Le sniper, son wok et son fusil de Chang Kuo-Li

Le-sniper-son-wok-et-son-fusil

Le superintendant Wu officie à Taiwan. Il trouve suspectes les morts de deux officiers survenues dans son secteur, d’autant que les autorités semblent vouloir faire passer ces décès pour un suicide et un regrettable accident, bref le forcer à bâcler l’enquête. Wu est à quelques jours de la retraite mais il n’est pas du style à lâcher l’affaire. Entre sa femme qui est du genre à faire la gueule et son père qui s’acharne à cuisiner pour toute la famille sans qu’on lui ait rien demandé, Wu voit aussi son métier comme une échappatoire pratique. Et surtout, il n’aime pas qu’on le prenne pour un imbécile.

A l’autre bout du monde, à Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, dessoude, sur ordre des services secrets, un conseiller en stratégie du président taïwanais attablé à la terrasse d’un café. Sa mission accomplie, Alex est suivi par un homme mystérieusement au courant de ses faits et gestes, de ses planques, et prêt à tout pour l’éliminer. Il va être obligé de rentrer à Taipei pour tirer l’affaire au clair, et trouver Wu en travers de sa route.

Survitanimé, exotique, Le sniper, son wok et son fusil est une belle surprise qui reprend à son compte les thèmes classiques du genre en les transposant dans un environnement surprenant pour le lecteur européen, sans le perdre. Courses poursuites, affûts, milieux interlopes, enquête mêlant habilement complot politique et intimité des protagonistes, le roman se lit à la vitesse des agissements et des voyages d’Alex. Très vite. Agrémenté de passages et dialogues à l’humour féroce, de dégustations de plats dont on aimerait connaître les recettes, le plaisir est indéniablement lié à la découverte de personnages inquiétants ou attachants, dont on espère bien qu’ils seront repris par l’auteur dans un prochain volume.

Le sniper, son wok et son fusil / Chang Kuo-Li. trad. de Alexis Brossollet. Gallimard, (Série noire), 2021

Les nuits rouges de Sébastien Raizer

raizer

Depuis un mois qu’il a pris ses fonctions dans le Nord-est de la France, le commissaire adjoint Keller peine à trouver ses marques. De cette région où il débarque, il connaît l’histoire dans les grandes lignes. Effondrement de la sidérurgie dans les années 70. Un monde en friche avec son lot de laissés pour compte, chômeurs, déboussolés. Et conséquences qui vont avec, alcool, drogues, trafics en tous genres facilités par la porosité des frontières luxembourgeoise, belge, allemande. Les stigmates de la désindustrialisation sont visibles mais la compréhension des enjeux souterrains, des rapports de force à l’œuvre, dans l’ombre, sont inaccessibles à l’étranger qu’il est.

Ce n’est pas de Faas, l’inspecteur albinos censé le seconder, que viendra la lumière. Ambigu, insubordonné, ce dernier lui a fait comprendre d’entrée qu’il était le maître des lieux et comptait bien le rester. Alors, quand des meurtres à l’arbalète commencent à se multiplier, Keller se sent bien seul pour mener l’enquête. Dans le même temps, des travaux sur le crassier déterrent un cadavre momifié. Il s’agit du corps d’un syndicaliste disparu en 79. Ses fils, jumeaux que tout oppose, ont toujours cru qu’il les avait abandonnés. Dimitri se défonce au MantraX. Alexis fait fortune dans la Banque. La découverte macabre les oblige à renouer le contact, après des années.

A travers deux récits parallèles qui finissent par habilement se recouper, Sébastien Raizer fait se croiser des personnages qui, a priori, n’avaient rien en commun. Le procédé lui permet de dresser un panorama le plus vaste possible, de décortiquer la situation économique, sociale, politique de la région, sous tous les angles, et de livrer une analyse très fine des raisons qui ont mené au sacrifice de l’outil industriel local. Keller avance dans ses investigations et dans sa compréhension des enjeux de pouvoir, des choix historiques et de leurs répercussions en même temps que nous. Comme nous, il halète au rythme de ses découvertes. Comme nous, il bout.

Sous la canicule, l’atmosphère étouffante saturée de pollution, colle les chemises de sueur, épuise les organismes aussi sûrement que les hauts-fourneaux. De chaud, on bout.

Faas ne la ferme jamais. Toujours une bonne vanne à faire, une saleté à ajouter. Vicieux, arrogant, tête à claque assumée, on rêve de lui en retourner une, mais surtout pas qu’il la boucle. Dans le rôle du méchant, il dépasse les attentes. Il excelle jusqu’au bout et remporte la palme. Reparties qui font mouche et qui blessent, agaçantes et jouissives. Sale gueule et verbe haut, depuis longtemps on n’avait pas autant adoré détester un vilain. Avec Faas, d’énervement, on bout.

Mais surtout, Nuits rouges fait remonter à la surface quarante ans d’ignominie. Lâchage en règle du peuple par les politiciens quels que soient les gouvernements successifs, luttes intestines et collusions des syndicats avec le pouvoir, abandon des ouvriers, sacrifice de toute une région…

« C’est dans cette région qu’a été créé l’archétype de la crise, vers la fin des années 70, qui a ensuite été reproduit dans tous les secteurs industriels du pays, jusqu’au secteur public aujourd’hui (…) C’était il y a plus de quarante ans et c’est toujours la même crise. Et c’est toujours la même recette qui est appliquée pour la maintenir à un niveau à peu près tolérable (…) Après avoir été le laboratoire de l’archétype politique, policier, médiatique et social de la performativité de la crise, la région est devenue une zone d’expérimentation d’avant-garde d’humains inutiles. Nous sommes inédits, mec. Nous ne servons strictement à rien. Pas un seul d’entre nous. Nous sommes la société du futur. » Faas

De rage, on bout.

Les nuits rouges / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2020

Noyade de J.P. Smith

Noyade

L’été de ses huit ans, Joey Proctor est envoyé en camp de vacances. Il n’est pas très rassuré de quitter ses parents, d’autant qu’il est censé prendre des leçons de natation et l’eau le terrifie. Ses craintes sont justifiées en la personne d’Alex Mason, son moniteur, merdeux sûr de lui, qui s’est juré que tous ses élèves sauraient nager en fin de séjour. La veille du départ, Alex l’abandonne sur un radeau au milieu du lac, pensant qu’il finirait par rejoindre seul la rive, et l’oublie. Joey ne sera jamais retrouvé.

Vingt ans plus tard, Alex Mason a réussi sa vie. Promoteur immobilier à New York, il brasse des millions, a une belle femme, une belle maison et deux petites filles. Ses méthodes n’ont pas changé, il reste brutal envers ses adversaires, supporte mal qu’on lui résiste. Quand des incidents se multiplient, laissant à penser que quelqu’un désire lui nuire (du sang est versé dans sa piscine, on pénètre chez lui et on le filme dans son sommeil…), il ne repense pas tout de suite à Joey, puis finit par envisager que l’enfant a survécu et qu’il vient se venger.

Thriller classique dans sa forme, avec un suspense augmentant jusqu’à son apogée dans les dernières pages, l’intérêt de Noyade réside dans la personnalité du personnage principal. Insupportable, arrogant, menteur, Alex n’a rien de la pauvre victime pourchassée par un vilain détraqué. On n’éprouve que peu d’empathie pour cet homme qui est parvenu, sans états d’âme, à oublier cette mésaventure passée, ce gamin noyé par sa faute. Il a jusque-là mené son existence sans vraiment se soucier des autres, ni des pauvres qu’il fait expulser, business is business, ni de sa femme qu’il a trompée et blessée souvent. Alors, même si l’on se demande qui lui en veut, si Joey est vraiment revenu le hanter ou si c’est un concurrent qui désire lui faire la peau, on est plutôt heureux d’assister à sa chute, pressé de savoir comment il va périr, conscients dès le début que, comme ce roman sans prétentions démesurées, on l’oubliera vite.

Noyade / J.P. Smith. trad. de Philippe Loubat-Delranc. Gallimard (Série noire), 2020

L’affaire N’Gustro de Jean-Patrick Manchette

affaire

Deuxième roman de Manchette paru à la Série noire en 71, ce texte court et nerveux est réédité par la collection en hommage à l’inventeur du néo-polar mort il y a vingt-cinq ans.

Henri Butron se fait dessouder dès les premières scènes. Plusieurs balles trouent la peau d’un homme que personne ne va regretter. Mais qui était-il ? Et surtout comment s’était-il retrouvé mêlé à la disparition de N’Gustro, leader tiers-mondiste du Zimbabwin, enlevé et exécuté à Paris parce qu’il prenait de l’ampleur politique et devenait gênant ?

C’est par le biais d’un enregistrement que l’histoire se dessine, celui de Butron racontant sa vie et son implication dans l’affaire. La cassette est soigneusement écoutée par le maréchal Georges-Clémenceau Oufiri et le colonel Jumbo, tous deux compatriotes de N’Gustro. Un moyen comme une autre de patienter dans l’attente du « suicide » de Butron par les services de renseignements français.

Butron, par cette confession d’outre-tombe, est donc présent tout au long du récit. C’est par ses propres mots que son portrait se dresse. Manchette s’en donne à cœur joie. Butron se donne tous les beaux rôles, tandis que le lecteur comprend quel petit joueur c’était. Fils d’un médecin de Rouen, raciste, misogyne, acoquiné un temps aux milieux d’extrême droite, puis à la vulgaire pègre, il en rajoute et on fait le tri. Il a participé à la Guerre d’Algérie sans combattre, puis fait de la taule pour des actes sans gloire alors qu’il se dépeint blessé lors d’une offensive puis auteur d’attentats. Franchement détestable, il a néanmoins pour lui la faconde et les jugements définitifs des esprits limités. Ses tournures de phrase, ses idées abruptes font rire sous cape, le plus souvent de lui. On aime le détester. Faut dire qu’il ne fait pas tache dans le paysage, agrémenté d’une belle brochette de salopards, dont Oufiri, futur dictateur et Jumbo, cruel homme de main, font partie.

Pas un pour rattraper l’autre, comme dans la vie. En s’appropriant les grandes lignes de l’affaire Ben Barka, opposant marocain à Hassan II, enlevé et disparu à Paris dans des circonstances jamais complètement élucidées, Manchette ne fait que nous le rappeler.

L’affaire N’Gustro / Jean-Patrick Manchette. Gallimard (Série noire), 2020

La cité des chacals de Parker Bilal

cité

Le détective Makana a du pain sur la planche. Il se voit confier la tâche de retrouver Mourad, étudiant, disparu depuis plusieurs semaines et dont la famille est inquiète. Conjointement, la tête d’un jeune homme est retrouvée dans le fleuve proche de chez lui. Makana ne peut s’empêcher de s’impliquer dans cette deuxième enquête. Elle le touche. Sur le front du mort, des lignes tracées indiquent qu’il s’agit d’un Soudanais, comme lui. Et qui, à part lui, pour se soucier de cette affaire ?

L’action de La cité des chacals se déroule en Egypte, en 2005, et c’est bien là l’attrait principal du roman. Car si l’on suit une intrigue parfaitement construite, conduisant à un dénouement autant sordide qu’implacable, elle sert surtout à une présentation efficace de la situation géopolitique de la zone, des interactions entre les différentes ethnies en présence, de la conjoncture historique. Les circonstances sont tendues. Makana incarne cette tension.

De par son origine. Il est exilé du Soudan du Nord, pays qu’il a dû fuir pour une nouvelle vie au Caire. Déraciné, il s’est fait quelques amis, est parvenu à partiellement s’intégrer, ce que ne pourront jamais faire ses compatriotes venus du Sud. Pauvres, noirs, chrétiens, on leur refuse le statut de réfugiés, ils grossissent les rangs d’un campement insalubre dans l’attente de jours meilleurs qui ne viendront pas. Ils rappellent à Makana son privilège d’être né au Nord et la guerre civile sanglante qui a embrasé le Soudan pendant cinquante ans et dont les plaies ne sont pas refermées. Est-ce un fond de culpabilité qui le fait se lancer sur les traces du jeune assassiné ? En partie, sûrement.

De par l’enquête qu’il mène pour retrouver Mourad. Les découvertes s’enchaînent et lui font entrevoir un milieu plus politisé, celui de la jeunesse cairote, révoltée, avide de changements qui ne tarderont pas. L’absence de démocratie qui étouffe, Moubarak et sa répression, une corruption galopante, le conflit au Darfour, l’ingérence des occidentaux, la présence des salafistes… autant de points explosifs qu’il est bon de se rappeler et qui ont encore tant de conséquences aujourd’hui.

Portrait d’une ville, d’un temps, d’un homme, La cité des chacals a tous les atouts d’un bon roman noir. Faire comprendre, sentir par des détails du quotidien. Ici, les odeurs des restaurants sont transcrites dans une langue plus qu’évocatrice. Informer sans tomber dans le documentaire. Emouvoir à travers des personnages crédibles aux multiples failles.

La cité des chacals / Parker Bilal. trad. de Gérard de Chergé. Gallimard, (Série noire), 2020

Paz de Caryl Férey

CVT_Paz_3932

Colombie. Après une guerre civile sanglante qui a vu s’affronter différents groupes armés, de tous les camps surtout extrêmes, l’heure est à la réconciliation nationale, à la pacification. La reddition des guérilleros, FARC, EPL, AUC…, se monnaye contre une amnistie totale, les négociations entre politiques et narcos doivent conduire à la fin des violences. Le pays en rêve. Le processus en cours permettra à tous d’accéder à une certaine sécurité, à l’apaisement des tensions, au pardon, à l’oubli. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes à venir ? Evidemment pas. Caryl Férey n’a pas pour habitude de nous livrer des feel good books, et s’il est bien question de paix ici, elle n’est que dans le titre.

Pour explorer les dissensions à l’oeuvre dans cette terre exsangue, c’est toujours par le truchement de personnages forts qu’il fait entrevoir le chaos. Mais cette fois, en plus d’histoires d’amour dont il a le secret, Férey décide de décortiquer les relations dans une famille, comme symboles des luttes intestines nationales. Et de tripes, il est sans nul doute question. Celles des victimes, arrachées comme leurs têtes ou leurs membres par des trafiquants ou des factions armées, alimentant charniers à ciel ouvert ou recouvrant les sols de caves sordides de Bogota. L’enfer n’épargne personne et chacun des groupuscules rivalise d’ingéniosité pour démontrer sa force. Des tripes, il en aura fallu à l’auteur aussi pour se plonger dans un tel bain de sang, d’autant qu’il nous avertit avoir plus amoindri qu’amplifié la barbarie de certaines scènes. Des tripes bien accrochées, il en faut enfin au lecteur pour suivre, dans la jungle ou les taudis, le parcours de l’horreur subie par les protagonistes.

C’est là tout le talent de Férey, nous accrocher par un récit haletant, nous porter au-delà de l’enfer.

Par l’incarnation, réaliste, transcendante, nuancée. Les luttes internes au sein de la famille Bagader trouvent un écho dans les déchirements intérieurs qui animent chacun de ses membres. Rien n’est tranché. Les deux frères ennemis portent en eux des zones d’ombre et de lumière. L’intrigue se fait shakespearienne, avec son lot de mensonges, de trahisons, d’enjeux qui dépassent les simples hommes et femmes en présence.

Par la langue, efficace, somptueuse. L’écriture, poésie noire dans Mapuche, prend ici des accents lyriques. Mais Paz n’est pas que le théâtre d’atrocités. L’amour, qu’il s’adresse à un chien bancal ou à des personnages féminins touchants incapables de renoncer, l’héroïsme d’actions désintéressées et l’espoir sont bien présents et nous permettent de comprendre, un peu mieux, et surtout d’affronter l’insupportable.

Paz / Caryl Férey. Gallimard, (Série noire), 2019

Barbès trilogie de Marc Villard

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Les touristes ne s’y pressent pas. On n’y vient pas, on y vit. On n’en sort pas quand on est de là-bas. Paris est loin, on est à Paris pourtant. Dans le nord, dix-huitième, le bout du monde. Ce n’est pas la banlieue, simplement un quartier populaire même pas en voie de gentrification. Le Sacré Coeur est à deux pas, mais ici l’édifice le plus célèbre a pour nom le commissariat de la Goutte d’or et les filles se prénomment Farida ou Sara et non pas Amélie. On est à Barbès dans ces trois courts romans de Marc Villard, écrits entre 1987 et 2006, regroupés aujourd’hui dans la Série noire pour un recueil cohérent.

Rebelles de la nuit, La porte de derrière et Quand la ville mord mettent en scène un même personnage, Tramson éducateur de rue au grand coeur qui tente l’impossible, sortir les gosses de l’inévitable engrenage, délinquance, trafics, vols, avec en ligne de mire une voie toute tracée, celle de la prison. Il se débat, Tram, avec les moyens du bord et son idéalisme à revendre. Pas facile tous les jours quand il n’a à leur proposer que des boulots minables, payés une misère alors qu’ils peuvent se faire un max de thune sans avoir à se lever le matin rien qu’en vendant des doses de crack aux toxicos du coin et devenir les caïds de leur bout de boulevard. Pour les filles, c’est pire. C’est leur corps qu’on leur propose de vendre, activité sans expérience exigée, lucrative s’il en est tant qu’on a 15-16 ans. Fracasser les ambitions des gamins des rues à coups de CDD sans avenir et sans gloire, écraser leurs rêves d’un ailleurs, d’un mieux, la balance ne penche pas en faveur du travailleur social face aux offres de promotion instantanée. Les dealers, mafieux en tous genres tiennent le pavé, font les lois et les flics, qu’ils soient corrompus ou incorruptibles gagnent peu de batailles.

Dans ces trois romans, les intrigues importent peu. Ce que Villard donne à voir, ce sont des figures. Un marchand de figues, un patron de bars, des petites frappes, des vigiles, des filles qui rient comme des ados malgré la perte de leurs illusions. Un marabout aux tarifs prohibitifs, un vieux sage qui rend la justice, des ombres qui se débrouillent, se démènent. Avec toujours un air de jazz pour l’accompagner, Tram en croise des gens, l’âme du quartier, des clodos, des mères prêtes à tout, des voisines solidaires, des individus sur le fil, en bordure, des fils de la troisième génération, complètement Français sans en être, comme Barbès est tout à fait Paris sans en exposer les clichés. Barbès devient un personnage à part entière, son asphalte prend corps. Malgré les années qui séparent les différents récits, les choses changent peu. Pour le pire et le meilleur, Barbès respire encore.

Barbès trilogie / Marc Villard. Gallimard, (Série noire), 2019

Les aigles endormis de Danu Danquigny

danu

L’Albanie… Une enclave communiste maintenue dans un isolement absolu, d’où ne filtrait pas plus d’infos que de Corée du nord… Une des dernières dictatures stalinistes sous l’autorité d’Enver Hoxha, qui y maintint son pouvoir répressif et paranoïaque jusqu’à sa mort en 85… La chute du régime en 91, l’ouverture sur l’extérieur suivie de l’émigration de milliers de candidats au départ… Je savais peu de choses sur l’Albanie, que ce soit sur la transition post-coco ou la façon dont s’en sortent les Albanais aujourd’hui. Si le propos de Danu Danquigny n’est pas de donner un cours magistral sur l’état de cette république des Balkans, évidemment, ni de faire ingurgiter son histoire en accéléré, Les aigles endormis, en plus de proposer une intrigue bien menée, a l’avantage d’éclairer notre lanterne sur un sujet fort peu traité.

Arben revient sur ses terres natales après vingt ans d’exil en France, où il a élevé ses deux enfants. Il retourne au pays des aigles pour se venger de ceux qui ont tué Rina, sa femme, avec laquelle il rêvait de partir à l’étranger pour un avenir meilleur.

Le roman est fait d’allers retours entre présent et passé, et on suit Arben à différentes périodes de sa vie comme autant d’étapes clés de l’histoire albanaise contemporaine. L’idée est habile, le récit prenant, le constat glacial. Arben a grandi sous la dictature ; la police surveillait les faits et gestes de tous. Ils étaient si nombreux à finir dans les geôles du pouvoir que la terreur écrasait les espoirs. Alors, lorsque la tyrannie cesse, Arben croit légitimement qu’avec l’avènement de la démocratie va souffler le vent de la liberté qui dispersera les mauvais souvenirs. Mais il perd son emploi. Les grandes «restructurations économiques » censées muter la société en modèle de capitalisme triomphant en laissent plus d’un sur le carreau. Avec l’accès à la propriété et la liberté d’entreprendre, l’Albanie découvre leurs corollaires, les quatre cavaliers de l’apocalypse à venir : la compétition, le chômage, la précarité et la prédation.

Corruption, spéculation pyramidale font rapidement s’effondrer l’économie désormais ouverte, et les petits en font les frais. Ils sont incapables de comprendre le nouveau monde, passés en quelques années d’une économie autarcique et autosuffisante à une dépendance maladive à cet extérieur dont ils ignoraient tout, ils ne sont plus écrasés par la botte d’un despote mais dépecés vivants par les griffes capitalistes. Arben n’est pas dupe : Le marché ouvert était une farce, et nous, les dindons. Le régime nous avait vendu le rêve d’une grande Albanie héroïque, d’un paradis communautaire prêt à sauver l’humanité d’un impérialisme au bord du gouffre. Nous nous étions réveillés dans le tiers-monde. Et l’Occident se goinfrait de notre misère. Il sait qu’il doit partir, vers cet ailleurs qui les méprise, Italie, Grèce ou France. Mais avant, il lui faut amasser assez d’argent pour vivre décemment, par tous les moyens, quitte à perdre son âme.

A travers les errements d’Arben, sa violence et sa rage, Danquigny parvient à faire ressentir le désarroi d’un peuple à travers la chute d’un seul de ses membres, à faire toucher, un peu, cette nation qu’il incarne, si proche de l’Europe, si loin pourtant, et signe avec Les aigles endormis un très beau roman sur la désillusion.

Les aigles endormis / Danu Danquigny. Gallimard (Série noire), 2020

Seules les proies s’enfuient de Neely Tucker

proies.jpg

Il y a peu de monde à Washington, en plein mois d’août caniculaire. Peu d’infos à relayer pour n’importe quel journaliste à l’esprit un peu vif. Et Sully Carter n’est pas n’importe quel journaliste. Reporter au Washington Post, il a été correspondant de guerre, en Bosnie notamment, d’où il a ramené des séquelles physiques, une jambe abimée, son visage balafré, et des blessures invisibles, la perte de la femme qu’il aimait. Quand il se rend au Capitole pour couvrir les débats législatifs, il ne s’attend pas à revivre l’horreur. Une fusillade éclate. Un individu tire dans le tas. Du sang, des cris, des morts. Sully est le seul à entrevoir le tueur, le premier à découvrir le cadavre d’un élu de l’Oklahoma, des pics à glace enfoncés dans les yeux. Son papier, sensationnel, fait la Une du quotidien. Il ne tarde pas à être contacté par un certain Terry Waters, qui se présente comme le meurtrier. Terry Waters, sans être complètement amérindien, vit à l’écart, dans une réserve. Marginal, instable, il est le coupable idéal. La chasse à l’homme commence. Mais le flair de Sully le conduit sur une autre piste.

Après La voie des morts et A l’ombre du pouvoir, Tucker lance pour la troisième fois son héros dans une enquête qui dévoilera une des faces sombres des Etats Unis. En plus de composer une intrigue parfaitement ficelée, avec rebondissements, erreurs d’aiguillage, suspense, il parvient admirablement à faire se confronter son personnage à des faits sordides s’étant vraiment déroulés, à savoir la façon abjecte dont les internés en psychiatrie ont été traités et les expérimentations dont ils ont été victimes jusqu’à un passé pas si lointain. La réalité dépasse toujours la fiction, Sully, attachant, obstiné, en fait à nouveau la douloureuse expérience.

Seules les proies s’enfuient / Neely Tucker. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard,(Série Noire), 2019

Clément Milian

Planète vide (Série Noire, Gallimard, 2016) racontait l’errance d’un petit gamin noir dans les rues de Paris. Papa, 11 ans, fuyait une vie trop dure pour un gosse à lunettes victime de harcèlement. Peur et émerveillement ponctuaient sa fugue dans la ville immense qu’il découvrait pour la première fois. Avec Le triomphant, (EquinoX, Les Arènes, 2019) Clément Milian nous transporte dans des contrées lointaines, dans la France médiévale en pleine Guerre de Cent Ans. Les batailles font rage. La terre est rouge du sang des belligérants qui, Anglais comme Français, ne savent plus quel maître ils servent ni quelle cause ils défendent. Autour d’eux, la boue et le chaos. Dans ce contexte de fin du monde, cinq guerriers tentent de donner un sens à l’absurde. Il leur faut racheter leurs péchés, sauver leur foi. Ils gagneront leur rédemption par la mise à mort d’un des leurs, un soldat indestructible et sans pitié, qui massacre, viole, ne laissant que des cadavres dans son sillage, peu importe leur camp. Pour reconquérir leur humanité, faire enfin le Bien, il leur faut tuer la Bête… 
Qu’il s’agisse d’un enfant perdu sous la voute céleste d’une cité sans étoiles, ou de combattants aguerris progressant à l’aveugle dans la suie d’une forêt ravagée par le feu, les personnages de Clément Milian luttent contre l’obscurité. Dans ces ténèbres hostiles, la beauté et la grâce sont des lucioles qui guident leurs pas. Et si la violence est partout, elle est à l’image de l’émotion que ces deux romans courts, rugueux, font naître : extrême.
clément1.JPG
Photos : Aurélien Héraud
J’ai vu une interview filmée de toi, dans laquelle tu expliques que New Noise a joué un rôle dans ta vie. Tu nous racontes ?

J’étais chez un ami disquaire. Il me donne d’anciens numéros de New Noise qu’il a en surplus. Je les ramène chez moi et les laisse dans un coin. Le temps passe. Je retombe dessus plus tard. Là je vois l’interview d’Aurélien Masson (alors directeur de La Série Noire) qui porte un tee-shirt de Earth. Je suis intrigué, je lis. L’interview est axée sur les goûts musicaux des auteurs qu’il publie. Il en profite pour dévier vers la littérature, raconte plein de choses intéressantes, je me dis que j’aimerais travailler avec lui. Je finis alors une version très première de Planète vide, je lui envoie avec un 45 tours de Blut Aus Nord et une lettre, il me rappelle deux jours après. On se voit, il me dit que le livre n’est pas du tout prêt, mais qu’il veut bien m’accompagner dans la réécriture, parce qu’il y a un truc qui lui plaît dans tout ça. On commence à collaborer. Aurélien a un très bon regard sur les textes : il arrive à bien comprendre ce qui est bon pour toi quand tu te perds dans le brouillard de la réécriture. En bref, on bosse. Deux ans après, Planète vide sort en Série Noire. Je suis Aurélien quand il quitte Gallimard pour fonder Equinox aux Arènes, où sort Le Triomphant.

Du coup, quel effet ça te fait de te retrouver dans notre mag ?

C’est un honneur, évidemment.

Tes deux livres sont très différents. Etait-ce une volonté de ta part de changer complètement d’univers ou est-ce dû au hasard de ton inspiration ? 

Le hasard de l’inspiration. Je voulais faire une suite thématique à Planète vide, sans succès. Et puis j’ai vu deux films médiévaux, Marketa Lazarova de Frantisek Vlacil et La Source de Bergman, qui m’ont donné envie d’écrire un livre noir sur un Moyen Age réaliste, âpre et chrétien. Comme je peinais sur l’autre projet j’ai voulu faire un livre rapide et nerveux. Bon, ça m’a pris trois ans.

Planète vide retrace l’errance d’un enfant dans Paris, de nos jours. Les situations dans lesquelles tu le places, les gens qu’il rencontre sont très réalistes, tirés, semble-t-il, de ton sens de l’observation. Dans Le triomphant, tu nous plonges dans un monde en guerre, à une époque lointaine, que tu n’as pu qu’imaginer. As-tu travaillé différemment pour concevoir ces deux histoires ?

Pour l’inspiration directe, oui. Planète vide est une fiction, mais la plupart des situations sont inspirées de choses vues et vécues. Le type qui insulte des gens dans le métro avec un micro et un ampli qui fait des larsens, les junkies qui cherchent des cartons dans les poubelles pour se nettoyer les fesses, le gamin avec ses feuilles à dessin dans un squat en plein cœur d’un concert, la violente agression en pleine nuit… tout cela je l’ai vu. Le Triomphant en revanche est beaucoup plus fantasmatique, en effet. Ca a donc été différent. Le piège de la prétendue imagination « totale », c’est de reproduire des choses déjà lues ou vues sans leur donner de consistance. Il faut du temps pour que les idées se solidifient, prennent de la densité, et que les personnages parviennent à exister sans trop ressembler à ceux d’un autre livre ou d’un autre film.

planète.jpg

Ton écriture est également très dissemblable. Est-ce le contexte, la psychologie des personnages qui ont guidé ton travail sur la langue proprement dit ?

Je ne suis pas certain qu’elle soit si dissemblable, même si les dialogues m’ont posé plus de problèmes pour Le Triomphant. Comment « faire Moyen Age » sans être ridicule ? Planète vide contient pas mal de dialogues, Le Triomphant très peu. J’ai essayé de proposer une langue crédible sans tomber dans le théâtre ou le « parlé Moyen Age » : pour moi le soit disant parlé d’époque, c’est comme du Albert Simonin ou du San Antonio, un délire. Je ne pense pas que les gens d’alors parlaient en forçant leur propre caricature. Enfin j’ai écrit pas mal de dialogues, puis j’ai coupé en masse pour ne garder que le plus simple. J’ai beaucoup pensé à Tolkien, qui écrit des dialogues solides, assez littéraires mais sans sophistication. Je crois que la vraie différence entre mes deux livres se situe là, dans le rapport aux dialogues.

Tes romans sont courts, percutants, sans digressions inutiles. Comment parviens-tu à un tel résultat ? Ecris-tu une première version que tu retravailles ou progresses-tu phrase par phrase ?

Une fois que j’ai la trame (ce qui peut prendre des mois), j’essaie d’écrire un premier jet très vite, en quelques semaines, pour « me raconter l’histoire à moi-même ». Si l’histoire ne m’excite pas, elle n’excitera personne, et si elle ne fonctionne pas dans le flot de l’improvisation sur une trame simple, c’est qu’elle est trop alambiquée : du coup, je balance. Le premier jet est le vrai test. S’il me convient je relis et réécris jusqu’à satisfaction, ce qui peut prendre deux ans. Chaque scène, chaque phrase doit me plaire totalement, sinon je coupe.

Le Triomphant se déroule en France pendant la guerre de Cent Ans contre les Anglais. Pourquoi avoir choisi le Moyen-âge comme toile de fond ? Qu’est-ce que cette période permet d’exprimer plus qu’aucune autre ?

Il y a beaucoup d’instinct à la base, la réflexion vient après. Les films de Vlacil et Bergman m’ont indirectement replongé dans mes passions d’adolescent, soit la fantasy de Tolkien et Moorcock. Après j’ai eu l’idée d’une chasse à l’homme dans une forêt en feu. J’ai construit la trame, en second temps j’ai cherché la bonne période historique qui même si elle n’est pas nommée (je ne voulais pas faire un roman historique), reste très précise, à quelques années près. La bataille du début est une quasi reproduction, jusque dans la logistique, le choix des armes et la météo, d’une vraie bataille de la Guerre de Cent Ans. Pour le choix de l’époque, j’ai procédé par élimination : l’histoire a lieu après la grande peste noire (trop vue), avant l’arrivée des armes à feu (pour garder un Moyen Age « pur »), et entre le commencement et la fin d’une trêve avec l’Angleterre. C’est aussi une période de quelques années où la France a littéralement failli disparaître en tant qu’entité, ce que je trouvais intéressant.

On est beaucoup plus dans l’Heroic Fantasy que dans le roman historique. T’éloigner de la véracité des faits t’a-t-il permis une plus grande liberté, d’exprimer plus de choses ?

Encore une fois je ne crois pas m’être éloigné de la véracité des faits, je les ai juste tus ou mis en second plan pour éviter le côté roman historique. Si tu lis La Chronique de Jean de Venette, un prieur du XIVe siècle qui a raconté son époque, c’est presque de la fantasy. Les gens d’alors étaient profondément croyants : une comète n’était pas seulement une étoile, mais un signe divin. Un Moyen Age vraiment chrétien, habité par Dieu, par Satan, c’est presque par définition de la fantasy. C’est un peu ce que Flaubert fait dans Salammbô avec une autre période de l’histoire : à certains moments, on croirait lire Conan. Il y a d’autres exemples : l’excellent Hildegarde de Léo Henry, qui brouille les pistes entre roman historique et heroic fantasy. Et puis, évidemment, La Chanson de Roland.

Es-tu un fan de jeux de rôle, de jeux vidéo, de romans ou de films d’Heroic Fantasy ? 

J’ai grandi avec les jeux de rôle, jusqu’à dix-huit ans environ. Les jeux vidéos, un peu mais sans frénésie, et je ne joue plus, mais j’ai une grande admiration pour certains titres comme Portal ou Dark Souls. Pour la fantasy je me suis limité aux classiques : Tolkien, Moorcock, Howard. Question films, idem : il y a Conan, la trilogie de Peter Jackson, les films de Chu Yuan ou Tsui Hark comme La Guerre des clans ou Zu. C’est un genre plus difficile qu’on croit, comme tout ce qui se veut un « pur produit de l’imagination ». Il a fallu quarante ans à Tolkien pour écrire Le Seigneur des anneaux, et encore il était imprégné des légendes arthuriennes, du Kalevala, de Beowulf, et de son expérience de la première guerre mondiale. L’originalité, c’est du travail : il n’y a qu’une poignée d’auteurs horrifiques originaux au XXe siècle, en gros Lovecraft et Clive Barker. Même Stephen King part de mythes existants. Et je m’avance un peu : Lovecraft est une fusion entre Arthur Machen, Edgar Poe et Lord Dunsany. Pour toutes ces raisons la fantasy contemporaine ressemble à mon avis plus à d’autres films et romans existants qu’à quelque chose d’un peu neuf et inspiré, simplement parce qu’il y a une très grosse production, ce qui crée une sorte d’embouteillage cérébral. Pour cette raison j’ai essayé de plus m’inspirer du « Moyen Age dur », comme dans les films de sabre japonais (Harakiri, Le Sabre du mal, Goyokin…) ou de ce que je considère comme le grand livre sur le Moyen Age (Marketa Lazarova de Vladislav Vancura), que de la fantasy. Mais j’ai une culture « geek » à la base, j’ai grandi dedans, donc c’est forcément là quelque part.

clément2.JPG

Tes deux romans sont réalistes en ce qui concerne la violence qui frappe les personnages. Les éléments oniriques, quasi épiques y sont néanmoins très présents. Se rapprochent-ils du conte selon toi ?

Oui, j’essaie consciemment de faire des contes. Planète vide est un conte urbain, Le Triomphant un conte chrétien. Le conte c’est de la narration pure : « je vais vous raconter une histoire ». C’est un moyen d’assumer totalement la fiction.

Qu’il s’agisse de Papa qui rêve du cosmos, des étoiles, ou de tes personnages du triomphant, en quête de rédemption, tous sont en recherche d’un ailleurs, religieux ou non. L’existence d’un après, d’un au-delà te préoccupe-t-elle ?

Non, je suis athée et l’existence d’un après ne m’intéresse pas. C’est le monde tel qu’il se présente à nous, et tel que nous choisissons surtout de l’appréhender, qui m’intéresse. Simplement comme Aldous Huxley ou Jodorowsky, je pense qu’on ne peut pas se limiter à une lecture rationaliste de la réalité. La réalité est complètement dingue. Nous sommes composés d’atomes, notre planète « civilisée » est une croûte de terre posée sur de la lave en fusion, au milieu d’un ensemble infini d’étoiles et de trous noirs. Notre société se construit sur l’idée de pérennité alors que rien n’est permanent. Ce sont les gens qui ont une vision purement réaliste des choses qui sont fous, et non l’inverse. La religion est l’expression de cette folie, ce qui ne veut pas dire qu’elle est folle. Les paroles du Christ ou de Lao Tseu sont aussi puissantes que celles d’Einstein. Les trois sont des génies. Je crois que notre société, scientiste et matérialiste, dénigre trop la religion, qui représente une immense part de notre culture. Le Livre de Job, L’Ecclésiaste ou Le Cantique des Cantiques sont des monuments. Les religieux n’ont pas tort quand ils disent que toutes les grandes questions sont dans la Bible, c’est presque vrai. J’ai un peu écrit Le Triomphant pour tenter de me reconnecter avec cette part là de moi-même. Qu’est-ce que ça veut dire, vraiment, être chrétien ? Est-ce qu’on continue de l’être alors même qu’on se prétend athée ? Je le crois.

Au milieu du chaos, de la violence extrême (qu’elle soit vue à hauteur d’enfant, ou sur des champs de bataille), il y a aussi beaucoup de beauté dans tes romans. Que cherches-tu à exprimer à travers ces instants de grâce ?

La vie est horrible, la vie est magnifique.

Fuite ou traque, tes narrations progressent au fil des déplacements physiques de tes héros. Imagines-tu, un jour, pouvoir écrire un récit « statique » ?

Purement statique, je ne crois pas, mais sans doute moins porté sur la course poursuite ou le pur voyage. Enfin, c’est en cours, donc difficile de se prononcer. Disons que j’espère que ma période ‘Frodon et Sam à l’assaut du Mordor’ se termine…

Qui est le triomphant ? Y a-t-il une seule réponse à cette question ?

Il est « celui qui gagne à la fin », ce qui est forcément ambigu si tu sais comment s’achève le livre.

La fin du triomphant, complètement inattendue, dit beaucoup de choses de celui qui lit, selon l’interprétation qu’il en fait. J’imagine qu’il peut être désespéré, atterré, berné ou réjoui. T’es-tu amusé à imaginer la réaction de tes lecteurs concernant cette fin ?

Je n’ai pas forcément imaginé la réaction des lecteurs mais plutôt essayé de les surprendre tout en respectant le sujet du roman. Le réalisateur Alexander McKendrick dit qu’une bonne fin doit à la fois être une évidence et une surprise. Je suis d’accord avec cette idée. Après j’aime bien ta formule, « la fin du triomphant dit beaucoup de choses de celui qui lit », mais je ne l’ai pas pensé ainsi.

Triomphant_5677.jpg

Tes textes sont très rythmés, ont leur propre musicalité. Travailles-tu en musique ?

Oui, constamment. Essentiellement sur de l’ambient ou de la musique minimaliste ou répétitive : Klaus Schulze, Nurse With Wound, Kali Malone, Geoff Barrow & Ben Salisbury, Mica Levi, Brian Eno, Trent Reznor & Atticus Ross, Manorexia, Ramleh, Coil, Oren Ambarchi… La liste est sans fin !

Il n’y a pas de référence directe à la musique dans Planète vide, mais tu dis avoir glissé des allusions, à Esplendor geométrico, un groupe d’indus espagnol, et à Agoraphobic Nosebleed, un groupe de grindcore américain. Ce sont des genres musicaux que tu aimes ?

Oui, bien sûr. Un chapitre de Planète vide s’ouvre sur les mots suivants : « splendeur géométrique », ce qui est une traduction directe du nom du groupe espagnol. Et le concert final est inspiré du groupe de grindcore période Kat Katz. Même si le groupe du livre est anglais il réfère au (génial) groupe de Scott Hull, qui est américain.

Pourquoi n’avoir pas fait de références directes à des groupes ?

Pour renforcer le conte. Moins on réfère à la réalité par des noms, des marques, plus on l’universalise. Aussi, il y a un rejet. Je trouve qu’on est dans une période trop post-moderne, trop référencée.

Y’a-t-il, dans Le triomphant, des allusions à des morceaux musicaux que j’aurais ratés ?

Une, très précise, au morceau Jesu de Godflesh. J’ai retranscrit directement les paroles. Justin K. Broadrick y chante « nature don’t care for you ! Jesu ! Jesu ! ». Dans le livre ça donne : « la nature se moque bien de notre présence ». Il murmura « Jésus » et ne dit plus rien d’autre. 

Quelle bande son conviendrait pour Le triomphant ? J’imagine quelque chose de très rapide, bruyant, violent, non ?

Lingua Ignota. Deathspell Omega. Pharmakon. Darkthrone. Diamanda Galas. Portal. Et surtout : Swans, toutes périodes confondues. Il y a tout ce que j’aime dans Swans : de la transe, du bruit, des harmoniques hallucinantes, un mélange de poésie et de violence. Le mix de brutalité et de mystique dans la musique de Michael Gira a influencé tout ce que je fais.

Interview publiée dans New Noise n°50 – septembre-octobre 2019