Suicide de Mark SaFranko

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Une jeune femme chute du dixième étage d’un immeuble de grand standing d’Hoboken. L’inspecteur Brian Vincenti est envoyé sur les lieux. Rien n’indique qu’elle ait pu être poussée dans le vide et qu’il ne s’agisse pas d’un accident ou d’un suicide. Vincenti pourtant s’entête. Un portrait de la victime trouvé dans son appartement, un tableau plutôt moche, le trouble au premier regard, sans qu’il comprenne pourquoi. Tandis que tous les éléments s’accordent à ce que l’enquête soit rapidement bouclée, il s’acharne. Une intuition le pousse à poursuivre ses investigations, une pulsion l’attire au n°1108 du 209 Hudson Street. Savoir ce qu’il est advenu à Gail Kenmore devient une obsession.

L’action se déroule sur huit chapitres, décrivant le déroulé de chaque jour du 16 au 23 mars 2002. Si la structure est simple, SaFranko balade son lecteur dans les pas de son flic. Le voyage n’est pas une ligne droite, il est fait de culs de sac, d’allers retours, de détours. Vincenti dérive. Son mariage est un échec et il s’inquiète pour son petit garçon de quatre ans. La narration nous entraîne à sa suite, de déambulations entre New York et Hoboken en souvenirs de ce qu’était sa vie, de milieux interlopes en retours alcoolisés sur le futon de son salon. La proximité du 11 septembre, l’absence des deux tours dans le paysage urbain, accentuent l’atmosphère de déliquescence, l’impression qu’un monde est mort et que le prochain sera sombre. Des personnages secondaires convaincants, ambigus, tel Tom Flaherty, son ex partenaire, transgenre, devenu Ellen Smith, lui apportent leur aide ou lui enfoncent la tête sous l’eau. Comme nous, il ignore qui ment, en qui il peut avoir confiance. Doit-il écouter ses amis, ses fantômes, réveiller le passé ?

A mesure que Vincenti s’embourbe, l’enquête se complexifie, puis s’éclaircit dans les toutes dernières pages alors qu’il comprend que la solution était là, sous ses yeux, en lui-même. Quête intérieure, questionnement sur la culpabilité, sur les relations homme/femme et le vieillissement, SaFranko offre, avec son inspecteur paumé, obstiné, au bord de la folie, un anti-héros d’une profondeur psychologique rarement atteinte. Le noir lui va bien.

Suicide / Mark SaFranko. Inculte, 2019

Le fracas d’une vague de Mark SaFranko

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Plus c’est long, plus c’est bon ?  Pas toujours !

« Sans vous, je ne serais rien d’autre qu’une voix dans le désert », affirme SaFranko dans la préface du fracas d’une vague. Vous ? Les éditeurs français qui, poursuivant le travail de feu les éditions 13e note, continuent à faire découvrir au public cet auteur magnifique. Il faut dire que, tel d’autres écrivains considérés ici comme majeurs, pour ne pas dire cultes, Fante, Stokoe ou Bukowski, il a souvent eu du mal à se faire publier, là-bas, aux Etats-Unis. La parution de Suicide, chez Inculte et la réédition de Putain d’Olivia ou encore d’Un faux pas chez La Dragonne ces derniers mois ont témoigné de cet intérêt français toujours vif.

Avec Le fracas d’une vague, Kicking Books clôt en beauté cette année SaFranko. Publié sous la direction de Sam Guillerand, ce recueil de six nouvelles, suivi de poèmes et d’un long entretien, forme un bel objet, illustré des sobres linogravures de Delphine Bucher qui collent à l’ambiance. Le travail est soigné, la maquette belle, le contenu joliment traduit. Contrairement aux autres parutions récentes, le parti pris a été de mettre en avant une facette moins connue du touche-à-tout, musicien, dramaturge, romancier : ses nouvelles.

SaFranko dit se considérer comme nouvelliste avant tout, et l’on comprend pourquoi à la lecture de ces textes courts. En quelques pages, il faut aller à l’essentiel, gommer le gras, racler l’os pour ne donner à voir que ce qui compte, la moelle, tout en respectant la cohérence interne du récit. Il faut raconter une histoire avec ni trop de mots, ni pas assez.

Le fracas d’une vague livre de beaux exemples de cet art particulier tout en soulignant ce qui fait la force de SaFranko, l’apparente facilité de ses écrits cachant l’immense difficulté de dire le réel sans artifice. Dire le quotidien en sonnant juste, dans une langue de tous les jours.

Certaines nouvelles puisent leur inspiration de ses nombreux voyages à travers les US. En déplaçant ainsi le décor de la ville à la campagne, il nous dit que la nature omniprésente n’est pas moins hostile que la fureur urbaine. L’environnement importe peu. Et s’il s’éloigne de sa propre expérience, comme il le fait dans ses romans mettant en scène Max Zajack, ces histoires n’en sont pas moins personnelles, tant il tire des gens qu’il croise une forme d’universalité, dans ces petites vies dans des motels décatis, dans ces relations homme/femme qu’il dépeint.

Qu’il relate l’exil et la déliquescence d’un couple au cœur des monts Adirondacks, le périple en canoë d’une working girl en quête d’évasion, ou le départ d’un type qui largue sa femme enceinte, les nouvelles de SaFranko ne sont pas tristes, malgré les déboires que subissent les personnages. C’est la vie, c’est tout et personne ne mérite d’être jugé. Les rêves sont souvent détruits par le prosaïsme du quotidien, la nécessité de simplement vivre. Ce sont les blessures, les failles, qui font la beauté de l’humain, et de ces textes. Les nouvelles de SaFranko ne proposent pas de chutes spectaculaires, pas plus que nos existences ne seront marquées par un destin miraculeux. Elles n’en valent pas moins le coup d’être vécues.

Du coup, ça nous console, un peu.

Le fracas d’une vague / Mark SaFranko. trad. par Guillaume Magueijo. Kicking Books, 2019

Putain d’Olivia de Mark SaFranko

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Nouvelle traduction de Putain d’Olivia, déjà proposée par la regrettée maison d’édition 13e Note en 2009, ce roman, initialement paru aux Etats-Unis en 2005, met en scène pour la première fois Max Zajack, personnage qui apparaîtra par la suite dans quatre autres romans et un recueil de nouvelles, devenant le centre de l’œuvre de SaFranko.

Or Max, alter ego de Mark, est-il vraiment une figure fictionnelle ? Autrement dit, Putain d’Olivia est-il un roman ou une autobiographie ? L’illusion est entretenue par la forme choisie, une narration construite à la première personne, racontée de l’intérieur, renforçant le sentiment de réel. De cette ambivalence, entre autre, naît la puissance du livre. Bien sûr, peu importe le degré de vérité qu’il contient. SaFranko écrit bien de la littérature, mais il prévient, ce qu’on va lire, on va le ressentir avec les tripes, sans distance apparente, on va tout prendre pour argent comptant, ça va faire mal, et c’est ça qui sera bon. Il faut un talent immense pour utiliser le prosaïsme du quotidien comme matériau primaire et façonner cette glaise en objet d’art. Et ici, l’art n’est pas fait pour être joli. Il retrace simplement une expérience humaine, la transcende, la tire vers l’universel en ce qu’elle nous raconte, nous.

Max n’a rien d’exceptionnel, nous dit Mark. Il n’est même pas très sympathique. Egocentré à l’extrême, il se contente de petits boulots parce qu’il est sûr d’avoir un destin, il sera un écrivain hors du commun. Enfin, dès qu’il s’y mettra sérieusement. Mais ça demande de la ténacité, et une forme de courage dont il est dépourvu, au début. C’est plus facile de se plaindre, de remettre à plus tard, de limiter ses activités à glander, picoler, et baiser Olivia.

Au départ, leur union semble fonctionner. Ils baisent, elle travaille, ils baisent, elle démissionne, ils baisent, il trouve un job… Rapidement, la relation se détériore et menace de dévorer les deux amants. Les engueulades se succèdent, à propos de tout et rien, suivies de réconciliations éphémères. Olivia fait ressortir le pire chez Max, la violence, la mesquinerie, la haine. Telle une drogue, elle instille sa nocivité dans ses veines. Dépendant, il voudrait se désintoxiquer, mais impossible de se passer de sa dose, il y revient toujours, incapable de vivre ni avec ni sans.

Bukowski avait l’alcool, Rob Roberge la dope, l’addiction de Max a pour nom Olivia. Comme eux, il lui faudra atteindre un sommet de désespoir, frôler l’overdose, pour enfin créer une œuvre, écrire au bout du compte, écrire malgré tout, et ainsi se sauver.

Qu’y-a-t-il de vrai dans la description de leur relation ? Max est-il digne de confiance ? Seul son point de vue est rapporté, alors comment savoir ? D’autant qu’on l’imagine assez capable de ne nous dire que ce qui l’arrange. Quoiqu’il en soit, si Max est un double de Mark, alors il y en a bien un des deux qui ment, et qui est bel et bien quelqu’un d’exceptionnel.

Putain d’Olivia / Mark SaFranko. trad. de Annie Brun. La Dragonne, 2019

Un faux pas de Mark SaFranko

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SaFranko continue d’intéresser les éditeurs français. Réjouissons-nous. Avant de nous plonger dans la lecture de Suicide, paru récemment chez Inculte, et en attendant la réédition de Putain d’Olivia, en septembre prochain chez la Dragonne, c’est donc avec plaisir que l’on suit les mésaventures ici d’un nouveau (anti)héros de l’auteur, Clay Bowers.

Le début du roman s’ouvre sur la description de l’état physique de Clay. Lourdement handicapé, incapable d’effectuer seul les gestes de la vie quotidienne, il est dépendant de sa femme. Il passe ses longues journées à regarder la télé, à gamberger, à ressasser. A revenir sur ses différents faux pas. Celui qui l’a cloué dans ce fauteuil, d’abord, suite logique aux nombreux autres commis au cours de son existence. Parce que s’il est tombé de ce fichu toit, où il officiait en tant que couvreur professionnel, ce funeste jour, c’est bien parce qu’il était plus occupé à mater Cindy, la proprio pas farouche, qu’à regarder où il mettait les pieds. Cindy, l’un de ses autres multiples faux pas consistant à tromper sa femme. En vingt ans de mariage, la liste de ses conquêtes a été longue. Maintenant qu’il est paralysé, l’inventaire est définitivement clos. Et c’est d’autant plus déprimant que son épouse, vraisemblablement au courant de ses frasques, semble déterminée, sinon à lui faire payer ses anciens écarts de conduite, du moins à profiter à son tour des plaisirs de l’existence.

SaFranko s’amuse. A brouiller les pistes et les sentiments que le lecteur éprouve au sujet de Clay. Tour à tour attachant, ou pathétique, selon qu’il se décrit lui-même ou qu’il est vu à travers le regard de tiers, Clay se raconte, se dévoile, en même temps qu’il décrit le comportement changeant d’Alicia. Son épouse se désintéresse de ce mari volage, s’en éloigne, se dévergonde, lui déclare la guerre… A moins que…

Dialogues efficaces et méchamment jubilatoires, scènes de sexe pas très glorieuses, monologue intérieur à la limite de la folie, fin surprenante… Du SaFranko, quoi.

Un faux pas / Mark SaFranko. trad. de Annie Brun. La Dragonne, 2018

Incident sur la 10e Avenue de Mark SaFranko

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 « Il arrive qu’on gagne. Mais le plus souvent on perd. Parfois, le seul truc à en tirer, c’est une nouvelle histoire. »

Cette maxime, tirée d’une des nouvelles, pourrait parfaitement servir d’exergue au recueil de Mark SaFranko. Peu connu en France malgré quatre publications chez feu l’excellent éditeur 13e Note, l’auteur est passé maître dans l’art des récits courts mettant en scène Max Zajack, son alter ego misanthrope et désabusé. Cynique par désespoir et revers de fortune, le narrateur observe ses contemporains et le tableau qu’il en dresse est plutôt sombre. On est loin du rêve américain. Ses héros sont des types ordinaires, englués dans des vies vécues d’avance, avec leur lot de frustrations, de mariages ratés, de boulots ternes. Pas de chutes dans ces short stories désenchantées, mais des bouts d’existence, des détails de la vie courante comme autant d’allégories d’une modernité prosaïque. Qu’ils évoluent dans les bars underground de New York ou dans les pavillons de la classe moyenne du New Jersey, ses personnages n’ont pas de prise sur leur destin.

Un gamin part à la pêche et sa prise miraculeuse se retrouvera enterrée dans le jardin par un père plus occupé à se disputer avec sa femme qu’à le féliciter. Une famille modèle s’installe dans un quartier tranquille et ses voisins l’épient jusqu’au drame. Un individu rentre chez lui après avoir largué sa femme et son gosse et s’engueule avec son ex, sans savoir pourquoi. Sur la 10e Avenue, un homme marié croise une prostituée amoureuse et… (vous n’avez qu’à lire). Mais attention, SaFranko ne juge pas, il compatit, il s’inclut dans le lot : « J’avais beau me dire que je valais mieux que les autres auteurs qu’ils publiaient, c’était une piètre consolation, de celles dont se bercent les losers ». C’est en cela que ses nouvelles sont touchantes. L’Humanité n’est pas faite de braves, de sauveurs, mais de petites gens sans envergure, sans ambition certes, mais désarmants de normalité.

Incident sur la 10e Avenue / Mark SaFranko. trad. de Annie Brun. La dragonne, 2016