçait les déambulations d’un guitariste de blues dans des bars de nuit, paru chez Ecorce en 2013 : « Je pense aux accidents qui décident… Je pense à l’imposant dédale dans lequel on se cherche, dans lequel on se perd et duquel on s’échappe pour sombrer dans un autre ». Cette vision du monde, plutôt pessimiste, est-elle le reflet de ton âme, plutôt noire ?  Est-ce que tu te soignes ?

(Rires) Je me soigne avec des amis, en riant, en discutant, en buvant des bières et du bon vin. Je ne pense pas avoir une âme noire, il faudrait demander ça aux gens qui me côtoient, mais c’est ce que j’aime explorer, et lire aussi. En littérature, ce qui me touche, ce sont des choses très sombres. Pour moi, il n’y a pas de hasard. L’enchaînement des événements est souvent le fait de choix, malgré tout, de choix que l’on fait souvent par défaut. Certains de mes personnages peuvent subir les événements, mais pas tant que ça. Je suis bien d’accord que Gus n’a pas tant le choix, il ne choisit pas la solitude, par exemple. Mais le fait qu’il décide d’aller dans ce fameux pré pour attendre les grives est déjà un choix. Je crois vraiment que toute notre vie, on se cherche. Des gens ne se posent pas la question, mais c’est intéressant de se chercher, de se renifler, se deviner.

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Quels sont tes auteurs de prédilection ?

Mon panthéon, c’est Faulkner, Hemingway, Steinbeck. Cormac McCarthy que je tiens pour un des plus grands écrivains vivants, ou Ron Rash qui est plus jeune. Je viens de terminer le fils de Philipp Meyer, c’est un livre admirable. J’aime beaucoup aussi Céline. Ça m’a marqué. Il disait qu’il fallait que l’homme souffre pour qu’on comprenne sa nature. Il y a des histoires plein les caniveaux, et n’importe qui peut raconter des histoires. Mais aller fouiller, c’est ça qui est compliqué.

« Bien souvent, la folie est une question de point de vue. L’Histoire nous a appris que, par exemple, chez les Indiens ou chez certaines populations, on n’enferme pas les fous, au contraire. »

La folie, l’enfermement sont des thèmes récurrents dans ton œuvre. Est-ce que les coucher sur le papier est un moyen de conjurer la peur qu’ils t’inspirent ?

J’ai abordé le thème de l’enfermement, mais de façon ponctuelle (dans Oxymort, le personnage principal est enfermé dans une cave, dans le noir, et ne sait pas pourquoi il est là, ni qui est son geôlier). La folie, par contre, m’obsède. Dans le deuxième volet des aventures de H., j’avais déjà écrit un dialogue entre un médecin aliéniste et son patient. Bien souvent, la folie est une question de point de vue. L’Histoire nous a appris que, par exemple, chez les Indiens ou chez certaines populations, on n’enferme pas les fous, au contraire. Au delà de la folie, c’est l’incompréhension, le fait d’être incompris qui provoque des révoltes chez moi, de l’ordre de l’injustice.

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Le fait de ne pas savoir d’où on vient semble te tourmenter, également.

Je suis un gars de la terre. Je viens de là, je suis un terrien. Les racines sont quelque chose de primordial. On n’en réchappe pas. Même quand on veut s’envoler, on revient toujours à la terre.

Elias, dans Pur sang, part à la recherche de ses racines, les trouve, et du coup, c’est un de tes personnages qui s’en sort le mieux. 

Il connaît ses racines. Est-ce que ça peut suffire ? On verra, son histoire continue, dans un deuxième volet. Néanmoins oui, pour le coup, il a un double enracinement. Alors que Gus pensait savoir d’où il venait et se trompait. Il n’y a pas pire comme situation. C’est un type que j’aime profondément. Je comprends qu’on puisse avoir envie de le secouer, de lui dire « mais tu ne vois donc pas ce qui se passe ? » Mais je crois que plein de gens sont comme ça. Il y a des paysans qui sont en train de crever comme ça, seuls, dans leur petite ferme. Je reviens toujours au film de Depardon, Profils paysans, où il montre leur quotidien. C’est admirable, mais c’est à chialer. Ça me touche énormément.

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Tu écris des histoires très désespérées, et très masculines. Les femmes marquent  les destins de tes personnages, mais en creux, par leur absence, leur disparition ou leur manque d’amour. J’ai envie de te poser cette question primordiale : où sont les femmes ? 

(Rires) Les femmes sont souvent en arrière plan effectivement, même si ce sont elles qui décident la plupart du temps. Paradoxalement, ce sont souvent les personnages les plus forts. Mais en creux, c’est vrai. Je travaille là-dessus. (Rires) C’est un cheminement, je cherche, je tâtonne… C’est marrant, je suis en période d’écriture, et les femmes prennent justement de l’importance, physiquement, et pas forcément en creux.

Cela n’était donc pas délibéré ?

Pas du tout. Quand j’écris, je pars d’une image, d’une phrase, et je ne sais pas du tout ce qui va se passer.

« En ce qui concerne l’amour, on ne se débarrasse pas du sexe, c’est donc toujours faussé, jamais en équilibre. En tous cas, ça ne m’est jamais arrivé. L’amitié, même si ce n’est pas toujours facile, c’est simple. »

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Du coup, tes personnages développent une sorte de solidarité masculine. Dans Sugar, nouvelle du recueil Noir-Express, édité par Le bruit des autres, comme dans Grossir le ciel, ou encore dans Pur Sang, l’amitié virile a une place très importante. Les amis que tu décris travaillent ensemble, boivent des coups, pêchent… Pourtant, ils parlent peu et peinent à combler leur sentiment de solitude. L’amitié n’est-elle qu’un pis-aller à l’amour ?

Je ne sais pas. Disons que c’est une relation plus simple, plus frontale. En ce qui concerne l’amour, on ne se débarrasse pas du sexe, c’est donc toujours faussé, jamais en équilibre. En tous cas, ça ne m’est jamais arrivé. L’amitié, même si ce n’est pas toujours facile, c’est simple.

Mais ils éprouvent quand même un manque.

Bien sûr. Toute relation est faite pour combler un manque. Les mots aussi. Mes personnages sont des taiseux. Il faut deviner les choses derrière les mots. Dans ce monde paysan qu’on retrouve chez Gus ou même chez Elias, on dit une chose mais ça veut en dire une autre. Il faut avoir le code. Il faut comprendre leur façon de fonctionner et leur environnement.

Y-a-t-il un type de scène plus difficile à écrire pour toi qu’un autre ? Les scènes d’amour, de violence ?

Pendant très longtemps, j’ai fait l’impasse sur ce genre de scènes. Dans Grossir le ciel, il y a une scène qui est assez violente. Vagabond a été ma profession de foi. Je me suis vraiment mis à écrire avec ce bouquin. Depuis, je lâche les chiens. Je ne fais pas d’économie. Ça procède aussi du fait de grandir. Mais ces scènes-là, oui, c’était compliqué pour moi. Ça l’est de moins en moins. Au début, j’avais du mal avec les dialogues aussi, maintenant j’adore écrire des dialogues, que je retravaille énormément.

Justement, je voulais te demander si tu retravailles beaucoup tes textes.

Grossir le ciel, c’est huit ou neuf versions. Etalées sur quatre ans. Et cent pages de moins à l’arrivée. Pour que ça soit efficace, qu’il n’y ait pas de gras. Le premier jet est très rapide, ça prend quelques mois. Il faut que ça repose. C’est un bonheur d’avoir oublié un texte et de s’y replonger. Si on le reprend tout de suite, ça ne marche pas. On n’a pas le recul. Et j’ai deux ou trois lecteurs à qui je fais lire, qui sont… (Rires) durs.

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La musique tient un rôle marquant dans tes romans. Ton personnage, dans Vagabond,  aime le blues de Robert Johnson, Django Reinhardt, Sonny et Charley Patton, Cole Porter, il est même guitariste de jazz. Louis, dans Oxymort, écoute Aaron, PJ Harvey ou Jeff Buckley. Quand il rencontre Lilly, elle lui fait découvrir « Strange Fruit » de Billie Holiday. Est-ce que ce sont des artistes que tu écoutes toi-même ? Ecris-tu en musique et penses-tu que la musique a une influence sur ton écriture ?

C’est primordial. J’écris en musique, j’écris avec la musique sur les oreilles. Je choisis les albums, les morceaux en fonction de ce que j’écris. Antony and the Johnsons, par exemple, pour écrire, c’est fabuleux, ou Rostropovitch. Oui, les artistes que tu cites sont des gens que j’aime ou que j’ai aimé. En fait, j’ai l’impression d’écrire de la musique. Une phrase, ça doit être de la musique. Parfois, il y a même un mot qui m’arrive qui ne veut rien dire. Mais qui marche dans ma phrase. Après, il faut que ça ait un sens évidemment, mais c’est vachement important la rythmique, la musique.

Un autre personnage dédicace du Sardou à la radio pour exprimer son amour, et il se plante évidemment. Dans Noire porcelaine, le meurtrier signe ses œuvres de bouts de chansons. Quant à Abel et Gus, ils sont, au contraire, privés de musique, comme si profiter de la vie, jouir, à travers l’art notamment, leur était refusé. La culture, ou le manque d’accès à la culture, te servent donc à définir psychologiquement tes personnages ?

Forcément. Parfois, c’est de l’humour. Mais pour le cas de Gus et Abel, ils n’ont jamais eu accès à la culture et sont incapables d’aller la chercher. Surtout où ils sont. Bon, le type qui choisit Sardou, on peut se douter de son profil psychologique, et se douter aussi que je n’aime pas tellement Sardou (Rires).

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Dans Oxymort, le tueur, qui travaille dans un magasin de disque, écoute Eurythmics, Boy George, P. Lion… La pop des années 80 était-elle si horrible qu’elle incarne pour toi le mal absolu ?

Non, du tout (Rires). Justement, c’est des morceaux que j’aime bien. C’est simplement que l’idée du roman m’est venue quand j’ai vu le clip de Marilyn Manson, le clip de sa reprise de « Sweet Dreams ». L’idée est partie de là. J’ai vu ce clip, j’ai écrit une phrase, et ça a commencé comme ça. J’adore la pop des années 80. J’adore Christophe, par exemple, ça fait rire tout le monde (Rires). « Les paradis perdus », pour moi, c’est sublime. Ce n’est pas forcément du deuxième degré. Des fois, du troisième ou du quatrième (Rires).

La géographie également porte l’histoire. Vagabond, L’entomologiste et Oxymort se passent à Limoges, même si celle-ci n’était pas clairement identifiée, Pur sang en partie dans le Montana et Grossir le ciel dans les Cévennes. Comment choisis-tu les lieux où vont évoluer tes personnages ? As-tu besoin de connaître les endroits que tu décris ?

J’ai besoin de les connaître et je dirais qu’ils n’ont aucune importance. On entend souvent dire que le lieu est un personnage. Pour moi, ça n’est pas ça, c’est le support à l’émotion. J’ai besoin de  connaître les lieux intimement quand il s’agit des Cévennes, du Montana ou du Plateau (de Millevaches, en Limousin, principalement en Corrèze), j’ai besoin d’en connaître la végétation, d’en avoir une approche naturaliste. Alors que ce n’est pas le cas quand je parle de la ville, de Limoges par exemple, ça pourrait être n’importe où. Je n’ai pas la même approche. Mais le lieu n’est pas important, c’est l’émotion qui s’en dégage. Pour Grossir le ciel, je suis parti du film de Depardon qui a filmé les mêmes paysans à plusieurs dizaines d’années d’intervalle, tous dans les Cévennes.

Grossir le ciel n’aurait pas pu se passer sur le Plateau ?

Je pense que si. C’est très similaire, à part qu’il n’y a pas le châtaignier sur le plateau. Mais les hommes sont les mêmes. Il y a aussi beaucoup de fermes isolées, de gens seuls ici. J’ai justement envie de parler de ces gens-là aussi, de creuser le sillon, ce qu’on me reprochera peut-être un jour. Je suis très admiratif d’ethnologues comme les Lomax père et fils, ou Edward Sheriff Curtis qui, pendant une trentaine d’années, est parti photographier les derniers Indiens. J’aime ces gens qui vont jusqu’au bout du truc. Il y a quelque chose qui disparaît, il faut témoigner de ça. Ne pas attendre que tout soit fini pour s’y intéresser. La disparition des paysans tel Gus ou Abel est imminente. C’est pour ça qu’il y a de la mélancolie chez eux. Gus sait que sa ferme va disparaître avec lui et il ne veut pas qu’il en soit autrement. Ça se transmet avec le sang, sinon ça n’a aucun sens.

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D’où te vient cette fascination, que tu partages avec Gus, pour les Indiens d’Amérique ?

C’est une culture qui me fascine. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Ça tient beaucoup au fait de leur extermination. Quand j’y pense, ça me met très en colère. C’est un des rares génocides où l’envahisseur a gagné. Là, il ne reste plus d’Indiens. On a détruit toute une culture, sans culpabilité. Je m’intéresse plus particulièrement aux Indiens du nord, les Crows, aussi parce que c’est une région que je préfère au sud. Leur façon de voir les choses, leur philosophie, le lien qu’ils entretiennent avec la nature, c’est pour ça que je fais le lien avec Gus. Tout ce qui est décidé dans la vie de ces hommes-là se fait par rapport à la nature, comme Gus.

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Quand tu décris les conditions de vie à la campagne, les paysages, les saisons, la précision des termes que tu emploies définit ton style, presque naturaliste, particulièrement dans Grossir le ciel et dans Pur sang. Beaucoup de critiques t’ont comparé à Giono et t’ont classé dans ce mouvement jusqu’alors très américain du Nature Writing. Ton écriture est très différente dans ta trilogie H., qui se passe en partie dans l’east end londonien du début XXe, ou dans tes romans urbains. L’environnement dans lequel tu places tes personnages influence donc ton style ?

Et le style aussi amène dans un environnement, paradoxalement. Ça peut marcher également dans ce sens-là. Quand je place l’intrigue de mes romans à Limoges, le rythme n’est pas le même. En ville, on n’a pas le même rapport au temps, à la patience. Dès qu’on en sort, on respire, et l’écriture aussi. L’inverse est également vrai. Quand je commence à écrire quelque chose, ne serait-ce que par le rythme, dès la première phrase, je sais si ça va pas se passer dans une ville ou à la campagne.

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As-tu éprouvé le besoin de t’éloigner de Limoges, littérairement parlant ? As-tu (eu) peur d’être considéré comme un écrivain régional ?

Sûrement. Jim Harrison est bien classifié comme un auteur régionaliste, chez lui (Rires), donc ça ne veut pas dire grand chose, mais malheureusement en France, on n’a pas la même façon d’aborder la littérature, et effectivement, c’est un danger, un enfermement que j’exècre. Le choix des Cévennes devait être inconscient, même si l’idée est vraiment partie de l’image de Depardon. Quand on a lancé ce pari de ce bouquin, avec Pierre Fourniaud, de la Manufacture de livres, c’était quand même risqué, parce que ça ne se fait pas, une histoire avec deux taiseux au milieu des Cévennes, un chien et un fusil, et les Parisiens ont adoré.

Avec Grossir le ciel, tu as eu les honneurs de la presse nationale, avec un nombre considérable de critiques dithyrambiques. Que t’inspire cet engouement des critiques et des lecteurs ? 

C’est très perturbant. D’ailleurs, ça m’a perturbé dans mon rythme d’écriture. Bon, j’ai des gens autour de moi grâce auxquels je ne risque pas d’attraper la grosse tête, je t’assure (Rires). Leurs réflexions ne sont pas « C’est vachement bien » mais plutôt « T’as pas intérêt à te louper pour le prochain ». C’est très perturbant et ça fait un bien fou. Ça fait des années que j’écris, plutôt anonymement. J’avais eu quelques critiques, surtout depuis Vagabond. Mais là, même RTL, même Marianne ! En fait, ce qui fait vraiment du bien, c’est de se sentir compris. C’est ça le truc, au-delà du bouquin. J’ai touché les gens, et c’est ça que je voulais, ce n’était pas raconter une histoire. Donc, ça fait du bien et ça met une pression.

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As-tu été bien accueilli dans le milieu du polar ?

Pour moi, c’est vachement nouveau. Je me retrouve invité à Quais du polar, je vais aller à Toulouse, à Agen, à Nantes, à Mauves en noir. Je reçois des petits mots de polardeux. Eric Maravélias est tombé amoureux du bouquin, Benoît Minville aussi. Alors que Grossir le ciel n’est pas un polar, on est bien d’accord. Mais bon, La faux soyeuse, le bouquin d’Eric non plus, son roman va bien au-delà d’un simple polar. On n’écrit plus du Agatha Christie, enfin ça peut se faire, mais ce n’est pas ma tasse de thé. Dans ce milieu, des gens en ce moment écrivent des choses sublimes, comme Aux animaux la guerre, de Nicolas Mathieu. Il y a une génération de français qui émerge et qui fait péter les frontières. On n’est plus dans le polar avec le privé ou le flic alcoolique en train de divorcer.

Le personnage de H. revenait dans une trilogie. On retrouve les mêmes enquêteurs dans L’entomologiste et dans Noire porcelaine et j’ai cru comprendre que Pur Sang constituait le premier volume d’une trilogie. T’attaches-tu à tes personnages au point d’avoir du mal à les laisser partir ?  

Réponse : oui. (Rires) Ça peut être de l’attachement ou l’idée de ne pas en avoir fini avec eux. Comme pour le personnage de H. Je n’ai rien de défini à l’avance. Mais Elias, par exemple, je l’aime ce type. J’ai envie de le creuser. L’idée de départ est en partie tirée d’une histoire vraie. Un copain m’avait filé des coupures de journaux qui dataient du milieu du XXème siècle, des mauvaises photocopies où un palefrenier racontait ce qu’il avait vu. J’ai gardé ça sept ou huit ans en me disant qu’il faudrait que j’en fasse quelque chose, et un jour, c’est venu. Même si ce premier volet est assez dense, qu’il se passe plein de choses, l’idée, c’est de finir par faire un gros livre, quelque chose de plus conséquent, car Pur sang n’a pas eu de diffusion.

Que peut-on te souhaiter pour 2015 ?

De continuer à écrire, et surtout d’être content de ce que j’écris.

Est-ce possible d’avoir le recul nécessaire pour juger de son propre travail ?

Si on laisse passer assez de temps. En cours d’écriture, j’ai un lecteur à qui je passe assez rapidement, qui est très pertinent. Quand c’est fini, je le fais lire ensuite à deux autres personnes. Mais, on le sent. Pas au premier jet, mais j’écris à la main, sur des carnets, et dès la première frappe, je vois quand ça fonctionne. Je ne peux dire pas si c’est bon, mais je sens si c’est sincère, et c’est la seule chose qui importe.

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interview publiée dans New Noise n° 26 – mars-avril 2015