Un faux pas de Mark SaFranko

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SaFranko continue d’intéresser les éditeurs français. Réjouissons-nous. Avant de nous plonger dans la lecture de Suicide, paru récemment chez Inculte, et en attendant la réédition de Putain d’Olivia, en septembre prochain chez la Dragonne, c’est donc avec plaisir que l’on suit les mésaventures ici d’un nouveau (anti)héros de l’auteur, Clay Bowers.

Le début du roman s’ouvre sur la description de l’état physique de Clay. Lourdement handicapé, incapable d’effectuer seul les gestes de la vie quotidienne, il est dépendant de sa femme. Il passe ses longues journées à regarder la télé, à gamberger, à ressasser. A revenir sur ses différents faux pas. Celui qui l’a cloué dans ce fauteuil, d’abord, suite logique aux nombreux autres commis au cours de son existence. Parce que s’il est tombé de ce fichu toit, où il officiait en tant que couvreur professionnel, ce funeste jour, c’est bien parce qu’il était plus occupé à mater Cindy, la proprio pas farouche, qu’à regarder où il mettait les pieds. Cindy, l’un de ses autres multiples faux pas consistant à tromper sa femme. En vingt ans de mariage, la liste de ses conquêtes a été longue. Maintenant qu’il est paralysé, l’inventaire est définitivement clos. Et c’est d’autant plus déprimant que son épouse, vraisemblablement au courant de ses frasques, semble déterminée, sinon à lui faire payer ses anciens écarts de conduite, du moins à profiter à son tour des plaisirs de l’existence.

SaFranko s’amuse. A brouiller les pistes et les sentiments que le lecteur éprouve au sujet de Clay. Tour à tour attachant, ou pathétique, selon qu’il se décrit lui-même ou qu’il est vu à travers le regard de tiers, Clay se raconte, se dévoile, en même temps qu’il décrit le comportement changeant d’Alicia. Son épouse se désintéresse de ce mari volage, s’en éloigne, se dévergonde, lui déclare la guerre… A moins que…

Dialogues efficaces et méchamment jubilatoires, scènes de sexe pas très glorieuses, monologue intérieur à la limite de la folie, fin surprenante… Du SaFranko, quoi.

Un faux pas / Mark SaFranko. trad. de Annie Brun. La Dragonne, 2018

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Incident sur la 10e Avenue de Mark SaFranko

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 « Il arrive qu’on gagne. Mais le plus souvent on perd. Parfois, le seul truc à en tirer, c’est une nouvelle histoire. »

Cette maxime, tirée d’une des nouvelles, pourrait parfaitement servir d’exergue au recueil de Mark SaFranko. Peu connu en France malgré quatre publications chez feu l’excellent éditeur 13e Note, l’auteur est passé maître dans l’art des récits courts mettant en scène Max Zajack, son alter ego misanthrope et désabusé. Cynique par désespoir et revers de fortune, le narrateur observe ses contemporains et le tableau qu’il en dresse est plutôt sombre. On est loin du rêve américain. Ses héros sont des types ordinaires, englués dans des vies vécues d’avance, avec leur lot de frustrations, de mariages ratés, de boulots ternes. Pas de chutes dans ces short stories désenchantées, mais des bouts d’existence, des détails de la vie courante comme autant d’allégories d’une modernité prosaïque. Qu’ils évoluent dans les bars underground de New York ou dans les pavillons de la classe moyenne du New Jersey, ses personnages n’ont pas de prise sur leur destin.

Un gamin part à la pêche et sa prise miraculeuse se retrouvera enterrée dans le jardin par un père plus occupé à se disputer avec sa femme qu’à le féliciter. Une famille modèle s’installe dans un quartier tranquille et ses voisins l’épient jusqu’au drame. Un individu rentre chez lui après avoir largué sa femme et son gosse et s’engueule avec son ex, sans savoir pourquoi. Sur la 10e Avenue, un homme marié croise une prostituée amoureuse et… (vous n’avez qu’à lire). Mais attention, SaFranko ne juge pas, il compatit, il s’inclut dans le lot : « J’avais beau me dire que je valais mieux que les autres auteurs qu’ils publiaient, c’était une piètre consolation, de celles dont se bercent les losers ». C’est en cela que ses nouvelles sont touchantes. L’Humanité n’est pas faite de braves, de sauveurs, mais de petites gens sans envergure, sans ambition certes, mais désarmants de normalité.

Incident sur la 10e Avenue / Mark SaFranko. trad. de Annie Brun. La dragonne, 2016