Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop de Nicolas Sauvage

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Les Français n’y entendent rien. Paul qui ?, demandent-ils quand on évoque le nom de Paul Weller. De ce côté-ci de la Manche, Paul + musique anglaise = McCartney, point barre. Ok, je schématise, j’axiomatise, je raccourcis. Mais quand même, le public froggy est bien passé à côté d’une icône de la pop made in England. Que dis-je une icône ? Une star ! Un Dieu vivant ! On parle du Modfather quand même ! Il fallait bien un bouquin de 500 pages pour remettre ce Paul-là dans l’équation. C’est Nicolas Sauvage qui s’y colle en détaillant par le menu le parcours du man of class qui a délivré en 2018 son quatorzième album solo.

Paul Weller nait en 1958 à Woking, une petite ville à trente-cinq kilomètres de Londres. De son enfance, il gardera une affection particulière pour les groupes qui l’ont bercée, les Beatles, les Kinks, les Who.

En 72, son premier groupe propose des reprises très éloignées de la mode prog ou glam du moment. De cette formation émergera le trio The Jam (Weller/guitare-chant, Bruce Foxton/basse, Rick Buckler/batterie) qui se hissera rapidement au rang de gloire nationale.

En 1977, en pleine période punk, le tube « In the city », avec ces paroles réalistes à la Clash, les raccroche un temps à cette scène. Le quiproquo sera de courte durée. Ce n’est pas le punk qui fait vibrer Weller qui affirme depuis toujours un penchant pour la soul, le ska, le rocksteady, le rétro, et depuis 75 pour les rétroviseurs. Ceux accrochés aux scooters des mods. La renaissance de ce mouvement initié par des fils de prolétaires au sortir de la seconde guerre mondiale, qui écoutaient du modern jazz, étaient sensibles à l’existentialisme, à la Nouvelle Vague, à la mode italienne, l’enthousiasme.

En 79, le troisième revival mod, coïncidant avec la sortie de Quadrophenia, fait des Jam son étendard. En 82, après dix ans d’existence, et alors que The Gift, leur sixième album est en tête des charts, Weller met un terme à l’aventure.

Son amour de la soul, du funk, des musiques noires, de la Motown, des Small Faces, il l’exprimera avec The Style Council, qu’il fait grimper au sommet des tops, avec « Shout to the Top», notamment, en 1984, avant de subir quelques revers de fortune, pour ne pas dire échecs commerciaux. En 89, Weller se retrouve sans groupe, sans label, sans projet, à 31 ans.

Son 1er album solo, Paul Weller, reçoit un accueil mitigé en 92 mais prouve sa volonté de ne pas quitter la scène.

Les mid- 90’s marquent son retour en grâce. Face à la déferlante Nirvana, Pearl Jam ou autres Soundgarden, la Britpop, dans un regain de fierté, se réapproprie les standards de la britannitude. Blur, puis Oasis, à grands coups de Parka et Desert Boots revisitent les cultures mods et skins. Dans ce contexte, Weller devient la figure emblématique de ce retour aux sources so british. Stanley Road, en 95, son 3e album solo sera son plus gros succès commercial. Son single « Hung Up » se place entre « Girls and Boys » de Blur et « Supersonic » d’Oasis, ce qui permet de mesurer à quel point la France a boudé l’artiste.

Au cours de la décennie suivante et jusqu’à aujourd’hui, Weller ne cessera de surprendre, de prendre des risques, de se réinventer.

Vous ne saviez rien de Weller, ou presque ? Eh bien, après la lecture de Life From a Window vous saurez tout. Le livre de Nicolas Sauvage vise à l’exhaustivité et analyse chaque morceau, vidéo, collaboration, concert, mettant un point d’honneur à ne pas relayer les frasques de sa vie privée. Son parcours est mêlé à celui de la musique britannique, ses albums replacés dans le contexte de leur époque. Tout est dit.

Les critiques français n’ont jamais compris Weller. Peut-être multiplie-t-il trop les différentes références. Ou qu’il est si anglais qu’on ne pourra jamais le saisir, qu’il demeurera aussi incompréhensible que la jelly, qu’il passe sous nos radars, et que c’est justement pour ça que ses compatriotes l’aiment tant.

Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop / Nicolas Sauvage. Camion blanc, 2019

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse de Simon Clair

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Quand j’avais lu l’autobiographie de Richard Hell, I Dreamed I Was a Very Clean Tramp, j’avais été frappée par certains passages très forts où il évoquait la passion qu’il avait vécue avec une petite Française, débarquée de nulle part, et qui avait conquis le microcosme underground new-yorkais en 1976. Cet amour, durable, allait imprégner son existence au point d’en faire le point central de son roman, L’œil du lézard. Si le nom de Lizzy Mercier Descloux m’évoquait bien un souvenir diffus, il restait lié à la réminiscence d’un clip échappé des 80’s, un tube éphémère, où une jolie fille dansait sur une plage en se demandant : « Mais où sont passées les gazelles ? » Image fugace, figure intrigante…

Ma curiosité était piquée et ne demandait qu’à être assouvie. C’est chose faite grâce au livre de Simon Clair, parti lui-même à la recherche de Lizzy. Particulièrement bien documenté et rédigé d’une élégante plume, son ouvrage s’attache à rendre sa juste place à cette éclipse qui serait restée sans lui une simple muse, une personnalité extravagante mais peu créative.

Née en 1956, élevée par ses grand-oncle et tante, dans le quartier des Halles, à Paris, Martine Elisabeth se plaît très tôt en compagnie des rockers et fanzineux qui peuplent son coin. Michel Esteban y tient le magasin de disques Harry Cover. Il est à l’affût de ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. C’est avec lui, son amoureux, qu’elle atterrit à New York, fin 75. La Grosse Pomme est autant en déliquescence qu’en effervescence. Il est aussi facile de s’y loger pour pas cher que d’y croiser ces marginaux qui composent l’élite artistique du moment. Le CBGB est à deux pas du loft du couple. Patti Smith, les Ramones, Suicide ou Television y appellent sur scène à la révolte et à la liberté. Parlant deux mots d’anglais, Lizzy, énigmatique avec son look ébouriffé, se fait vite adopter.

Et elle ne se contente pas de regarder ni de laisser exploser sa sexualité libérée dans les bras de son Richard et quelques autres. Rapidement, elle s’achète une guitare et devient une figure du No Wave, inspirée par le courant bruitiste de Lou Reed initié avec Metal Machine Music. Press Color, son premier LP, sort en 79. Comme elle, il est rêche, sans concession, inclassable, invendable. Lizzy ne recherche pas la célébrité, elle aime les sons nouveaux, les mélanges, mixer disco et rock, s’approcher au plus près des sonorités et des rythmiques de l’afrobeat.

En 81, les drogues dures, le sida, la compétition induite par le fric des majors, ont rendu NY irrespirable. Elle s’envole pour les Bahamas et y enregistre Mambo Nassau, où se mêlent mélodies caribéennes, rythmes africains, disco, no wave. En 83, bien avant l’explosion de la World music, l’Afrique l’appelle. Après un long périple d’immersion, elle se pose à Johannesburg, en plein apartheid. Elle y enregistre Zulu Rock. Cet album, déclaration d’amour au métissage culturel, fait de jam-sessions et de reprises de Sowetojive, où Lizzy pose sa voix sur des textes adaptés en français, remporte un franc succès, en France surtout, où l’on célèbre sa volonté de faire découvrir la musique africaine, son esprit fraternel, jusqu’à ce qu’on apprenne que les musiciens sud-africains n’ont pas été correctement crédités en termes de droits d’auteur…

Stupeur, retournement, accusations de soutenir l’apartheid, la vie de Lizzy sombre. Elle buvait beaucoup, elle ne fait plus que cela. Elle qui s’échappait souvent du monde s’en écarte de plus en plus. Après quelques albums moins inspirés, elle disparaît. Au début des 90’s, elle vit seule, ruinée, dans une ferme en Eure et Loire prêtée par un ex. Elle fera de cet endroit un dernier lieu magique, couleurs flamboyantes aux murs et fêtes avec ses intimes qui lui rendent visite. En 2004, elle meurt d’un cancer, entourée d’amis fidèles, après avoir refusé tout soin.

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse est un beau portrait d’une étoile filante qui aurait pu devenir une star mais ne le voulait pas. Simon Clair fouille, explore les recoins de l’époque, scrute les courants musicaux, examine les bouleversements sociétaux et intimes pour livrer sa version de Lizzy, vision forcément partielle, subjective, fatalement touchante.

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse / Simon Clair. Playlist Society, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°49 – été 2019

Les assoiffés de Jim Tully

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« Tous étaient de pieux catholiques pendant la messe du dimanche »

Jim Tully avait publié quatre livres avant Les assoiffés. Réputé pour ses enquêtes en totale immersion dans des milieux mystérieux (les hobos, le cirque), animé de la volonté de donner la parole aux petites gens, aux besogneux, à ceux qui s’écartent de la norme, il livre ici un témoignage, affectueux autant que lucide, sur une communauté qu’il connaît bien pour en faire partie, les Américains d’origine irlandaise, autant dire les Irlandais, tant leur immigration est récente et leurs souvenirs de la verte Erin sont toujours prégnants.

Publié pour la première fois en 1928, Les assoiffés est donc un document sur une époque et les conditions de vie d’une population assignée aux labeurs ingrats (construction des chemins de fer, creusement des canaux) parquée dans des cabanes aux abords des chantiers, et sur l’histoire particulière de sa famille.

Les Tully et les Lawler (sa branche maternelle) incarnent les représentants ordinaires de ce million et demi d’Irlandais ayant quitté leur pays entre 1845 et 1852, exil dû à la fameuse maladie de la pomme de terre ayant entraîné la famine. Le destin de sa mère Biddy, bonne à 12 ans, mariée à 16, morte à 32, ayant donné naissance à 8 enfants, n’a rien d’exceptionnel, ni même sa personnalité : « elle était de ces femmes maussades qui vivaient dans l’ignorance et mouraient dans la foi. »

Placé en orphelinat, le jeune Jim conservera un souvenir plus saisissant de son grand-père Hughie, dont l’esprit sarcastique et l’amour de la littérature influeront sur son futur parcours d’écrivain. Le vieux Hughie avait toujours de bons mots qui sortaient de sa bouche et du mauvais alcool qui y entrait. Il avait le sens de la formule et châtiait volontiers ses compatriotes qu’il jugeait malléables et peu curieux : « Ces crétins d’Irlandais crevaient d’faim pour la gloire, avec leurs curés qui leur montraient comment mourir en chrétiens, en rongeant le bois de la croix ! » mais en qui il trouvait de joyeux compagnons de beuverie. Il est l’Irlandais gouailleur, râleur, hissé au rang d’archétype. Il sera le relais pour Jim entre l’Irlande des légendes, des superstitions et l’Amérique des possibles, des probables, des chimères. Il lui donnera le goût de lire (Zola, Dumas, Daudet, Dickens) et à coup sûr celui d’écrire, de collecter, de noter souvenirs et observations.

Les assoiffés atteste du style si particulier de Jim Tully. Phrases courtes, rythme saccadé, poésie fulgurante et drôle (« Jamais un Lawler ne prit son temps pour mourir. »), sa prose incisive n’a pas perdu sa verve 100 ans après.

Les assoiffés / Jim Tully. trad. de Thierry Beauchamp. Les Editions du sonneur, 2018

My generation de Roger Daltrey

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I can see for miles

Tout semblait avoir été dit sur les Who. Depuis leur formation au début des 60’s, des tonnes de biographies ont été écrites, leurs chansons décortiquées, les relations entre les membres analysées, fantasmées, alimentant le mythe. Mais, suivant l’adage « on n’est jamais mieux servi que par soi-même », Daltrey s’est décidé à raconter sa version de l’histoire, en un rare document de première main, pour (plutôt affectueusement) remettre quelques pendules à l’heure.

Loin d’être revancharde (heureusement pour le bonhomme, il a digéré depuis longtemps blessures et critiques), il se marre quand même à revenir sur certains épisodes marquants du parcours du groupe. Seul maître à bord de ses souvenirs, il livre donc une autobio à sa gloire certes, mais pleine d’une distance et d’une (auto)dérision réjouissantes. Anglais pur jus, il aurait été dommage qu’il soit privé d’humour. Il n’en est rien et c’est sûrement sa capacité à rire des désagréments de l’existence qui fait de My generation un livre réussi.

Né en 1944, dans un quartier populaire du nord de Londres, en plein bombardement, la vie du petit Roger ne commençait pas sous les meilleurs auspices. Bon, il voyait le jour et c’était déjà pas mal, d’une mère ayant été atteinte d’un cancer du rein et de la polio. Ayant eu la mâchoire fracturée très jeune, lui conférant une drôle de face et des surnoms d’oiseaux, il allait devoir défendre sa place dans le monde. A coups de boule.

Les anecdotes sur ses premières années donnent le la. Subjectives, d’une mauvaise foi assumée, elles témoignent d’une volonté sauvage d’exister. Puisqu’il ne brillera pas par son excellence dans les études (normal, on l’a collé dans un collège de bourges), c’est ailleurs qu’il trouvera un art à la hauteur de ses ambitions, un art comme lui insoumis, flamboyant, agressif, excitant, séditieux : le rock’n’roll.

Sur sa première guitare en contreplaqué qu’il fabrique lui-même, il apprend, s’entête et finit par rencontrer ceux qui seront les Who. Pete Townshend, guitariste et compositeur virtuose et lunaire, son frère ennemi, avec lequel il entretiendra une relation en dents de scie, fondée sur une rivalité de classe (avec Roger dans le rôle du prolétaire tandis que Pete suit de loin des études d’art). John Entwistle, aussi taiseux que sa basse est bruyante, au potard collé irrémédiablement à 11, faisant saigner les cordes vocales de Daltrey et les oreilles de tous, public compris. Keith Moon, le barge, accro à toutes les substances qui défoncent, adepte des feux d’artifice, des saccages de matos et de chambres d’hôtel.

L’ascension du groupe est fulgurante, à cette époque où tout est possible, où la jeunesse se venge des restrictions infligées depuis la fin de la guerre et où l’industrie musicale mise, avec raison, sur ces nouvelles poules aux œufs d’or que sont les ados. Gloire, fortune, splits, retrouvailles, engueulades, faillites, reformations, morts, le parcours des Who suit une ligne chaotique nimbée de sexe (Roger s’avoue papa d’une ribambelle de bambins disséminés dans tout le royaume), de drogues (Pas Roger, hein, lui a été sage), et de hits qui ont marqué l’histoire du rock.

S’il y a peu de chance que les survivants Townshend et Daltrey soient désormais capables de composer une tuerie inédite à la « Pinball Wizard », ils font toujours de la scène. L’un saute moins haut, l’autre a arrêté de faire tournoyer son micro dans les airs de peur de le prendre dans les couilles. Peu importe, The show must go on.

My generation / Roger Daltrey. trad. de Bernard Cohen. Kero, 2019

Attends-moi au ciel, Capitaine de Jorge Enrique Botero

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On se souvient du beau succès de Tokyo Vice, première parution des éditions Marchialy en 2016. Spécialisé dans la Creative nonfiction, dans la publication « d’histoires vraies au long cours, portées par une exigence littéraire », leur catalogue s’est depuis enrichi d’une dizaine de titres. Attends-moi au ciel, Capitaine s’intègre parfaitement dans leur ligne éditoriale originale, mettant en avant des textes choisis et travaillés avec soin, tant sur le fond que sur la forme.

Jorge Enrique Botero est un journaliste colombien spécialiste des FARC. Pour avoir étudié des années leur idéologie, les avoir suivis dans la jungle au plus près des combats contre l’armée régulière, il connaît intimement leur histoire et leurs aspirations. Dans Attends-moi au ciel, Capitaine, il prend de la distance en nous présentant un personnage à l’opposé de l’esprit guerrier qui les anime, un être qui se retrouve en pleine guérilla sans en comprendre les règles et les enjeux. Manzana est un jeune homosexuel, forcé de rejoindre l’armée par un père autoritaire qui ne supporte pas cette tare dont souffre son fils, d’autant que ce dernier s’affiche attifé d’atours féminins dès qu’il le peut. Un fils mort vaut mieux qu’un fils pédé.

Manzana se prend la guerre de plein fouet. Il ne sait pas tenir un fusil et survit malgré tout, tandis qu’autour de lui ses compagnons d’arme tombent comme à Verdun. Sa division, constituée de vingt-trois hommes, est capturée par les FARC et ils ne sauvent leurs têtes que parce qu’ils pourraient bien servir de monnaie d’échange entre prisonniers des camps opposés. Parmi eux figure le Capitaine, dont Manzana tombe éperdument amoureux. C’est durant cette attente fébrile, faite de privations, de coups, de tension extrême, que le journaliste Fuentes entend parler d’un mystérieux jeune homosexuel et qu’il décide de partir à sa recherche.

Le récit de Botero s’incarne donc à travers deux personnages, deux voix, celle de Manzana, au cœur de la guérilla, et celle de Fuentes qui suit ses traces. Et la force de ce livre, court et intense, tient justement à la juxtaposition des ces deux points de vue, alternant entre les écrits de l’expert, au courant des méthodes et des négociations qui se trament, mais loin des combats, et les descriptions de celui qui, au cœur des batailles, raconte l’horreur. L’Histoire colombienne s’inscrit en filigrane, sert de décor au chaos. Sorte de Candide, d’enfant désespéré perdu au sein d’hommes aguerris, habitués à la violence, Manzana prend les traits de l’observateur impuissant, subissant, survivant à l’absurdité de son environnement, et finissant par incarner, dans une dimension qui le dépasse, une image plus vaste, un archétype de l’innocence et du courage. Manzana oppose aux exactions des deux parties l’amour désespéré, douloureux, absolu qu’il éprouve pour le Capitaine. Malgré les humiliations, les sévices, il ne se renie jamais, il ne renonce pas à aimer, jusqu’au bout. C’est un personnage éminemment romanesque, déchirant et pur comme le sont les héros littéraires des grandes histoires d’amour.

Par ce choix de cette littérature du réel, au détriment d’un reportage plus documentaire, Botero évite les explications, se permet les ellipses, préfère l’exploration des sentiments à la pédagogie. Et il fait mouche.

Attends-moi au ciel, Capitaine / Jorge Enrique Botero. Trad. de Elvine Boura-Dumont. Marchialy, 2018

La disparition de Karen Carpenter de Clovis Goux

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Clovis Goux n’est pas fan des Carpenters, pas même de la moitié féminine du duo, Karen. Son livre n’est pas une bio à la gloire d’une énième icône sacrifiée sur l’autel du star system. Faut dire que la pop du dit groupe, niaise jusqu’à l’écœurement, est dure à avaler. Trop de sirop tue le sirop. Non, ce qui l’intéresse dans ce court récit, tenant plus de l’essai que du déroulement chronologique d’anecdotes concernant la fratrie Carpenter, c’est que la vie de la chanteuse semble plaquée au destin des USA, que sa chute semble un symbole du déclin du rêve américain. Clovis Goux a choisi un bon angle d’attaque pour parvenir à nous intéresser à la vie de Karen dont, au départ, on se foutait autant que de la mort de Johnny. Tout est dans le symbole, on vous dit.

La jeune Carpenter, donc, est et restera tout au long de son existence, un emblème de la classe moyenne et de ses valeurs traditionalistes. Ce n’est pas un hasard si le groupe rencontre un succès énorme au début des 70’s. Richard et sa sœur sont les enfants modèles de l’Amérique blanche conservatrice, celle qui n’a pas eu voix au chapitre durant toute cette période agitée anti-vietnam, celle qui prend sa revanche, maintenant que l’assassinat de Kennedy a fait perdre aux idéalistes leur innocence, maintenant que le Summer of love est loin. Les hordes de hippies chevelues digèrent leurs remontées d’acide. L’heure est au retour à l’ordre. Les Carpenters, Nixon l’a bien compris, sont une arme au service de la famille, du pays, de Dieu. Leurs chansons, des reprises de vieux standards pour la plupart, glorifient l’amour, le vrai, celui qui implique que la mère reste à sa place, à la maison et qu’elle accomplisse ce pour quoi elle est faite, les courses.

Mais voilà, Karen n’est pas qu’une sœur et une fille, elle est aussi un être humain, douée pour le chant et la batterie, qui souffre et désespère de s’exprimer autrement que comme l’ombre de son frère. Les disques se vendent par millions et Karen maigrit à vue d’œil. Le Dulcolax, ce puissant laxatif qu’elle gobe du matin au soir, lui permet d’effacer ses rondeurs adolescentes, de se conformer à l’image qu’on attend d’une star, en même temps que, paradoxalement, perdre trop de poids lui donne l’illusion de contrôler enfin son destin. Karen meurt d’épuisement en 1982, à trente-deux ans, squelettique à se briser les os.

C’est avec beaucoup de finesse dans l’analyse autant que dans le style, non dénué d’humour, que Clovis Goux dresse un portrait au vitriol d’une certaine Amérique prête à dévorer ses enfants en même temps qu’elle tue ses rêves. Idéal consumériste avec ses centres commerciaux, ses shows télé sponsorisés par des marques de dentifrice, archétype féminin de la ménagère joyeuse : tout cela s’écroule au début des 80’s. Les pauvres ne passent pas la seconde et les petites filles sages crient leur révolte en se faisant crever de faim.

La disparition de Karen Carpenter / Clovis Goux. Actes sud (Rocks), 2017

Chronique publiée dans New Noise n°42 – janvier-févier 2018

Lonely Boy : ma vie de Sex Pistols de Steve Jones

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On ne s’attendait pas à ce que Steve Jones ait inventé le fil à couper l’eau tiède, nous voilà rassurés : il est fidèle à l’image de gros balourd qui lui a toujours collé à la peau. Sans lui, bien sûr, les Pistols n’auraient pas été le groupe emblématique qu’ils sont devenus. Son talent de guitariste n’est pas à remettre en question. N’empêche, à la lecture de son autobio, on se dit que s’il avait été leur porte parole, ils n’auraient été qu’un groupe de rock de plus, sans vision, avec pour seule ambition de faire du bruit et de se marrer (ce qui n’est déjà pas mal).

N’est pas Rotten qui veut. Là où les bouquins de Lydon témoignent d’un esprit caustique jubilatoire, celui de Jones peine à décoller des champs de pâquerettes et si l’on veut bien croire que le premier n’a eu besoin de personne pour rédiger ses mémoires, le second a dû s’aider d’une plume pour pondre un récit poussif, écrit trente ans trop tard pour vraiment intéresser. Mais fi des comparaisons. Faisons comme si on ne connaissait pas par cœur l’histoire du mouvement punk britannique et concentrons-nous sur le cas Jones. Elevé dans un quartier populaire du west London par une mère célibataire très jeune, petit Stevie s’est vite senti en trop. Quand son beau-père le force à lui toucher le zizi, il n’y a personne pour l’écouter. Difficile de se construire dans un tel environnement. Steve Jones revisite toute son existence à l’aune de ce violent traumatisme qui lui fait quitter le domicile familial pour aller chercher ailleurs ce qui lui manque. Du fric, des sapes et du matos, qu’il pique partout où il passe. Et de l’amour, qu’il comble dans les bras de toutes les filles qui veulent bien satisfaire ses pulsions sexuelles démesurées. Toutes folles de lui, toutes dingues de son côté bad boy. Il n’y aura bien que Siouxie (sic) pour « occuper une place très spéciale dans l’album sexuel de Steve Jones car c’est l’une des rares qui lui a échappé, (…) mais [il] avait pris tant de speed qu’[il] n’arrivait plus à faire le moindre geste ». La pauvrette doit sûrement se mordre les doigts d’avoir raté ça…

Il traversera ainsi les années Pistols sans trop comprendre ce qui lui arrive, occupé principalement à chasser la femelle et à se défoncer. Puis exilé à LA, camé pathétique, membre d’un tas de groupes qu’on n’a pas envie d’écouter, il finira par reprendre sa vie en main. Aujourd’hui DJ d’une célèbre émission de radio, il a appris à lire, a arrêté les drogues, l’alcool, il mange sain, il fait de la moto avec ses copains trop sympas. Chouette. Les moins de vingt ans trouveront sûrement dans ces pages de quoi parfaire leur culture rock. Les autres, et malgré ses « vous allez voir ce que vous allez voir, dans quelques pages, le scoop du siècle », peineront à trouver du piment dans cette confession, dans ce mea culpa certes sincère, mais rempli de psychologie à deux balles, d’auto-apitoiement et regretteront un flagrant manque d’humour et de recul. Ils regretteront surtout que Jonesy n’assume pas ce qu’il a toujours été, un gros balourd.

Lonely Boy : ma vie de Sex Pistols / Steve Jones, avec Ben Thompson. trad. de Jacques Guiod. E/P/A, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°42 – janvier-février 2018