Les plaies d’Occident de Félix Jousserand

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Si l’on vous proposait de revivre 2020, peut-être bien que certains d’entre vous trouveraient que l’idée sonnerait comme une mauvaise blague. Et il est vrai que les nombreux témoignages retraçant le premier confinement n’ont pas libéré, chez moi, un enthousiasme forcené. Alors, pourquoi Les plaies d’Occident est un livre qui mérite notre attention ? Qu’est-ce qui différencie la collection de souvenirs de Félix Jousserand de celle d’un autre ?

La forme, d’abord. Un journal. Un style. C’est par des phrases courtes, dans une langue épurée, très travaillée que l’auteur a choisi de nous faire partager la mémoire de cette année sombre. Les passages concernant chaque jour sont un concentré de mots, exposant un condensé d’émotions diverses, souvent fortes. La lecture, facilitée par une belle mise en page, en est si aisée qu’il faut souvent revenir en arrière, s’arrêter, s’attarder, de peur de rater quelque chose. Pas le temps d’être lassé par des phrases, couperets efficaces, plus proches des aphorismes que d’une analyse psychologisante de la situation. Largement le temps d’être ému par des accents plus poétiques que théoriques.

Le fond, surtout. C’est dans le choix de ce qu’il dit, dans l’accumulation de détails tour à tour personnels ou universels que l’auteur fait preuve de talent. On se reconnait, du coup, dans ces petites tranches de vie. On se rappelle d’avoir eu telle pensée à propos de tel événement, sans l’avoir formulée avec autant de subtilité. On revoit le visage crispé de Macron lors d’une de ses allocutions, celle du 13.04, qui devient sous la plume de l’auteur : le président prend la parole – l’envergure le fuit comme l’or les misérables. On souffre de ces anecdotes individuelles qui résonnent comme des douleurs partagées, tel ce bout d’histoire du 19.05 : ma mère à l’hôpital – sa tête à la fenêtre – moi dans le gazon devant l’entrée barricadée- son filet de voix couvert par le vent. On sourit à l’évocation d’absurdités vécues en commun, qu’on aura vite oubliées, ainsi que celle relevée le 01.11 : essentiel non essentiel – la ramette de papier contre le pot de fleurs – le slip contre le jouet. Nouveau vocable, nouveaux concepts, angoissants, déshumanisants, inventés non par l’auteur mais par ce que l’on suppose être des techniciens pour définir le nouveau monde. Reproduits ici, n’en devenant que plus insensés.

Le rappel, finalement, d’une année de vie confinée, distendue, irréelle, mais d’une année de vie faite de moments vécus ensemble, peut-être plus que toutes les autres.

Les plaies d’Occident / Félix Jousserand. Au Diable Vauvert, 2021

A la lisière du Sans-Souci de Thierry Tuborg

Adoncques Thierry Tuborg a survécu au premier confinement, bien survécu pourrait-on dire, puisqu’il a mis à profit ce temps hors du temps pour poursuivre son oeuvre et peaufiner l’art, nouveau pour lui, de la vie en couple. Dans les deux domaines, il s’en tire avec les honneurs. Il revient donc sur une année de grande félicité et de petites contrariétés, exprimant comme à son habitude ce qui a retenu son attention, dans des billets plein d’humour et de recul sur ce qui l’entoure.

Seul maître à bord quant au choix des thèmes abordés, l’on s’étonne encore une fois de la façon dont ceux-ci, aussi prosaïques soient-ils, font écho à notre propre existence. Car s‘il s’attache à mettre en scène sa personne, celle-ci finit par prendre son autonomie, comme s’il se faisait dépasser par son sujet pour finalement parler non pas de lui seul mais de nous tous. On l’est tous, un peu, Tuborg, dans ses envolées lyriques, ses exaspérations, ses angoisses. On se retrouve dans cet animal étrange, qui s’émerveille d’un rien et s’offusque de tout, éternel déphasé dans un monde qui marche à l’envers, souvent paumé et finalement heureux. Ce rêveur, contemplatif, observateur des travers humains qui  semble ne vouloir jamais revenir de la chance tardive qui lui a été faite de trouver l’amour.

Alors, il s’en amuse, de cette chance, en se moquant de lui. On est loin de l’autofiction nombriliste des auteurs parisiens. Parce qu’il faut du talent pour parler des autres en parlant de soi, et surtout pour (faire) rire de soi. Beaucoup plus que pour faire pleurer sur son sort. Aussi, dans ce volume, vous apprendrez la définition du poltron-minet (pardon pour le jeu de mots débile, mais ça colle), vous aurez la confirmation que c’est un bonheur d’avoir un mari bricoleur, et que, parfois, avec les poules, quand ça veut pas, ça veut pas.

Un Tuborg par an, c’est un bon rythme, un marqueur temporel, un repère. Alors, merci Thierry, et à l’année prochaine.

A la lisière du Sans-Souci / Thierry Tuborg. Les Editions Relatives, 2021

Cannonball de Sylvia Hansel

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Sélectionner cinquante morceaux pour dresser la bande son de son adolescence, en voilà une idée qu’elle est bonne. Il faut dire que la musique a un pouvoir évocateur beaucoup plus puissant qu’une madeleine et que certaines chansons ont le don de vous replonger dans le décor, joli ou moche, de l’époque de leur découverte. Elles nous rappellent instantanément qui nous étions.

C’est l’exercice auquel s’est livrée Sylvia Hansel, pour ce Cannonball incroyablement juste et sincère. On imagine que c’est la réécoute des morceaux choisis qui lui ont permis de retrouver la voix de celle qu’elle était entre 1993 et 2001, cette autre encore un peu elle-même, et tout à fait une autre dont elle peut se moquer et livrer les secrets.

Nous aurions peu de titres en commun, elle et moi. Question de génération, d’influences, de goûts tout simplement. Ça n’a pas d’importance.  Entre fans de rock, on se comprend. Et surtout, qu’elle évoque le Velvet ou les Stones, Hole ou dEUS, c’est bien d’elle dont elle parle, de ses chagrins immenses et ses joies communicatives, les mêmes que les miens à son âge. Les peines de cœur et les fous rires irrépressibles, les révoltes et les hontes, les premières fois, elle décrit tout, sans tabou, sans chercher à enjoliver, poussée à la confidence par les artistes posés sur sa platine. La meilleure copine, les engueulades parentales, l’argent de poche qui ne permet pas l’erreur quand on achète un album, l’anglais qu’on déchiffre grâce aux paroles, les magazines de rock, les magasins de disques où les clients font peur, la découverte de nouveaux groupes, du féminisme, du sexisme, des relations hommes/femmes, de la vie qui déçoit, elle se souvient de tout et se livre sans pudeur, avec des mots d’ado, simples et drôles.

Les anecdotes sur les groupes et l’analyse de leurs morceaux, érudites et bienvenues, ne sont que prétextes à raconter les péripéties de sa propre existence. Et on se marre avec elle de son sens de l’orientation déficient, et l’on se révolte de la façon dont les garçons la traitent. On revit des moments disparus sous sa plume réjouissante, et on se prend à faire le tri dans les chansons de notre vie.

Cannonball : l’adolescence n’est pas une chanson douce / Sylvia Hansel. Editions Intervalles, 2020

Basse naissance de Kerry Hudson

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Le premier roman de Kerry Hudson, Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, racontait le parcours de Janie, de sa naissance à ses seize ans, née d’un père alcoolique et absent pour ne pas dire inconnu et d’une mère ado s’acharnant à choisir des losers. Baladée d’HLM sordides en hôtels miteux et B&B éphémères, Janie y narrait, de sa voix enfantine et drôle, les fins de mois difficiles, les 80’s dans une Ecosse au bord du chaos, les beaux pères de passage, les queues interminables aux bureaux des allocs, et sa crainte d’être placée en foyer d’accueil.

Le roman, publié en France en 2013 et largement autobiographique, a remporté un succès autant public que critique et lui a ouvert les portes d’un monde nouveau, l’univers feutré de l’édition, des salons littéraires, dans lequel l’auteure a peiné à se sentir à l’aise. Dans sa famille, on disait ce qu’on pensait sans se soucier de heurter, on le disait fort, avec un accent prononcé, en usant d’un vocabulaire fleuri.

Elle qui a coupé les ponts avec son milieu d’origine, question de survie, qui a toute sa vie été victime d’un racisme de classe destructeur, (« De mes quatorze à mes trente-huit ans, j’ai toujours travaillé. … Centres d’appels, elfe de Noël chez Harrods, serveuse à maintes reprises, femme de chambre, vendeuse, nettoyage des toilettes, collecte de fonds dans la rue, garde d’enfants, travail social… Et toujours j’écoutais ceux qui n’avaient pas vécu un seul jour la même vie que moi prétendre que les gens de mon espèce étaient des tire-au-flanc et des profiteurs ») a l’impression de jouer la comédie. Nulle part à sa place. Coupée en deux. Pour comprendre, recoller les morceaux d’une histoire dont elle n’avait que des bribes, elle décide de repartir sur les lieux de son enfance, refaire le chemin à l’envers, finir le puzzle.

Autobiographie assumée, quête d’identité, Basse naissance est donc le récit de son parcours, de ses retrouvailles avec certains membres de sa famille, de son retour dans des quartiers ancrés dans sa mémoire. C’est surtout le portrait d’une partie de la population mise de côté, rejetée, méprisée, et la tentative de réponses à ces questions qui la tourmentent. Comment s’est-elle sortie de l’extrême pauvreté quand la plupart s’y sont noyés ? Pourquoi, au contraire de sa mère, a-t-elle réussi à ne pas reproduire les schémas qui vous destinent à la misère ? Est-ce la société qui fait ce que vous devenez ? L’hérédité ? Quelle est la part de responsabilité de chacun dans son destin? Quelle est la part de choix qu’on vous laisse prendre ?

Au fil des pages et des étapes, Kerry Hudson dresse un constat accablant. Les banlieues, les rues de son enfance sont plus crasseuses, plus délaissées encore que dans ses souvenirs. Les services sociaux n’avaient pas aidé la petite fille affamée, déscolarisée qu’elle était, ils sont presque inexistants aujourd’hui. Alors ? Qu’est-ce qui a différencié Kerry Hudson des siens, elle qui a subi la violence de rapports familiaux dysfonctionnels, l’addiction, un viol et deux IVG quand elle était très jeune ?

Les réponses sont évidemment multiples, évasives parfois. Des rencontres, son goût pour la lecture, la fréquentation de milieux artistiques… Loin de tout pathos, misérabilisme ou mépris envers celle qu’elle fut, elle livre ici un témoignage plein de rage, et une oeuvre qui la transcende. Elle se sert de ses failles pour avancer et créer une oeuvre, à l’image de Richard Billingham, photographe et réalisateur de Ray & Liz, devenu témoin, à travers ses parents, de la pauvreté et ses ravages à Birmingham, dans les années 80.

Basse naissance / Kerry Hudson. trad. de Florence Lévy-Paolini. Philippe Rey, 2019

Le titre du roman de Thierry Tuborg

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Un auteur se demandant comment il pourrait nommer l’oeuvre qu’il est en train d’écrire, tel est le fil rouge, la ligne de crête du dernier livre de Thierry Tuborg, dans lequel, comme à son habitude, il se met en scène. Tergiversations, doutes, éliminations de diverses possibilités – trop racoleuses, invendables, trompeuses – l’amènent à choisir pour titre Le titre du roman. En plus d’être drôle, ce nom, prenant par surprise ses lecteurs assidus ( qui s’attendaient à lire le tome 2 de Ne plus écrire publié l’année dernière) sonne en fin de compte comme une évidence. (Pour savoir comment il en arrive à cette conclusion, vous n’avez qu’à lire, non mais ho!)

Ce cheminement m’a fait penser au titre de la fameuse chanson d’un autre punk non moins fameux, « Blank Generation », de Richard Hell. Au départ, un trait sur un tee-shirt dans la phrase I belong to the ——— generation, un blanc, un vide laissé là pour que le public le remplisse à sa convenance, qui avait fini, mise en abîme manifeste, à donner le nom au morceau. Concours de circonstance, trouvaille géniale comme pour Le titre du roman, non ? Vous ne trouvez pas ? Pas grave, je me comprends. J’ai bien le droit de digresser, c’est mon blog, et c’est ma chronique après tout, je fais ce que je veux. Tuborg ne se prive pas, lui, de prétendre avoir écrit un roman quand on a dans les mains un récit de vie, ni de faire des associations d’idées. Il navigue de souvenirs en points de vue sur le monde tel qu’il va, de son passé d’employé saisonnier dans un village de vacances il y a longtemps à son présent à Bordeaux. Entre ces deux espaces temps, une rencontre qui a changé sa vie, un amour qu’il n’espérait pas et, tout du long, l’exploration de ce sentiment nouveau, profond.

On ne peut qu’être touché par la sincérité avec laquelle il livre ses émotions naissantes, le portrait qu’il fait de sa belle, de celle qui l’a révélé à lui-même, un rescapé qui l’a échappé belle, un ours mal léché s’extasiant de son nouveau statut d’animal de compagnie. C’est joyeux, plein d’autodérision et d’aveux de faiblesse, rempli de vieilles maladresses et promesses à venir.

C’est tuborguien, quoi.

Le titre du roman / Thierry Tuborg. Editions Relatives, 2020

Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop de Nicolas Sauvage

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Les Français n’y entendent rien. Paul qui ?, demandent-ils quand on évoque le nom de Paul Weller. De ce côté-ci de la Manche, Paul + musique anglaise = McCartney, point barre. Ok, je schématise, j’axiomatise, je raccourcis. Mais quand même, le public froggy est bien passé à côté d’une icône de la pop made in England. Que dis-je une icône ? Une star ! Un Dieu vivant ! On parle du Modfather quand même ! Il fallait bien un bouquin de 500 pages pour remettre ce Paul-là dans l’équation. C’est Nicolas Sauvage qui s’y colle en détaillant par le menu le parcours du man of class qui a délivré en 2018 son quatorzième album solo.

Paul Weller nait en 1958 à Woking, une petite ville à trente-cinq kilomètres de Londres. De son enfance, il gardera une affection particulière pour les groupes qui l’ont bercée, les Beatles, les Kinks, les Who.

En 72, son premier groupe propose des reprises très éloignées de la mode prog ou glam du moment. De cette formation émergera le trio The Jam (Weller/guitare-chant, Bruce Foxton/basse, Rick Buckler/batterie) qui se hissera rapidement au rang de gloire nationale.

En 1977, en pleine période punk, le tube « In the city », avec ces paroles réalistes à la Clash, les raccroche un temps à cette scène. Le quiproquo sera de courte durée. Ce n’est pas le punk qui fait vibrer Weller qui affirme depuis toujours un penchant pour la soul, le ska, le rocksteady, le rétro, et depuis 75 pour les rétroviseurs. Ceux accrochés aux scooters des mods. La renaissance de ce mouvement initié par des fils de prolétaires au sortir de la seconde guerre mondiale, qui écoutaient du modern jazz, étaient sensibles à l’existentialisme, à la Nouvelle Vague, à la mode italienne, l’enthousiasme.

En 79, le troisième revival mod, coïncidant avec la sortie de Quadrophenia, fait des Jam son étendard. En 82, après dix ans d’existence, et alors que The Gift, leur sixième album est en tête des charts, Weller met un terme à l’aventure.

Son amour de la soul, du funk, des musiques noires, de la Motown, des Small Faces, il l’exprimera avec The Style Council, qu’il fait grimper au sommet des tops, avec « Shout to the Top», notamment, en 1984, avant de subir quelques revers de fortune, pour ne pas dire échecs commerciaux. En 89, Weller se retrouve sans groupe, sans label, sans projet, à 31 ans.

Son 1er album solo, Paul Weller, reçoit un accueil mitigé en 92 mais prouve sa volonté de ne pas quitter la scène.

Les mid- 90’s marquent son retour en grâce. Face à la déferlante Nirvana, Pearl Jam ou autres Soundgarden, la Britpop, dans un regain de fierté, se réapproprie les standards de la britannitude. Blur, puis Oasis, à grands coups de Parka et Desert Boots revisitent les cultures mods et skins. Dans ce contexte, Weller devient la figure emblématique de ce retour aux sources so british. Stanley Road, en 95, son 3e album solo sera son plus gros succès commercial. Son single « Hung Up » se place entre « Girls and Boys » de Blur et « Supersonic » d’Oasis, ce qui permet de mesurer à quel point la France a boudé l’artiste.

Au cours de la décennie suivante et jusqu’à aujourd’hui, Weller ne cessera de surprendre, de prendre des risques, de se réinventer.

Vous ne saviez rien de Weller, ou presque ? Eh bien, après la lecture de Life From a Window vous saurez tout. Le livre de Nicolas Sauvage vise à l’exhaustivité et analyse chaque morceau, vidéo, collaboration, concert, mettant un point d’honneur à ne pas relayer les frasques de sa vie privée. Son parcours est mêlé à celui de la musique britannique, ses albums replacés dans le contexte de leur époque. Tout est dit.

Les critiques français n’ont jamais compris Weller. Peut-être multiplie-t-il trop les différentes références. Ou qu’il est si anglais qu’on ne pourra jamais le saisir, qu’il demeurera aussi incompréhensible que la jelly, qu’il passe sous nos radars, et que c’est justement pour ça que ses compatriotes l’aiment tant.

Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop / Nicolas Sauvage. Camion blanc, 2019

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse de Simon Clair

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Quand j’avais lu l’autobiographie de Richard Hell, I Dreamed I Was a Very Clean Tramp, j’avais été frappée par certains passages très forts où il évoquait la passion qu’il avait vécue avec une petite Française, débarquée de nulle part, et qui avait conquis le microcosme underground new-yorkais en 1976. Cet amour, durable, allait imprégner son existence au point d’en faire le point central de son roman, L’œil du lézard. Si le nom de Lizzy Mercier Descloux m’évoquait bien un souvenir diffus, il restait lié à la réminiscence d’un clip échappé des 80’s, un tube éphémère, où une jolie fille dansait sur une plage en se demandant : « Mais où sont passées les gazelles ? » Image fugace, figure intrigante…

Ma curiosité était piquée et ne demandait qu’à être assouvie. C’est chose faite grâce au livre de Simon Clair, parti lui-même à la recherche de Lizzy. Particulièrement bien documenté et rédigé d’une élégante plume, son ouvrage s’attache à rendre sa juste place à cette éclipse qui serait restée sans lui une simple muse, une personnalité extravagante mais peu créative.

Née en 1956, élevée par ses grand-oncle et tante, dans le quartier des Halles, à Paris, Martine Elisabeth se plaît très tôt en compagnie des rockers et fanzineux qui peuplent son coin. Michel Esteban y tient le magasin de disques Harry Cover. Il est à l’affût de ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. C’est avec lui, son amoureux, qu’elle atterrit à New York, fin 75. La Grosse Pomme est autant en déliquescence qu’en effervescence. Il est aussi facile de s’y loger pour pas cher que d’y croiser ces marginaux qui composent l’élite artistique du moment. Le CBGB est à deux pas du loft du couple. Patti Smith, les Ramones, Suicide ou Television y appellent sur scène à la révolte et à la liberté. Parlant deux mots d’anglais, Lizzy, énigmatique avec son look ébouriffé, se fait vite adopter.

Et elle ne se contente pas de regarder ni de laisser exploser sa sexualité libérée dans les bras de son Richard et quelques autres. Rapidement, elle s’achète une guitare et devient une figure du No Wave, inspirée par le courant bruitiste de Lou Reed initié avec Metal Machine Music. Press Color, son premier LP, sort en 79. Comme elle, il est rêche, sans concession, inclassable, invendable. Lizzy ne recherche pas la célébrité, elle aime les sons nouveaux, les mélanges, mixer disco et rock, s’approcher au plus près des sonorités et des rythmiques de l’afrobeat.

En 81, les drogues dures, le sida, la compétition induite par le fric des majors, ont rendu NY irrespirable. Elle s’envole pour les Bahamas et y enregistre Mambo Nassau, où se mêlent mélodies caribéennes, rythmes africains, disco, no wave. En 83, bien avant l’explosion de la World music, l’Afrique l’appelle. Après un long périple d’immersion, elle se pose à Johannesburg, en plein apartheid. Elle y enregistre Zulu Rock. Cet album, déclaration d’amour au métissage culturel, fait de jam-sessions et de reprises de Sowetojive, où Lizzy pose sa voix sur des textes adaptés en français, remporte un franc succès, en France surtout, où l’on célèbre sa volonté de faire découvrir la musique africaine, son esprit fraternel, jusqu’à ce qu’on apprenne que les musiciens sud-africains n’ont pas été correctement crédités en termes de droits d’auteur…

Stupeur, retournement, accusations de soutenir l’apartheid, la vie de Lizzy sombre. Elle buvait beaucoup, elle ne fait plus que cela. Elle qui s’échappait souvent du monde s’en écarte de plus en plus. Après quelques albums moins inspirés, elle disparaît. Au début des 90’s, elle vit seule, ruinée, dans une ferme en Eure et Loire prêtée par un ex. Elle fera de cet endroit un dernier lieu magique, couleurs flamboyantes aux murs et fêtes avec ses intimes qui lui rendent visite. En 2004, elle meurt d’un cancer, entourée d’amis fidèles, après avoir refusé tout soin.

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse est un beau portrait d’une étoile filante qui aurait pu devenir une star mais ne le voulait pas. Simon Clair fouille, explore les recoins de l’époque, scrute les courants musicaux, examine les bouleversements sociétaux et intimes pour livrer sa version de Lizzy, vision forcément partielle, subjective, fatalement touchante.

Lizzy Mercier Descloux, une éclipse / Simon Clair. Playlist Society, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°49 – été 2019

Les assoiffés de Jim Tully

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« Tous étaient de pieux catholiques pendant la messe du dimanche »

Jim Tully avait publié quatre livres avant Les assoiffés. Réputé pour ses enquêtes en totale immersion dans des milieux mystérieux (les hobos, le cirque), animé de la volonté de donner la parole aux petites gens, aux besogneux, à ceux qui s’écartent de la norme, il livre ici un témoignage, affectueux autant que lucide, sur une communauté qu’il connaît bien pour en faire partie, les Américains d’origine irlandaise, autant dire les Irlandais, tant leur immigration est récente et leurs souvenirs de la verte Erin sont toujours prégnants.

Publié pour la première fois en 1928, Les assoiffés est donc un document sur une époque et les conditions de vie d’une population assignée aux labeurs ingrats (construction des chemins de fer, creusement des canaux) parquée dans des cabanes aux abords des chantiers, et sur l’histoire particulière de sa famille.

Les Tully et les Lawler (sa branche maternelle) incarnent les représentants ordinaires de ce million et demi d’Irlandais ayant quitté leur pays entre 1845 et 1852, exil dû à la fameuse maladie de la pomme de terre ayant entraîné la famine. Le destin de sa mère Biddy, bonne à 12 ans, mariée à 16, morte à 32, ayant donné naissance à 8 enfants, n’a rien d’exceptionnel, ni même sa personnalité : « elle était de ces femmes maussades qui vivaient dans l’ignorance et mouraient dans la foi. »

Placé en orphelinat, le jeune Jim conservera un souvenir plus saisissant de son grand-père Hughie, dont l’esprit sarcastique et l’amour de la littérature influeront sur son futur parcours d’écrivain. Le vieux Hughie avait toujours de bons mots qui sortaient de sa bouche et du mauvais alcool qui y entrait. Il avait le sens de la formule et châtiait volontiers ses compatriotes qu’il jugeait malléables et peu curieux : « Ces crétins d’Irlandais crevaient d’faim pour la gloire, avec leurs curés qui leur montraient comment mourir en chrétiens, en rongeant le bois de la croix ! » mais en qui il trouvait de joyeux compagnons de beuverie. Il est l’Irlandais gouailleur, râleur, hissé au rang d’archétype. Il sera le relais pour Jim entre l’Irlande des légendes, des superstitions et l’Amérique des possibles, des probables, des chimères. Il lui donnera le goût de lire (Zola, Dumas, Daudet, Dickens) et à coup sûr celui d’écrire, de collecter, de noter souvenirs et observations.

Les assoiffés atteste du style si particulier de Jim Tully. Phrases courtes, rythme saccadé, poésie fulgurante et drôle (« Jamais un Lawler ne prit son temps pour mourir. »), sa prose incisive n’a pas perdu sa verve 100 ans après.

Les assoiffés / Jim Tully. trad. de Thierry Beauchamp. Les Editions du sonneur, 2018

My generation de Roger Daltrey

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I can see for miles

Tout semblait avoir été dit sur les Who. Depuis leur formation au début des 60’s, des tonnes de biographies ont été écrites, leurs chansons décortiquées, les relations entre les membres analysées, fantasmées, alimentant le mythe. Mais, suivant l’adage « on n’est jamais mieux servi que par soi-même », Daltrey s’est décidé à raconter sa version de l’histoire, en un rare document de première main, pour (plutôt affectueusement) remettre quelques pendules à l’heure.

Loin d’être revancharde (heureusement pour le bonhomme, il a digéré depuis longtemps blessures et critiques), il se marre quand même à revenir sur certains épisodes marquants du parcours du groupe. Seul maître à bord de ses souvenirs, il livre donc une autobio à sa gloire certes, mais pleine d’une distance et d’une (auto)dérision réjouissantes. Anglais pur jus, il aurait été dommage qu’il soit privé d’humour. Il n’en est rien et c’est sûrement sa capacité à rire des désagréments de l’existence qui fait de My generation un livre réussi.

Né en 1944, dans un quartier populaire du nord de Londres, en plein bombardement, la vie du petit Roger ne commençait pas sous les meilleurs auspices. Bon, il voyait le jour et c’était déjà pas mal, d’une mère ayant été atteinte d’un cancer du rein et de la polio. Ayant eu la mâchoire fracturée très jeune, lui conférant une drôle de face et des surnoms d’oiseaux, il allait devoir défendre sa place dans le monde. A coups de boule.

Les anecdotes sur ses premières années donnent le la. Subjectives, d’une mauvaise foi assumée, elles témoignent d’une volonté sauvage d’exister. Puisqu’il ne brillera pas par son excellence dans les études (normal, on l’a collé dans un collège de bourges), c’est ailleurs qu’il trouvera un art à la hauteur de ses ambitions, un art comme lui insoumis, flamboyant, agressif, excitant, séditieux : le rock’n’roll.

Sur sa première guitare en contreplaqué qu’il fabrique lui-même, il apprend, s’entête et finit par rencontrer ceux qui seront les Who. Pete Townshend, guitariste et compositeur virtuose et lunaire, son frère ennemi, avec lequel il entretiendra une relation en dents de scie, fondée sur une rivalité de classe (avec Roger dans le rôle du prolétaire tandis que Pete suit de loin des études d’art). John Entwistle, aussi taiseux que sa basse est bruyante, au potard collé irrémédiablement à 11, faisant saigner les cordes vocales de Daltrey et les oreilles de tous, public compris. Keith Moon, le barge, accro à toutes les substances qui défoncent, adepte des feux d’artifice, des saccages de matos et de chambres d’hôtel.

L’ascension du groupe est fulgurante, à cette époque où tout est possible, où la jeunesse se venge des restrictions infligées depuis la fin de la guerre et où l’industrie musicale mise, avec raison, sur ces nouvelles poules aux œufs d’or que sont les ados. Gloire, fortune, splits, retrouvailles, engueulades, faillites, reformations, morts, le parcours des Who suit une ligne chaotique nimbée de sexe (Roger s’avoue papa d’une ribambelle de bambins disséminés dans tout le royaume), de drogues (Pas Roger, hein, lui a été sage), et de hits qui ont marqué l’histoire du rock.

S’il y a peu de chance que les survivants Townshend et Daltrey soient désormais capables de composer une tuerie inédite à la « Pinball Wizard », ils font toujours de la scène. L’un saute moins haut, l’autre a arrêté de faire tournoyer son micro dans les airs de peur de le prendre dans les couilles. Peu importe, The show must go on.

My generation / Roger Daltrey. trad. de Bernard Cohen. Kero, 2019

Attends-moi au ciel, Capitaine de Jorge Enrique Botero

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On se souvient du beau succès de Tokyo Vice, première parution des éditions Marchialy en 2016. Spécialisé dans la Creative nonfiction, dans la publication « d’histoires vraies au long cours, portées par une exigence littéraire », leur catalogue s’est depuis enrichi d’une dizaine de titres. Attends-moi au ciel, Capitaine s’intègre parfaitement dans leur ligne éditoriale originale, mettant en avant des textes choisis et travaillés avec soin, tant sur le fond que sur la forme.

Jorge Enrique Botero est un journaliste colombien spécialiste des FARC. Pour avoir étudié des années leur idéologie, les avoir suivis dans la jungle au plus près des combats contre l’armée régulière, il connaît intimement leur histoire et leurs aspirations. Dans Attends-moi au ciel, Capitaine, il prend de la distance en nous présentant un personnage à l’opposé de l’esprit guerrier qui les anime, un être qui se retrouve en pleine guérilla sans en comprendre les règles et les enjeux. Manzana est un jeune homosexuel, forcé de rejoindre l’armée par un père autoritaire qui ne supporte pas cette tare dont souffre son fils, d’autant que ce dernier s’affiche attifé d’atours féminins dès qu’il le peut. Un fils mort vaut mieux qu’un fils pédé.

Manzana se prend la guerre de plein fouet. Il ne sait pas tenir un fusil et survit malgré tout, tandis qu’autour de lui ses compagnons d’arme tombent comme à Verdun. Sa division, constituée de vingt-trois hommes, est capturée par les FARC et ils ne sauvent leurs têtes que parce qu’ils pourraient bien servir de monnaie d’échange entre prisonniers des camps opposés. Parmi eux figure le Capitaine, dont Manzana tombe éperdument amoureux. C’est durant cette attente fébrile, faite de privations, de coups, de tension extrême, que le journaliste Fuentes entend parler d’un mystérieux jeune homosexuel et qu’il décide de partir à sa recherche.

Le récit de Botero s’incarne donc à travers deux personnages, deux voix, celle de Manzana, au cœur de la guérilla, et celle de Fuentes qui suit ses traces. Et la force de ce livre, court et intense, tient justement à la juxtaposition des ces deux points de vue, alternant entre les écrits de l’expert, au courant des méthodes et des négociations qui se trament, mais loin des combats, et les descriptions de celui qui, au cœur des batailles, raconte l’horreur. L’Histoire colombienne s’inscrit en filigrane, sert de décor au chaos. Sorte de Candide, d’enfant désespéré perdu au sein d’hommes aguerris, habitués à la violence, Manzana prend les traits de l’observateur impuissant, subissant, survivant à l’absurdité de son environnement, et finissant par incarner, dans une dimension qui le dépasse, une image plus vaste, un archétype de l’innocence et du courage. Manzana oppose aux exactions des deux parties l’amour désespéré, douloureux, absolu qu’il éprouve pour le Capitaine. Malgré les humiliations, les sévices, il ne se renie jamais, il ne renonce pas à aimer, jusqu’au bout. C’est un personnage éminemment romanesque, déchirant et pur comme le sont les héros littéraires des grandes histoires d’amour.

Par ce choix de cette littérature du réel, au détriment d’un reportage plus documentaire, Botero évite les explications, se permet les ellipses, préfère l’exploration des sentiments à la pédagogie. Et il fait mouche.

Attends-moi au ciel, Capitaine / Jorge Enrique Botero. Trad. de Elvine Boura-Dumont. Marchialy, 2018