Dans la joie et la bonne humeur de Nicole Flattery

Dans-la-joie-et-la-bonne-humeur

Une jeune femme qui revient dans le village de son enfance pour travailler dans une station-service qui n’existe pas. Une ado qui fantasme sur l’ouvrier saisonnier employé par son père. Une étudiante de quatrième année qui ne sait pas quelle matière elle étudie. Une célibataire qui enchaîne les rendez-vous décevants dans un resto miteux en attendant la fin du monde… Les huit nouvelles de l’Irlandaise Nicole Flattery, qu’elle utilise le présent ou le passé, le « je » ou le « elle », dressent des portraits de femmes singuliers où l’étrangeté domine.

Toutes décalées, à côté du monde et de leurs pompes, ses héroïnes observent la vie plus qu’elles n’y participent. Elles essaient, sans y parvenir, de s’intéresser aux choses, aux gens mais rien ne semble répondre à leurs attentes, d’autant qu’elles ne savent pas vraiment ce qu’elles attendent. Les hommes sont pitoyables de normalité. Les relations humaines ne sont qu’ennui. Les existences sont étriquées, vides de sens. Elles n’ont de place nulle part.

Pourtant, pas de désespoir dans ces pages, simplement le sentiment que pour s’intéresser aux autres, encore faudrait-il qu’ils soient intéressants. Alors, elles commentent leur absence de sentiment envers leurs semblables, les réactions des êtres qu’elles rencontrent face à leurs réparties bizarres. Elles ne sont pas rejetées, juste ailleurs, dans un univers parallèle où elles profitent de leur solitude. Quitte à se mettre du coton dans les oreilles afin de mieux apprécier le silence.

L’humour est noir, perceptible dans des dialogues absurdes. Nicole Flattery insiste sur leurs névroses, leurs physiques quelconques et s’amuse. Il vaut mieux être soi-même plutôt que comme tout le monde, semble-t-elle affirmer, et vouloir plaire aux autres n’est pas un gage de bonheur quand on y perd son âme.

Dans la joie et la bonne humeur / Nicole Flattery. trad. de Madeleine Nasalik. Ed. de l’Olivier, 2020

Ecoute la ville tomber de Kate Tempest

ville tomber.jpg

« Rien n’est pour toi mais tout est à vendre, bats-toi la bouche pleine de cendres et touche le fond, tu finiras par prendre goût aux secrets et à la déception. Autour de toi on te vend du rêve et à la fin tu ne sens plus rien. Aspire, recrache, le mix parfait. Pique l’aiguille profond dans ta veine, essaie de prendre éternellement ton pied. Maintenant ferme les yeux et arrête. Le problème, c’est que ça ne s’arrête jamais ». Comme un furieux écho à l’ouverture de Trainspotting, « Choose life », non ? Bon, toutes proportions gardées. Kate Tempest n’est pas (encore) Irvine Welsh, même si son premier roman porte en lui le souffle d’une œuvre générationnelle.

Ils sont trois, dans le chapitre introductif d’Ecoute la ville tomber, à se casser de Londres. A fuir on ne sait quoi. Becky, danseuse trop vieille de 26 ans, serveuse chez son oncle Ron, masseuse à ses heures ; Harry, dealeuse de coke dans les beaux quartiers et Leon, son associé.

Les chapitres suivants raconteront leurs rencontres, leur parcours, leurs amours. A travers eux, c’est Londres, quartiers sud, et la jeunesse londonienne dont l’auteur tirera le portrait.

Pas très joyeux, ces jeunes. Ceux qui ont la vingtaine, dans les années 2010, portent sur le dos les excès des générations précédentes, leurs désillusions. Ajoutez-y celles de notre époque et vous leur ferez courber l’échine. Les rêves sont morts depuis longtemps, et le « No future » des 70’s n’a jamais résonné avec une telle force. Avant, au moins, on pensait qu’on pouvait casser le vieux monde pour en faire un nouveau. En tout cas, on savait rigoler. A présent, même le nihilisme semble une notion désuète. Tout n’est plus que vanité, apparence, superficialité. Les pubs aseptisés ne sont plus des lieux de mixité, remplacés par des chaînes commerciales vendeuses de cafés tristes. La gentrification chasse les pauvres du centre ville. L’urbanisme nouveau construit des zones vides de gens et de sens sur lesquelles les caméras veillent. Les amis des réseaux sociaux te cassent plus sûrement le moral qu’un vrai coup de pied dans les dents. C’est pas nouveau, mais à Londres, plus qu’ailleurs, la modernité fait des ravages. La ville rejette ses enfants loin de ses trottoirs chics.

La langue de Kate Tempest est fluide, efficace. Peut-être un peu lourde en comparaisons. De même, pourrait-on lui reprocher une intrigue un brin tirée par les cheveux. Dans ce roman choral, porté par une construction en spirale, tous les personnages finissent par se rejoindre, et leurs destins se lier, comme s’ils pataugeaient tous dans l’eau saumâtre d’un siphon d’entonnoir. On y croit, ou pas.

Néanmoins, son hommage à sa ville, porté par une multitude de photos d’anonymes, est tendre. Et sa peinture d’une jeunesse, not only pretty, but completely vacant, sonne douloureusement juste.

Ecoute la ville tomber / Kate Tempest. trad. de Madeleine Nasalik. Rivages, 2018