Sur l’écriture de Charles Bukowski

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Adeptes du politiquement correct, buveurs d’eau de source, passez votre chemin.

Compilation de lettres, pour la plupart adressées à ses éditeurs, rédigées entre 1945 et 1993, Sur l’écriture, plus qu’un recueil de conseils avisés sur la façon de bâtir une œuvre littéraire, dessine en creux un portrait du Vieux Dégueulasse, de ses obsessions et aspirations. Bukowski prend la plume et déballe ce qu’il a sur le cœur, sans fioriture, sans formule de politesse. Il aboie, il gueule, il vomit sa haine d’une modernité fade :

« Des tas de choses ne sont plus ce qu’elles étaient, le courage, le culot, la clarté – et le sens artistique. (…) Tout est parti en couilles avec la seconde guerre mondiale. Et ça ne s’applique pas qu’au monde des arts. Même les cigarettes n’ont plus le même goût. Le tamal. Le chili. Le café. Tout est en plastique. Les radis ne paraissent plus aussi âpres. (…) Les côtelettes de porc sont toutes roses et grasses. Les gens se contentent d’acheter de nouvelles voitures et c’est tout. Leur vie se résume à quatre roues. (…) Quiconque ayant bu un verre est considéré comme un alcoolique. Les chiens doivent être tenus en laisse. Les chiens doivent être vaccinés. (…) Les bandes dessinées sont considérées nocives pour les gamins. Et en littérature, il n’y a rien : aucune vie. »

Il lui en faudrait peu pour s’attendrir pourtant, s’apaiser ; la simple promesse qu’on lui foutra la paix, demain et tous les jours suivants, et qu’il pourra écrire. Il va bien tant que le berce le son de sa machine à écrire et que l’étourdissent quelques bouteilles de bière, à portée de clavier. Qu’on le laisse tranquille, Hank, il ne déteste rien de plus que ses semblables imbus d’eux-mêmes, pisse-vinaigre, fats, scribouilleurs sans noblesse, et il l’éructe, dans une langue abrupte dressant la grossièreté au rang d’art de vivre :

« J’ai toujours été un solitaire. Je vais être franc ; je n’aime pas la plupart des gens – ils me fatiguent, me pompent l’air, me sortent par les yeux, me détroussent, me mentent, me baisent, me trompent, me donnent des leçons, m’insultent, m’adorent ; mais surtout ils parlent parlent PARLENT jusqu’à ce que je me sente comme un chat fourré par un éléphant. » 

Sa solitude le ravit. Non pas qu’il se sente supérieur, mais le monde lui fait mal, ce monde terne, sans panache, rabougri, rempli de mesquins et de poltrons incapables de saisir la beauté des choses. La beauté, lui la voit dans les jambes des femmes, sur les champs de course, dans  les symphonies à la radio, dans Céline, Dostoïevski, John Fante, Sherwood Anderson… Bukowski a le goût très sûr, la pugnacité sans faille, l’humour cinglant, les aversions tenaces :

« Et puis ces gens qui me disent, « pourquoi vous buvez? C’est destructeur. » Et comment, que c’est destructeur (…) Ils croient que je m’en fous, ils croient que je ne ressens rien sous prétexte que mon visage est flétri et que les yeux me sortent de la tête tandis que je parcours le journal hippique une bouteille à la main. Ils ressentent les choses de façon si CHARMANTE, les enculés, les connards, les suceurs de citron de merde aux sourires visqueux, ils ressentent COMME IL FAUT, bien sûr, seulement ça n’existe pas les bonnes façons de ressentir, et ils finiront par s’en rendre compte (…) Ils peuvent prendre leur lierre, leurs éléments métriques et se les mettre dans le cul… s’il n’y a pas déjà quelque chose fourré là au fond. »

Pas de conseils sur comment écrire donc, mais une certaine idée de la littérature, flamboyante, bouleversante, absolue. La littérature comme horizon, sublimée par un kamikaze des mots, un épicurien qui n’a pas dévié d’un millimètre de sa route, même s’il l’a parcourue en titubant :

« Ma conception de l’écrivain c’est quelqu’un qui écrit. Qui s’assoit devant sa machine à écrire et noircit du papier. Ça devrait être la base. Ne pas dire aux autres comment s’y prendre, ne pas garnir les rangs des séminaires, ne pas lire devant des foules déchaînées (…) Autrement, la dernière personne avec qui j’ai envie de boire un coup ou tailler une bavette est un écrivain. J’ai trouvé plus de fougue chez les vieux marchands de journaux, les concierges, chez le gamin qui bosse la nuit sur le stand de tacos. Il me semble que l’écriture fait ressortir le pire, non le meilleur, il me semble que les presses à imprimer du monde entier ne font que presser la pulpe d’âmes insuffisantes que des critiques insuffisantes appellent littérature, poésie, prose. (…) C’est l’humanité tout entière qui me dégoûte et plus particulièrement l’écrivain créatif.  (…) En revanche, j’ai toujours eu de l’affection pour les Chinois. Je suppose que c’est parce que la plupart d’entre eux sont si loin. »

Sur l’écriture / Charles Bukowski. Au diable Vauvert, 2017

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Personne ne gagne de Jack Black

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Bonne idée que cette réédition de l’autobiographie de Jack Black, parue pour la première fois aux Etats-Unis en 1926, excellent témoignage de première main sur l’Amérique au début du 20e siècle, côté bas fonds. Rien ne prédisposait Mr Black à devenir voleur puis écrivain. Jack est très tôt privé de mère, et son père, honnête homme rigoriste, l’envoie faire son éducation dans un pensionnat de bonnes sœurs qu’il quitte à quatorze ans. Il s’y découvre une passion pour la lecture des « classiques » (Hugo, Dickens, Dumas !…) et des journaux, où l’on relate dans le détail les faits d’armes de Jesse James, son héros.

Est-ce là que se forge en lui une envie de s’évader si profonde qu’il refusera, presque toute sa vie, de rentrer dans le rang d’une existence trop étriquée, lui préférant les grands espaces, et une certaine idée de la liberté qui le conduira à sa condamnation à vingt-cinq ans de pénitencier ? Ou est-ce cet épisode où il se retrouve accusé à tort qui le fait basculer dans le banditisme et les marges ? Il faut reconnaître que la répression qui s’abat sur les gens de peu de bien est à l’époque si cruelle et si peu subtile que l’on ne saurait lui donner tort quand il affirme : « L’idée de travailler m’était aussi étrangère que celle de cambrioler une maison le serait à un plombier ou à un imprimeur. Je n’étais pas paresseux ou tire-au-flanc ; je savais qu’il y avait des moyens moins risqués et compliqués de gagner sa vie, mais c’était la façon de faire des autres (…) Je ne les traitais pas de gogos ou de péquenauds sous prétexte qu’ils étaient différents et travaillaient pour vivre. Ils représentaient la société. La société représentait la loi, l’ordre, la discipline, le châtiment. La société, c’était une machine conçue pour me mettre en pièces. La société, c’était l’ennemie. » Il lui préfèrera donc le destin de hors-la-loi, toujours en cavale, traversant les USA en trains de marchandise, caché parmi les hobos et trouvera ses amis chez les Johnson, ces traîne-savates au grand cœur et à la fidélité indéfectible.

Devenu Yegg, perceur de coffres, ses fortunes sont diverses mais le lecteur se régale de sa description précise des coups montés, dans ce monde disparu des saloons, des femmes de petite vertu, des chinois à nattes dans le dos et des fumeries d’opium. Les scènes d’anthologie se succèdent sous la plume fleurie de Jack Black. Calculer la bonne dose de dynamite pour faire sauter la banque ou se mouvoir tel un fantôme dans la chambre de ce gros type endormi sur son paquet d’oseille… le lecteur tremble de voir Jack se faire attraper.

Les empreintes digitales n’avaient pas encore révélé leurs secrets, et les systèmes de sécurité étaient peu efficaces, il se fera pourtant coffrer à de nombreuses reprises et subira les foudres d’une justice expéditive : coups de fouet, cachot, privation de nourriture et d’eau, camisole de force… Son récit des conditions d’incarcération est terrible et remarquable de lucidité. Sauvé par l’empathie de certains hommes, il finira par mettre un terme à des années d’errance et de solitude et se consacrera à la dénonciation des mécanismes sociaux qui poussent l’individu à la délinquance. Ses mots (1929) sont toujours tristement d’actualité : « Multiplier les lois et durcir les peines ne peut conduire qu’à davantage de crimes et de violence… Les honnêtes gens prennent le problème à l’envers. S’ils s’intéressaient plus à l’éducation des enfants, ils se désintéresseraient vite de la chaise électrique. Ils ne voient que les crimes et jamais les raisons qui poussent les criminels à agir ; ils ne voient que ce qu’ils sont devenus et jamais ce qui a fait d’eux ce qu’ils sont. »

Personne ne gagne / Jack Black. trad. de Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc. Monsieur Toussaint Louverture, 2017

Adam Ant – the last punk rocker de Marc Dufaud

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J’avoue, j’étais raide dingue d’Adam Ant. Oui, je sais… J’en entends d’ici certains ricaner sous cape : « Haha, l’autre dandy british sorti d’un bal costumé du XVIIIème. Wouah, la honte ! » M’en fous, j’assume. Parce que même s’il faut reconnaître qu’Adam avait des arguments de nature à faire se pâmer les midinettes, il n’était pas qu’une (très) belle gueule. Ses deux premiers LP Dirk Wears White Sox (1979) et Kings of the Wild Frontier (80), s’il ne fallait en garder que deux, restent des putains de bons albums. Alors, merci à Marc Dufaud de s’être penché sur la carrière, ô combien extra-ordinaire et qui ne saurait être résumée au seul « Stand and Deliver » du bien nommé Warrior, et de signer cette odyssée de 600 pages retraçant, à l’aide de multiples sources, plus de 40 ans de la vie d’une star emblématique.

Stuart Goddard est né en 54, à Marylebone, quartier prolo du nord de Londres. D’un tempérament « vif », son intérêt et son don pour les études lui permettent de canaliser une énergie débordante et d’obtenir, à 11 ans, au vu de ses brillants résultats, un logement pour sa mère, divorcée. Il apprend seul la guitare et la basse et intègre, en 1973, Hornsey College, une école d’art où il développe son talent pour le dessin et découvre l’œuvre d’Allen Jones, marqueur durable de son attirance pour l’imagerie SM. La même année, il rejoint le groupe de pub rock Bazooka Joe, comme bassiste, le quitte début 76, le lendemain d’un concert des Sex Pistols et décide de composer ses propres chansons. Mais, rattrapé par une dépression larvée, il s’effondre.

OD, hallu, tentative de suicide, il tue Stuart pour renaître en Adam. 77 : les premiers concerts des Ants sont violents. Leader charismatique vêtu de cuir intégral avec masque du violeur de Cambridge, Adam rudoie le public, le cogne de son pied de micro. Une frange de fans hardcore commence à le suivre, tandis que s’érigent les premières critiques. Adam ne cache pas ses ambitions. C’est un bosseur acharné qui a la réussite comme seul horizon acceptable. A une époque où le futur n’existe pas, il veut durer, marquer. Il passe pour ambitieux, intransigeant, sérieux. Des qualificatifs qui sont autant d’insultes en pleine période punk. La presse underground l’éreinte. Les nombreux concerts en ouverture des Slits ou de Siouxsie n’y changent rien, et encore moins son apparition dans Jubilee, le film de Derek Jarman : il est à côté du mouvement, à part. Il devra attendre 78 pour signer chez Decca, label vieillissant, pour deux singles, que les radios refusent de diffuser.

En octobre 79, il sort enfin son premier LP, Dirk Wears White Sox, chez Do it. L’album, post-punk, est nerveux, bizarre, aux paroles étranges ; les performances scéniques du groupe lui font gagner l’estime de nombreux fans, mais Adam veut plus. Il vise le n°1 des charts. Il demande les conseils de Malcolm McLaren. Qui lui pique ses musiciens pour fonder Bow Wow Wow. Adam est dévasté et devient la risée des fanzines. Mais l’adversité le galvanise.

Les 80’s seront Antmaniac ou ne seront pas. Six mois plus tard, l’album Kings of the Wild Frontier, signé chez CBS, l’installe au sommet. Chant tribal, double batterie, guitare puissante de Marco Pirroni, image flamboyante sauvage, veste de hussard à même la peau, bande blanche en travers du visage, l’icône est née. La « Antmusic » intime à des hordes de groupies de rejoindre la Ant Nation, et si les inconditionnels de la première heure se détachent du groupe, « Dog eat Dog » ou « Kings of the Wild Frontier » conquièrent le grand public anglais, américain (les clips tourneront en boucle sur la toute nouvelle MTV), japonais, australien… Adam est partout. A la Une de tous les tabloïds, dans toutes les émissions de télé (même pour enfants), en héros de bande dessinée, sur les stickers, jusqu’aux abat-jours (!) à son effigie.

But what goes up must come down. La chute n’en sera que plus spectaculaire. Sorti mi-novembre 81, le troisième LP « Prince Charming » déconcerte par sa nouveauté et ne rencontre pas le succès escompté. Le groupe est épuisé par les tournées interminables, la tension due à l’omniprésence dans la presse, et splitte. Qui a trop aimé, châtie trop. Les ventes des albums solo suivants (toujours avec son alter ego Pirroni) sont catastrophiques. Le monde se rit de lui.

En 1986, viré de CBS, désormais résident des US, il tente sa chance dans le cinéma, sans y parvenir. L’oisiveté ne vaut rien au bourreau de travail qu’est Adam, qui commence à montrer des signes de désordre mental. Harcelé par une folle durant des mois, il est fragilisé au point de sombrer. Hospitalisé, le diagnostic tombe, ce que l’on prenait pour une énergie positive suivie de phases de dépression passagère ordinaire est une maladie, il est bipolaire. Interné en HP (contre son gré) à de nombreuses reprises à son retour en Angleterre, suite à des agressions et des propos dans des passages télé pour le moins « hallucinants », il subit un traitement lourd : injections, pilules, enfermement. En 2001, Adam apparaît bouffi, bedonnant, négligé en première page de divers journaux à scandale qui s’en donnent à cœur joie.

Il faudra attendre 2010 pour qu’il reprenne son destin en main. Il crée son propre label Blue Black Hussar Ltd, et à force de concerts confidentiels, finit par remonter, tout en haut de l’affiches de plusieurs festivals. 2017 devrait voir la sortie de son 7ème album solo.

Adam Ant – The Last Punk Rocker / Marc Dufaud, Camion blanc, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°39 – été 2017

Les fantômes du Paradis / Premières Gymnopédies. Les années Stalag de Thierry Tuborg

 

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Il fallait bien deux volumes pour raconter l’itinéraire atypique d’un enfant du siècle dernier. C’est ce à quoi s’est employé Thierry Tuborg, à dix ans d’intervalle, dans cette autobiographie en deux tomes. Bien malin celui qui lira Les fantômes du paradis, où il nous narre son enfance jusqu’à ses quinze ans, et qui résistera à vouloir connaître la suite de ses aventures, Premières Gymnopédies. Les années Stalag, parues en 2007. Et pourquoi donc ? Parce que Tuborg est un personnage attachant, qu’il maîtrise les techniques narratives propres au genre, que sa bio se lit à la vitesse d’un morceau des Ramones. Et qu’il ne s’épargne pas. Qu’est-ce qu’on se marre ! Depuis cette scène où il pisse sur sa chaise pendant un concours de piano au Conservatoire, il lui a fallu prendre beaucoup de recul pour rendre aussi justement ce qui peut se passer dans la tête d’un gamin de dix ans, et faire rire de ses déboires avec tant d’obstination.

L’adulte a de la tendresse pour le gosse coriace qu’il était, c’est certain. Fanfaron, têtu à l’extrême, déterminé à vivre de la musique, petit Tuborg est une tête à claque irrésistible, et ces traits de caractère ne sauraient s’estomper avec l’âge, surtout à l’adolescence. Envie de découvrir le vaste monde, ce qu’il y a sous les jupes des filles, on ne peut pas dire que l’auteur ait été en retard pour multiplier les expériences, même (surtout ?) si ça faisait bien chier ses parents. Les anecdotes défilent, qui tissent le portrait d’un morveux qui doute tout en prétendant être très sûr de lui, qui se précipite tête baissée dans toutes les emmerdes possibles et réfléchit ensuite, de son émancipation à l’âge de seize ans en passant par la taule en ex-RFA, ou sa propension à tester tout ce qui peut déchirer la tronche.

Pourvu que ça bouge, que ça brûle ! Le style est alerte, l’autodérision omniprésente, et certains portraits au vitriol sont des plus jouissifs, Higelin se reconnaîtra. Le milieu rock bordelais de la fin des 70’s est planté avec beaucoup de sincérité, et le parcours de Stalag, groupe furieux dont il fut le chanteur est l’occasion pour lui d’aborder certaines frasques dont il n’est plus trop fier. Mais pas de regrets, non mais dis donc ! Tuborg ne mange pas de ce pain-là et l’on soupçonne le sieur d’en être resté un vrai de vrai. Un vrai quoi ? Un vrai punk !

http://www.thierrytuborg.fr

Les fantômes du Paradis / Thierry Tuborg. Les éditions relatives, 2017

Premières Gymnopédies. Les années Stalag / Thierry Tuborg. Le cercle séborrhéique, 2007

Menteur : un mémoire de Rob Roberge

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Nous sommes tous des menteurs.
On enjolive nos souvenirs, on se les crée, on feint d’en oublier, pour qu’ils collent mieux à l’image qu’on se fait (ou qu’on veut donner) de nous-mêmes. On les emprunte à d’autres, on les déforme, intentionnellement ou non. Nos souvenirs sont nous-mêmes, une parcelle héritée de notre histoire familiale, des morceaux de nous que d’autres ont vécus et qu’ils nous ont racontés. Notre mémoire serait-elle fiable s’il s’agissait de raconter qui on est ? Les épisodes choisis, ceux que l’on pense constitutifs de notre personnalité, auraient-ils seulement existé ?
Rob Roberge tranche d’entrée. Apprenant qu’il risque de perdre progressivement la mémoire suite à diverses commotions cérébrales et abus en tout genre, il décide de faire le tri dans ces bouts de lui qui ont fait l’homme qu’il est devenu, tant qu’il est temps. Et il annonce la couleur : les faits relatés seront ceux d’un Menteur.
Roberge n’est pas n’importe qui. Dépressif, suicidaire, bipolaire, alcoolique, accro à toutes les substances qui croisent sa route, ses souvenirs sont, plus que chez quiconque, fragmentaires, évasifs, indignes de sa propre confiance. Il l’avoue avec sincérité : « Quand sait-on qu’un junkie ment ? Quand il ouvre la bouche. »
Roberge est surtout un écrivain extraordinaire. On le savait depuis Panne sèche, entre autre, roman paru à la Série noire. Les mots sont beaux quand il les met ensemble, et la construction de son récit est ici tout sauf insipide. Il raconte au présent, en se mettant en scène par un « tu » qui t’aspire ; il mêle, dans le désordre, anecdotes de l’enfance, détails d’hier, ou ces histoires avec les femmes qui ont compté un peu, beaucoup, passionnément. Il enchevêtre les périodes, revient sur certains événements, s’en éloigne, y revient encore. Tour à tour attachant, agaçant, drôle ou désespérant, il donne à lire son âme. Une âme bleue. Quelqu’un à ce point-là sensible, qui se juge si durement sans jauger ses semblables, se sentant si coupable de faire souffrir les gens qu’il aime mais ne pouvant s’en empêcher, n’est pas, malgré le titre, un menteur. Il n’affabule pas, ne s’apitoie pas, ne cherche pas à attendrir. Ou si peu. Ou pour une simple raison, désarmante : « Dans l’ensemble, tu t’inquiètes à l’idée que le monde te déteste autant que tu te détestes toi-même, et tu préfères inventer un personnage qui est plus intéressant que toi. (…) Tu ne mens pas, comme d’autres, pour gagner de l’argent ou dans l’idée de tirer quelque profit matériel – tu mens, comme d’autres, car tu redoutes énormément d’être seul. Que quelqu’un apprenne la vérité. Si personne ne sait réellement qui tu es, alors celui que tu es vraiment ne pourra jamais être rejeté. »
Autoportrait sans concession, sa bio ressemble plus à un exercice d’autopunition, pendant des mutilations qu’il s’inflige, un mea culpa irrésistible, une quête de rédemption, qu’à une volonté de dissimuler ou de taire. Il ne s’épargne pas. Au travers de scènes d’une sincérité Bukowskienne, il parvient comme personne à dire la peur de la décrépitude, la difficulté à s’aimer, à trouver sa place. Ce qui fait la grandeur de l’être humain n’est pas la perfection mais la pleine conscience de ses tares et Roberge nous console, un peu, de nos propres bassesses.

Menteur : un mémoire / Rob Roberge. trad. de Nicolas Richard. Gallimard, 2017

Kate Bush : le temps du rêve de Frédéric Delâge

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Kate Bush est une fée, une créature des forêts et des lacs, délicate, énigmatique, insaisissable. Quand, en 1978, elle sort son « Wuthering Heights », elle n’a que dix-neuf ans et le timbre de sa voix, sa pureté juvénile ensorcellent le monde entier. Sa plastique est parfaite alors, son minois adorable, mais elle n’a rien d’une poupée créée pour plaire. Elle n’est pas une marionnette façonnée pour faire un tube éphémère. C’est une artiste qui compose, écrit, cultive déjà une singularité assumée. Si elle semble touchée par la grâce, elle ne doit son talent qu’à un travail acharné et la certitude qu’elle ne pourra s’épanouir que dans son art. Kate Bush est exigeante, envers elle-même. C’est une artiste totale qui ne présente son travail que lorsqu’elle l’estime proche de la perfection. C’est ce perfectionnisme qui l’a fait attendre trente-cinq ans avant de remonter sur scène. La tournée The Tour of Life, en 79, avec ces spectacles chorégraphiés de 2h30, avait été si intense qu’elle l’avait laissée au bord de l’épuisement et elle n’a consenti à renouveler l’expérience, avec les concerts de Before the Dawn, à Londres, en 2014, que lorsqu’elle s’est sentie prête à le faire. C’est certainement cet engagement qui explique la longévité exceptionnelle de sa carrière. Ses onze albums, distillés avec parcimonie au long de cinq décennies, ont tous été classés dans le top 10 britannique.

Kate Bush est discrète. Elle craint les effets pervers de la notoriété. Elle n’accorde d’interviews que pour parler de son travail. Au point d’être accusée par les tabloïds d’avoir des secrets à cacher, d’entretenir le mystère par calcul, mais sa réponse est simple : « Je suis quelqu’un de très normal et il n’y a vraiment rien de sensationnel à dévoiler. Je ne parlerais pas de certaines choses privées avec ma propre mère, alors pourquoi le ferais-je avec quelqu’un d’autre ? »

Donc, c’est au travers de sa musique que Frédéric Delâge nous dévoile des pans du personnage. En passant au crible chaque album, chaque morceau, minutieusement, il dresse un portrait, en creux, de l’artiste. Et l’on apprend beaucoup. Kate Bush est obsédée par des thèmes récurrents, leitmotivs qui hantent ses paroles : l’amour au-delà de la mort, vision ô combien romantique et fantastique de notre passage sur terre ; la folie sombre ; l’exaltation de la nature… Elle puise son imagination dans la littérature ou le cinéma : « The Infant Kiss » s’inspire du Tour d’écrou d’Henry James, « The Wedding List » de La mariée était en noir de Truffaut… Kate Bush est une touche à tout, brillante et curieuse : elle apprend la danse, la réalisation pour proposer des clips d’une beauté à couper le souffle ; elle s’intéresse aux innovations technologiques : elle est une des premières, dans son LP Never for Ever à utiliser le Fairlight CMI, un échantillonneur numérique (les bruits de verre brisé dans « Babooshka » viennent de là), ou un micro-casque ; elle participe activement aux séances, toujours très longues, de mixages… Kate Bush est fidèle : à sa famille, très proche, à ses musiciens et amis (David Gilmour, Peter Gabriel), à sa maison de disque EMI… Kate Bush est obstinée, doucement tenace. Elle ne s’en laisse pas compter et tient à garder le contrôle sur tous les aspects de ses créations. Elle bouscule les codes, prend des risques, se renouvelle sans cesse, depuis bientôt quarante ans.

Kate Bush : le temps du rêve / Frédéric Delâge. Le mot et le reste, 2017

Porcelain de Moby

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De Moby, je ne connaissais pas grand chose. Je me souvenais de sa dégaine de geek, d’éternel (quoique chauve) étudiant propre sur lui, de ses tubes électro interplanétaires très mainstream dans les années 2000. Je le pensais gay, lisse, issu de la planète branchouille New-Yorkaise. Comme quoi, je me gourais.

Son autobio commence en 89. Moby a alors 24 ans et vit dans une usine désaffectée à Stamford, 75 bornes de NY. Barricadé dans un appart sordide, sans chauffage, sans eau courante, sans chiottes, avec pour voisins des toxicos, des dealers, et des coups de feu comme fond sonore, il est heureux : synthé Casio, boîte à rythmes, séquenceur, table de mixage, sampler, il fait de la musique. La fac est un ancien souvenir. Trop de crises de panique, trop d’alcool. Pas son truc. Il finit par déménager dans le Lower Manhattan, (il y a plus glamour, à l’époque) et démarche clubs et labels pour vivre de son art, jusqu’à décrocher un contrat de DJ au mythique club Mars. Les voguers, composés surtout de gays et drag-queens blacks et latinos, l’adorent. Il explose le Dance Floor. Paradoxe, il est presque une image inversée de son public. Blanc, hétéro, croyant, abstinent et straight dans un monde de drogues et d’excès. Il faut l’imaginer, petit vegan, poussant son skate plombé de caisses de vinyles dans les flaques sanglantes des abattoirs du Meatpacking District. Tandis que les émeutes, le Sida, la pauvreté, le crack, les règlements de compte déciment des quartiers entiers de New York, il fait danser les foules sur ses mix décomplexés et ses compos allègres.

En 90, son remix de Go, samplé au thème de Laura Palmer de Twin Peaks cartonne dans le monde entier et il enchaîne les tournées. Londres, Berlin, Amsterdam, Paris… L’heure est aux raves immenses, à l’euphorie : « C’est nous qui avions tout créé, tout imaginé, nous, des milliers de personnes éparpillées dans différentes villes du monde, qui organisions des événements pour des milliers de personnes en extase (…) Nous qui inventions de nouvelles formes musicales : des hymnes futuristes et joyeux qui étaient la bande-son de ce nouveau monde en cours de création. »

Puis, imperceptiblement, l’époque change et la joie s’éteint. « En 93, les choses avaient évolué, la musique était de plus en plus sombre et les drogues de plus en plus dures. (…) J’étais le camarade Trotski des raves, le mec rayé de la carte. » En 95, Moby se remet à picoler, sort son album Everything Is Wrong, au succès mitigé, multiplie les expériences sexuelles et s’éloigne de la religion « J’avais adopté le christianisme à treize ans, âge où j’avais commencé à me masturber (…) J’ai fini par quitter le mouvement de jeunesse (chrétienne) et continué à me masturber. » En 96, Animal Rights, album de punk-rock lo-fi saturé de guitare se plante lamentablement : « l’album était un échec. La tournée était un échec (…) En toute logique, j’étais un échec. »

Concerts devant vingt personnes, moral dans les chaussettes, long passage à vide durant lequel, il « rêve de se prendre une cuite et de se réveiller mort », jusqu’en 99, année qui clôt le récit, à la veille de la sortie de Play, et de « Porcelain ». Moby sortira 18, avec « We Are All Made Of Stars » en 2002, puis Hotel, avec « Lift Me Up » en 2005. Mais c’est une autre histoire.

Dans Porcelain, Moby se met à poil. Sur scène, souvent, au sens littéral. Et au figuré, tant il ne s’épargne pas dans ce portrait drôle, sincère, touchant. Il confie ses doutes, assume ses choix, raconte ses hontes, avec une humilité désarmante et une autodérision redoutable. Il signe au final un livre rempli de joie, d’excès et de bols de céréales, une peinture très fine des euphoriques et lointaines 90’s.

Porcelain / Moby. trad. de Cécile Dutheil de La Rochère. Seuil. 2016

Chronique publiée dans New Noise n°37 – janvier-février 2017