Donbass de Benoît Vitkine

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  1. Ukraine. La révolution de Maïdan conduit à la destitution du président en exercice et à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement pro-européen. Dans la région du Donbass, région minière et industrielle de l’est, les manifestations « antimaïdans » et anti-européennes soutenues militairement par la Russie, évoluent en insurrection armée contre le gouvernement ukrainien. Cette insurrection armée devient séparatiste. Le conflit entre l’armée ukrainienne et l’armée séparatiste pro-russe n’a pas cessé depuis.

Avdiïvka, proche de la ligne de front, d’abord prise par les insurgés puis reconquise par l’armée ukrainienne au prix de milliers d’hommes, est la ville symbole de cette guerre figée qui déchire la région.

C’est là que Benoît Vitkine situe l’action de son roman.

  1. Henrik Kavadze est le chef de la police locale. En 2014, il a préféré démissionner plutôt que soutenir les séparatistes. Cette prise de position lui a valu d’être nommé colonel quand il a repris ses fonctions. Malgré cette distinction, il ne se fait pas d’illusion. Le vrai pouvoir est aux mains des militaires, omniprésents dans la zone. Quant à ses collègues, ils préfèrent traficoter plutôt que régler les problèmes. De toute façon, il n’y a pas besoin de mener des enquêtes pour savoir de quoi on meurt dans le coin. Bombardements, tirs de mortier, armes automatiques… C’est la guerre qui avance, recule, au rythme des offensives et contre offensives d’un camp ou l’autre, c’est elle l’assassin. Mais lorsqu’on retrouve le corps poignardé d’un petit garçon près de la cokerie, il faut se rendre à l’évidence, cette fois il y a bien eu quelqu’un de chair et d’os pour perpétrer ce crime odieux.

Correspondant du Monde à Moscou, prix Albert Londres de la presse écrite en 2019, Vitkine maîtrise le sujet (comment en douter ?). Il lui fallait prouver son aptitude à troquer sa plume de journaliste contre celle d’écrivain, tenir la distance et embarquer le lecteur dans une histoire crédible, sensible sans l’assommer sous les informations, lui faire découvrir les enjeux géopolitiques, sans donner une leçon. L’exercice était périlleux. Il est parfaitement réussi. Ou L’art de faire de ses connaissances une œuvre d’art.

C’est donc par l’émotion qu’il nous fait ressentir le Donbass, en multipliant les points de vue, en créant des personnages complexes, en disant la vie quotidienne, les peurs, à travers les yeux d’un enfant, d’une veuve, d’un vétéran, d’une prostituée, d’une mère éplorée, d’un flic enfin qui a tant vu d’horreurs qu’il pensait ne pouvoir plus rien ressentir jusqu’à ce que des meurtres de gosses réveillent chez lui une ultime envie de se battre.

Henrik est déterminé, mais il a ses failles sous formes de souvenirs, ceux de sa fille disparue et de l’Afghanistan où il a combattu. Par petites touches, au travers d’anecdotes, au cours des discussions qu’il mène pour son enquête, il se révèle autant qu’il expose les maux dont souffre son monde, corruption, trafic, drogues…

Comme le Donbass, Henrik est cabossé, déboussolé. Les cicatrices du passé sont toujours visibles et douloureuses, telles les maisons en ruine détruites par les obus. Le présent est une question de survie. L’avenir incertain. Et le lecteur, par empathie, comprend.

Donbass / Benoît Vitkine. Les arènes (equinox), 2020

City of Windows de Robert Pobi

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A New York, en pleine tempête de neige, un sniper dessoude un agent du FBI au volant de sa voiture, avec une balle contenant un noyau de métal ferreux d’origine météorique. L’enquête est confiée à Brett Kehoe qui, incapable de déterminer d’où cette attaque, d’une précision diabolique, a pu être lancée, se tourne vers un ancien du Bureau. Lucas Page, astrophysicien, prof en fac, est spécialiste en balistique. Mieux, il possède un don quasi surnaturel pour comprendre les scènes de crime. Les chiffres lui parlent. Il lui suffit de les écouter lui dévoiler les angles de tir. Il se laisse convaincre de reprendre du service, malgré les séquelles dont il souffre, stigmates d’une intervention dont il fut victime. Il vit désormais équipé de prothèses, un bras, une jambe, un œil. Page se rend vite compte que la première piste, celle qui arrangerait bien le gouvernement, celle d’un Français radicalisé, est une voie de de garage. D’autres meurtres sont commis, même prouesse, mêmes types de cibles, des représentants de l’ordre. Secondé de Whitaker, policière noire, douée, efficace, s’accordant au caractère de chien de son nouvel acolyte, Lucas Page fonce.

Constitué de chapitres courts, menés à la vitesse des balles du tueur, City of Windows est un excellent thriller, impossible à lâcher. Il n’est pas que ça. Sous ses airs de simple page turner à la mécanique bien huilée, il dépasse ce cadre convenu pour livrer une véritable réflexion sur l’état de l’Amérique, en pointant les dérives, les malaises, les injustices. Et l’auteur ne fait pas dans la lourdeur pour asséner les coups. C’est Lucas Page qui s’en charge. Un rien misanthrope, constamment de mauvais poil, Page distribue les baffes sous formes de réparties sanglantes à tous les bas du front qui lui barrent la route. Les dialogues sont à son image, incisifs, hilarants. Ses diatribes contre ses étudiants, Fox News, les armes à feu tabassent. A l’inverse, lorsque son discours se fait plus introspectif, quand il évoque son passé, son accident, les gosses, abandonnés comme il l’a été et qu’il élève avec sa femme, l’émotion qu’il inspire peut être foudroyante.

Déshérités du rêve américain demeurés racistes par ignorance, abreuvés de fake news, manipulés par le lobby surpuissant des armes ; cercles chrétiens complotistes et survivalistes comme nouveaux dangers pour une démocratie horrifiée et niant avoir engendré de tels fléaux, Page, au cours de son investigation, se heurte aux nuances qui font les Etats-Unis d’aujourd’hui. Pobi reste sur le fil, en équilibre. Du grand art.

City of windows / Robert Pobi. trad. de Mathilde Helleu. Les Arènes (EquinoX), 2020

Clément Milian

Planète vide (Série Noire, Gallimard, 2016) racontait l’errance d’un petit gamin noir dans les rues de Paris. Papa, 11 ans, fuyait une vie trop dure pour un gosse à lunettes victime de harcèlement. Peur et émerveillement ponctuaient sa fugue dans la ville immense qu’il découvrait pour la première fois. Avec Le triomphant, (EquinoX, Les Arènes, 2019) Clément Milian nous transporte dans des contrées lointaines, dans la France médiévale en pleine Guerre de Cent Ans. Les batailles font rage. La terre est rouge du sang des belligérants qui, Anglais comme Français, ne savent plus quel maître ils servent ni quelle cause ils défendent. Autour d’eux, la boue et le chaos. Dans ce contexte de fin du monde, cinq guerriers tentent de donner un sens à l’absurde. Il leur faut racheter leurs péchés, sauver leur foi. Ils gagneront leur rédemption par la mise à mort d’un des leurs, un soldat indestructible et sans pitié, qui massacre, viole, ne laissant que des cadavres dans son sillage, peu importe leur camp. Pour reconquérir leur humanité, faire enfin le Bien, il leur faut tuer la Bête… 
Qu’il s’agisse d’un enfant perdu sous la voute céleste d’une cité sans étoiles, ou de combattants aguerris progressant à l’aveugle dans la suie d’une forêt ravagée par le feu, les personnages de Clément Milian luttent contre l’obscurité. Dans ces ténèbres hostiles, la beauté et la grâce sont des lucioles qui guident leurs pas. Et si la violence est partout, elle est à l’image de l’émotion que ces deux romans courts, rugueux, font naître : extrême.
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Photos : Aurélien Héraud
J’ai vu une interview filmée de toi, dans laquelle tu expliques que New Noise a joué un rôle dans ta vie. Tu nous racontes ?

J’étais chez un ami disquaire. Il me donne d’anciens numéros de New Noise qu’il a en surplus. Je les ramène chez moi et les laisse dans un coin. Le temps passe. Je retombe dessus plus tard. Là je vois l’interview d’Aurélien Masson (alors directeur de La Série Noire) qui porte un tee-shirt de Earth. Je suis intrigué, je lis. L’interview est axée sur les goûts musicaux des auteurs qu’il publie. Il en profite pour dévier vers la littérature, raconte plein de choses intéressantes, je me dis que j’aimerais travailler avec lui. Je finis alors une version très première de Planète vide, je lui envoie avec un 45 tours de Blut Aus Nord et une lettre, il me rappelle deux jours après. On se voit, il me dit que le livre n’est pas du tout prêt, mais qu’il veut bien m’accompagner dans la réécriture, parce qu’il y a un truc qui lui plaît dans tout ça. On commence à collaborer. Aurélien a un très bon regard sur les textes : il arrive à bien comprendre ce qui est bon pour toi quand tu te perds dans le brouillard de la réécriture. En bref, on bosse. Deux ans après, Planète vide sort en Série Noire. Je suis Aurélien quand il quitte Gallimard pour fonder Equinox aux Arènes, où sort Le Triomphant.

Du coup, quel effet ça te fait de te retrouver dans notre mag ?

C’est un honneur, évidemment.

Tes deux livres sont très différents. Etait-ce une volonté de ta part de changer complètement d’univers ou est-ce dû au hasard de ton inspiration ? 

Le hasard de l’inspiration. Je voulais faire une suite thématique à Planète vide, sans succès. Et puis j’ai vu deux films médiévaux, Marketa Lazarova de Frantisek Vlacil et La Source de Bergman, qui m’ont donné envie d’écrire un livre noir sur un Moyen Age réaliste, âpre et chrétien. Comme je peinais sur l’autre projet j’ai voulu faire un livre rapide et nerveux. Bon, ça m’a pris trois ans.

Planète vide retrace l’errance d’un enfant dans Paris, de nos jours. Les situations dans lesquelles tu le places, les gens qu’il rencontre sont très réalistes, tirés, semble-t-il, de ton sens de l’observation. Dans Le triomphant, tu nous plonges dans un monde en guerre, à une époque lointaine, que tu n’as pu qu’imaginer. As-tu travaillé différemment pour concevoir ces deux histoires ?

Pour l’inspiration directe, oui. Planète vide est une fiction, mais la plupart des situations sont inspirées de choses vues et vécues. Le type qui insulte des gens dans le métro avec un micro et un ampli qui fait des larsens, les junkies qui cherchent des cartons dans les poubelles pour se nettoyer les fesses, le gamin avec ses feuilles à dessin dans un squat en plein cœur d’un concert, la violente agression en pleine nuit… tout cela je l’ai vu. Le Triomphant en revanche est beaucoup plus fantasmatique, en effet. Ca a donc été différent. Le piège de la prétendue imagination « totale », c’est de reproduire des choses déjà lues ou vues sans leur donner de consistance. Il faut du temps pour que les idées se solidifient, prennent de la densité, et que les personnages parviennent à exister sans trop ressembler à ceux d’un autre livre ou d’un autre film.

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Ton écriture est également très dissemblable. Est-ce le contexte, la psychologie des personnages qui ont guidé ton travail sur la langue proprement dit ?

Je ne suis pas certain qu’elle soit si dissemblable, même si les dialogues m’ont posé plus de problèmes pour Le Triomphant. Comment « faire Moyen Age » sans être ridicule ? Planète vide contient pas mal de dialogues, Le Triomphant très peu. J’ai essayé de proposer une langue crédible sans tomber dans le théâtre ou le « parlé Moyen Age » : pour moi le soit disant parlé d’époque, c’est comme du Albert Simonin ou du San Antonio, un délire. Je ne pense pas que les gens d’alors parlaient en forçant leur propre caricature. Enfin j’ai écrit pas mal de dialogues, puis j’ai coupé en masse pour ne garder que le plus simple. J’ai beaucoup pensé à Tolkien, qui écrit des dialogues solides, assez littéraires mais sans sophistication. Je crois que la vraie différence entre mes deux livres se situe là, dans le rapport aux dialogues.

Tes romans sont courts, percutants, sans digressions inutiles. Comment parviens-tu à un tel résultat ? Ecris-tu une première version que tu retravailles ou progresses-tu phrase par phrase ?

Une fois que j’ai la trame (ce qui peut prendre des mois), j’essaie d’écrire un premier jet très vite, en quelques semaines, pour « me raconter l’histoire à moi-même ». Si l’histoire ne m’excite pas, elle n’excitera personne, et si elle ne fonctionne pas dans le flot de l’improvisation sur une trame simple, c’est qu’elle est trop alambiquée : du coup, je balance. Le premier jet est le vrai test. S’il me convient je relis et réécris jusqu’à satisfaction, ce qui peut prendre deux ans. Chaque scène, chaque phrase doit me plaire totalement, sinon je coupe.

Le Triomphant se déroule en France pendant la guerre de Cent Ans contre les Anglais. Pourquoi avoir choisi le Moyen-âge comme toile de fond ? Qu’est-ce que cette période permet d’exprimer plus qu’aucune autre ?

Il y a beaucoup d’instinct à la base, la réflexion vient après. Les films de Vlacil et Bergman m’ont indirectement replongé dans mes passions d’adolescent, soit la fantasy de Tolkien et Moorcock. Après j’ai eu l’idée d’une chasse à l’homme dans une forêt en feu. J’ai construit la trame, en second temps j’ai cherché la bonne période historique qui même si elle n’est pas nommée (je ne voulais pas faire un roman historique), reste très précise, à quelques années près. La bataille du début est une quasi reproduction, jusque dans la logistique, le choix des armes et la météo, d’une vraie bataille de la Guerre de Cent Ans. Pour le choix de l’époque, j’ai procédé par élimination : l’histoire a lieu après la grande peste noire (trop vue), avant l’arrivée des armes à feu (pour garder un Moyen Age « pur »), et entre le commencement et la fin d’une trêve avec l’Angleterre. C’est aussi une période de quelques années où la France a littéralement failli disparaître en tant qu’entité, ce que je trouvais intéressant.

On est beaucoup plus dans l’Heroic Fantasy que dans le roman historique. T’éloigner de la véracité des faits t’a-t-il permis une plus grande liberté, d’exprimer plus de choses ?

Encore une fois je ne crois pas m’être éloigné de la véracité des faits, je les ai juste tus ou mis en second plan pour éviter le côté roman historique. Si tu lis La Chronique de Jean de Venette, un prieur du XIVe siècle qui a raconté son époque, c’est presque de la fantasy. Les gens d’alors étaient profondément croyants : une comète n’était pas seulement une étoile, mais un signe divin. Un Moyen Age vraiment chrétien, habité par Dieu, par Satan, c’est presque par définition de la fantasy. C’est un peu ce que Flaubert fait dans Salammbô avec une autre période de l’histoire : à certains moments, on croirait lire Conan. Il y a d’autres exemples : l’excellent Hildegarde de Léo Henry, qui brouille les pistes entre roman historique et heroic fantasy. Et puis, évidemment, La Chanson de Roland.

Es-tu un fan de jeux de rôle, de jeux vidéo, de romans ou de films d’Heroic Fantasy ? 

J’ai grandi avec les jeux de rôle, jusqu’à dix-huit ans environ. Les jeux vidéos, un peu mais sans frénésie, et je ne joue plus, mais j’ai une grande admiration pour certains titres comme Portal ou Dark Souls. Pour la fantasy je me suis limité aux classiques : Tolkien, Moorcock, Howard. Question films, idem : il y a Conan, la trilogie de Peter Jackson, les films de Chu Yuan ou Tsui Hark comme La Guerre des clans ou Zu. C’est un genre plus difficile qu’on croit, comme tout ce qui se veut un « pur produit de l’imagination ». Il a fallu quarante ans à Tolkien pour écrire Le Seigneur des anneaux, et encore il était imprégné des légendes arthuriennes, du Kalevala, de Beowulf, et de son expérience de la première guerre mondiale. L’originalité, c’est du travail : il n’y a qu’une poignée d’auteurs horrifiques originaux au XXe siècle, en gros Lovecraft et Clive Barker. Même Stephen King part de mythes existants. Et je m’avance un peu : Lovecraft est une fusion entre Arthur Machen, Edgar Poe et Lord Dunsany. Pour toutes ces raisons la fantasy contemporaine ressemble à mon avis plus à d’autres films et romans existants qu’à quelque chose d’un peu neuf et inspiré, simplement parce qu’il y a une très grosse production, ce qui crée une sorte d’embouteillage cérébral. Pour cette raison j’ai essayé de plus m’inspirer du « Moyen Age dur », comme dans les films de sabre japonais (Harakiri, Le Sabre du mal, Goyokin…) ou de ce que je considère comme le grand livre sur le Moyen Age (Marketa Lazarova de Vladislav Vancura), que de la fantasy. Mais j’ai une culture « geek » à la base, j’ai grandi dedans, donc c’est forcément là quelque part.

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Tes deux romans sont réalistes en ce qui concerne la violence qui frappe les personnages. Les éléments oniriques, quasi épiques y sont néanmoins très présents. Se rapprochent-ils du conte selon toi ?

Oui, j’essaie consciemment de faire des contes. Planète vide est un conte urbain, Le Triomphant un conte chrétien. Le conte c’est de la narration pure : « je vais vous raconter une histoire ». C’est un moyen d’assumer totalement la fiction.

Qu’il s’agisse de Papa qui rêve du cosmos, des étoiles, ou de tes personnages du triomphant, en quête de rédemption, tous sont en recherche d’un ailleurs, religieux ou non. L’existence d’un après, d’un au-delà te préoccupe-t-elle ?

Non, je suis athée et l’existence d’un après ne m’intéresse pas. C’est le monde tel qu’il se présente à nous, et tel que nous choisissons surtout de l’appréhender, qui m’intéresse. Simplement comme Aldous Huxley ou Jodorowsky, je pense qu’on ne peut pas se limiter à une lecture rationaliste de la réalité. La réalité est complètement dingue. Nous sommes composés d’atomes, notre planète « civilisée » est une croûte de terre posée sur de la lave en fusion, au milieu d’un ensemble infini d’étoiles et de trous noirs. Notre société se construit sur l’idée de pérennité alors que rien n’est permanent. Ce sont les gens qui ont une vision purement réaliste des choses qui sont fous, et non l’inverse. La religion est l’expression de cette folie, ce qui ne veut pas dire qu’elle est folle. Les paroles du Christ ou de Lao Tseu sont aussi puissantes que celles d’Einstein. Les trois sont des génies. Je crois que notre société, scientiste et matérialiste, dénigre trop la religion, qui représente une immense part de notre culture. Le Livre de Job, L’Ecclésiaste ou Le Cantique des Cantiques sont des monuments. Les religieux n’ont pas tort quand ils disent que toutes les grandes questions sont dans la Bible, c’est presque vrai. J’ai un peu écrit Le Triomphant pour tenter de me reconnecter avec cette part là de moi-même. Qu’est-ce que ça veut dire, vraiment, être chrétien ? Est-ce qu’on continue de l’être alors même qu’on se prétend athée ? Je le crois.

Au milieu du chaos, de la violence extrême (qu’elle soit vue à hauteur d’enfant, ou sur des champs de bataille), il y a aussi beaucoup de beauté dans tes romans. Que cherches-tu à exprimer à travers ces instants de grâce ?

La vie est horrible, la vie est magnifique.

Fuite ou traque, tes narrations progressent au fil des déplacements physiques de tes héros. Imagines-tu, un jour, pouvoir écrire un récit « statique » ?

Purement statique, je ne crois pas, mais sans doute moins porté sur la course poursuite ou le pur voyage. Enfin, c’est en cours, donc difficile de se prononcer. Disons que j’espère que ma période ‘Frodon et Sam à l’assaut du Mordor’ se termine…

Qui est le triomphant ? Y a-t-il une seule réponse à cette question ?

Il est « celui qui gagne à la fin », ce qui est forcément ambigu si tu sais comment s’achève le livre.

La fin du triomphant, complètement inattendue, dit beaucoup de choses de celui qui lit, selon l’interprétation qu’il en fait. J’imagine qu’il peut être désespéré, atterré, berné ou réjoui. T’es-tu amusé à imaginer la réaction de tes lecteurs concernant cette fin ?

Je n’ai pas forcément imaginé la réaction des lecteurs mais plutôt essayé de les surprendre tout en respectant le sujet du roman. Le réalisateur Alexander McKendrick dit qu’une bonne fin doit à la fois être une évidence et une surprise. Je suis d’accord avec cette idée. Après j’aime bien ta formule, « la fin du triomphant dit beaucoup de choses de celui qui lit », mais je ne l’ai pas pensé ainsi.

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Tes textes sont très rythmés, ont leur propre musicalité. Travailles-tu en musique ?

Oui, constamment. Essentiellement sur de l’ambient ou de la musique minimaliste ou répétitive : Klaus Schulze, Nurse With Wound, Kali Malone, Geoff Barrow & Ben Salisbury, Mica Levi, Brian Eno, Trent Reznor & Atticus Ross, Manorexia, Ramleh, Coil, Oren Ambarchi… La liste est sans fin !

Il n’y a pas de référence directe à la musique dans Planète vide, mais tu dis avoir glissé des allusions, à Esplendor geométrico, un groupe d’indus espagnol, et à Agoraphobic Nosebleed, un groupe de grindcore américain. Ce sont des genres musicaux que tu aimes ?

Oui, bien sûr. Un chapitre de Planète vide s’ouvre sur les mots suivants : « splendeur géométrique », ce qui est une traduction directe du nom du groupe espagnol. Et le concert final est inspiré du groupe de grindcore période Kat Katz. Même si le groupe du livre est anglais il réfère au (génial) groupe de Scott Hull, qui est américain.

Pourquoi n’avoir pas fait de références directes à des groupes ?

Pour renforcer le conte. Moins on réfère à la réalité par des noms, des marques, plus on l’universalise. Aussi, il y a un rejet. Je trouve qu’on est dans une période trop post-moderne, trop référencée.

Y’a-t-il, dans Le triomphant, des allusions à des morceaux musicaux que j’aurais ratés ?

Une, très précise, au morceau Jesu de Godflesh. J’ai retranscrit directement les paroles. Justin K. Broadrick y chante « nature don’t care for you ! Jesu ! Jesu ! ». Dans le livre ça donne : « la nature se moque bien de notre présence ». Il murmura « Jésus » et ne dit plus rien d’autre. 

Quelle bande son conviendrait pour Le triomphant ? J’imagine quelque chose de très rapide, bruyant, violent, non ?

Lingua Ignota. Deathspell Omega. Pharmakon. Darkthrone. Diamanda Galas. Portal. Et surtout : Swans, toutes périodes confondues. Il y a tout ce que j’aime dans Swans : de la transe, du bruit, des harmoniques hallucinantes, un mélange de poésie et de violence. Le mix de brutalité et de mystique dans la musique de Michael Gira a influencé tout ce que je fais.

Interview publiée dans New Noise n°50 – septembre-octobre 2019

Le second disciple de Kenan Gorgun

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Qu’est-ce qui pousse un individu à se radicaliser au point de commettre un attentat ? Quels sont les mécanismes qui déclenchent le passage à cet acte de tuer des gens qu’on ne connaît pas, sous prétexte de se plier à des injonctions religieuses ou politiques ? Kenan Gorgun ne prétend pas apporter de réponses à ces questions. Décortiquer, analyser les processus psychologiques, sociologiques à l’œuvre, c’est le rôle des experts. Cela permet de comprendre, de lutter et peut-être d’empêcher.

Gorgun ne cherche ni à rassurer, ni à expliquer, il incarne. Immersion totale dans la tête de deux personnages principaux, on n’a aucune barrière permettant de maintenir leurs pensées à distances, on est eux, on ne juge pas. L’expérience est particulièrement dérangeante, le roman assurément brillant.

Parcours croisé, donc, entre deux hommes. Xavier, ancien militaire, se retrouve en prison suite à une agression dans un bar. Il y rencontre Brahim, qui purge une peine pour terrorisme. Sous son influence, il se convertit. Puis, ils se retrouvent dehors. Tandis que Xavier, devenu Abu Kassem, fait du sport comme il prie, comme il pense, avec rage, ne songe qu’à réaliser son rêve, massacrer pour gagner son Ciel, Abu Brahim, lui, n’a plus de rêve. Il est seul dans son quartier, mis de côté par ses anciens amis, sa famille, et se demande pourquoi on l’a libéré avant l’heure. Sa vie n’a aucun but, en a-t-elle jamais eu ?

Le récit se déroule au présent. C’est maintenant, en Belgique, dans ces rues de Molebeek entre autre, dont on connaît tous le nom. On en sent les odeurs. On en voit les figures, représentants de différentes communautés qui cohabitaient plus paisiblement, avant. On suit ces femmes, mères ou sœurs, qui tentent de se trouver une place dans ces destins brisés. A l’image du pays, le quartier est sous tension, d’autant que l’Aryan Brotherhood, groupuscule d’extrême droite, taggue plusieurs mosquées de son trèfle à trois feuilles.

Compte à rebours. Xavier, futur martyr consentant de la Cause, se concentre sur sa mort prochaine, tandis que Brahim se met à douter. Reflets l’un de l’autre à différentes étapes, jumeaux qui ne se comprennent plus, tels des frères siamois qu’on aurait séparés, les deux hommes sont des créations littéraires habiles, sublimes.

Le livre se termine dans des scènes d’une telle violence, dégagent une telle sensation de fin du monde qu’on se demande comment il peut être le premier volume d’une trilogie, tant il ne reste rien. Les deux romans à suivre pourront-ils être plus désespérés ?

Le second disciple / Kenan Gorgun. Les Arènes (equinox), 2019

Cherry de Nico Walker

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2003. Puisqu’il faut bien faire quelque chose dans la vie, pourquoi ne pas s’inscrire en première année d’études supérieures ? Quand on a l’âge du narrateur, des parents qui raquent, un penchant avéré pour les drogues récréatives et les belles filles, un don authentique pour la glandouille, ça semble l’endroit idéal où exprimer ses talents. Rien n’est grave, surtout pas d’être jeune et dilettante.

Rien sauf l’amour. Alors, quand Emily, dont il est dingue, s’éloigne pour une fac au Canada, il décide de s’engager dans l’armée. Coup de tête, désir de (se) prouver qu’on peut, incapacité à se projeter dans un monde inconnu, à anticiper ce que ce choix – le premier signifiant de toute sa vie – aura comme conséquences, son intégration dans le corps médical des Armées le propulse en Irak. Il en revient l’organisme rempli d’images terrifiantes, d’opiacés, de cauchemars et d’insomnies, incapable de retrouver une vie « normale ». Emily elle-même ne peut pas le sauver. L’héroïne les ronge, occupe leur quotidien, assèche leurs ressources physiques et économiques. Reste plus que les braquages de banque. Puis la prison.

Cherry n’est pas un roman comme les autres. Bien sûr, à la vue du parcours de l’auteur, dont le héros épouse le parcours pas à pas, on est frappés par la dimension autobiographique du récit. Mais la grandeur du livre est ailleurs. A la manière d’un Rob Roberge et son Menteur, Nico Walker dépasse la trame anecdotique, transcende ce qu’il est, pour mettre à nu un personnage cruellement attachant parce que livré sans concession, sans apitoiement, avec ses failles terribles, ses faiblesses bouleversantes. Il n’analyse pas, il se place en dehors de lui-même pour s’atteindre au plus près. Pour qu’on lise dans son âme. Seul l’art permet ça et il faut un immense talent pour y parvenir.

Donner à ressentir la petitesse au travers de détails, dégueuler ses faiblesses à la face du monde avec tant de sincérité permet, paradoxalement, d’éviter au lecteur de juger. Ou si peu, comme on le fait à l’encontre des gens qu’on aime, avec bienveillance. Alors, peu importe qu’il soit un rien branleur, très immature, que ses erreurs soient la conséquence des traumatismes dont il est victime ou de sa nature profonde, qu’il soit ou non le produit d’une société américaine prompte à le dévorer, il explore la part déchirante de notre humanité. Les scènes s’enchainent, parfaites de réalisme, n’apportant parfois rien au déroulement de l’histoire, se contentant, comme les dialogues, tantôt drôles, souvent prosaïques, de dire l’absurdité de l’existence.

Il faut bien faire quelque chose dans la vie, pourquoi pas braquer des banques pour rapporter de la came à sa belle. C’est insensé, stupide, mais pas plus que crever à vingt ans, en Irak ou ailleurs.

Cherry / Nico Walker. trad. de Nicolas Richard. Les Arènes (EquinoX), 2019

Glory Hole de Frédéric Jaccaud

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Jean, Michel et Claire ont grandi dans le même orphelinat. Ils étaient certains de ne jamais se quitter, ils se l’étaient promis. Mais les rêves sont faits pour être brisés. Des années plus tard, le trio a perdu sa belle et les deux amis végètent dans une ville portuaire entre pluie et brouillard, survivent de trafics minables et d’amours tristes. Et Jean découvre une photo de Claire dans un magazine de cul made in USA. C’est donc là-bas qu’elle est, en Amérique. Il faut du fric pour aller là-bas. Le braquage tourne mal, tant pis, tant mieux, impossible de reculer. Los Angeles n’attend qu’eux.

Au début des 80’s, l’industrie du X est en plein essor avec la naissance de la VHS. Il y a du blé à se faire. Pas besoin de CV pour se faire recruter, suffit d’ouvrir les cuisses ou de pointer le dard, pour peu que l’on soit encore jeune et pas farouche, la célébrité est à la portée des audacieux. Les pratiques se font plus dures, ceux qui ont de l’argent ne s’embarrassent pas d’éthique ou de légalité pour mater leurs fantasmes, bien calés dans leur canapé. Tout s’achète, tout se vend, les corps, les vies, les âmes.

Entre boulots de merde et fêtes chez les fils à papa défoncés, le parcours des frenchies dans la ville des anges est chaotique, mouvant. Frédéric Jaccaud excelle à tracer le parallèle entre les deux faces d’une société schizophrène et les personnalités antagonistes de ses deux personnages. Aussi dissemblables qu’inséparables, unis dans une quête – celle de retrouver leur jeunesse, leur innocence – perdue d’avance, Jean le flamboyant, Michel le taciturne empruntent des chemins différents qui les mènent dans le même tunnel, en pente, glissant.

Frédéric Jaccaud poursuit son œuvre, exigeante et trouble. L’univers du porno lui va bien. Sa plume, vicieuse, s’insinue dans les plaies déjà béantes, prend le temps de s’arrêter sur d’infinis détails, triviaux ou éloquents. Pour nous mener, non pas sur le Walk of Fame, mais bien au fond du trou.

Glory Hole / Frédéric Jaccaud. Les Arènes (EquinoX), 2019

Le triomphant de Clément Milian

triomphant

XIVe siècle. Guerre de Cent Ans. Age des ténèbres. Cinq guerriers français tentent de donner un sens à la sauvagerie. Tuer, ils savent. Ils ne font que cela depuis un temps si long qu’ils ne se rappellent rien d’autre. Ils tuent parce que les Anglais sont l’ennemi, sans vraiment savoir pourquoi, pour quel idéal ou quel maître. De combats inopinés en batailles rangées, ils parcourent la France, au milieu des autres, anonymes survivants. Il leur faut un but, dépasser l’absurde et sauver leur foi. Dans leurs rangs, la Bête. Ils l’ont observée, suivie. La Bête est un meurtrier, un soldat indestructible et sans pitié. La Bête massacre, viole, ne laisse que des cadavres dans son sillage, peu importe leur camp. Pour reconquérir leur humanité, faire enfin le Bien, les cinq guerriers décident de tuer la Bête.

A feu et à sang. Voilà ce que Clément Milian a réussi à faire : un roman à feu et à sang. Il raconte les coups qui décapitent, mutilent, les interminables agonies, il dit la boue et le chaos. Qui est le triomphant dans cette ambiance de fin du monde ? Le mal, peut-être. Ou l’amour ? Parce que, au travers de la traque, dans les campagnes exsangues, les forêts incendiées, les familles décimées, la beauté existe. Deux personnages l’incarnent. Une jeune fille diaphane, éperdue, venant d’assister à l’extermination des siens, et une fillette qu’elle recueille en chemin. Les deux innocentes, irrémédiablement, mettent leurs pas dans ceux des guerriers, et donc dans ceux de la Bête. De qui croiseront-elles la route ? La fin le dira, et votre réaction en la découvrant vous révèlera, plus que tout autre chose, votre nature profonde.

Récit fulgurant, furieusement original, à la croisée des jeux de rôle médiévaux et du réalisme historique, Le triomphant se sert des codes de l’imaginaire collectif associé aux quêtes chevaleresques mythiques, mais les étire, les tord, les renouvelle. Le résultat, servi par une langue admirable, déroutant, percutant, est beau comme le seraient des roses sur un charnier.

Le triomphant / Clément Milian. Les Arènes (EquinoX), 2019