Manger Bambi de Caroline de Mulder

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Hilda, dite Bambi « à cause de ses yeux doux et de sa charpente légère, tout en pattes », a seize ans, des copines (enfin, deux copines, Leïla et Louna, son crew), des embrouilles et la rage. La scène d’ouverture est à l’image de sa vie, violente. Le type qu’elle a réussi à appâter pour le laisser à poil en a pris plein la gueule et surtout le fondement. Il paye pour les autres, tous ces vieux friqués qui ferment les yeux sur l’âge des gamines qu’ils contactent sur les sites de rencontre et ramènent à l’hôtel. Bambi, elle n’attaque pas, elle se défend. Elle n’a que sa jolie frimousse à opposer à cette société qui fait d’elle une proie, un jouet entre les mains des hommes ou des beaux-pères lubriques. Sa petite gueule, et aussi ses poings. Faut pas la regarder de travers. De toute façon, c’est les autres qui ont commencé. Elle a l’insulte facile et part du principe qu’il vaut mieux faire peur que pitié.

Elle est de ces gosses exubérantes, trop voyantes, qu’on croise en baissant les yeux. On se doute bien que leurs cris sont une carapace, une façade mais on ne prend pas le risque de vérifier de près. Elle n’est pas très sympathique, Bambi, elle crie et ment pour exister. C’est une terreur. Dont Caroline de Mulder dresse un portrait si convaincant qu’on finit par l’aimer. Au point qu’on voudrait bien qu’elle échappe au destin inexorablement tragique vers lequel elle est précipitée.

L’histoire se passe maintenant. Smartphones omniprésents, langage de SMS, internet où l’on trouve tout, façon de s’exprimer, récit raconté au présent ancrent Bambi dans le réel, dans l’actuel. Ça se passe nulle part, dans un endroit moche comme partout. La langue est sèche. L’économie de mots, les associations de termes surprenantes créent des images puissantes, de la poésie noire.

Sous ses traits durs, sa couche de maquillage, Bambi est une petite fille. En lutte. En colère. Qui se venge de l’existence. C’est une enfant en manque d’amour, qui continue à adorer sa mère, malgré tout ce que celle-ci porte en elle de toxique. Et on voudrait bien, qu’à la fin, elle ne soit pas mangée.

Manger Bambi / Caroline de Mulder. Gallimard (La noire), 2020

Tourbillon de Shelby Foote

Luther Eustis est un paysan pauvre du Mississippi. A cinquante ans, il n’a ni raté ni réussi sa vie. Il cultive sa terre et nourrit sa femme et ses deux filles, dont l’une est lourdement handicapée. La Bible guide ses pas… Jusqu’à ce qu’il croise la route de Beulah Ross, dix-huit ans, femme de mauvaise vie par atavisme. Il commet le péché de chair avec la diablesse et s’enfuit avec sa belle sur une île où il pourra vivre son amour loin du jugement des hommes… Jusqu’à ce que, rattrapé par l’idée du mal, prenant conscience de sa faute, il décide de la quitter. Beulah refuse. Il la noie et leste son corps de ciment. Quand le cadavre remonte à la surface, il est vite arrêté.

Dès le premier chapitre, on connaît l’assassin. Si suspense il y a, Foote le maintient dans le déroulé du procès de son personnage principal et dans l’issue du verdict. Car si même Eustis a avoué son crime, reste à savoir comment vont le juger les jurés, s’il sauvera sa tête. S’ensuit le défilé des différents protagonistes qui suivent l’affaire ou y sont mêlés. Et à travers leurs déclarations, leurs pensées profondes, leurs croyances ancrées de superstitions, se dessine le portrait d’une Amérique pudibonde, avide de rejeter ceux qui se détournent des normes, prostituées et noirs en ligne de mire. Eustis n’a rien de noble. Rien d’ignoble non plus. Il est le produit de son époque et du Sud profond qu’il incarnait si bien jusqu’au drame. Le condamner, c’est condamner la société dans son ensemble, c’est remettre en cause les fondements qui l’ont bâtie. C’est admettre que Dieu est incapable de garder les hommes, même les plus zélés, dans le droit chemin.

A mesure du procès, les langues se délient. Celle de l’avocat d’Eustis, qui connaît toutes les techniques de manipulation. Du reporter local, avide de reconnaissance. Du geôlier qui raconte les conditions de vie en prison. De la femme de l’accusé, de la mère de la victime. C’est entre les lignes, dans les relations tissées au sein de la communauté que l’on comprend ce qui se joue.

Shelby Foote excelle à donner une voix à chacun, personnelle, incarnée, et pourtant tellement conforme à ce que l’on attend de lui. Aucun ne peut réellement aller au-delà des préjugés qui l’ont bercé. Et l’on se prend, par fulgurances, à penser comme eux, tant l’écriture de Foote est pénétrante. Puis l’on se reprend, se parjure, s’en veut. Et l’on touche du doigt le génie avec lequel l’auteur fait pencher nos cœurs. Les scènes se succèdent, dénuées de toute surprise, et à ce titre extra-ordinaires. Celle lors de laquelle Eustis succombe à Beulah la première fois, où l’on sent peser la chaleur, monter la sève. Celle où il revient près des siens, prenant son temps, s’achetant un nouveau costume, passant chez le coiffeur, comme s’il ne venait pas de tuer, comme s’il ne risquait pas lui-même de mourir.

Tout semble écrit d’avance, comme dicté depuis là-haut, dans cette société où les mentalités se plient aux préceptes bibliques. Pourtant, c’est bien ici-bas que les hommes vivent, les pieds sur la terre, les mains autour du cou de jolies blondes.

Texte puissant, admirable de justesse, Tourbillon, paru initialement en 1950 aux USA et en France en 1978, méritait vraiment cette magnifique réédition.

Tourbillon / Shelby Foote. trad. de Hervé Belkiri-Deluen et Maurice-Edgar Coindreau, révisée par Marie-Caroline Aubert. Gallimard (La noire), 2021

September September de Shelby Foote

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Septembre 1957.

Dans l’Arkansas, le gouverneur refuse à neufs collégiens noirs d’intégrer leur école, malgré la récente loi, édictée par Eisenhower, leur permettant de suivre leur scolarité dans le même établissement que les blancs.

A Memphis, trois gangsters à la petite semaine fomentent le plan de leur vie, enlever Teddy Kinship, huit ans, sur la route de son école, et le séquestrer dans une maison louée sous un faux prétexte, à l’écart de tout, le temps de récupérer la rançon. C’est Podjo qui dirige les opérations. Il a de la bouteille et les pieds sur terre. Joueur quasi professionnel, il sait garder la tête froide et la main. C’est Rufus qui a eu cette idée géniale, mais ils ont besoin d’un cerveau, lui qui pense le plus souvent avec un autre de ses organes, surtout quand Reeny est à portée de main. Reeny, c’est sa nana, belle et insatiable, même si elle a quelques années de plus que lui.

Nous serions donc dans un roman noir des plus classiques si Foote ne proposait pas un fait inhabituel, exposant par là-même un tableau et une lecture inédits de l’histoire des Etats-Unis : les malfrats s’avèrent être blancs, tandis que le gosse est issu de la bourgeoisie noire. En inversant les rôles traditionnellement échus aux protagonistes de ce genre de récit, il explore des ressorts neufs à l’oeuvre dans la société américaine.

C’est sur fond d’émeute raciale en Arkansas donc, que les personnages suivent à la télé et dans les journaux, que l’auteur plante son décor. Les forces de l’ordre tentent de faire respecter les consignes, tandis que les neuf étudiants s’exposent au lynchage de la foule. Le contexte, logiquement, devrait faire ressortir des sentiments évidents dans chacune des communautés. Il n’en est rien. A travers la famille de Teddy, Foote démontre la complexité du monde et démonte les idées toutes faites.

Le père de Teddy, Eben, a réussi en étant embauché dans la société comptable de son beau-père Daddy. Sous le surnom affectueux se cache un bourgeois fortuné, propriétaire de nombreux logements qu’il loue, notamment à son gendre. Eben a toujours été dans son ombre, soucieux de plaire à celui le nourrit, comme un chien. Il a toujours été un pion, aux ordres. Quand Teddy est kidnappé, il est bien obligé de s’en remettre à son maître, détenteur de l’argent requis. Daddy agit en patriarche, en défenseur de ses enfants et de ses valeurs. Il a acquis sa respectabilité en se pliant aux règles des blancs, au détriment de celles de sa communauté. Il compte bien que rien ne change et à ce titre n’a que mépris pour les étudiants révoltés. Le qu’en dira-t-on est plus dommageable que des injustices supposées. N’a-t-il pas lui-même choisi Eben pour sa fille Martha, s’évitant la honte de la voir mariée avec sa passion de jeunesse, un homme trop noir pour son rang. Dans le même temps, le trio blanc est composé d’individus abrutis, sans culture, des rednecks dénués de racisme, sinon de préjugés, uniquement guidés par l’appât du gain.

Foote prend son temps, décrit les préparatifs du rapt, puis la durée du confinement, dans le détail, en insistant sur les relations changeantes entre tous les protagonistes présents dans le roman. Il laisse successivement la parole à chacun d’eux, dans des passages à la première personne, narrant leur passé, leurs désirs et leurs frustrations, leurs pensées secrètes aussi, permettant au lecteur de comprendre leurs failles.

Les relations familiales, ou au sein du trio des kidnappeurs, dans une ambiance moite, lente d’ennui, gonflée d’énergie sexuelle, révèlent autant de tensions que dans les rapports interraciaux. Noirs et blancs ne se mélangent pas, pas plus que ne se fréquentent riches et pauvres d’une même communauté. Comme chez Eben, on vit à côté les uns des autres, on se tolère, tant que chacun reste à sa place.

Cela est-il en train de changer ? La société ne sera-t-elle pas obligée de bouger ? Pas aussi vite qu’on pourrait le souhaiter. C’est ce que nous dit Foote, en choisissant de raconter son histoire au passé, au cours du mois de septembre 77. Vingt ans qui séparent ces deux mois de septembre sans que les fondements de la société n’aient vraiment été ébranlés.

September September / Shelby Foote. trad. de Jane Fillion révisée par Marie-Caroline Aubert. Gallimard, (La noire), 2020

Mictlan de Sébastien Rutés

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Un camion. Une route à l’écart du trafic. Un soleil de plomb. Peut-être le Mexique. Gros et Vieux se relaient au volant. Ils ont interdiction de s’arrêter, pas même pour pisser, seulement pour faire le plein. Ils doivent mener leur cargaison à bon port, c’est-à-dire loin. Les 157 cadavres sont bien alignés, dans des sacs en plastique noirs, dans la remorque réfrigérée. Il faut rouler, toujours, ordre du Commandant. Le Gouverneur craint pour sa réélection. Ces morts, on ne sait plus où les mettre, les morgues, les chambres froides, les cimetières débordent. Ces morts, décapités, flingués ne doivent exister pour personne, symboles de l’échec d’une politique sécuritaire qui n’a fait qu’amplifier le chaos.

Les dépouilles du fourgon sont anonymes. Gros et Vieux aussi. On apprend d’eux au fil du voyage, porté par un style presque sans respiration, étouffant, au rythme des kilomètres avalés, des pensées des comparses exaltées par les amphéts qu’ils s’enfilent pour ne pas sombrer. Ils n’ont pas grand-chose à se dire, coincés dans l’habitacle asphyxiant, solidaires par obligation. A mesure, ils gagnent en identité, en humanité peut-être, secoués, réveillés par les morts qu’ils ont eux-mêmes causées, avant. Le Vieux a perdu sa fille, elle le hante jusqu’à l’obsession. Le Gros a la larme à l’œil, tatouage qui prendra vie.

L’intrigue est mince. Elle suffit à écraser. Des péripéties sur une voie sans issue. Un auto-stoppeur, archéologue étranger, dont la rencontre est aussi incongrue que ses recherches dans un pays voué à la violence, sans autre certitude pour quiconque qu’une disparition rapide et proche. Un voleur désespéré. Des narcos, des militaires. Des coups de feu. De nouveaux morts. La puanteur de la charogne. Une fin somptueuse, avec la poésie comme expression ultime, avec le Mictlan, le lieu des morts, au bout.

Mictlan / Sébastien Rutès. Gallimard (La Noire), 2020

Nadine Mouque de Hervé Prudon

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Toutes des Nadine, sauf maman

« Ici, aux Blattes, Nadine Mouque ça va pour tout le monde et toutes les religions, c’est un mot de passe pour vous gâcher le jour, vous dire la haine et l’irrespect de la personne humaine, tout le monde s’appelle Nadine Mouque. »

Sorte d’insulte pour désigner les femmes, toutes les femmes, dans la bouche des jeunes de la cité, mais aussi leur concéder une forme d’appartenance à leur communauté, « Nadine Mouque » est un terme qui a le don d’ulcérer Paulo, le narrateur. Chômeur gras et moche tendance alcoolo, divorcé, il vit chez sa mère et n’est pas comme ces petits merdeux. Lui il respecte les femmes, il est mieux, sans doute, que les autres. Aux Blattes, il n’a pas beaucoup d’amis, il s’est construit contre le monde, avec sa M’man. C’est dire que quand sa mère se fait dessouder en faisant ses courses, sa solitude grimpe d’un cran, au point qu’il se refuse à se débarrasser de son cadavre pour avoir, encore un peu, de la compagnie. Même si ça cocotte dans l’appartement et que ça devient carrément encombrant au moment où il récupère Hélène, sosie de l’héroïne du feuilleton populaire, dans une benne à ordure, en bas de l’immeuble et compte bien installer cette belle fille chez lui…

Initialement publié en 1995 à la Série Noire, Nadine Mouque n’a rien perdu de sa verve. Peinture d’une cité glauque, récit narré au présent par un personnage, mi lard mi cochon,  envers lequel on éprouve peu d’empathie, le talent de Prudon à distiller de l’ambiance s’y révèle fulgurant. L’histoire, aberrante, n’est qu’un prétexte. L’intérêt n’est pas là. Les faits s’enchainent, s’empilent de guingois, construisent une absurde réalité qui peine à tenir debout, à l’image des destins des habitants, et surtout de Paulo. Chez Prudon, c’est l’atmosphère qui compte, qui sert à dire la poisse, les embrouilles, la fatalité dans laquelle s’enlisent, croupissent ou se complaisent les gens de peu, ses héros de toujours. Il ne les juge pas, ne les plaint pas. Et c’est par la langue, exceptionnelle, créatrice d’images violentes ou poétiques, qu’il leur confère une épaisseur.

Aucune phrase anodine, tout un univers de désespoir et d’humour glacial qui se déploie dans ses mots : « Quand on naît ici, quand on y vit, on purge une peine à crédit, en leasing, on prend de l’avance sur les crimes qu’on n’a pas encore commis ». Paulo nous parle, raconte les autres. Hélène, « cette petite Hélène (qui) m’a l’air tout propre, un peu comme un animal qui enterre ses crottes » prend vie d’une tournure bien sentie. Et sa mère meurt, comme elle a vécu, prosaïquement : « M’man trouve ça naturel, prendre une balle, un courant d’air, un méchant rhume, c’est la mauvaise saison qui dure toute l’année, pour elle. Son roman noir, c’est le calendrier ». Les événements ont peu de prise sur celui qui, « depuis longtemps occupé à soigner son problème d’alcool, soit en cherchant de l’alcool, soit en partant en cure, » est plus qu’il ne croit semblable à ses voisins, détachés, désemparés, désenchantés.

Nadine Mouque / Hervé Prudon, Gallimard, (La Noire), 2019

Un silence brutal de Ron Rash

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Les a 51 ans. Shérif dans un coin des Appalaches que l’on imaginerait en retrait de la modernité dans ce qu’elle a de négatif, préservé, à l’écart de la fureur des villes, il est sur le point de prendre sa retraite, usé. Il en a vu, Les, des choses pas belles, à l’opposé de la nature environnante. La meth fait des ravages, transforme les jeunes qu’il connaît depuis toujours en zombies. Il n’aspire qu’à peindre, prendre le temps d’observer. Avant, il lui faudra résoudre une dernière enquête. Gerald, vieillard solitaire, un rien asocial, est accusé par Tucker, patron d’un domaine qu’il rêve d’agrandir et de transformer en attrape-touristes, d’avoir empoisonné la rivière et ses truites avec. Si Les doute de la culpabilité du vieil homme, Becky, gardienne du parc, refuse d’envisager cette possibilité.

L’intrigue est mince, c’est un prétexte. A dire combien les drames se cachent sous la surface, sous des masques aussi lisses qu’un étang paisible. Le monde change, et si l’on est loin du « c’était mieux avant », les évolutions qui menacent la communauté rurale n’annoncent rien de bon. La préservation de la nature importe peu face aux enjeux commerciaux, l’Amérique peine toujours à prendre soin de ses enfants, de ceux qui dépassent du moule. On ne broie pas ici, on laisse étouffer.

Rash excelle à peindre des caractères en proie à une invisible désespérance, d’une normalité exemplaire en apparence mais rongés par des tempêtes intérieures, ainsi que tout semble inaltérable dans ces montagnes alors que tout vacille. Chacun porte en lui une histoire, un fardeau dont il lui faut bien s’accommoder pour survivre. La vie charrie son lot de deuil, faute ou terreur enfouie. L’avenir est triste, on ne peut compter sur lui pour se consoler de ses failles et de ses regrets. Reste un présent, fragile. Raison de plus pour en admirer la fugitive beauté.

Un silence brutal / Ron Rash. trad. de Elizabeth Reinharez. Gallimard (La Noire), 2019