Dans la peau d’une domestique anglaise de Elizabeth L. Banks

A la fin du XIXème-début du XXème, outre-Atlantique et Outre-Manche, le journalisme d’immersion était en vogue. Les quotidiens payaient rubis sur l’ongle des articles, très populaires, où des rédacteurs, célèbres ou non, racontaient comment on vivait dans la peau d’un autre, exotique, mystérieux, un ouvrier, un mineur, un interné psychiatrique… Jack London, George Orwell s’y collèrent pour ne nommer qu’eux.

C’est dans l’idée d’acquérir une notoriété dans ce domaine, notoriété qu’elle peine à gagner en Amérique, qu’Elizabeth L. Banks débarque à Londres en 1892, à vingt ans. Orpheline néanmoins fortunée, elle déploie ses talents de mimétisme pour se glisser dans les chemises de demoiselles de basse extraction, lors de différentes enquêtes regroupées ici. Cherchant à rendre compte de la condition de la femme, des conditions de travail de celles qui, contrairement à notre American girl in London, ne vivent pas aux frais de la princesse et sont bien obligées de trouver de quoi assurer leur subsistance, elle devient tour à tour femme de ménage, balayeuse, bouquetière, autant de tâches dépaysantes qui seront de formidables terrains de jeux et d’étude pour l’impétueuse journaliste.

Ainsi, dans En bonnet et tablier, la première investigation du recueil, elle obtient, suite à une petite annonce, un emploi de domestique. Durant deux semaines consécutives, elle se fond dans le quotidien des servantes de deux bonnes maisons d’un quartier chic londonien. L’immersion donne lieu à des situations cocasses autant que pathétiques. Cocasses car Elizabeth ne connaît rien aux tâches domestiques, ne sait pas distinguer un torchon d’une serviette et apprend dans les livres, n’hésitant pas à mettre les mains dans la lessiveuse et user d’huile de coude. Pathétiques car le travail n’a rien d’une sinécure. Les seaux d’eau sont lourds, les salaires légers. Il ne faudra pas attendre d’elle la moindre solidarité de classe, évidemment, et elle dénonce autant la pingrerie de patrons peu soucieux du bien-être de leurs employées que la bêtise, la fainéantise et la malhonnêteté de ses éphémères collègues.

Ses articles, publiés dans The Weekly Sun, connaîtront un franc succès. La jeune femme s’y montre volontiers donneuse de leçons, juge des aptitudes de ses consoeurs, oubliant souvent qu’elle ne risque pas de s’être usée la couenne au bout d’une semaine, contrairement à ses camarades, elles, d’infortune. Néanmoins, sa belle plume et l’humour dont elle s’avère capable aussi envers elle-même la sauvent d’être tout à fait insupportable et font de ses récits un témoignage passionnant des mœurs dans la capitale anglaise à l’ère victorienne.

Dans la peau d’une domestique anglaise et autres immersions d’une journaliste américaine dans le Londres victorien / Elizabeth L. Banks. trad. de Hélène Colombeau et Hélène Hinfray. Payot, 2018

Les assoiffés de Jim Tully

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« Tous étaient de pieux catholiques pendant la messe du dimanche »

Jim Tully avait publié quatre livres avant Les assoiffés. Réputé pour ses enquêtes en totale immersion dans des milieux mystérieux (les hobos, le cirque), animé de la volonté de donner la parole aux petites gens, aux besogneux, à ceux qui s’écartent de la norme, il livre ici un témoignage, affectueux autant que lucide, sur une communauté qu’il connaît bien pour en faire partie, les Américains d’origine irlandaise, autant dire les Irlandais, tant leur immigration est récente et leurs souvenirs de la verte Erin sont toujours prégnants.

Publié pour la première fois en 1928, Les assoiffés est donc un document sur une époque et les conditions de vie d’une population assignée aux labeurs ingrats (construction des chemins de fer, creusement des canaux) parquée dans des cabanes aux abords des chantiers, et sur l’histoire particulière de sa famille.

Les Tully et les Lawler (sa branche maternelle) incarnent les représentants ordinaires de ce million et demi d’Irlandais ayant quitté leur pays entre 1845 et 1852, exil dû à la fameuse maladie de la pomme de terre ayant entraîné la famine. Le destin de sa mère Biddy, bonne à 12 ans, mariée à 16, morte à 32, ayant donné naissance à 8 enfants, n’a rien d’exceptionnel, ni même sa personnalité : « elle était de ces femmes maussades qui vivaient dans l’ignorance et mouraient dans la foi. »

Placé en orphelinat, le jeune Jim conservera un souvenir plus saisissant de son grand-père Hughie, dont l’esprit sarcastique et l’amour de la littérature influeront sur son futur parcours d’écrivain. Le vieux Hughie avait toujours de bons mots qui sortaient de sa bouche et du mauvais alcool qui y entrait. Il avait le sens de la formule et châtiait volontiers ses compatriotes qu’il jugeait malléables et peu curieux : « Ces crétins d’Irlandais crevaient d’faim pour la gloire, avec leurs curés qui leur montraient comment mourir en chrétiens, en rongeant le bois de la croix ! » mais en qui il trouvait de joyeux compagnons de beuverie. Il est l’Irlandais gouailleur, râleur, hissé au rang d’archétype. Il sera le relais pour Jim entre l’Irlande des légendes, des superstitions et l’Amérique des possibles, des probables, des chimères. Il lui donnera le goût de lire (Zola, Dumas, Daudet, Dickens) et à coup sûr celui d’écrire, de collecter, de noter souvenirs et observations.

Les assoiffés atteste du style si particulier de Jim Tully. Phrases courtes, rythme saccadé, poésie fulgurante et drôle (« Jamais un Lawler ne prit son temps pour mourir. »), sa prose incisive n’a pas perdu sa verve 100 ans après.

Les assoiffés / Jim Tully. trad. de Thierry Beauchamp. Les Editions du sonneur, 2018

My generation de Roger Daltrey

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I can see for miles

Tout semblait avoir été dit sur les Who. Depuis leur formation au début des 60’s, des tonnes de biographies ont été écrites, leurs chansons décortiquées, les relations entre les membres analysées, fantasmées, alimentant le mythe. Mais, suivant l’adage « on n’est jamais mieux servi que par soi-même », Daltrey s’est décidé à raconter sa version de l’histoire, en un rare document de première main, pour (plutôt affectueusement) remettre quelques pendules à l’heure.

Loin d’être revancharde (heureusement pour le bonhomme, il a digéré depuis longtemps blessures et critiques), il se marre quand même à revenir sur certains épisodes marquants du parcours du groupe. Seul maître à bord de ses souvenirs, il livre donc une autobio à sa gloire certes, mais pleine d’une distance et d’une (auto)dérision réjouissantes. Anglais pur jus, il aurait été dommage qu’il soit privé d’humour. Il n’en est rien et c’est sûrement sa capacité à rire des désagréments de l’existence qui fait de My generation un livre réussi.

Né en 1944, dans un quartier populaire du nord de Londres, en plein bombardement, la vie du petit Roger ne commençait pas sous les meilleurs auspices. Bon, il voyait le jour et c’était déjà pas mal, d’une mère ayant été atteinte d’un cancer du rein et de la polio. Ayant eu la mâchoire fracturée très jeune, lui conférant une drôle de face et des surnoms d’oiseaux, il allait devoir défendre sa place dans le monde. A coups de boule.

Les anecdotes sur ses premières années donnent le la. Subjectives, d’une mauvaise foi assumée, elles témoignent d’une volonté sauvage d’exister. Puisqu’il ne brillera pas par son excellence dans les études (normal, on l’a collé dans un collège de bourges), c’est ailleurs qu’il trouvera un art à la hauteur de ses ambitions, un art comme lui insoumis, flamboyant, agressif, excitant, séditieux : le rock’n’roll.

Sur sa première guitare en contreplaqué qu’il fabrique lui-même, il apprend, s’entête et finit par rencontrer ceux qui seront les Who. Pete Townshend, guitariste et compositeur virtuose et lunaire, son frère ennemi, avec lequel il entretiendra une relation en dents de scie, fondée sur une rivalité de classe (avec Roger dans le rôle du prolétaire tandis que Pete suit de loin des études d’art). John Entwistle, aussi taiseux que sa basse est bruyante, au potard collé irrémédiablement à 11, faisant saigner les cordes vocales de Daltrey et les oreilles de tous, public compris. Keith Moon, le barge, accro à toutes les substances qui défoncent, adepte des feux d’artifice, des saccages de matos et de chambres d’hôtel.

L’ascension du groupe est fulgurante, à cette époque où tout est possible, où la jeunesse se venge des restrictions infligées depuis la fin de la guerre et où l’industrie musicale mise, avec raison, sur ces nouvelles poules aux œufs d’or que sont les ados. Gloire, fortune, splits, retrouvailles, engueulades, faillites, reformations, morts, le parcours des Who suit une ligne chaotique nimbée de sexe (Roger s’avoue papa d’une ribambelle de bambins disséminés dans tout le royaume), de drogues (Pas Roger, hein, lui a été sage), et de hits qui ont marqué l’histoire du rock.

S’il y a peu de chance que les survivants Townshend et Daltrey soient désormais capables de composer une tuerie inédite à la « Pinball Wizard », ils font toujours de la scène. L’un saute moins haut, l’autre a arrêté de faire tournoyer son micro dans les airs de peur de le prendre dans les couilles. Peu importe, The show must go on.

My generation / Roger Daltrey. trad. de Bernard Cohen. Kero, 2019

Paradigma de Pia Petersen

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La fin du travail est un bien.

Les pauvres avancent. Les sans-grades, les sans-logis, les sans-dents se lèvent et marchent. Ils sont la lie de la société, ceux qui ne sont rien (tiens donc) parce qu’ils ne sont utiles à personne, parce qu’ils n’ont pas de boulot, et pour cause : En introduisant les nouvelles technologies sur le marché du travail, le pouvoir a provoqué une crise économique durable qui a créé le chômage de masse et la baisse des salaires. Le travail se raréfie pour devenir l’ultime but de la vie. Il y désormais plus d’hommes qu’il n’y a de travail et l’homme ne peut plus subvenir à ses besoins ni à sa survie. Le système n’a plus besoin de lui, il est inutile, il est l’homme de trop. 

Un mot d’ordre, une rumeur au début, exhorte ces hommes de trop à aller se masser ensemble à Los Angeles, pour qu’on les voie enfin, sous le feu des projecteurs réservés d’ordinaire aux acteurs glamour et aux people friqués. Des personnages se détachent, racontent des bouts de leurs histoires. Surtout Luna qui, derrière son ordi, donne du sens au mouvement. Si le pouvoir résiste, l’activiste lancera le virus qui capturera les données numériques et les détruira. Ce ne sera pas une révolte, ce sera la lutte finale.

Un nouveau monde est possible. Celui où sera distribuée, à tous, la Rente, cette somme d’argent versée à tous chaque mois, riche, pauvre, jeune, vieux, de la naissance à la mort. Elle est la même pour tous, sans aucune condition ni obligation et n’est donc pas modulable ou calculée en fonction des biens, des emplois, des salaires ou des heures de travail. Sans condition, la rente ne s’accompagne d’aucun jugement moral. L’individu ne sera plus défini par le travail qu’il effectue dans la société, ce travail, cette punition originelle, qui est devenue un principe de vie et qui exclut puisqu’il n’y en n’a pas pour tout le monde. Les richesses existent. Alors, ce n’est pas le travail qu’il faut partager, mais bien l’argent.

Comment ne pas voir dans Paradigma l’écho de la colère qui gronde, qui enfle, en France ou ailleurs ? Les images de manifs, de tensions, de violence, larvée puis effective en réponse à la répression, omniprésentes sur les écrans, sont parfaitement retranscrites dans ce roman nerveux.

Mais comment, surtout, ne pas voir à quel point Paradigma porte l’aspiration d’une vraie révolution, à quel point les idées qu’il englobe dépasse les revendications, certes justes, mais éphémères, vaines, qui ne touchent que certains, des émeutes d’aujourd’hui ? Ici, les insurgés ne luttent pas pour conserver de faibles acquis. Ils ne réclament pas de hausses de salaires, de droits à la retraite, ils n’ont déjà plus rien. Ici, point question du prix de l’essence, de la baisse des taxes. Ici, il sont liés par un vrai projet de société, qui unit tous ses membres, qui change fondamentalement la façon d’envisager l’existence, l’individu.

Qu’ils soient jeunes, vieux, noirs, blancs, ou même membres d’un gang, ils sont aspirés par une visée unique. Le futur ne sera que s’ils sont tous là.

Pia Petersen fait naître un souffle, déploie une onde, crée un lendemain qui chante.

L’idée d’un revenu universel n’est pas nouvelle. Mais l’auteure montre son inéluctabilité par cette masse immense, silencieuse, pacifique. Ils s’ébranlent, réinvestissent leur walk of fame, sous les yeux d’abord étonnés des habitants des riches avenues pensant au tournage d’un film, vite terrifiés à la vue de ce mur puant. On n’est pas dans un film. Le point de non retour est atteint. On n’arrête pas les vagues. Même pas avec des balles. Les politiciens, les pouvoirs ne peuvent plus se réfugier derrière des promesses à court terme, ou des menaces de crise économique, de chômage… Le pire, ils le vivent déjà. Les invisibles ne croient plus aux discours. Eux-mêmes ne militent pas, ne crient pas de slogans, ils progressent. Droit devant. Ça sera la Rente ou rien.

Vivement bientôt.

Paradigma / Pia Petersen. Les Arènes (EquinoX), 2019