Coup de vent de Mark Haskell Smith

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Au tout début, il y a Neal. En plein océan, sur un voilier à moitié détruit, il a faim, il a soif. Mais qu’est-ce qu’il fiche donc là ? C’est ce qu’on va découvrir au fil des pages, dans cette histoire délirante qui remonte le récit depuis les quelques semaines qui ont précédé le naufrage de Neal.

Neal est recouvreur de fonds pour InTerfund, un organisme bancaire basé à Wall Street. Il est à la poursuite de Bryan LeBlanc, trader surdoué qui s’est fait la malle avec plusieurs millions de dollars qu’il a chapardés aux clients fortunés de cette même banque. Son arnaque tient du génie, il a organisé sa fuite vers les Caraïbes dans les moindres détails, jamais personne ne le retrouvera. C’est sans compter le flair de Seo-Yun, sa boss, qui s’associe à Neal pour retrouver Bryan et l’argent dérobé.

Voyage autour du monde, course poursuite sur terre et sur mer, Haskell Smith balade ses lecteurs au même rythme qu’il malmène ses personnages, sans leur laisser le temps de reprendre leur souffle. Rebondissements, alliances qui se font et se défont, tous courent après Bryan, et surtout après le fric qu’il trimbale en liquide, dans des sacs. Il est passé par ici, il est repassé par là, l’enquête avance, recule, se heurte à la mauvaise volonté des uns et des autres.

Il fait chaud, il fait moite, ça fait suer de se hâter de la sorte surtout quand la malchance s’en mêle. Et ça fait rire. L’auteur prend un malin plaisir à brouiller les pistes, à placer Neal et ses comparses dans les pires situations. Plus poussés par l’appât du gain que par des grands idéaux, (comme on les comprend), ils n’en sont pas moins attachants et s’ils se retrouvent impliqués dans des affaires sordides, c’est pas vraiment leur faute. Les déboires leur tombent dessus plus vite que la misère sur le pauvre monde et ils réagissent en fonction de leurs personnalités bien trempées, décalées, loufoques. Seo-Yun, autiste asperger, dit tout ce qu’elle pense, sans filtre. Et que dire de Piet, enquêteur croisé en cours de route, nain priapique qui converse avec les fesses des femmes ?

Alors, qui ramassera le pognon ? Qui survivra à la fin ? Un brin sadique, l’auteur va au bout de sa farce en dessoudant plusieurs de ses protagonistes. Et s’il affuble ses personnages de remords et de mauvaise conscience, lui en est totalement dépourvu, et c’est ça qui est drôle.

Coup de vent / Mark Haskell Smith. trad. de Julien Guérif. Gallmeister, 2019

Au pays des nudistes de Mark Haskell Smith

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« Ce qui me fascine, ce sont les contre-cultures moralement douteuses ou quasi-illégales, ceux qui vivent leur passion au risque de se faire coffrer ou stigmatiser par la société. » C’est par ces mots que Mark Haskell Smith, écrivain réputé pour ses polars désopilants (Défoncé, A bras raccourci, Ceci n’est pas une histoire d’amour, Delicious, Salty, tous parus chez Rivages) explique la démarche qui l’a poussé à aller faire un tour du coté de chez les nudistes, après être allé rendre visite aux cultivateurs de cannabis. Immersion intégrale, donc, et grande première pour l’américain, décidé à bousculer ses certitudes et sa pudeur en payant de sa personne et en exposant son intimité au regard d’autres gens. Car s’il existe un consensus sur le nudisme, c’est la définition de cette activité de plein air : c’est une activité sociale, qui n’a rien à voir avec le fait d’aimer se promener à poil, seul, entre sa chambre et sa salle de bain. Sociale donc, sous-entendu, en groupe. Allez, hop, cette fois, il enlève le bas !

Le propos est joyeux, l’autodérision de bon aloi, ce qui n’empêche pas le sérieux. C’est bien dans une enquête journalistique, historique et sociologique poussée qu’il nous entraîne, dans différents coins du globe. Smith a plein d’interrogations au début du reportage, il cherche à comprendre, en véritable ethnologue, ce qui peut amener certains d’entre nous à se mettre tout nus en compagnie d’autres gens tout nus, et surtout pourquoi déambuler à découvert dérange au point d’être parfois passible d’emprisonnement. Après tout, nous ne couvrons nos attributs sexuels que depuis quarante millions d’années, notre pulsion à la nudité est innée, et la vitamine D est bonne pour la peau. Alors, pourquoi nos sociétés occidentales associent-elles nudité et sexualité, au point de nous enterrer vêtus de nos plus beaux atours ?

Smith se désape successivement dans des clubs fermés aux USA (où par peur d’avoir un comportement ambigu, les individus nus sont convenables, sympas et un peu ennuyeux), en Espagne (où vêtus et dévêtus cohabitent respectueusement), en France, au Cap d’Agde (où, dans le Centre entouré de murs d’enceintes de trois mètres de haut, les costumes d’Eve et d’Adam le jour sont échangés contre des tenues SM la nuit), en Autriche (où il découvre que crapahuter dans la montagne est plus agréable sans chemise et sans pantalon qu’accoutré comme un ours polaire).

Au cours de son périple, Smith livre ses impressions, vierges de tout a priori et non dénuées d’humour (« La plus grande crainte n’est pas d’avoir une érection, c’est que vos testicules remontent, que votre pénis se rétracte et que vous finissiez par ressembler à Ken. ») Et on apprend, en s’amusant, une multitude d’anecdotes sur les conceptions de la bienséance selon les époques ou la géographie, anecdotes qui se parent d’une dimension philosophique, éthique. Saviez-vous que le gouvernement américain a encouragé la lecture des magazines naturistes pendant la Seconde Guerre mondiale afin que ses troufions, soulagés par la vue de seins nus, ne versent pas dans l’homosexualité ? Qu’Hitler a fait fermer des sociétés nudistes, trop marquées socialistes, pour en faire ouvrir d’autres dédiées au culte du corps idéal ? Que le plus sexy n’est pas la nudité, mais l’effeuillage ? Que l’épilation des poils pubiens vient de l’esthétique porno ? Que l’image véhiculée dans les revues sur le sujet, celle d’humains jeunes, beaux, attirants et sains est souvent mise à mal sur place par le spectacle de corps vieux et obèses ? Que le nudisme a pu, peut être, anarchique, révolutionnaire, réactionnaire, rigoriste, sanctionné, encouragé selon les périodes ? Que son avenir se dessine vegan, antidiscriminatoire et qu’il trouve un nouveau souffle avec les réseaux sociaux ?

Smith affirme qu’il ne deviendra pas nudiste après cette expérience, même s’il a ressenti finalement un grand bien-être, naturel, enfantin, à se déculotter. Que flâner le kiki à l’air lui a de permis de mieux s’accepter physiquement. Et s’il répond à beaucoup de questions que vous n’avez jamais osé vous poser sur le nudisme dans cette investigation dense et poilante, il y en a une à laquelle il n’apporte pas de réponse : la société punit-elle les nudistes parce qu’elle a peur du plaisir qu’ils prennent ?

Au pays des nudistes / Mark Haskell Smith. trad. d’Elodie Leplat. Paulsen, 2017

Ceci n’est pas une histoire d’amour de Mark Haskell Smith

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Tout le monde connaît Sepp Gregory. Star des émissions de télé réalité Sex Crib, puis Love Express, il s’y est mis à nu, dans tous les sens du terme, dévoilant sa plastique parfaite et ses déboires sentimentaux, pour ne pas dire sexuels, à des milliers de téléspectatrices énamourées. Aussi, quand il sort son autobiographie Totale réalité, le bouquin se place immédiatement en tête des ventes. Et ça, ça énerve beaucoup Harriet Post. Blogueuse littéraire, elle aime la Vraie littérature, la Grande. Pour elle, « le monde est dirigé par les crétins, les demeurés, les nichons et l’argent. » Prêtresse du bon goût, elle est suivie par un nombre impressionnant de followers, et distille avec acrimonie ses avis venimeux sur la toile. Sa prochaine victime sera donc cet infâme torchon. Problème : le livre est moins mauvais qu’elle le pensait, il est même très bon. Elle part en quête de l’auteur de l’œuvre, un nègre forcément, et finit par faire la connaissance de Sepp. Cette rencontre ébranle ses convictions profondes.

Mark Haskell Smith n’épargne personne. Critique mordante de la télé poubelle et de son vide intersidéral, Ceci n’est pas une histoire d’amour n’oublie pas de dézinguer son pendant prétentieux, le microcosme de l’édition bon teint, sûr de ses choix. Qui court le plus après la célébrité, finalement ? Les acteurs, un peu victimes, de ces programmes voyeuristes et vulgaires ou ceux, pétris de certitudes, qui les jugent et donnent leur sentence éclairée sur le web, tout en se hâtant de consulter le nombre de visites reçues sur leur site après chacun de leur post ? Qui est le pire ? Celui qui s’expose, sans aucune pudeur, pour gagner de l’argent facile ? Celui qui se cache, derrière son écran, mais voudrait bien être reconnu pour l’acuité de son regard, la perfection de son style ?

Il y a de quoi rire ! Smith ne s’en prive pas. Attachées de presse prêtes à tout, bombasses agressives, fans hystériques défilent. Qui gagnera la course, remportera la palme du plus débile, du plus ridicule ? Comment ne pas se marrer à la lecture de ses portraits assassins ? Harriet prétend « qu’Internet a été conçu pour publier des livres si mauvais qu’aucun éditeur n’en veut. » N’essaye-t-elle pas, elle-même, de faire éditer son roman ?

Finalement, tout cela est-il si grave ? Non, hein ?

Et nous, à quelle place nous hissons-nous sur le podium ?

« Les blogs littéraires, une boucle infinie d’autoglorification ? Des écrivains écrivant sur l’écriture et les écrivains afin que quelqu’un les remarque et les engage pour écrire à la place d’autres écrivains. » LOL

Ceci n’est pas une histoire d’amour / Mark Haskell Smith. trad. de Julien Guérif. Rivages, 2016

Défoncé de Mark Haskell Smith

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Miro Basinas aime les plantes. Bon, pas n’importe lesquelles. Génie de la botanique, il a réussi, à force de recherches et d’expérimentations, à fabriquer la meilleure weed de tous les temps, l’Elephant Crush. Son herbe est douce et sent la mangue. Avec elle, il gagne la Cannabis Cup d’Amsterdam. Son avenir s’annonce radieux. Il va pouvoir, de retour à LA,  alimenter le réseau de magasins dédiés à la vente légale de beuh pour raisons médicales.

Mais Miro est plus poète qu’homme d’affaires et n’avait pas mesuré les enjeux qui se cachent derrière ce commerce florissant. Les gangs avaient jusqu’alors la mainmise sur l’approvisionnement de toutes les drogues dans le coin et sont bien décidés à conserver ce monopole. S’ils peuvent, en plus, lui piquer son miracle de la nature… Et surtout, il n’avait pas compté sur Shamus Noriega pour contrecarrer ses plants.

Ode joyeusement irrévérencieuse à la louange du tabac qui fait rire, Défoncé est de ces romans rares qui se lisent en ricanant. Aucun temps mort, pas le temps de souffler, les feuilles se tournent au rythme infernal des embrouilles du gentil Miro. Les personnages secondaires sont dégommés avant qu’on ait le loisir de s’attacher, dans maintes circonstances rocambolesques. Heureusement, Shamus s’accroche. L’irlando-salvadorien, trop rouquin et teigneux pour intégrer un gang et qui a dû se constituer une troupe perso de bras cassés est tellement irrésistible de méchanceté qu’on regretterait qu’il disparaisse. Ses comparses, dont Titi le bien nommé parce qu’il arbore un survêt jaune poussin, lui permettent de bonnes répliques cinglantes, quand il n’en a pas après les flics du district, désabusés, accro aux tacos ou aux godes ceintures. Et un spécial big up au jeune mormon, désopilant à son corps défendant, qui arpente à vélo la cité du vice et se rend compte combien il est pénible de pédaler avec une bosse dans le pantalon.

Donc, jouissif, vous l’aurez compris. Doublé d’une critique acerbe et très fine d’un monde absurde où l’on gare le plus près possible son énorme bagnole de l’échoppe de produits bio et détox, où le crime est spectacle, où les flingues sont en vente libre alors que les joints non, et où il suffirait de légaliser le chichon pour stopper les trafics et avoir la paix.

Défoncé / Mark Haskell Smith. trad. de Julien Guérif. Rivages-noir, 2016