La disparition de Karen Carpenter de Clovis Goux

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Clovis Goux n’est pas fan des Carpenters, pas même de la moitié féminine du duo, Karen. Son livre n’est pas une bio à la gloire d’une énième icône sacrifiée sur l’autel du star system. Faut dire que la pop du dit groupe, niaise jusqu’à l’écœurement, est dure à avaler. Trop de sirop tue le sirop. Non, ce qui l’intéresse dans ce court récit, tenant plus de l’essai que du déroulement chronologique d’anecdotes concernant la fratrie Carpenter, c’est que la vie de la chanteuse semble plaquée au destin des USA, que sa chute semble un symbole du déclin du rêve américain. Clovis Goux a choisi un bon angle d’attaque pour parvenir à nous intéresser à la vie de Karen dont, au départ, on se foutait autant que de la mort de Johnny. Tout est dans le symbole, on vous dit.

La jeune Carpenter, donc, est et restera tout au long de son existence, un emblème de la classe moyenne et de ses valeurs traditionalistes. Ce n’est pas un hasard si le groupe rencontre un succès énorme au début des 70’s. Richard et sa sœur sont les enfants modèles de l’Amérique blanche conservatrice, celle qui n’a pas eu voix au chapitre durant toute cette période agitée anti-vietnam, celle qui prend sa revanche, maintenant que l’assassinat de Kennedy a fait perdre aux idéalistes leur innocence, maintenant que le Summer of love est loin. Les hordes de hippies chevelues digèrent leurs remontées d’acide. L’heure est au retour à l’ordre. Les Carpenters, Nixon l’a bien compris, sont une arme au service de la famille, du pays, de Dieu. Leurs chansons, des reprises de vieux standards pour la plupart, glorifient l’amour, le vrai, celui qui implique que la mère reste à sa place, à la maison et qu’elle accomplisse ce pour quoi elle est faite, les courses.

Mais voilà, Karen n’est pas qu’une sœur et une fille, elle est aussi un être humain, douée pour le chant et la batterie, qui souffre et désespère de s’exprimer autrement que comme l’ombre de son frère. Les disques se vendent par millions et Karen maigrit à vue d’œil. Le Dulcolax, ce puissant laxatif qu’elle gobe du matin au soir, lui permet d’effacer ses rondeurs adolescentes, de se conformer à l’image qu’on attend d’une star, en même temps que, paradoxalement, perdre trop de poids lui donne l’illusion de contrôler enfin son destin. Karen meurt d’épuisement en 1982, à trente-deux ans, squelettique à se briser les os.

C’est avec beaucoup de finesse dans l’analyse autant que dans le style, non dénué d’humour, que Clovis Goux dresse un portrait au vitriol d’une certaine Amérique prête à dévorer ses enfants en même temps qu’elle tue ses rêves. Idéal consumériste avec ses centres commerciaux, ses shows télé sponsorisés par des marques de dentifrice, archétype féminin de la ménagère joyeuse : tout cela s’écroule au début des 80’s. Les pauvres ne passent pas la seconde et les petites filles sages crient leur révolte en se faisant crever de faim.

La disparition de Karen Carpenter / Clovis Goux. Actes sud (Rocks), 2017

Chronique publiée dans New Noise n°42 – janvier-févier 2018

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Lonely Boy : ma vie de Sex Pistols de Steve Jones

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On ne s’attendait pas à ce que Steve Jones ait inventé le fil à couper l’eau tiède, nous voilà rassurés : il est fidèle à l’image de gros balourd qui lui a toujours collé à la peau. Sans lui, bien sûr, les Pistols n’auraient pas été le groupe emblématique qu’ils sont devenus. Son talent de guitariste n’est pas à remettre en question. N’empêche, à la lecture de son autobio, on se dit que s’il avait été leur porte parole, ils n’auraient été qu’un groupe de rock de plus, sans vision, avec pour seule ambition de faire du bruit et de se marrer (ce qui n’est déjà pas mal).

N’est pas Rotten qui veut. Là où les bouquins de Lydon témoignent d’un esprit caustique jubilatoire, celui de Jones peine à décoller des champs de pâquerettes et si l’on veut bien croire que le premier n’a eu besoin de personne pour rédiger ses mémoires, le second a dû s’aider d’une plume pour pondre un récit poussif, écrit trente ans trop tard pour vraiment intéresser. Mais fi des comparaisons. Faisons comme si on ne connaissait pas par cœur l’histoire du mouvement punk britannique et concentrons-nous sur le cas Jones. Elevé dans un quartier populaire du west London par une mère célibataire très jeune, petit Stevie s’est vite senti en trop. Quand son beau-père le force à lui toucher le zizi, il n’y a personne pour l’écouter. Difficile de se construire dans un tel environnement. Steve Jones revisite toute son existence à l’aune de ce violent traumatisme qui lui fait quitter le domicile familial pour aller chercher ailleurs ce qui lui manque. Du fric, des sapes et du matos, qu’il pique partout où il passe. Et de l’amour, qu’il comble dans les bras de toutes les filles qui veulent bien satisfaire ses pulsions sexuelles démesurées. Toutes folles de lui, toutes dingues de son côté bad boy. Il n’y aura bien que Siouxie (sic) pour « occuper une place très spéciale dans l’album sexuel de Steve Jones car c’est l’une des rares qui lui a échappé, (…) mais [il] avait pris tant de speed qu’[il] n’arrivait plus à faire le moindre geste ». La pauvrette doit sûrement se mordre les doigts d’avoir raté ça…

Il traversera ainsi les années Pistols sans trop comprendre ce qui lui arrive, occupé principalement à chasser la femelle et à se défoncer. Puis exilé à LA, camé pathétique, membre d’un tas de groupes qu’on n’a pas envie d’écouter, il finira par reprendre sa vie en main. Aujourd’hui DJ d’une célèbre émission de radio, il a appris à lire, a arrêté les drogues, l’alcool, il mange sain, il fait de la moto avec ses copains trop sympas. Chouette. Les moins de vingt ans trouveront sûrement dans ces pages de quoi parfaire leur culture rock. Les autres, et malgré ses « vous allez voir ce que vous allez voir, dans quelques pages, le scoop du siècle », peineront à trouver du piment dans cette confession, dans ce mea culpa certes sincère, mais rempli de psychologie à deux balles, d’auto-apitoiement et regretteront un flagrant manque d’humour et de recul. Ils regretteront surtout que Jonesy n’assume pas ce qu’il a toujours été, un gros balourd.

Lonely Boy : ma vie de Sex Pistols / Steve Jones, avec Ben Thompson. trad. de Jacques Guiod. E/P/A, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°42 – janvier-février 2018

Camarade lune de Barbara Balzerani

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Quand on lui indique la lune, l’idiot regarde le doigt… et le brigadiste tire dedans.

Barbara Balzerani, membre depuis 1975 des Brigades rouges où elle faisait partie de l’équipe de la direction stratégique, a été arrêtée en 1985 et condamnée à 25 ans de prison. C’est durant sa détention, à l’isolement, qu’elle a écrit Camarade lune, publié pour la première fois en 1998 en Italie.

Camarade lune n’est pas une autobiographie à proprement parler. La forme, très littéraire, de ce livre court et dense, l’en éloigne. Faisant alterner des passages racontés à la première personne, où elle décrit principalement ses conditions d’incarcération, et d’autres écrits à la troisième personne revenant sur son parcours et son engagement politique, Balzerani confère à son texte une distance étrange, comme si les événements ne la concernaient pas personnellement. Non pas qu’elle renie ses prises de position et minimise ses actes, elle assume tout, mais la politique, chez elle, semble continuer à l’emporter sur les émotions.

Camarade lune n’est pas un pamphlet révolutionnaire, Balzerani ne dit pas quoi penser. Ce n’est pas non plus le récit historique du mouvement d’extrême gauche, les faits sont énoncés de façon trop elliptique. Ce n’est pas une confession, la part que l’auteur a prise au combat n’y est qu’évoquée.

Alors, qu’est-ce donc ? Peut-être simplement la prise de parole d’une femme « condamnée au silence, tant on considère illégitime qu’elle emploie des paroles sensées qui puissent justifier ce qui est déraisonnable. » Balzerani ne recherche pas le pardon, elle n’excuse pas ses gestes. Son témoignage a cela de remarquable qu’il n’accable pas plus qu’il n’encense les prises de position des Brigades rouges, mais les restitue, les explique comme partie intégrante de l’Italie des années soixante-dix.

Née en 1949 dans une famille ouvrière soumise aux patrons et à l’Eglise, où sa mère lui enseigne de « ne donner à personne une raison de la regarder une seconde fois », dans cet immédiat après-guerre toujours marqué par les luttes entre fascistes et communistes, la petite Barbara apprend très tôt, qu’en tant que fille, qu’en tant que pauvre, il lui faudra s’arracher à son milieu si elle veut exprimer sa rébellion. Les révoltes étudiantes à Rome en 1968, puis le coup d’Etat au Chili en 1973, sont des dates majeures dans sa formation. S’impose dans son esprit l’idée de deux gauches irréconciliables, une gauche de révolution contre une gauche garante d’être un abri contre le fascisme, en contrepartie du renoncement à la liberté, à l’égalité. Balzerani ne compte pas renoncer. Puisque la politique est inopérante, elle choisit la lutte armée, « le combat direct, sanglant, indifférent au sacrifice de ses jeunes années », elle choisit la guerre clandestine contre le capitalisme, contre l’Etat. Dès lors, tout devient cohérent. Ce sont les circonstances qui poussent les Brigades rouges à agir. Ainsi, la mort d’Aldo Moro, logique, leur est dictée par le refus de la classe politique dirigeante de céder à leurs revendications. Elle n’est qu’une péripétie, comme tant d’autres, de l’Histoire, un détail du processus devant mener à la révolution.

Alors, bien sûr, Balzerani exprime des moments de doute, « des cauchemars, des déchirures profondes », vite balayés de son « existence traversée par des passions démesurées ». Elle écrit : « A moi aussi il arrivait, par choix ou par hasard, d’accomplir des tâches dont le poids ne retomberait pas tout entier sur mes épaules, si grande était ma certitude que j’y étais autorisée du fait de la nécessité historique qui requérait un dernier acte violent pour en éliminer toutes les causes. » La fin justifie les moyens, dit-on, et ceux qui s’engagent à la vie à la mort ne peuvent plus jamais reculer, car considérer que « leurs camarades seraient morts en vain serait les tuer une deuxième fois. »

Camarade lune dérange. La détermination, l’obstination de Balzerani à croire en ses rêves provoque respect et consternation. Les questions qu’elle soulève demeurent d’actualité et les inégalités entre les riches et les pauvres continuent de s’accroitre. N’empêche… Les groupuscules brigadistes ont perdu de leur superbe romantique. Comment pourrait-il en être autrement ? Il semblerait qu’on se méfie aujourd’hui des êtres « trop parfaits pour être humains » prêts à tuer pour servir leur cause.

Camarade lune / Barbara Balzerani. trad. de Monique Baccelli. Cambourakis, 2017

De fringues, de musique et de mecs de Viv Albertine

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« Pour écrire son autobiographie il faut être un sacré connard, ou alors c’est qu’on est fauché. Moi, c’est un peu des deux. » La première phrase du bouquin de la guitariste des Slits, groupe emblématique de la scène punk anglaise 76 donne le ton : Viv Albertine ne mâchera pas ses mots et ne s’épargnera pas. Tant mieux.

Sa mère fustigeait son obsession pour les fringues, la musique et les mecs quand elle avait 13 ans ? Qu’à cela ne tienne, Viv lui emprunte la formule pour un titre très girly tout en sarcasme. Car de fringues, de musique et de mecs, trinité symbole de rébellion pour cette ado survoltée, il en sera beaucoup question, mais pas que. Il sera aussi (surtout) question de sex and drug and rock’n’roll, de politique, de son, de mix, de composition, d’écriture, bref de sujets sérieux (masculins). Et se réduire elle-même à une gentille demoiselle uniquement intéressée par des motifs « futiles », voilà de quoi faire rire ; comme il serait grotesque de présenter les Slits comme un groupe de filles, sous-entendu de jolies poupées dressées pour séduire le public (masculin), ou de les confiner au rôle de petites amies de musiciens connus.

Sur scène, les quatre furies (Viv, Ari Up, Tessa et Palmolive) dérangeaient plus qu’elles n’attiraient les mâles ; quand elles ne se crêpaient pas le chignon, Ari Up pissait debout et la grande gueule de Viv tenait le public à distance. Pas pour elles, les stéréotypes féminins. Pas pour elles non plus, les déclarations féministes. Leur démarche était spontanée, viscérale, individuelle : « On ne voulait pas que les mecs aient envie de nous, on voulait qu’ils aient envie d’être nous ». Les fentes londoniennes n’ont jamais fait de compromis et leur premier LP, Cut, très personnel, peu représentatif du courant punk dont il est issu, atteste encore d’une démarche originale, d’avant-garde, qui a résisté au temps.

Que l’autobio de Viv soit drôle, sincère, tout en finesse et en recul, il ne pouvait donc en être autrement. Chapitres courts, au présent, anecdotes comme autant de marqueurs d’une existence, Viv sépare sa vie en deux. Face A : de sa naissance à la fin des Slits en 1982 : avec une franchise déconcertante, elle y raconte son père français bas du front, ses premiers émois, Mick Jones, les tensions au sein de son groupe, ses morpions, la société anglaise si agressive à leur encontre, son avortement, ses doutes, ses espoirs… Face B : de sa dépression post-Slits à aujourd’hui, où l’on apprend qu’elle a traversé les 80’s comme prof d’aérobic, puis comme réalisatrice en vogue. Les 90’s la voient s’éloigner sensiblement de la sphère publique, (mariage, FIV, naissance de sa fille, cancer…), jusqu’à l’enfermer dans un statut de desperate housewife dont elle peine à s’extirper et dont elle fera le thème de son album solo.

The Vermilion Border, aux accents post-punk forts honorables, sort en 2012. Pour imposer son retour, elle aura dû faire, pendant deux ans, le tour des pubs, à cinquante balais passés, seule avec sa guitare et ses compositions racontant sa vie de femme mûre. Ses prestations scéniques, notamment du titre « Confessions of a Milf » feront dire à  Carrie Brownstein, guitariste de Sleater-Kinney puis de Wild Flag, après un concert à New York, en 2009: « Vous avez vu quelque chose de punk, vous, dernièrement ? » Non féministe devenue le symbole d’une forme de libération féminine, inspiratrice malgré elle (et fière de l’être, finalement) du mouvement des Riot Grrrls, Viv Albertine n’a rien d’une icône figée atteinte du syndrome du c’étaitmieuxavant, elle continue d’avancer. A Typical Girl ?

De fringues, de musique et de mecs / Viv Albertine. trad. d’Anatole Muchnik. Buchet Chastel, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°41 – novembre-décembre 2017

Sur l’écriture de Charles Bukowski

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Adeptes du politiquement correct, buveurs d’eau de source, passez votre chemin.

Compilation de lettres, pour la plupart adressées à ses éditeurs, rédigées entre 1945 et 1993, Sur l’écriture, plus qu’un recueil de conseils avisés sur la façon de bâtir une œuvre littéraire, dessine en creux un portrait du Vieux Dégueulasse, de ses obsessions et aspirations. Bukowski prend la plume et déballe ce qu’il a sur le cœur, sans fioriture, sans formule de politesse. Il aboie, il gueule, il vomit sa haine d’une modernité fade :

« Des tas de choses ne sont plus ce qu’elles étaient, le courage, le culot, la clarté – et le sens artistique. (…) Tout est parti en couilles avec la seconde guerre mondiale. Et ça ne s’applique pas qu’au monde des arts. Même les cigarettes n’ont plus le même goût. Le tamal. Le chili. Le café. Tout est en plastique. Les radis ne paraissent plus aussi âpres. (…) Les côtelettes de porc sont toutes roses et grasses. Les gens se contentent d’acheter de nouvelles voitures et c’est tout. Leur vie se résume à quatre roues. (…) Quiconque ayant bu un verre est considéré comme un alcoolique. Les chiens doivent être tenus en laisse. Les chiens doivent être vaccinés. (…) Les bandes dessinées sont considérées nocives pour les gamins. Et en littérature, il n’y a rien : aucune vie. »

Il lui en faudrait peu pour s’attendrir pourtant, s’apaiser ; la simple promesse qu’on lui foutra la paix, demain et tous les jours suivants, et qu’il pourra écrire. Il va bien tant que le berce le son de sa machine à écrire et que l’étourdissent quelques bouteilles de bière, à portée de clavier. Qu’on le laisse tranquille, Hank, il ne déteste rien de plus que ses semblables imbus d’eux-mêmes, pisse-vinaigre, fats, scribouilleurs sans noblesse, et il l’éructe, dans une langue abrupte dressant la grossièreté au rang d’art de vivre :

« J’ai toujours été un solitaire. Je vais être franc ; je n’aime pas la plupart des gens – ils me fatiguent, me pompent l’air, me sortent par les yeux, me détroussent, me mentent, me baisent, me trompent, me donnent des leçons, m’insultent, m’adorent ; mais surtout ils parlent parlent PARLENT jusqu’à ce que je me sente comme un chat fourré par un éléphant. » 

Sa solitude le ravit. Non pas qu’il se sente supérieur, mais le monde lui fait mal, ce monde terne, sans panache, rabougri, rempli de mesquins et de poltrons incapables de saisir la beauté des choses. La beauté, lui la voit dans les jambes des femmes, sur les champs de course, dans  les symphonies à la radio, dans Céline, Dostoïevski, John Fante, Sherwood Anderson… Bukowski a le goût très sûr, la pugnacité sans faille, l’humour cinglant, les aversions tenaces :

« Et puis ces gens qui me disent, « pourquoi vous buvez? C’est destructeur. » Et comment, que c’est destructeur (…) Ils croient que je m’en fous, ils croient que je ne ressens rien sous prétexte que mon visage est flétri et que les yeux me sortent de la tête tandis que je parcours le journal hippique une bouteille à la main. Ils ressentent les choses de façon si CHARMANTE, les enculés, les connards, les suceurs de citron de merde aux sourires visqueux, ils ressentent COMME IL FAUT, bien sûr, seulement ça n’existe pas les bonnes façons de ressentir, et ils finiront par s’en rendre compte (…) Ils peuvent prendre leur lierre, leurs éléments métriques et se les mettre dans le cul… s’il n’y a pas déjà quelque chose fourré là au fond. »

Pas de conseils sur comment écrire donc, mais une certaine idée de la littérature, flamboyante, bouleversante, absolue. La littérature comme horizon, sublimée par un kamikaze des mots, un épicurien qui n’a pas dévié d’un millimètre de sa route, même s’il l’a parcourue en titubant :

« Ma conception de l’écrivain c’est quelqu’un qui écrit. Qui s’assoit devant sa machine à écrire et noircit du papier. Ça devrait être la base. Ne pas dire aux autres comment s’y prendre, ne pas garnir les rangs des séminaires, ne pas lire devant des foules déchaînées (…) Autrement, la dernière personne avec qui j’ai envie de boire un coup ou tailler une bavette est un écrivain. J’ai trouvé plus de fougue chez les vieux marchands de journaux, les concierges, chez le gamin qui bosse la nuit sur le stand de tacos. Il me semble que l’écriture fait ressortir le pire, non le meilleur, il me semble que les presses à imprimer du monde entier ne font que presser la pulpe d’âmes insuffisantes que des critiques insuffisantes appellent littérature, poésie, prose. (…) C’est l’humanité tout entière qui me dégoûte et plus particulièrement l’écrivain créatif.  (…) En revanche, j’ai toujours eu de l’affection pour les Chinois. Je suppose que c’est parce que la plupart d’entre eux sont si loin. »

Sur l’écriture / Charles Bukowski. Au diable Vauvert, 2017

Personne ne gagne de Jack Black

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Bonne idée que cette réédition de l’autobiographie de Jack Black, parue pour la première fois aux Etats-Unis en 1926, excellent témoignage de première main sur l’Amérique au début du 20e siècle, côté bas fonds. Rien ne prédisposait Mr Black à devenir voleur puis écrivain. Jack est très tôt privé de mère, et son père, honnête homme rigoriste, l’envoie faire son éducation dans un pensionnat de bonnes sœurs qu’il quitte à quatorze ans. Il s’y découvre une passion pour la lecture des « classiques » (Hugo, Dickens, Dumas !…) et des journaux, où l’on relate dans le détail les faits d’armes de Jesse James, son héros.

Est-ce là que se forge en lui une envie de s’évader si profonde qu’il refusera, presque toute sa vie, de rentrer dans le rang d’une existence trop étriquée, lui préférant les grands espaces, et une certaine idée de la liberté qui le conduira à sa condamnation à vingt-cinq ans de pénitencier ? Ou est-ce cet épisode où il se retrouve accusé à tort qui le fait basculer dans le banditisme et les marges ? Il faut reconnaître que la répression qui s’abat sur les gens de peu de bien est à l’époque si cruelle et si peu subtile que l’on ne saurait lui donner tort quand il affirme : « L’idée de travailler m’était aussi étrangère que celle de cambrioler une maison le serait à un plombier ou à un imprimeur. Je n’étais pas paresseux ou tire-au-flanc ; je savais qu’il y avait des moyens moins risqués et compliqués de gagner sa vie, mais c’était la façon de faire des autres (…) Je ne les traitais pas de gogos ou de péquenauds sous prétexte qu’ils étaient différents et travaillaient pour vivre. Ils représentaient la société. La société représentait la loi, l’ordre, la discipline, le châtiment. La société, c’était une machine conçue pour me mettre en pièces. La société, c’était l’ennemie. » Il lui préfèrera donc le destin de hors-la-loi, toujours en cavale, traversant les USA en trains de marchandise, caché parmi les hobos et trouvera ses amis chez les Johnson, ces traîne-savates au grand cœur et à la fidélité indéfectible.

Devenu Yegg, perceur de coffres, ses fortunes sont diverses mais le lecteur se régale de sa description précise des coups montés, dans ce monde disparu des saloons, des femmes de petite vertu, des chinois à nattes dans le dos et des fumeries d’opium. Les scènes d’anthologie se succèdent sous la plume fleurie de Jack Black. Calculer la bonne dose de dynamite pour faire sauter la banque ou se mouvoir tel un fantôme dans la chambre de ce gros type endormi sur son paquet d’oseille… le lecteur tremble de voir Jack se faire attraper.

Les empreintes digitales n’avaient pas encore révélé leurs secrets, et les systèmes de sécurité étaient peu efficaces, il se fera pourtant coffrer à de nombreuses reprises et subira les foudres d’une justice expéditive : coups de fouet, cachot, privation de nourriture et d’eau, camisole de force… Son récit des conditions d’incarcération est terrible et remarquable de lucidité. Sauvé par l’empathie de certains hommes, il finira par mettre un terme à des années d’errance et de solitude et se consacrera à la dénonciation des mécanismes sociaux qui poussent l’individu à la délinquance. Ses mots (1929) sont toujours tristement d’actualité : « Multiplier les lois et durcir les peines ne peut conduire qu’à davantage de crimes et de violence… Les honnêtes gens prennent le problème à l’envers. S’ils s’intéressaient plus à l’éducation des enfants, ils se désintéresseraient vite de la chaise électrique. Ils ne voient que les crimes et jamais les raisons qui poussent les criminels à agir ; ils ne voient que ce qu’ils sont devenus et jamais ce qui a fait d’eux ce qu’ils sont. »

Personne ne gagne / Jack Black. trad. de Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc. Monsieur Toussaint Louverture, 2017

Adam Ant – the last punk rocker de Marc Dufaud

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J’avoue, j’étais raide dingue d’Adam Ant. Oui, je sais… J’en entends d’ici certains ricaner sous cape : « Haha, l’autre dandy british sorti d’un bal costumé du XVIIIème. Wouah, la honte ! » M’en fous, j’assume. Parce que même s’il faut reconnaître qu’Adam avait des arguments de nature à faire se pâmer les midinettes, il n’était pas qu’une (très) belle gueule. Ses deux premiers LP Dirk Wears White Sox (1979) et Kings of the Wild Frontier (80), s’il ne fallait en garder que deux, restent des putains de bons albums. Alors, merci à Marc Dufaud de s’être penché sur la carrière, ô combien extra-ordinaire et qui ne saurait être résumée au seul « Stand and Deliver » du bien nommé Warrior, et de signer cette odyssée de 600 pages retraçant, à l’aide de multiples sources, plus de 40 ans de la vie d’une star emblématique.

Stuart Goddard est né en 54, à Marylebone, quartier prolo du nord de Londres. D’un tempérament « vif », son intérêt et son don pour les études lui permettent de canaliser une énergie débordante et d’obtenir, à 11 ans, au vu de ses brillants résultats, un logement pour sa mère, divorcée. Il apprend seul la guitare et la basse et intègre, en 1973, Hornsey College, une école d’art où il développe son talent pour le dessin et découvre l’œuvre d’Allen Jones, marqueur durable de son attirance pour l’imagerie SM. La même année, il rejoint le groupe de pub rock Bazooka Joe, comme bassiste, le quitte début 76, le lendemain d’un concert des Sex Pistols et décide de composer ses propres chansons. Mais, rattrapé par une dépression larvée, il s’effondre.

OD, hallu, tentative de suicide, il tue Stuart pour renaître en Adam. 77 : les premiers concerts des Ants sont violents. Leader charismatique vêtu de cuir intégral avec masque du violeur de Cambridge, Adam rudoie le public, le cogne de son pied de micro. Une frange de fans hardcore commence à le suivre, tandis que s’érigent les premières critiques. Adam ne cache pas ses ambitions. C’est un bosseur acharné qui a la réussite comme seul horizon acceptable. A une époque où le futur n’existe pas, il veut durer, marquer. Il passe pour ambitieux, intransigeant, sérieux. Des qualificatifs qui sont autant d’insultes en pleine période punk. La presse underground l’éreinte. Les nombreux concerts en ouverture des Slits ou de Siouxsie n’y changent rien, et encore moins son apparition dans Jubilee, le film de Derek Jarman : il est à côté du mouvement, à part. Il devra attendre 78 pour signer chez Decca, label vieillissant, pour deux singles, que les radios refusent de diffuser.

En octobre 79, il sort enfin son premier LP, Dirk Wears White Sox, chez Do it. L’album, post-punk, est nerveux, bizarre, aux paroles étranges ; les performances scéniques du groupe lui font gagner l’estime de nombreux fans, mais Adam veut plus. Il vise le n°1 des charts. Il demande les conseils de Malcolm McLaren. Qui lui pique ses musiciens pour fonder Bow Wow Wow. Adam est dévasté et devient la risée des fanzines. Mais l’adversité le galvanise.

Les 80’s seront Antmaniac ou ne seront pas. Six mois plus tard, l’album Kings of the Wild Frontier, signé chez CBS, l’installe au sommet. Chant tribal, double batterie, guitare puissante de Marco Pirroni, image flamboyante sauvage, veste de hussard à même la peau, bande blanche en travers du visage, l’icône est née. La « Antmusic » intime à des hordes de groupies de rejoindre la Ant Nation, et si les inconditionnels de la première heure se détachent du groupe, « Dog eat Dog » ou « Kings of the Wild Frontier » conquièrent le grand public anglais, américain (les clips tourneront en boucle sur la toute nouvelle MTV), japonais, australien… Adam est partout. A la Une de tous les tabloïds, dans toutes les émissions de télé (même pour enfants), en héros de bande dessinée, sur les stickers, jusqu’aux abat-jours (!) à son effigie.

But what goes up must come down. La chute n’en sera que plus spectaculaire. Sorti mi-novembre 81, le troisième LP « Prince Charming » déconcerte par sa nouveauté et ne rencontre pas le succès escompté. Le groupe est épuisé par les tournées interminables, la tension due à l’omniprésence dans la presse, et splitte. Qui a trop aimé, châtie trop. Les ventes des albums solo suivants (toujours avec son alter ego Pirroni) sont catastrophiques. Le monde se rit de lui.

En 1986, viré de CBS, désormais résident des US, il tente sa chance dans le cinéma, sans y parvenir. L’oisiveté ne vaut rien au bourreau de travail qu’est Adam, qui commence à montrer des signes de désordre mental. Harcelé par une folle durant des mois, il est fragilisé au point de sombrer. Hospitalisé, le diagnostic tombe, ce que l’on prenait pour une énergie positive suivie de phases de dépression passagère ordinaire est une maladie, il est bipolaire. Interné en HP (contre son gré) à de nombreuses reprises à son retour en Angleterre, suite à des agressions et des propos dans des passages télé pour le moins « hallucinants », il subit un traitement lourd : injections, pilules, enfermement. En 2001, Adam apparaît bouffi, bedonnant, négligé en première page de divers journaux à scandale qui s’en donnent à cœur joie.

Il faudra attendre 2010 pour qu’il reprenne son destin en main. Il crée son propre label Blue Black Hussar Ltd, et à force de concerts confidentiels, finit par remonter, tout en haut de l’affiches de plusieurs festivals. 2017 devrait voir la sortie de son 7ème album solo.

Adam Ant – The Last Punk Rocker / Marc Dufaud, Camion blanc, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°39 – été 2017