La cour des mirages de Benjamin Dierstein

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Gabriel Prigent fait son retour à la brigade criminelle. Ça fait six ans que sa petite fille a été enlevée alors qu’elle était sous sa surveillance dans le métro, six ans qu’il s’est épuisé à tenter de remonter la piste de sa disparition, qu’il a échoué. Après plusieurs séjours en HP, sous camisole chimique, il ne tient debout que parce qu’il reste convaincu qu’elle est toujours vivante, malgré les indices, têtus, qui s’acharnent à lui prouver le contraire, malgré ce qu’en pensent les autres, tous les autres, sa femme, ses collègues. Il a l’air d’un zombie, d’un fantôme. On le moque, on le craint. Il est rejoint au 36 par la commandante Laurence Verhaegen, transfuge de la DCRI, tandis qu’une première enquête leur tombe dessus. Un ancien cadre politique est retrouvé pendu à son domicile. Il se serait suicidé après avoir massacré son épouse et son fils.

Rapidement l’affaire s’emballe. 2012. La gauche a remporté les élections, les têtes tombent aux plus hauts sommets de l’Etat, l’alternance s’organise. Le « suicidé » faisait partie de cercles équivoques, de réseaux troubles où se mêlent adeptes d’évasion fiscale et de parties fines, peu importe leur couleur politique. Au fil de leurs investigations, les deux flics font de sordides découvertes. Criminels notoires, prostituées de luxe, déviants de toutes sortes et de tous milieux, sexe, sexe, sexe, enfants, enfants, enfants… L’enfer au bout du chemin.

Plongée de 850 pages dans les tréfonds de l’âme humaine, où de terrifiants prédateurs côtoient des pervers en col blanc, on court, on se perd. On espère, à l’image des deux flics, finir par remonter à la surface, sortir de ce puits aveugle, revoir un peu de lumière. Prigent s’enfonce, on le suit, sans savoir s’il n’est pas en train de devenir tout à fait fou. Dark web, tortures, snuff movies, les pédophiles tissent une toile gluante, aux ramifications internationales, impliquant de plus en plus d’enfants, de plus en plus jeunes. Prigent les invente-t-il ? A-t-il une faute indicible à expier ? Dierstein nous immerge dans sa psyché, dans ses pensées, dans ses mots, ceux des voix qui le guident, de plus en plus obsédants, rapides, confus, tandis que Verhaegen fait le contrepoint, pragmatique, jusqu’à rejoindre son collègue au bord de la démence.

Comme on aimerait que tout ça ne soit que mirages, visions hallucinées nées de trips sous acide !

En 2012, on pouvait peut-être encore un peu s’illusionner. Rêver que la politique serait moins corrompue, qu’internet serait au service de la connaissance, et non un outil efficace au développement de nébuleuses abjectes. Mais Prigent et Verhaegen nous le rappellent ici, tout était déjà en place pour que les choses empirent. Outreau. Cahuzac. Théories gauchistes sur la sexualité libérée des enfants. DSK. Financement de la campagne de Sarkozy. Collusion entre le pouvoir, les flics, les journalistes, les juges. Les fragments du réel font écho aux éléments fictifs, qui n’en deviennent que plus tangibles. Les enfants souffrent. Echangés, vendus, soumis aux désirs de pervers, enchaînés, tués pour de l’argent. Des enfants issus de foyers, de la rue, les enfants des plus pauvres. Dans un monde où ce sont toujours les mêmes qui dictent les règles, les mêmes qui s’en sortent.

Les mirages n’en sont pas. Dierstein n’en rajoute pas. Son roman n’est pas complaisant, facile. Les images d’horreur passent toujours par un filtre. Aucun enfant ne hurle de sa cellule. Les supplices sont toujours passés, nous arrivent par les yeux des autres, au moyen de films ou de photos collés sous le nez de Prigent, Verhaegen, ou de quelques protagonistes obligés de les subir à notre place. C’est ce qui rend La cour des mirages à la fois supportable et d’autant plus terrible.

La cour des mirages / Benjamin Dierstein. Les Arènes (EquinoX), 2022

Milliame vendetta de Bernard Munoz

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Milliame est une ville sale composée de différents quartiers plus ou moins aux mains de la pègre. La violence est partout, à des degrés divers. Les truands y prospèrent : leurs méthodes expéditives n’ont rien à envier à celles des flics. Bernard Valéria l’a été, flic. Tout comme son propre père, Josef, avec lequel il est en froid depuis des années. Ces deux-là ne se sont jamais aimés. La mère de Bernard est morte en le mettant au monde et Josef l’a corrigé de cette faute en l’élevant à coups de ceinturon. Et voilà que son paternel vient de faire un AVC et que Bernard se voit obligé de trouver l’argent pour lui payer l’hospice. Pas drôle, alors qu’il se démène déjà avec ses fantômes, celui de sa femme assassinée à leur domicile, et celui de sa mémoire qui refuse de se rappeler la scène, et donc le meurtrier. Dans le même temps, Franck Caruso, ex-flic lui aussi, est relâché dans la ville, après la peine qu’il vient de purger pour un braquage raté. Ils étaient quatre lors de l’attaque. Les 600 000 euros dérobés à la mafia n’ont jamais été retrouvés. Il a été dénoncé. Sa sortie de prison signe le début de sa vendetta.

Milliame Vendetta est de facture classique. C’est même justement pour cela qu’il suscite l’intérêt. Parce qu’il a l’audace de s’attaquer à des images et des intrigues connues sans craindre les redites. Sans chercher à renouveler le genre, celui du roman de gangsters avides de vengeance, l’auteur, plutôt que s’affranchir des codes, s’applique à les alimenter, à y fondre ses personnages, dans un bel exercice de style. Il prouve par là que le flic en rupture de ban, accro aux drogues diverses, prêt à aller jusqu’au bout, pour lequel on éprouve une grande empathie, reste une figure fiable. Il ‘suffit’ de lui trouver une enquête à mener assez captivante, de mettre en avant de bonnes vieilles blessures, et de le transposer dans une ville fictive parfaite pour s’y perdre, et il devient un nouveau anti-héros des plus efficaces.

Milliame Vendetta / Bernard Munoz. Les Arènes (EquinoX), 2021

Pandémonium de Sylvain Kermici

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Dans un quartier pauvre d’une ville sans nom, au détour d’une rue qu’on croirait tranquille, Le Léviathan ne ferme jamais ses portes. Les films qu’il diffuse sur son écran démesuré sont exclusivement pornographiques. A l’intérieur, toute une faune se presse, et pas seulement pour contempler des images salaces, à l’exemple de cette fille (qui) écartait les jambes et montrait des orifices réservés d’ordinaire à l’expertise des médecins. On s’y rend pour assouvir ses fantasmes, poussé en cela par Jacob, gourou invisible et omnipotent, ordonnateur des lieux, qui exhorte les clients, par des murmures depuis un trou dans la toile, à dépasser leurs limites. On y vient pour vivre, en grand, en vrai, tout ce qu’on ne vit pas chez soi.

Des salons, des alcôves n’attendent que ces aspirants au vice, tout un labyrinthe de couloirs sales plongés dans la pénombre s’imbrique pour les mener dans des cabines individuelles, des cellules ou des caves, où ils pourront se repaître de tous les liquides corporels dont ils rêvent, les leurs ou ceux d’autres, où ils pourront calmer, à coups d’orgasmes ou de douleurs, leurs désirs. A l’extérieur, des individus s’apprêtent à prendre le Léviathan d’assaut pour renverser Jacob.

Plongée dans les entrailles du mal, successions de scènes d’une crudité et d’une violence absolues, déferlement de sang, de sperme, de cris, Sylvain Kermici nous prend par la main brutalement et nous entraîne dans les circonvolutions de son théâtre de l’horreur. De plus en plus profond dans la noirceur de l’âme humaine, au fil des expériences subies par différents protagonistes. Voyage halluciné, complètement barré, le récit se termine en une apothéose d’hémoglobine à mesure que les personnages, usagers ou gangsters, se font dessouder à l’arme lourde.

Insupportable ? Justement non. C’est dans la démesure que s’opère le plaisir. Et dans la connivence. L’auteur ne nous abandonne pas, dans ce cinéma glauque, tout seul, dans le noir. Il laisse des loupiotes allumées, pour qu’on puisse tout bien voir. Il nous dit, à l’avance, qui va mourir, pour qu’on profite de découvrir comment. Il nous guide et on l’imagine très bien un rictus au coin des lèvres s’amuser de la méchante farce qu’il est en train d’écrire. Comme dans un film de genre, terreur ou polar de série B, on se délecte de l’exagération, de ce trop de cadavres, de sexe, de souffrance, tout en tournant les pages avec, quand même, un brin d’appréhension. Bienheureux de n’avoir pas à pénétrer pour de vrai dans son Pandémonium.

Pandémonium / Sylvain Kermici. Les Arènes (EquinoX), 2021

Serial bomber de Robert Pobi

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Une soirée privée au musée Guggenheim de New York réunit tout le gratin de la ville. Une gigantesque explosion d’origine criminelle fait sept-cents morts et cause la destruction d’inestimables œuvres d’art. D’autres explosions suivent, faisant d’autres victimes. Le FBI contacte Lucas Page pour démêler l’affaire. La piste terroriste semble la plus probable, même si les attentats ne sont pas revendiqués.

Ainsi, Page, l’ancien agent devenu prof d’astrophysique reprend du service. Sévèrement handicapé lors d’une précédente intervention, il s’était bien juré de rester tranquille et de s’occuper de sa femme et ses gosses, mais voilà, on ne se refait pas. D’autant que son ancienne coéquipière, la fière Whitaker se joint à l’enquête.

Après City of Windows, où l’on découvrait Lucas Page, on retrouve donc le duo qui faisait la force du premier volume. Scientifique déglingué, bien barré, un rien asperger, capable de « lire » une scène de crime, toujours de mauvais poil, Page rebalance sa mauvaise humeur à une fliquette qui n’a rien perdu de son sens de la repartie. La recette de Pobi pour faire un bon thriller fonctionne toujours : personnages attachants, rebondissements, détours, scènes de violence, tension, montée en puissance jusqu’au dénouement, le rythme ne faiblit pas.

Le plaisir est peut-être un peu en deçà, comparé à la lecture de City of Windows. Sans doute est-ce dû à une intrigue moins politique et donc une critique du monde moins acerbe, même si les dérives de notre modernité et les ravages des réseaux sociaux sur des cerveaux peu empreints à la circonspection et à la vérification des sources sont habilement pointés du doigt.

Inutile de bouder son plaisir, cependant, Serial Bomber tient en haleine et la route.

Serial Bomber / Robert Pobi. trad. Mathilde Helleu. Les Arènes (EquinoX), 2021

Un dernier ballon pour la route de Benjamin Dierstein

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Freddie est une âme sensible. Fleur bleue qu’il est, le gars. Quand Marilou l’avait largué pour son meilleur pote Virgile, du temps de leur adolescence, il avait fui son chagrin en s’engageant dans l’armée. Il s’en est fait virer ça fait longtemps, et ensuite de la boîte de sécu où il a connu Didier, son acolyte, un brave gaillard avec pas une once de méchanceté en lui, du type no brain no headache. Depuis, c’est avec lui qu’il noie le souvenir de son amour perdu, à grands coups de ballon d’à peu près n’importe quoi pourvu que ça saoule, pour oublier et parce que c’est bon. Quand Virgile le contacte pour récupérer sa fille kidnappée par des malfaisants, ni une ni deux, les deux compères se jettent dans l’aventure, après s’en être jeté un petit dernier derrière la cravate.

Equipée sauvage version Supercinq. Benjamin Dierstein lâche les chevaux comme Freddie ceux de sa vieille bagnole et les voilà partis, après avoir récupéré la gamine et une autre petite gosse, en route vers le village de son enfance, du côté de Nantes. Prétexte, ainsi que sont si bien nommés tant de bistrots dans nos bleds ou nos banlieues, l’histoire sert de prétexte à l’auteur. A raconter une certaine France, celle des buvettes, des déclassés, des rescapés contents de vivre pourvu qu’il reste assez de vin pour tenir quelques heures.

Les portraits croisés ont de la gouaille et de la gueule. Surgis au détour d’un rondpoint, entre Darty et Confo, au fond d’une taverne campagnarde ou d’un campement d’apaches, ils sont à la hauteur de nos deux héros. Téméraires. Capables d’ingurgiter avec panache n’importe quel breuvage sans savoir ce qu’il y a dans le cocktail. Chapeau. La tournée des bars les mène où ils veulent, au gré des rencontres, des indices chopés au hasard ou avoués à coups de pétoire.

C’est drôle, surprenant comme peuvent l’être certaines épaves lyriques de bouts de comptoirs. Touchant comme ceux qui, les yeux mouillés, entreprennent de vous conter leurs déboires, à condition que leur récit ne dure pas trop longtemps, au risque de lasser, de finir pathétique. Il suffit pour cela de n’en écouter que l’essentiel et passer vite à autre chose, et c’est ce qu’a compris Dierstein qui mène sa troupe au galop, toujours vers le prochain bar, toujours en quête d’une patronne plus pittoresque, d’un pilier de rade plus rigolo, d’un nouveau lieu où picoler, parce qu’il faut bien noyer son chagrin, et parce que c’est bon.

Un dernier ballon pour la route / Benjamin Dierstein. Les Arènes (EquinoX), 2021

L’un des tiens de Thomas Sands

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La neige. Le froid. La montagne. Un homme s’y est réfugié, seul. Il a fui un monde qui n’est plus un monde. En bas, il ne règne plus que le chaos, la violence et les cris. Les chasubles orange terrifient, les hordes appliquent leurs terribles sentences. Les milices sont partout. Encore plus que les loups. Les humains se battent pour un reste de pain, un litre d’eau. Les virus et les épidémies font des morts par milliers. Il n’y a plus d’électricité, plus d’essence, plus de réseau. Il n’y a plus de compassion, de solidarité, d’espoir. Bientôt, très loin, le volcan réveillé noiera de ses cendres ce qu’il restait d’humanité.

Dans cette ambiance crépusculaire, Marie-Jean s’est jeté sur les routes à la recherche du fuyard, en quête de Timothée, son frère aîné qui l’a abandonné. Au cours de son périple, il croise la route d’Anna. Il se fait agresser, elle le soigne. Il se montre attentif et lui fait oublier, un peu, Sid son amant fauché par la police. Ensemble, ils progressent et redécouvrent ce qu’est l’amour.

Dire que Sands déborde d’optimisme quant à la capacité humaine à révéler le meilleur d’elle-même dans l’adversité, n’est pas la première pensée qui vient à l’esprit à la lecture de ce texte court, dense, d’une tristesse infinie. L’incroyable solitude des survivants exsude à chaque page, coupant le souffle. Tout est crédible, donc cauchemardesque, terrible. Les dérives dépeintes, la haine de l’autre jusqu’au meurtre, la violence comme unique communication, la justice des meutes, semblent dangereusement accessibles, tout près.

Pourtant, en creux, c’est bien de l’empathie que l’on ressent, pour ceux qui n’ont pas encore complètement glissé dans les ténèbres, pour ce bon vieux monde, même imparfait, que nous connaissons. Son récit est un cri d’alarme, une prière hurlée à sauver ce qui peut l’être encore, une ode à la beauté et à l’amour.

Dans Un feu dans la plaine, paru en 2018, l’auteur racontait l’inexorable basculement dans la rage d’un peuple laissé sur le carreau, anticipant les mouvements sociaux que nous avons connu depuis. Espérons qu’il ne fasse pas preuve d’autant de clairvoyance avec L’un des tiens, et que son livre demeure bien classé dans le genre des œuvres post-apocalyptiques et non dans celui des romans d’anticipation.

L’un des tiens / Thomas Sands. Les Arènes (EquinoX), 2020

Chronique publiée dans New Noise n°55 – décembre-janvier 2020

Tous complices ! de Benoit Marchisio

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L’Appli promet de l’argent facilement gagné. Pas de patron, pas d’horaires fixes, la liberté. Il suffit de demander son statut d’autoentrepreneur pour pouvoir se connecter à la plateforme de livraison de repas. Une fois son compte créé, on devient ‘coursier-partenaire’ et on accède au rêve, on obtient le droit de pédaler entre restaurants où l’on récupère hamburgers, sushis ou plats vegan et domiciles de clients affamés.

Abel est étudiant. Il a du temps pour un job d’appoint. Sa mère a du mal à boucler les fins de mois. Pour l’aider, il se lance. Il lui faut un vélo neuf, un téléphone portable et un peu de thune pour payer la caution du sac qui contiendra les commandes. Go. En route vers l’enfer.

Benoit Marchisio compose son récit par paliers. Abel grimpe ou dévale les rues de Paris, et s’il atteint parfois les hauteurs de la ville, il s’enfonce irrémédiablement. Les temps calculés pour livrer sont intenables, les rétributions pour chaque course dérisoires. Deux retards et on est éjecté. Alors, Abel pédale, toujours plus longtemps, toujours plus vite. Accident, agression, vol de son vélo ou de sa cargaison, les risques qu’il affronte sont innombrables, garantis sans assurance.

A travers lui, l’auteur donne un visage à ceux que tout le monde voit passer et que personne ne regarde. Pas les patrons de restos qui leur refusent un verre d’eau ou l’accès aux toilettes. Pas les clients qui se moquent bien de qui leur monte leur bouffe, chaude évidemment, au cinquième étage, puisqu’ils paient pour ça, pour compenser leur flemme d’aller eux-mêmes au kebab de leur coin de boulevard. Pas l’Appli qui n’a pas de visage.

On ne peut pas gagner contre l’Appli. Au casino, au moins, certains peuvent espérer remporter le gros lot. Ici, on perd à tous les coups. Elle est conçue pour ça. Elle est un modèle infaillible de capitalisme pur jus. Les travailleurs sont interchangeables. Plus ils sont pauvres, plus ils sont malléables. Les comptes des ‘coursiers-partenaires’ sont sous-loués à d’anciens livreurs virés, des mineurs ou des sans-papiers ? Tant mieux. Pousser les pauvres à exploiter les encore plus pauvres, c’est bon ça, ça développe l’esprit de concurrence. L’Appli ne leur a-t-elle pas prôné l’individualisme comme valeur sacrée ? Manquerait plus qu’ils s’unissent et que leur vienne l’idée de se révolter… D’autant qu’ils ont les adresses et les digicodes des clients dans tous les quartiers de la capitale…

La rage nous tient tout au long du roman. Articulé autour d’Abel et de différentes figures, le récit la porte à son comble dans les coulisses d’une émission de télé poubelle qui, ayant pressenti une actualité explosive, prétend débattre du sujet pour mieux en caricaturer les termes.

Impossible, après ça, de croiser ces galériens des temps modernes, condamnés à tout accepter, punis pour n’avoir pas accès à des emplois décents, sans penser à Abel et aux autres, sans rêver d’un monde où l’on cesserait d’être tous complices.

Tous complices ! Benoit Marchisio. Les Arènes (equinox), 2021

Lëd de Caryl Férey

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Norilsk est en Sibérie, au nord du cercle polaire arctique. Les températures approchent les -60° en hiver et les 30° dans les deux mois d’été. C’est une des villes les plus polluées au monde. L’industrie minière de l’extraction du nickel empoisonne l’air de gaz toxiques et de pluies acides à des kilomètres. Face à la dureté du climat, aux maladies respiratoires, chanceux sont les habitants qui dépassent la soixantaine.

Autant dire que Caryl Férey a trouvé dans cet enfer glacial le décor idéalement cauchemardesque pour son dernier roman. Car des gens, malgré tout, vivent là. Dont il a, lors d’un séjour, partagé les conditions de vie et dont il tire ici des personnages sublimes, des figures à la mesure de leur environnement, tourmentés comme les tempêtes qui arrachent les toits des bâtiments, hantés par leurs démons et les morts de l’ancien goulag qui sillonnent les rues désertées, portés par des rêves plus beaux que les aurores boréales.

La découverte du cadavre d’un Nenets éleveur de rennes entraîne Boris, flic plus bourru qu’un ours, dans une enquête où les pistes se perdent dans la neige ou dans des tiroirs gardés secrets. A Norilsk, les méthodes de surveillance et de dissuasion héritées de l’ère soviétique période Staline n’ont rien perdu de leur efficacité. Intimidation, corruption, collusion entre politiques et patrons, éliminations, l’inspecteur déroule l’écheveau où s’emmêlent victimes et bourreaux comme au bon vieux temps et donne à Férey l’occasion de tremper sa plume dans sa rage.

On ne s’échappe pas plus facilement de la Sibérie de Poutine que de celle du petit père des peuples. Au moins, avant, les mineurs bénéficiaient d’un statut privilégié. A présent, les travailleurs exploités n’ont rien à envier aux migrants ouzbeks victimes d’un racisme séculaire, ni aux minorités ethniques dont on hâte la disparition, ni aux homosexuels, sous-hommes dans une Russie vouée au culte de l’Homme.

Caryl Férey, comme à son habitude, s’empare du contexte géopolitique et laisse à ses personnages incarnés le soin d’en révéler les perversions et les injustices.

Le froid lui sied. Il n’en fait que plus ressortir la chaleur, celle qui réchauffe les cœurs. Celle d’un bar où l’on rit, boit et chante, celle que procure la vue d’une jeune femme révoltée, d’un ciel magnifique, d’un poème, celle d’une chanson de Bowie ou d’une étreinte passionnée.

Lëd / Caryl Férey. Les Arènes (EquinoX), 2021

Marseille 73 de Dominique Manotti

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Dominique Manotti n’a pas son pareil pour gratter là où ça fait (encore) mal, exciter des plaies que l’on voulait cicatrisées, en extraire les croûtes et libérer le sang. Ses sujets sont comme d’anciennes blessures, anodines en apparence mais qui, négligées, ne guérissent pas et vous fichent la gangrène.

Marseille, 73, donc.

En 72, une circulaire ministérielle, dite Marcellin-Fontanet, exige des travailleurs immigrés, Algériens principalement, qu’ils aient un contrat de travail et un logement décent pour pouvoir demeurer en France. Du jour au lendemain, des centaines d’entre eux basculent dans la clandestinité. Dans le Sud de la France, les groupuscules d’extrême droite, Ordre Nouveau en tête, en profitent pour dénoncer l’immigration de masse, cette invasion qui menace l’emploi et le mode de vie de leurs compatriotes. La chasse aux Arabes, qui osent réclamer leur régularisation, est ouverte.

En 73, à Marseille, les maghrébins tombent comme des mouches. Ce n’est pas une invention de l’auteure mais le point de départ véridique dont elle se sert comme base de son récit. Une cinquantaine d’entre eux se retrouve dans la rubrique des faits divers. Noyés, tombés, écrasés. Meurtres ? Attentats racistes ? Allons donc, plutôt des règlements de compte, la France n’est pas raciste ! Il suffit pour s’en convaincre, de lire les (vraies) Unes des quotidiens locaux… N’empêche. Quand le commissaire Daquin, dont ce n’est ici que la deuxième enquête dans ce coin qu’il connaît mal, s’intéresse au décès du jeune Malek, 16 ans, abattu de sang-froid, comme pour faire un carton ou un exemple et qu’il constate que personne ne se soucie de lui rendre justice, il prend l’affaire en main et ne la lâchera plus.

En 73, la situation politique en France est des plus tendues. La guerre d’Algérie s’est finie hier et le conflit s’est déplacé dans l’hexagone. Les membres de l’OAS ont été amnistiés, les flics à l’œuvre là-bas se retrouvent intégrés dans la police ici, même les pires. Marseille focalise toutes ces tensions. La violence s’expose au grand jour. Pieds noirs, corses, harkis fricotent avec les mouvements d’extrême droite, dont le tout nouveau front national, le SAC commence à faire parler de lui, le gouvernement Pompidou est obligé de négocier avec Boumedienne pour le pétrole et les essais nucléaires, alors le sort de quelques bicots….  L’heure est à l’idée de remigration par la terreur, et bien peu apportent leur soutien aux immigrés des quartiers nord.

L’enquête progresse au présent, au jour le jour. Les mots de Manotti, secs, précis, sont des armes, non pas au service d’une cause, mais pour lutter contre l’oubli et mieux comprendre le présent.

Marseille 73 / Dominique Manotti. Les Arènes (EquinoX), 2020

Joueuse de Benoît Philippon

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Quand Zack le beau gosse et Baloo le géant noir se retrouvent à une table de poker, les autres joueurs finissent à poil. Normal, ils sont inséparables depuis l’école et ont eu tout le loisir de peaufiner leur numéro de duettiste. Ecumer casinos de province, tripots parigots, hangars discrets où circulent argent et petites pépées, ils s’y consacrent à temps complet et détroussent à la loyale les prétentieux qui se prennent pour des cadors et pensaient maîtriser la donne. Maxine, jolie blondinette qui connaît tous les tours, entre en piste. Voilà pour le côté face.

Pour être un grand joueur de poker, il faut savoir bluffer. Et Philippon, en as de la manipulation se pose là. A l’instar des naïfs que les deux compères plument en leur laissant croire qu’ils vont l’emporter, quand on commence à comprendre que Joueuse, sous ses airs cartoonesques, sa façade de polar rétro avec sa gouaille à la Audiard, n’est pas un gentil roman simplement distrayant et léger, eh ben, c’est trop tard, le mal est fait, on s’est fait filouter sans avoir rien vu venir, et on n’a plus que les yeux pour pleurer.

Il nous avait déjà fait le coup avec Cabossé et Mamie Luger pourtant. On était sur nos gardes. Et Bam ! Comme des bleus, il nous cueille. Au rythme trépidant du road trip en R5 qui mène la bande de Paris à la campagne limousine, notre petit cœur tressaute à chaque chaos de la route. Des bourre-pifs jubilatoires dans les trognes des péquenauds sexistes croisés en chemin ? Y’en a ! Des cassages de gueule libérateurs de pleutres qui agressent les demoiselles ? Y’en a ! Un justicier masqué suicidaire, une jeune femme meurtrie qui fomente sa vengeance, un beau parleur qui a peur de s’attacher, un gosse surdoué craquant ? Y’en a !

Il y a surtout une histoire si triste, sublimée par des personnages qui nous confient leurs failles et leurs tourments, et ce constat, au bout du compte, tellement rassurant, qu’on est encore capable d’être extrêmement ému, d’éprouver, alors qu’on se craignait blasé, tellement de rage et tellement d’amour.

Joueuse / Benoît Philippon. Les Arènes (equinoX), 2020