Le bal des ombres de Joseph O’Connor

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En 1876, Bram Stoker quitte son Irlande natale pour devenir l’administrateur du Lyceum Theater de Londres. Il y a beaucoup à faire. Henry Irving, acteur shakespearien renommé occupe la place et ses talents de comédien sont à la mesure de son incapacité à la gestion des ressources et aux économies, autant dire immenses. Bram jongle avec les difficultés, payer les décors, les costumes, tenter de se débarrasser des chats et rats, contenir les fureurs et les enthousiasmes délirants du monstre des planches. Il occupera ses fonctions jusqu’en 1902. Il trouvera néanmoins l’énergie de livrer ses propres démons dans son Dracula, publié en 1897.

Le bal des ombres est beaucoup plus qu’une biographie linéaire retraçant le parcours du père du plus célèbre des vampires. O’Connor intègre des événements de la vie de l’écrivain sans qu’on sache jamais jusqu’à quel point ils sont véridiques ou inventés. Mais une chose est sûre, sous sa plume, Stoker est vivant, tellement qu’on semblerait pouvoir entendre son souffle.

On le suit, dans ce Londres tout en nuances gothiques, capitale accablée de terreur sous la coupe de Jack l’éventreur, traumatisée par la répression morale dont Wilde est victime, enivrée des dernières découvertes technologiques, l’électricité, la photo, le cinéma, férue de mystères ésotériques, droguée au laudanum ou à l’opium.

On ressent son désespoir absolu à tenter d’écrire une œuvre majeure, marquante, qui durera, qu’il sent au fond de lui et qu’il se pense incapable de délivrer. Jamais assez de temps. Jamais assez de solitude. Les passages où il finit par s’exiler dans les greniers du théâtre, et où il est décrit à travers les yeux de Mina, le fantôme des lieux, sont à tirer des larmes.

Tout en étant certain d’échouer, encore et encore, en demeurant son plus sévère juge, Bram doit composer avec les incertitudes hystériques de Henry, calmer les angoisses du maître de la tragédie, cet être qui le traite si mal mais dont l’amitié l’accompagnera jusqu’au bout. Il doit essayer de construire sa vie personnelle, satisfaire sa femme Florence, tout en étant accaparé par une relation triangulaire, dans laquelle Ellen Terry, flamboyante actrice de la scène victorienne dispense son amour ambigu à lui-même et à Henry.

Construit de fragments de journaux intimes, de récits rapportés par des tiers ou la presse, de points de vue différents, à l’image de Dracula, Le bal des ombres envoute, bouleverse. Œuvre sur les supplices de la création, sur l’amitié, la notoriété, la vieillesse, le roman de O’Connor interroge la condition humaine, ce qui fait sa grandeur, ce qui perdure après, après la vanité, le découragement, la jalousie. Déchirant. Immortel.

Le bal des ombres / Joseph O’Connor. trad. de Carine Chichereau. Rivages, 2020

Ecoute la ville tomber de Kate Tempest

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« Rien n’est pour toi mais tout est à vendre, bats-toi la bouche pleine de cendres et touche le fond, tu finiras par prendre goût aux secrets et à la déception. Autour de toi on te vend du rêve et à la fin tu ne sens plus rien. Aspire, recrache, le mix parfait. Pique l’aiguille profond dans ta veine, essaie de prendre éternellement ton pied. Maintenant ferme les yeux et arrête. Le problème, c’est que ça ne s’arrête jamais ». Comme un furieux écho à l’ouverture de Trainspotting, « Choose life », non ? Bon, toutes proportions gardées. Kate Tempest n’est pas (encore) Irvine Welsh, même si son premier roman porte en lui le souffle d’une œuvre générationnelle.

Ils sont trois, dans le chapitre introductif d’Ecoute la ville tomber, à se casser de Londres. A fuir on ne sait quoi. Becky, danseuse trop vieille de 26 ans, serveuse chez son oncle Ron, masseuse à ses heures ; Harry, dealeuse de coke dans les beaux quartiers et Leon, son associé.

Les chapitres suivants raconteront leurs rencontres, leur parcours, leurs amours. A travers eux, c’est Londres, quartiers sud, et la jeunesse londonienne dont l’auteur tirera le portrait.

Pas très joyeux, ces jeunes. Ceux qui ont la vingtaine, dans les années 2010, portent sur le dos les excès des générations précédentes, leurs désillusions. Ajoutez-y celles de notre époque et vous leur ferez courber l’échine. Les rêves sont morts depuis longtemps, et le « No future » des 70’s n’a jamais résonné avec une telle force. Avant, au moins, on pensait qu’on pouvait casser le vieux monde pour en faire un nouveau. En tout cas, on savait rigoler. A présent, même le nihilisme semble une notion désuète. Tout n’est plus que vanité, apparence, superficialité. Les pubs aseptisés ne sont plus des lieux de mixité, remplacés par des chaînes commerciales vendeuses de cafés tristes. La gentrification chasse les pauvres du centre ville. L’urbanisme nouveau construit des zones vides de gens et de sens sur lesquelles les caméras veillent. Les amis des réseaux sociaux te cassent plus sûrement le moral qu’un vrai coup de pied dans les dents. C’est pas nouveau, mais à Londres, plus qu’ailleurs, la modernité fait des ravages. La ville rejette ses enfants loin de ses trottoirs chics.

La langue de Kate Tempest est fluide, efficace. Peut-être un peu lourde en comparaisons. De même, pourrait-on lui reprocher une intrigue un brin tirée par les cheveux. Dans ce roman choral, porté par une construction en spirale, tous les personnages finissent par se rejoindre, et leurs destins se lier, comme s’ils pataugeaient tous dans l’eau saumâtre d’un siphon d’entonnoir. On y croit, ou pas.

Néanmoins, son hommage à sa ville, porté par une multitude de photos d’anonymes, est tendre. Et sa peinture d’une jeunesse, not only pretty, but completely vacant, sonne douloureusement juste.

Ecoute la ville tomber / Kate Tempest. trad. de Madeleine Nasalik. Rivages, 2018

Prendre les loups pour des chiens de Hervé Le Corre

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D’abord, il y a l’aîné, Fabien, le grand frère, le complice des jeux d’enfants, des braquages qui finissent mal aussi ; Fabien, pour lequel Franck, le cadet, a purgé plusieurs années de taule pour avoir refusé de le balancer. On ne donne pas celui qui vous a protégé des fureurs alcooliques paternelles. Entre les deux fils, c’était à la vie à la mort. Alors, où est-il Fabien ? Pourquoi ne l’attend-il pas à sa sortie de prison, avec le fric ?

Ensuite, il y a les deux vieux chez lesquels Franck est supposé attendre des nouvelles de l’absent, parti régler des affaires en Espagne, lui dit-on. La vieille est une teigne de la pire espèce, méchante et laide. Son mari ne vaut pas mieux. L’accueil est glacial malgré l’atmosphère étouffante du Sud-ouest estival.

Et puis, il y a Jessica, la compagne de Fabien, qu’est belle comme un soleil, chaude comme la braise, aussi mouvante que les flammes. Changeante, lunatique, toxique. Un jour, elle donne, de la tendresse, du plaisir. Le lendemain, des coups.

Dans cette ferme isolée écrasée sous une chaleur de plomb, Franck sent bien qu’il devrait se faire la malle, qu’il devrait s’éloigner du huis clos familial, de ses petits trafics louches, de ce chien qui grogne sur son passage.

Est-ce pour Jessica qu’il reste ? Est-il en manque d’amour au point de tout subir ? Est-ce pour ce frère, ce double idéalisé, qu’il s’inquiète de laisser en arrière, qui l’empêche d’avancer ? Ou alors pour la petite Rachel, la fille de Jessica, frêle et silencieuse, qu’il aimerait pouvoir emmener loin d’ici, loin des mauvais traitements d’une mère à la limite de la folie ?

La fournaise semble liquéfier les corps, figer toute velléité d’action. Le temps s’égrène pesamment. Le soleil, écrasant, immuable devient symbole d’un destin auquel on ne se soustrait pas. Franck, héros de ce roman noir à la Jim Thompson, s’enlise et le sait. Franck est incapable d’initiative, subissant, comme il l’a toujours fait, les événements provoqués par d’autres que lui, des plus grands, des plus fourbes. La catastrophe est annoncée, la fin tragique, l’intrigue soutenue par une langue puissante de sobriété. Restent dans la bouche un goût de cendre et des scènes que l’enfermement moite rend éprouvantes, qui ne sont pas sans rappeler Canicule de Jean Vautrin. Et surtout restent des images bouleversantes : celle de la rédemption d’un père autrefois malade d’alcool, ou d’une petite fille mal aimée.

Prendre les loups pour des chiens / Hervé Le Corre. Rivages, 2017

Les chérubins électriques de Guillaume Serp

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« A Paris, il ne se passait plus rien et l’on rêvait de Londres. A Londres, il ne se passait plus rien et l’on rêvait de New-York. A New York, il ne se passait plus rien et l’on rêvait de Berlin. A Berlin, il ne se passait plus rien. »

1978. Paris. Quartiers friqués. Les 70’s marquent le pas, entraînant dans leur agonie les illusions d’un monde meilleur. Déjà, les 80’s s’annoncent, qui emporteront avec elles tout idée d’utopie, feront du matérialisme et de la superficialité les valeurs clés d’une décennie désespérante. Dans cet entre-deux temporel, certains inventent la fête et les excès comme unique but de l’existence, « avant que tout saute ». Philippe, le narrateur, a 19 ans. Il est déjà revenu de tout. Il fait partie des jeunes gens modernes. Son avenir s’inscrit au jour le jour, son emploi du temps se résume à la prochaine party, dans n’importe quel appart de bourge où il y aura assez d’alcool et de dope pour se défoncer, ou dans un club select tel le Gibus, le Palace ou le Rose Bonbon. Les filles sont belles, elles se font appeler Cassandre ou Deliciosa, elles prennent la pose et portent, comme lui, du cuir et du plastique rouge. L’argent est fait pour être dépensé, surtout quand il n’est pas à vous. Le fric est le sésame qui ouvre toutes les portes pourvu qu’on soit condescendant, chic et dandy. Décadent, flambeur et flamboyant, Philippe se déhanche au son des Stinky Toys, des B-52’s et d’Amanda Lear, chante dans le groupe New Wave Philippe et les Chics Types, baise sans lendemain et prétend écrire un roman. Son ennui est intersidéral, sa dépendance multiple, à la coke, à l’héro, au champagne. Oscar Wilde du 20ème, il médit avec panache, se fait ardemment casser la gueule. D’overdoses pathétiques en tentatives de sevrage répétées, il observe, cruel, le microcosme vain des nuits branchées parisiennes et sa propre vacuité : « Je me regardais vivre plus que je ne vivais, et j’employais mon sommeil à me regarder rêver. De moi, d’ailleurs. » Bourgeois bohème avant l’heure, parangon d’une génération dorée autant que vide, désenchantée comme dirait l’autre, désabusée pour le moins, Philippe est drôle, cynique, lucide à pleurer.

Pretty vacant. Le punk a glissé sur la capitale, le No Future s’est fait individualiste et snob.

L’époque est colorée et froide. Philippe cherche à inventer la modernité, en se brûlant les ailes en public.

La première édition Des chérubins électriques date de 1983. Son auteur, Guillaume Israel « Serp », 22 ans, y raconte, dans ce roman autobiographique, une jeunesse privilégiée en pleine déliquescence. Chanteur de Modern Guy, il a sorti un album deux ans plus tôt, Une nouvelle vie. Paroles en français, musique synthétique, romance métallique, le single « Electrique Sylvie », connut un bref succès. Philippe, son double littéraire pourrait certes agacer, s’il ne s’obstinait à s’autodétruire avec un acharnement méritoire, et si Serp n’y faisait preuve d’un talent exceptionnel d’écriture. Peinture naturaliste d’une période et d’un milieu, le roman a acquis son statut de roman culte. Le fait que Serp, nihiliste charismatique ait réussi à mourir d’une overdose d’alcool et de médicaments en 1987, à 27 ans, n’y est certainement pas pour rien.

Les chérubins électriques / Guillaume Serp. Rivages poche, 2016

Ceci n’est pas une histoire d’amour de Mark Haskell Smith

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Tout le monde connaît Sepp Gregory. Star des émissions de télé réalité Sex Crib, puis Love Express, il s’y est mis à nu, dans tous les sens du terme, dévoilant sa plastique parfaite et ses déboires sentimentaux, pour ne pas dire sexuels, à des milliers de téléspectatrices énamourées. Aussi, quand il sort son autobiographie Totale réalité, le bouquin se place immédiatement en tête des ventes. Et ça, ça énerve beaucoup Harriet Post. Blogueuse littéraire, elle aime la Vraie littérature, la Grande. Pour elle, « le monde est dirigé par les crétins, les demeurés, les nichons et l’argent. » Prêtresse du bon goût, elle est suivie par un nombre impressionnant de followers, et distille avec acrimonie ses avis venimeux sur la toile. Sa prochaine victime sera donc cet infâme torchon. Problème : le livre est moins mauvais qu’elle le pensait, il est même très bon. Elle part en quête de l’auteur de l’œuvre, un nègre forcément, et finit par faire la connaissance de Sepp. Cette rencontre ébranle ses convictions profondes.

Mark Haskell Smith n’épargne personne. Critique mordante de la télé poubelle et de son vide intersidéral, Ceci n’est pas une histoire d’amour n’oublie pas de dézinguer son pendant prétentieux, le microcosme de l’édition bon teint, sûr de ses choix. Qui court le plus après la célébrité, finalement ? Les acteurs, un peu victimes, de ces programmes voyeuristes et vulgaires ou ceux, pétris de certitudes, qui les jugent et donnent leur sentence éclairée sur le web, tout en se hâtant de consulter le nombre de visites reçues sur leur site après chacun de leur post ? Qui est le pire ? Celui qui s’expose, sans aucune pudeur, pour gagner de l’argent facile ? Celui qui se cache, derrière son écran, mais voudrait bien être reconnu pour l’acuité de son regard, la perfection de son style ?

Il y a de quoi rire ! Smith ne s’en prive pas. Attachées de presse prêtes à tout, bombasses agressives, fans hystériques défilent. Qui gagnera la course, remportera la palme du plus débile, du plus ridicule ? Comment ne pas se marrer à la lecture de ses portraits assassins ? Harriet prétend « qu’Internet a été conçu pour publier des livres si mauvais qu’aucun éditeur n’en veut. » N’essaye-t-elle pas, elle-même, de faire éditer son roman ?

Finalement, tout cela est-il si grave ? Non, hein ?

Et nous, à quelle place nous hissons-nous sur le podium ?

« Les blogs littéraires, une boucle infinie d’autoglorification ? Des écrivains écrivant sur l’écriture et les écrivains afin que quelqu’un les remarque et les engage pour écrire à la place d’autres écrivains. » LOL

Ceci n’est pas une histoire d’amour / Mark Haskell Smith. trad. de Julien Guérif. Rivages, 2016

Jeunes loups de Colin Barrett

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Les garçons ont des cous de taureaux, des coupes de cheveux ringardes, des visages tachetés de son. Ils sont plongeurs, videurs, manutentionnaires, au mieux champions de boxe ou de billard, dans leur coin de campagne. Les filles de quinze ans en paraissent vingt. Elles sont trop maquillées. Leurs mini jupes et leurs tops trop ajustés laissent entrevoir un ventre laiteux. Elles sont serveuses. Le prince charmant ne s’appellerait-il pas Dympna ou Killian ?

On est en Irlande, dans une petite ville trop loin de Dublin, trop loin même de Galway pour s’imaginer un avenir radieux. Avant, ici, on rêvait d’Amérique. Maintenant, on ne rêve plus. Le pub ne désemplit pas. Ça y sent la sueur et on y parle fort. Il fait froid dehors et il faut bien soigner sa gueule de bois de la veille. Se bagarrer un peu, entretenir sa réputation. Tout le monde se connaît mais on ne sait jamais. Peut-être que ce soir, elle viendra. Celle à la peau diaphane et aux boucles auburn, aux yeux de biche. Celle qui partira bientôt à Futéland faire des études et ne reviendra pas.

Les jeunes loups de Colin Barrett sont tous un rien bancals, tordus. Ils vivent de trafics minables et de paris stupides. Ils sont coincés dans une Irlande en ruine et ne s’émeuvent plus de la beauté des paysages. Et pourtant. Ils sont vivants. L’amour est toujours possible, et peut-être la fuite. Dans leur pupille bleu azur scintille l’étincelle de la rage.

Sept nouvelles pour dire un mal être qui, s’il est bel et bien irlandais, n’en prend pas moins des teintes universelles. Celui de cet âge flou où l’on n’est pas encore adulte, où l’on comprend, douloureusement, que notre vie ne dépendra pas de nos choix.

Sept nouvelles, la plupart au présent. Le temps s’éternise.

Au présent, heureusement. Quand ce n’est pas le cas, le parti pris du traducteur de ne jamais employer le passé simple m’a fortement dérangée.

Jeunes loups / Colin Barrett. trad. de Bernard Cohen. Rivages, 2016

Défoncé de Mark Haskell Smith

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Miro Basinas aime les plantes. Bon, pas n’importe lesquelles. Génie de la botanique, il a réussi, à force de recherches et d’expérimentations, à fabriquer la meilleure weed de tous les temps, l’Elephant Crush. Son herbe est douce et sent la mangue. Avec elle, il gagne la Cannabis Cup d’Amsterdam. Son avenir s’annonce radieux. Il va pouvoir, de retour à LA,  alimenter le réseau de magasins dédiés à la vente légale de beuh pour raisons médicales.

Mais Miro est plus poète qu’homme d’affaires et n’avait pas mesuré les enjeux qui se cachent derrière ce commerce florissant. Les gangs avaient jusqu’alors la mainmise sur l’approvisionnement de toutes les drogues dans le coin et sont bien décidés à conserver ce monopole. S’ils peuvent, en plus, lui piquer son miracle de la nature… Et surtout, il n’avait pas compté sur Shamus Noriega pour contrecarrer ses plants.

Ode joyeusement irrévérencieuse à la louange du tabac qui fait rire, Défoncé est de ces romans rares qui se lisent en ricanant. Aucun temps mort, pas le temps de souffler, les feuilles se tournent au rythme infernal des embrouilles du gentil Miro. Les personnages secondaires sont dégommés avant qu’on ait le loisir de s’attacher, dans maintes circonstances rocambolesques. Heureusement, Shamus s’accroche. L’irlando-salvadorien, trop rouquin et teigneux pour intégrer un gang et qui a dû se constituer une troupe perso de bras cassés est tellement irrésistible de méchanceté qu’on regretterait qu’il disparaisse. Ses comparses, dont Titi le bien nommé parce qu’il arbore un survêt jaune poussin, lui permettent de bonnes répliques cinglantes, quand il n’en a pas après les flics du district, désabusés, accro aux tacos ou aux godes ceintures. Et un spécial big up au jeune mormon, désopilant à son corps défendant, qui arpente à vélo la cité du vice et se rend compte combien il est pénible de pédaler avec une bosse dans le pantalon.

Donc, jouissif, vous l’aurez compris. Doublé d’une critique acerbe et très fine d’un monde absurde où l’on gare le plus près possible son énorme bagnole de l’échoppe de produits bio et détox, où le crime est spectacle, où les flingues sont en vente libre alors que les joints non, et où il suffirait de légaliser le chichon pour stopper les trafics et avoir la paix.

Défoncé / Mark Haskell Smith. trad. de Julien Guérif. Rivages-noir, 2016

Martyn Waites

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Deux romans pour raconter, de l’immédiat après-guerre au début des années 2000, cinquante ans de l’histoire de l’Angleterre, ou L’inexorable et profonde dégradation des conditions de vie d’une classe laborieuse qui s’obstine à bouger encore. Services publics, NHS, emplois, allocs, industrie : une chute sans fin. Dans Né sous les coups, Martyn Waites décrivait, de 1984 à 2001, la grève des mineurs, la répression de Thatcher, l’abattage du prolo, le déclin des syndicats, à Coldwell, ville du nord imaginaire, cité moribonde vidée de ses mines pourtant rentables. Dans La chambre blanche, il situe l’action de 1946 à 1974, à Newcastle, et détaille la fin des utopies socialistes, la corruption des politiques. Dur. La casse sociale n’entraîne pas le meilleur chez l’homme. Il faut bien vivre. Tant pis, si pour cela, il faut dealer, cogner, tuer, trahir sa classe. Aucun espoir ? Aucune possibilité de rester intègre, fidèle à ses idéaux ? Si ! Chez Waites, une faible lueur scintille dans le noir. La petite flamme de la lutte résiste. 
Parmi tous les romans que tu as écrits, onze en tout, deux seulement ont été traduits en français, Né sous les coups et La chambre blanche. De ces deux romans, tu as dit qu’ils étaient ceux qui justifiaient que tu deviennes écrivain. En quoi sont-ils si particuliers à tes yeux et différents des autres ?

En fait, ils sont les premiers traduits en français sous mon propre nom. J’ai aussi écrit des thrillers sous le pseudonyme de Tania Carver, et quatre d’entre ont été traduits chez Ixelles Editions il y a quelques années. Mais je ne pense pas qu’ils aient cartonné en France, contrairement à l’Allemagne, ou au Royaume Uni. Pour en revenir à ces deux romans précis, je remercie vivement la brillante Cathi Unsworth pour avoir persuadé Rivages de les publier. J’avais écrit trois romans policiers situés à Newcastle avant ça, tous avec le personnage de Stephen Larkin. Avec Né sous les coups, je voulais faire quelque chose de plus ambitieux, utiliser l’angle du roman policier pour faire un roman social, mais pas de façon ennuyeuse ou laborieuse comme c’est si souvent le cas. Je voulais explorer ce que la grève des mineurs avait laissé en Grande-Bretagne, surtout dans le nord. Ça a été un événement si déterminant dans l’histoire de notre pays et c’est seulement maintenant qu’on se rend compte à quel point la politique de Thatcher a eu un impact préjudiciable et néfaste sur le long terme. Je ne peux toujours pas la considérer comme un être humain, et quand je pense à elle toute mon ancienne rage refait surface. Je voulais canaliser cette rage pour en faire quelque chose d’utile.

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La chambre blanche est né de deux de mes obsessions : T Dan Smith et Mary Bell. Smith a été maire de Newcastle, un prétendu socialiste, avec des projets de réaménagement du nord est de l’Angleterre extrêmement ambitieux. Si son projet s’était mis en place comme il l’entendait, cela aurait donné soit quelque chose de tout à fait spectaculaire, soit ça serait à présent considéré comme le symbole épouvantable de l’architecture brutaliste. Malheureusement, il a laissé son projet s’affadir en optant pour des solutions de facilité, il s’est compromis avec des criminels, des pots de vin, des transactions illégales… la totale. Et la restructuration architecturale à laquelle il a abouti était vraiment horrible. La plupart de ces réalisations ont été démolies maintenant. Mary Bell était une tueuse d’enfants. Quand elle avait onze ans, elle a tué deux petits gosses à quelques rues de là où je vivais. J’avais le même âge que ces gosses. Il y a eu une autre fille mise en cause, mais ses parents ont réussi à la tenir à l’écart, et Mary Bell a porté le chapeau pour les deux. Mary avait eu une vie tragique jusqu’à ce drame. Sa mère était une prostituée SM et Mary avait été vendue à ses clients depuis ses six mois. L’affaire a fait l’objet d’un grand procès à l’époque et personne ne savait quoi faire d’elle. Elle a été placée dans un centre de réadaptation et vit maintenant sous un nom d’emprunt. J’éprouve une immense empathie pour elle. La genèse du livre réside dans ma prise de conscience que Mary avait tué, littéralement, dans l’ombre de l’une de ces affreuses tours de T Dan Smith. Cette image était si forte qu’il m’a fallu écrire ce roman dans lequel elle s’intégrait.

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Il s’est passé un truc bizarre alors que j’écrivais La chambre blanche, plusieurs trucs bizarres même. Je n’ai aucun penchant pour toutes ces foutaises hippy comme quoi les écrivains seraient des médiums, mais il y a eu d’étranges coïncidences. Je suis tombé sur une vieille copine de fac pendant un embouteillage dans le centre de Londres et elle m’a raconté que Dan Smith venait prendre le thé dans leur centre social, où il travaillait, alors qu’il était en semi-liberté. J’ai rencontré une femme dans une galerie d’art qui avait fait un film sur la vie de Dan Smith. L’associé de mon plus vieil ami venait de prendre part à un débat politique contre Smith. Et le plus étrange, j’ai commencé à faire des rêves qui reconstituaient des pans secrets de l’histoire de Newcastle, des anecdotes qu’honnêtement je ne connaissais pas jusqu’à ce que je fasse des recherches dessus par la suite. Bizarre.

Tu mêles fiction et réalité, et certains de tes personnages, qui ont existé, ont eu un impact sur ta propre vie. Dans La chambre blanche, Dan Smith était un homme politique influent à Newcastle dans les 60’s et ton père a travaillé avec lui. Né sous les coups raconte la grève des mineurs de 1984, et tu dis que c’est l’événement qui t’a fait t’intéresser à la politique, que ça a été un tournant autant pour le pays que pour toi. Crois-tu que c’est parce que le lecteur sent ton implication qu’il est touché par les histoires que tu racontes ?

J’aimerais le croire. En tant qu’auteur, tout ce que tu désires, c’est transmettre ta passion pour une histoire au lecteur. Des fois, ça ne marche pas, tu te plantes lamentablement. Les histoires qui sont personnelles à l’auteur peuvent être traitées de façon si complaisante qu’elles finissent par ne toucher personne. Même si j’ai eu la tentation de mettre dans mon récit tout ce qui était vital à mes yeux, j’ai dû m’assurer que les personnages avaient de la substance, n’étaient pas que des données, que l’intrigue était vraiment prenante et que le lecteur serait diverti en lisant. Ou énervé, ou consterné, ou captivé. Je ne suis pas journaliste, je suis écrivain.

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Mélanger fiction et réalité, des personnages fictifs et d’autres qui ont vraiment existé, le tout situé sur un arrière-plan impliquant des faits réels, afin de disséquer l’Histoire de l’Angleterre… Souhaitais-tu exposer Newcastle comme Ellroy a exposé LA ?

C’était l’idée. Comme Ellroy à LA et George Pelecanos à Washington DC. Récupérer le passé et le faire sien. Présenter les secrets de notre temps. Malheureusement, surtout en Grande-Bretagne, personne ne se préoccupe vraiment de Newcastle et du nord de l’Angleterre. En tous cas, personne au sud, à Londres. Je me souviens de mon agent de l’époque qui me disait : « Pourquoi devrais-je me soucier de la grève des mineurs ? » et il ajoutait : « Bon, si tu écris là-dessus, fais en sorte que ça soit sexy ». LA et Washington DC ont un côté exotique du fait d’être aux USA, que Newcastle n’a pas. Ces deux livres ont été durs à faire accepter ici. J’avais/j’ai prévu d’autres livres de ce type, mais personne n’en a voulu en Grande-Bretagne. Je veux toujours les écrire, pourtant. Et je le ferai, dès que j’en aurai l’occasion.

Tu es né en 1963. Quels souvenirs gardes-tu de la grève des mineurs ? Te souviens-tu du jeune homme que tu étais ? Lisais-tu beaucoup ? Ecoutais-tu beaucoup de musique ?

Absolument. C’est à peu près à cette période que j’ai trouvé ce que j’aimais vraiment. Je venais juste de découvrir Raymond Chandler. Ça ne m’a pas seulement ouvert des horizons, ça a carrément explosé tous les murs. Et j’écoutais BEAUCOUP de musique. J’adorais particulièrement les groupes de Paisley Underground qui existaient aux USA à l’époque, the Long Ryders, Green on Red, la bande son de la période. Et je me souviens très précisément de la grève des mineurs. Surtout de ce qui se passait localement et comment s’était relayé à la télé. Le grand écart. C’est la première fois que j’ai réalisé que tout pouvait être manipulé, même les infos, que cela dépendait de qui avait à y gagner. Je suis toujours en colère aujourd’hui, parce que cet état de fait continue. Il suffit de regarder notre gouvernement conservateur et ce qu’il tente de dissimuler. John Whittingdale, secrétaire d’état à la culture et aux medias, a caché sa relation avec une prostituée SM, qu’il entretenait en partie avec des deniers publics. Les médias n’en diront rien parce qu’il les a achetés avec des promesses de libéralisation. David Cameron affame un peu plus le peuple en plaçant ses millions sur des comptes off shore. A gerber. Tout ça a été diffusé sur les médias sociaux et pas sur les grandes chaînes généralistes. Elles n’en parlent que lorsque ça atteint un seuil critique et qu’elles ne peuvent pas faire autrement. Je suis sûr que si les médias sociaux avaient existé à l’époque, Thatcher n’aurait pas pu s’en tirer considérant tout ce qu’elle a fait pendant la grève des mineurs. Pardon, je m’énerve.

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Dans tes deux romans, tu dresses en triste bilan de cinquante ans de politique en Angleterre. Tu décris la fin des utopies humaniste et socialiste dans les 50’s et 60’s, à travers la chute de Dan Smith (dont le rêve d’une cité nouvelle, d’une société égalitaire, « a été anéanti avant même d’avoir vu le jour »), qui a finalement été convaincu de corruption. Penses-tu qu’en trahissant leurs idéaux, les politiciens ont tué l’espoir d’un monde meilleur ? Est-ce que le pouvoir corrompt ?

Malheureusement, oui. En tout cas, ça conduit les détenteurs du pouvoir à prendre de la distance par rapport à leur projet initial. La plupart des politiciens sont intéressés, ils sont là pour l’argent et leur petite personne. Quoiqu’il en soit, c’est comme ça qu’ils finissent, peu importe comment ils ont commencé et même s’ils avaient de bonnes intentions au départ. Les manigances du système prennent le dessus. Néanmoins, dans la Grande Bretagne d’après-guerre, il y avait encore un large consensus entre les deux partis au pouvoir. Ils semblaient s’entendre sur le fait qu’un socialisme d’état s’accordait avec un capitalisme responsable. Margaret Thatcher a amené la frange la plus droitière des conservateurs au centre du pouvoir en 1979 et a commencé à démanteler notre pays. En nous revendant des services publics qui nous appartenaient déjà, en bradant les logements sociaux, en créant pas tant une classe laborieuse qu’une sous-classe conservatrice.

Socialement, politiquement, économiquement, comment se porte l’Angleterre aujourd’hui ? La politique de Thatcher dans les 80’s a-t-elle encore une influence sur les conditions de vie des gens, notamment les plus pauvres ? L’élection du New Labour de Tony Blair a-t-elle changé quelque chose ?

Thatcher a tout changé. Blair a simplement poursuivi son œuvre en prétendant être de gauche. Notre gouvernement actuel, qui propage le concept fallacieux de l’austérité, est le pire qu’on n’ait jamais eu, certainement depuis que je suis né. Encore pire que Thatcher. Plus corrompu et encore plus incompétent. Les gens crèvent la dalle et crèvent tout court à cause de la politique de ce gouvernement.

Que penses-tu de l’organisation du prochain référendum. La Grande-Bretagne doit-elle rester dans l’Union Européenne ou la quitter ?

Je suis résolument pour. Définitivement. Absolument. L’UE est une organisation imparfaite, aucun doute là-dessus, mais ça vaut le coup de rester ensemble. Et dans ce pays, ceux qui veulent la quitter sont tous d’extrême droite. Pourquoi je voudrais m’allier avec eux ?

« Nous créons nos monstres. Les actes ont des conséquences. Toujours. Tout auteur qui ne montre pas ça, surtout un auteur de roman policier qui prétend présenter une image fidèle de la société, ne mérite pas d’être lu. »

En ce qui concerne tes personnages, la plupart ont grandi dans un environnement social et familial très violent. Et ils font preuve de violence envers les plus faibles qu’eux. Voulais-tu montrer l’influence du milieu sur les personnalités ?

Je pense que nous sommes les produits de notre environnement et de notre hérédité. Encore une fois, dans tout ce que j’écris j’essaie de rester fidèle aux gens tels qu’ils sont et de les présenter tels qu’ils réagiraient s’ils étaient confrontés aux circonstances et situations décrites dans les romans en fonction de leur hérédité et de leur environnement. J’ai horreur des fictions qui présentent des personnages comme s’ils venaient de nulle part. Ils sont soit bons soit mauvais, il n’y a pas d’entre-deux. C’est assommant. Terne. Facile. Ce genre d’écrivains, s’ils décrivent un sale type ou un personnage qui accomplit de mauvaises actions, ils le présentent comme une sorte de monstre folklorique, surtout pas engendré par les bonnes gens du coin dont on n’imagine pas qu’ils puissent faire des choses horribles. C’est comme s’ils voulaient que les villageois les chassent avec des fourches enflammées. Je hais ce genre d’écrit. Ça donne une réponse facile à la question de savoir d’où viennent les monstres parmi nous. Stop. Nous créons nos monstres. Les actes ont des conséquences. Toujours. Tout auteur qui ne montre pas ça, surtout un auteur de roman policier qui prétend présenter une image fidèle de la société, ne mérite pas d’être lu.

Jack Smeaton et Stephen Larkin restent fidèles à leurs principes. Ils conservent leur étique. Donc, c’est possible. Personne ne naît mauvais mais chacun doit se battre pour être quelqu’un de bien ?

Yeah. C’est exactement ça. John Lennon disait : «  Nous sommes tous le Christ et nous sommes tous Hitler ». Il avait parfaitement raison. S’assurer qu’émerge le meilleur de nous est un combat quotidien. Et oui, c’est souvent plus commode de se débarrasser de ses principes et de céder à la facilité, mais je me bats constamment pour m’assurer que ça ne m’arrive pas. Comme la plupart des gens, je suppose.

Certaines scènes de tes romans sont vraiment horribles. Je pense aux passages où Monica et Mae, alors qu’elles sont toute petites, sont violées par des hommes, notamment des membres de leur famille. Elles sont battues, vendues, presque tuées. Tu as une façon très particulière d’écrire ces scènes. Tu ne décris pas la violence mais ses conséquences. Tu laisses le lecteur remplir les blancs. Utilises-tu l’ellipse parce que c’était trop difficile pour toi de détailler de telles horreurs, ou parce que l’horreur est pire si elle est suggérée et non décrite ?

Merci. Au moment d’aborder ces scènes, j’ai été déchiré entre être honnête avec ce qu’il se passait réellement et le présenter comme tel, et la peur de donner l’impression que je tombais dans le sensationnalisme et le gratuit. Mais, là encore, je ne voulais pas laisser entendre que ces choses n’avaient pas eu lieu et qu’elles n’avaient pas eu les plus traumatisants des effets. Je me suis finalement décidé pour une approche qui a consisté à fermer la porte sur l’action en elle-même, laisser entendre les cris provenant de derrière cette porte et me concentrer sur la réaction du personnage de l’autre côté de la porte. Et, bien sûr, à montrer les conséquences. Les gens viennent me voir et me parlent des choses horribles que j’ai décrites dans La chambre blanche. Quand je leur demande de quelles scènes il s’agit, ils réalisent que tout s’est passé dans leur tête et que je n’ai jamais rien décrit. J’ai simplement suggéré et montré les conséquences. Mais ça ne signifie pas que je n’y ai pas pensé et que je ne me suis pas immergé dans ces scènes en détail. Et ça m’a tellement touché que j’ai mis longtemps à m’en remettre par la suite, probablement plus que je ne veux bien l’admettre.

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Tes intrigues sont très complexes. Les vies de tes personnages sont intimement liées. Tu utilises beaucoup de flashbacks. Néanmoins, tes histoires sont faciles à suivre. Fais-tu un plan très détaillé avant de commencer à écrire ? 

Je faisais comme ça avant. Je traçais un vaste plan que j’épinglais sur un panneau et je m’efforçais de le suivre à la lettre. Puis, il se mettait à suivre sa propre voie. Des trucs que j’avais imaginés au moment de l’élaboration du plan ne convenaient pas à la façon dont le livre évoluait. Dans Né sous les coups, un des personnages persistait à s’immiscer dans de plus en plus de scènes et je n’arrêtais pas de me demander pourquoi. J’ai finalement réalisé qu’il était l’un des personnages principaux et que l’ensemble du roman s’articulait autour de lui. Après ça, je me suis quelque peu libéré des plans. Maintenant, j’écris environ un quart du roman, au cours duquel j’auditionne les personnages, en quelque sorte. Si j’aime leur voix, s’ils sont intéressants, alors je les garde. S’ils ne fonctionnent pas, alors je les laisse tomber. Ou je les tue. Je me suis également rendu compte que si je faisais un plan trop détaillé, la rédaction me prenait toujours plus de temps, et qu’il me fallait le refaire. Je crois qu’à présent j’essaie simplement de faire confiance au processus d’écriture. Au début d’un roman, les personnages peuvent paraître disparates et sans lien, mais je sais qu’au cours de la narration, leurs connections deviendront évidentes.

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La musique occupe une place importante dans tes romans. Tu as donné à chacun d’eux le nom d’une chanson. Né sous les coups (« Born under Punches ») est un titre des Talking Heads et La chambre blanche (« The White Room ») un morceau de Cream. Comment les choisis-tu ? A quel moment ? Influencent-ils l’histoire ?

Yeah. Comme je le dis partout, j’adore ma musique. Je peux barber le monde pendant des heures avec ça. Mon premier roman, qui date de 1997, s’appelait « Mary’s Prayer », un morceau de Danny Wilson, un groupe des 80’s. Ça collait plutôt bien. Le suivant, « Little Triggers », portait le titre d’un morceau d’Elvis Costello. Et j’ai continué. Je me suis dit que ça serait mon truc, donner à mes romans des noms de titres de chansons. Ça a duré jusqu’au quatrième roman avec Joe Donovan comme héros, intitulé « Speak No Evil » d’après une chanson des Cocteau Twins. Mon premier choix était « Murdered Sons », d’après Lydia Lunch et le titre a été changé par mon éditeur. Puis je me suis mis à écrire des romans sous le nom de Tania et j’ai eu envie de changer. Mais même là, le troisième roman de Tania est choisi d’après un vers d’un morceau de Warren Zevon. Il s’appelle Cage of Bones, tiré de la chanson « Excitable Boy » de Zenon. Je suis persuadé que les titres ont une influence sur les romans. Je trouve ça très dur de commencer un livre, de réellement l’imaginer, sans en avoir le titre. Je connais des auteurs qui appellent leur roman Sans titre n°14 ou autre, moi j’en suis incapable. J’ai besoin d’un titre pour savoir où je vais. Et comme je pense que les titres de chansons sont mon truc, j’ai passé un temps infini à essayer de trouver le bon titre pour le bon roman. Je devais m’assurer qu’ils correspondaient bien, qu’ils reflétaient et renforçaient l’histoire, qu’ils disaient quelque chose au lecteur, qu’ils n’étaient pas seulement un machin plaqué à la va-vite.

« Je déteste l’attitude des gens qui n’écoutent jamais de musique actuelle, qui considèrent que la musique était meilleure quand ils étaient jeunes, et l’utilisation de la cette formule détestable, « mon époque ». Non, la musique n’était pas meilleure quand vous étiez plus jeune, vous étiez juste plus jeune. »

Dans un passage de Né sous les coups, Larkin est bouleversé parce qu’il a passé la nuit à écouter de vieux albums (Lloyd Cole, Costello, les Talking Heads, les Smiths). La musique a réveillé des souvenirs et des fantômes, et ça lui fait mal. Ecoutes-tu souvent de vieux albums que tu as aimés et est-ce que ça fait mal ?

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Ce passage était probablement un peu complaisant de ma part… mais oui, j’écoute tout le temps de la musique, ancienne ou nouvelle. J’aime faire des découvertes (des trucs récents ou non) et réécouter des albums qui comptent beaucoup pour moi. Tom Waits est sans doute mon plus grand héros de tous les temps. Des fois, je vais écouter des vieux trucs et ça me rend triste, parce que je n’ai plus l’âge que j’avais et que je ne l’aurai plus jamais. Ma souffrance vient toujours de là. Et l’intensité de ma souffrance dépend de combien j’ai bu… Mais j’aime aussi aller de l’avant. Je déteste l’attitude des gens qui n’écoutent jamais de musique actuelle, qui considèrent que la musique était meilleure quand ils étaient jeunes, et l’utilisation de la cette formule détestable, « mon époque ». Non, la musique n’était pas meilleure quand vous étiez plus jeune, vous étiez juste plus jeune. L’époque actuelle continue à être « mon époque », et elle le sera toujours jusqu’à ce qu’on ferme mon cercueil. Je suis en train d’écouter de la musique en ce moment même. De la Southern soul des 60’s. Stax Records. Une de mes grandes passions. C’était ça ou les derniers albums de Richmond Fontaine ou de M. Ward. Je les écouterai ensuite. Ou l’album de Santiago 77. J’adore. Ou Midlake. Ou…

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Te sers-tu de la musique pour décrire la personnalité de tes personnages ? Pour décrire l’époque ?

C’est un raccourci fantastique dans la narration pour définir une personnalité, planter un décor ou parler d’une époque. Je sais que des auteurs, masculins principalement, essuient des critiques pour ça, parce que tout le monde ne connaît pas la musique qu’ils citent, ne saisit pas les références. Ça peut ressembler à ce truc de mec qui consiste à faire des listes. J’essaie de ne jamais tomber dans ce piège. Mais le procédé n’est pas nouveau. Cornell Woolrich l’utilisait déjà dans les années trente.

Tes romans sont sombres, mais comme tu l’as dit toi-même, « pas sans rédemption à la fin. Il faut qu’il y ait une rédemption. Sinon, à quoi ça sert ? ». Tu serais donc foncièrement optimiste ? Et surtout, comme l’amour fait partie de tes happy ends, tu serais très fleur bleue ?

Bon Dieu, non ! Enfin, pas optimiste, ça c’est sûr. J’aimerais croire que je le suis, et une part de moi l’est, sinon, comme je l’ai dit, à quoi bon ? Mais, quand je regarde les infos, quand je vois ce que fait notre gouvernement, ce que les entreprises font subir à notre planète, le cirque de Trump aux US, je désespère. Je ne suis pas un optimiste, mais je suis un combattant. Quant à savoir si je suis fleur bleue… c’est à ma copine qu’il faudrait demander ça !

Peux-tu nous en dire plus sur Tania Carver ?

Mon alter ego féminin…Il y a quelques années, mon éditeur m’a demandé si je pouvais écrire un thriller sous un pseudo féminin. En fait, c’était comme s’il pariait que j’en étais incapable. Je me suis pointé avec The Surrogate, et Tania Carver était née. Comme je te l’ai dit, quatre de ses romans ont été publiés en France et il y en a huit au total. Ça a été intéressant d’écrire en étant quelqu’un d’autre, surtout une femme. Mais je suis prêt à être de nouveau Martyn à présent.

Tu as participé à un livre, malheureusement pas encore traduit en français, avec trois autres auteurs, Mark Billingham, David Quantick, Stav Sherez, qui s’appelle Great Lost Albums, et qui parle d’albums non enregistrés de groupes connus. Le bouquin est présenté ainsi : « Des 60’s aux années 2000, avec listes de morceaux et anecdotes, Great Lost Albums révèle des enregistrements qui – peut-être – n’ont jamais eu lieu, mais auraient vraiment dû. » Vous y présentez les Ikea Sessions de Coldpaly, la période Théâtre musical de Joy Division, l’album de noël de Kraftwerk, précipitamment effacé, contenant le mélancolique « I wish to return this item ». Vous avez dû vous marrer…

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On s’est bidonnés. J’ai jamais autant ri en écrivant quelque chose. Les trois autres sont les personnes avec lesquelles tu rêves le plus de bosser. De grands amis, de grands auteurs. On s’est bien gardés de rentrer en contact avec aucun des artistes, principalement par crainte qu’ils déposent une injonction contre nous. Il faut reconnaître qu’on n’aurait pas pu se passer d’avocats avec certaines trouvailles (souvent les miennes, j’avoue). On s’est planqués dans un hôtel à Hastings sur la côte sud pendant un week-end, et ça a donné ça. Je ne crois pas avoir jamais autant ri de toute ma vie. Ça n’a pas eu un succès d’enfer, mais ça aurait dû. C’est le livre le plus drôle jamais écrit, (je trouve).

Site de Martyn

Interview publiée dans New Noise n°34 –  juillet-aôut 2016

45 tours de Mark Greene

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Au moment de s’endormir, lors d’une nuit enneigée de janvier 1985, le narrateur, Franck, 20 ans, se chante une berceuse. Huit petites notes, une mélodie simple qu’il vient d’inventer. Au matin, l’air est toujours dans sa tête, si obsédant qu’il le fredonne sans y prendre garde, en présence de Richard, son meilleur ami. Richard a des notions de solfège et se targue d’être artiste. Il insère la ritournelle au milieu du morceau qu’il est lui-même en train de composer, écrit des paroles et, aidé de ses relations paternelles, s’enquiert de leur trouver un producteur.

30 ans plus tard, le tube leur rapporte toujours des droits d’auteur considérables mais le prix à payer pour ce succès inattendu a été loin de couvrir les frais. Le producteur n’a retenu que les huit petites notes, (celles de Franck, surpris) a rejeté le reste de la chanson et a changé le texte (ceux de Richard, amer). Il les a fait se déguiser en combinaisons dorées, pour la télé. Leur single ne leur ressemble en rien, la pochette est vulgaire, la production trop variétoche, le titre « Les nuits Samouraïs » est ridicule, même le nom de leur groupe Le Duo Manero est une blessure pour leur ego. Pourtant, le tube grimpe aux sommets des charts, se vend trop bien pour racheter leur honneur perdu. Cette chanson, ils ne la supportent plus. Elle les poursuit, de spots de pubs en reprises. Sa renommée se tasse pour mieux renaître, surfant sur « la mode de la nostalgie ». Elle les écrase, les sépare, les noie sous des flots de rancune et de jalousie.

Au cours des trois décennies passées, Richard le flamboyant a dilapidé l’héritage colossal de ses parents, a dépensé toutes ses royalties, a tout bu, tout vendu pour se punir de s’être vendu au plus offrant.

Franck, vieillissant, s’est exilé dans un village bourguignon, déserté, silencieux, aussi vide que la maison familiale. La campagne est moribonde, ses souvenirs sont tenaces, ses regrets obstinés. Il n’a pas la nostalgie des 80’s, ces années fric, illusoires, mais la mélancolie de leur naïveté légère, de leur insouciance quand tout est devenu si lourd. Il a préféré s’isoler, incapable de comprendre ce qui leur est arrivé, toujours sous le choc d’une notoriété qu’il juge injuste. Qu’a-t-il fait pour mériter ça ? Lui, le solitaire, le discret, le nul en musique ?

Joli roman sans prétention, 45 tours, plus qu’une évocation du showbiz et des dangers de la célébrité, propose une belle réflexion sur l’amitié, les promesses que l’on profère lorsqu’on est jeunes et la désillusion des reniements personnels et des engagements non tenus.

45 tours / Mark Greene. Rivages, 2016