Mauvaise prise de Eoin Colfer

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Daniel McEvoy, le retour !

Dans Prise directe, paru à la SN en 2012, Dan arrivait à se sortir du pétrin après bien des mésaventures désagréables et néanmoins comiques. Dans Mauvaise prise, il aimerait bien qu’on lui foute enfin la paix et qu’on lui laisse ouvrir son club tranquillou. Mais voilà, il a l’art de se retrouver dans de ces situations où il est obligé de sortir son flingue. Les vieux réflexes ont la vie dure, et ceux qu’il a acquis du temps où il était soldat, au Liban notamment, reprennent toujours le dessus. Alors, au lieu de l’existence pépère dont il rêve, il doit se cogner toute la mafia du New Jersey, sans parler de ces deux flics qu’il se voit contraint, vêtu d’un seul string rose, de défoncer à coups de godemiché face caméra.

C’est peut-être la faute à pas de chance, ou parce qu’il ne peut s’empêcher d’ouvrir sa grande gueule. Son psy affirme qu’il souffre d’un syndrome post-traumatisme, et qu’en période de stress, il faut qu’il la ramène. C’est plus fort que lui. Il fait le malin, il fanfaronne et forcément, ça énerve. Ou alors, c’est parce qu’il ne sait pas s’entourer. Entre Sofia, sa petite amie pas trop nette qui le confond avec son ex mari et tabasse tout le monde à coups de marteau ; son pote Zeb aux calembours foireux et sa tatie Evelyn qui l’a initié au pelotage de nichons et est devenue alcolo, pas le temps de s’ennuyer. Et le lecteur non plus, ne s’ennuie pas.

Colfer prend un malin plaisir à faire tourner son héros en bourrique. Dès qu’il se croit tiré d’affaire, hop, nouveau coup du sort. Les dialogues, soutenus par l’excellente trad. de Sébastien Raizer sont irrésistibles, les scènes de baston mémorables. On ricane tout du long aux réflexions complètement débiles de Dan, personnage entre gros malin et gros balourd. C’est premier degré, vif et irlandais… what else ?

Mauvaise prise / Eoin Colfer. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

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Petit éloge du zen de Sébastien Raizer

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« La simplicité du zen et son immédiateté renvoient à une liberté absolue, vertigineuse, traversée d’une violente poésie. Il est le souffle d’une vie et il est une expérience totale. »

Oublions tout ce que la philosophie, la religion et la morale occidentales ont fait de nous et plongeons dans l’expérience zen. Car il s’agit bien d’une expérience qui demande une pratique, et ne saurait être résumée à la seule connaissance, dont le principe fondateur est simple : « atteindre une perception claire et totale de l’ici et du maintenant ». Nitobe Inazo, en 1899, dans son Bushido, l’âme du Japon, définit le zen comme « l’effort humain pour atteindre par la méditation les sphères de la pensée qui se trouvent au-delà du champ de l’expression verbale ». Dit comme ça, la quête a l’air aisée, et c’est tout l’intérêt de ce traité court, dense et érudit, que de nous convaincre de l’évidente, universelle accessibilité du zen.

Malin, Sébastien Raizer. Plutôt que d’assommer le lecteur sous des tonnes de préceptes abscons au risque de le perdre, il le prend par la main, lui faisant retracer, dans ses pas, le chemin que lui-même a parcouru à la poursuite du zen, la spiritualité des samouraïs. Raizer se place dans la peau du novice et nous fait part de ses découvertes progressives. Nous voilà, petits scarabées attentifs, guidés par le maître, tout à sa tâche pédagogique, désireux de ne laisser aucun élève à la traîne. Le voyage est donc historique, géographique, sensoriel, personnel.

De ses premiers voyages en Asie du Sud-est, au Laos, en Thaïlande, à Bangkok notamment, Sébastien Raizer avait rapporté des senteurs, des sensations, il s’en était tenu au rôle d’observateur. Un dernier voyage le mènera « naturellement » au Japon, en immersion dans cette branche du bouddhisme appelée zen, et spécifiquement le zen rinzai, apanage des samouraïs. Nous suivons ses traces, depuis son retour à Bangkok, son détour par le Cambodge et ses premières expériences de méditation dans les jardins zen, du côté de Siem Reap, où il apprend « à respirer », à son passage en Corée. Sur la route, il digresse, raconte ses rencontres, les paysages sublimes, ses errements drolatiques. Il résume ses lectures, retraçant l’historique du zen, détaillant les différentes écoles.

Son arrivée à Kyoto met un terme au voyage. Il y éprouve une sensation d’apaisement, de flottement, cette impression évidente d’être à sa place, et acquiert la certitude qu’il ne repartira plus, d’autant que l’amour est là, lui aussi. Sa découverte du zazen, pratique (éprouvante) qui consiste à rester assis des heures, dans le froid glacial d’un temple, et dont le but est de ne rien faire sans rien faire, est la prochaine étape de sa recherche intérieure. Dans le zazen : « On ne pense pas mais l’inconscient s’élève. On pense inconsciemment à partir du cerveau profond. Notre conscience s’élargit et s’étend à tout le cosmos. Notre cerveau parvient à la tranquillité parfaite et les neurones de notre cerveau acquièrent la même vibration que celle de l’univers. »  Sa maîtrise de l’Iai-do, sabre japonais, zazen d’action, complétera son expérience vers une forme de plénitude.

Le Petit éloge du zen, extrêmement documenté, n’a rien d’un traité dogmatique ou pontifiant. Abordable aux esprits simplement curieux, il permet d’entrevoir l’homme, à travers son humour et son désir de « quelque chose qui incorporait, unissait, transcendait les différents territoires physiques, psychiques et spirituels du réel, ainsi que les extrêmes de la vie et de la mort. » Il fait écho et éclaire d’une belle lumière son œuvre L’Alignement des équinoxes, trilogie parue à la Série noire.

Marathonien, féru depuis longtemps de spiritualité orientale, traducteur de l’Hagakure, le livre secret des samouraïs, Raizer avait des atouts pour accomplir sa quête. Gageons que pour nous autres, petits scarabées, la route vers la sagesse sera plus escarpée.

Petit éloge du zen / Sébastien Raizer. Gallimard, 2017

Minuit à contre-jour de Sébastien Raizer

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Dernier trip halluciné, glaçant, mettant un terme à la trilogie des Equinoxes, Minuit à contre-jour explore avec virtuosité les failles du monde moderne et au-delà. Puissante critique du politique, mise en garde contre l’avènement d’une société dominée par les sciences dures, le voyage n’est pas de tout repos.

La résolution de l’intrigue, si elle est effective, efficace, ne saurait contenir à elle seule l’intérêt d’une lecture exigeante. Bien sûr, on a envie de connaître le dénouement d’une histoire prenante, portée par des personnages auxquels on s’est attachés. Bien sûr, le destin de Wolf et Silver nous importe. Mais ce sont les sensations, les émotions qui prennent le pas sur les faits, aspirés que nous sommes dans un tourbillon de désolation, une boucle infinie de peine.

L’humain porte en lui une inclination autodestructrice que le développement technologique lui permettra de réaliser avec application. Le futur est déjà là, paranoïaque et froid, incompréhensible aux masses, assujetties. Comment démêler le vrai du faux, l’information de la rumeur ? Raizer joue à nous perdre, expose théories du complot, techniques de manipulation mentale, réelles, supposées ou inventées, créant un chaos psychotique terrifiant. On est désorientés, largués dans un univers aussi flippant qu’un trou noir. Les mondes virtuels ont-ils déjà remplacé notre réalité ? On se pose tant de questions, notre cerveau est assailli de tant de messages contradictoires qu’on a l’impression d’être nous-mêmes sous l’influence d’une drogue hallucinogène, tel Wolf, sur son lit d’hôpital luttant pour éliminer la neurotoxine de son organisme. Les intelligences artificielles vont-elles nous remplacer ? Allons-nous devenir des robots incapables de distance, répondant à des stimuli extérieurs imposés ?

Où est l’humanité ? La réponse est là, en creux : dans notre obstination à aimer. Dans le souvenir de nos morts, qui nous portent. Notre humanité est dans les ciels de Sébastien Raizer. Alors oui, on quitte avec regret cette galaxie fascinante, cette mythologie empreinte de philosophie et de martialité japonaises, ces héros charismatiques et purs, ces êtres de chair et de sang, mais ils ne nous quittent pas tout à fait. Longtemps après avoir refermé l’ultime volet de L’alignement des équinoxes, Wolf, Silver, Diane, Karen, la Vipère continuent d’exister et nous hantent encore.

Minuit à contre-jour ; L’alignement des équinoxes 3 / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

En lettres de feu (Les Brillants tome 3) de Marcus Sakey

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Nick Cooper est un Brillant. Né dans les 80’s, il fait partie de la première génération, ce 1% de l’humanité (enfin, de l’Amérique) dotée de pouvoirs extraordinaires, d’aptitudes décuplées, ces êtres exceptionnels capables de prouesses physiques, psychologiques ou intellectuelles. On ne sait pas pourquoi ces anormaux sont nés avec de telles facultés. Ni s’ils sont animés des meilleures intentions. Ils font peur. Ils sont différents. Alors, on se méfie, on applique le principe de précaution. On les parque, on les puce, on les envoie dans des Académies, loin de leurs familles, on les dresse. Et on dresse les Normaux à avoir peur d’eux. Ce qui déclenche des réactions en chaîne ; des Normaux qui s’offusquent de ce qu’on fait endurer à ces surhumains mystérieux dont certains sont leurs proches, ou au contraire réclament leur éradication ; des Brillants qui entrent en résistance, se protègent ou s’arment pour riposter. Des morts dans les deux camps, l’avénement de la haine, l’escalade de la violence, la guerre civile.

J’ai dit, déjà, tout le bien que je pensais du premier volet de la trilogie. Le tome 2, Un monde meilleur, laissait augurer d’un final flamboyant. Le monde était au bord du chaos, les tensions s’étaient faites actions. Attaques terroristes, ripostes guerrières, le pays paralysé, plus de vivres dans les supermarchés, des blessés par milliers, dans les deux clans. Nick, ancien agent fédéral devenu conseiller du Président des Etats-Unis, était chargé de sauver le monde, sa famille, son amour…

En lettres de feu tient ses promesses et parvient à maintenir la tension jusqu’à la toute dernière ligne. Accessible, intelligente, littérature populaire dans ce qu’elle a de meilleur, la trilogie de Sakey captive d’autant plus qu’on approche de la fin. L’auteur use efficacement de tous les ressorts propres aux romans de « genre » et s’émancipe des étiquettes : roman à suspense, d’action, d’espionnage, d’anticipation, de guerre, thriller… On transpire, on court, on pleure, on doute avec Nick, qui cherche une issue sans savoir à qui il peut faire confiance. L’étau se resserre, les solutions s’amenuisent, les rebondissements s’enchaînent, le temps s’accélère, le dénouement est magistral…

Dit comme ça, on pourrait s’attendre à une oeuvre étalant un manichéisme digne d’un film ricain à gros budget, mais Les Brillants ne sont pas qu’un divertissement maitrisé, alternant scènes de bagarre et démonstrations de force de super-héros. C’est une réflexion sur les stratégies mises en oeuvre par les groupes qui rêvent du pouvoir ou comptent le garder. Sakey décortique des mécanismes que l’on reconnaît douloureusement : exploitation de la potentialité d’un danger, désignation de boucs émissaires, peur, repli sur soi, embrigadement, actes de terrorisme, répression aveugle… Quelque soit leur origine, certains sont prêts à sacrifier leur famille au profit de leur intérêt propre. Il y a des méchants des deux côtés, et des gentils aussi, des gens qui s’entraident tandis que d’autres se massacrent. La Série B se fait Roman noir. Images de camps de réfugiés, de bombes qui explosent, de corps mutilés, la violence n’est pas gratuite. Elle dit la difficulté à vivre ensemble, et elle rappelle que l’action des Brillants se déroule dans le monde d’ici et maintenant. Tu vas me manquer, Cooper.

En lettres de feu (Les Brillants tome 3) / Marcus Sakey. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série Noire), 2017

L’ordre des choses de Frank Wheeler Jr

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Earl Haack Junior aime l’ordre, quand tout est bien à sa place, que rien ne dépasse. Il s’emploie, avec zèle, à éliminer la vermine, faire disparaître les taches. C’est papa qui lui a transmis ce faible pour la purification, et Junior est en voie de dépasser son maître dans l’art du nettoyage. Earl n’est pas femme de ménage, il est shérif. Ses outils ne sont pas le balai et l’aspirateur, mais le .45, la hache et parfois le Destop. Les saletés qu’il éradique ne sont pas la poussière ou les cancrelats, mais les petits trafiquants, les délinquants, tous ceux qui se dressent en travers de son chemin et l’empêchent de mener la belle vie. C’est lui le chef. Après tout, on est venu le chercher, parce qu’il a ses méthodes, acquises alors qu’il bossait pour les stups, à Denver. On l’a appelé à l’aide, alors que son père crève d’un cancer, dans cette petite ville du Nebraska où il a grandi, le long de l’autoroute de la drogue. On l’a élu.

Earl n’est pas un psychopathe. Il est logique, lucide et déterminé. A devenir le boss incontesté de son territoire, le parrain de tous les trafics rentables. Earl n’est pas là pour être aimable. Il est répugnant, expéditif. Il est aussi mélomane, amoureux. Il est étrangement troublant.

Roman noir radical, tordu, douloureux, L’ordre des choses, dont la traduction a été «naturellement» confiée à Sébastien Raizer, dérange, parce qu’il ne porte en lui aucune rédemption, et qu’il fascine pourtant. Comme un lapin dans les phares d’une voiture qui reste au milieu de la route en attendant le choc, on assiste sidérés à des scènes de torture insoutenables, incapables de détourner le regard, et on tourne les pages.

Alors oui, on peut voir dans L’ordre des choses une parabole de la dégénérescence de notre humanité. On peut y lire un questionnement sur notre capacité à confier à des « shérifs » notre sécurité, à fermer les yeux tant que notre confort est assuré.

Mais c’est avant tout une œuvre qui tabasse. On ne la lit pas en analysant sa portée philosophique. On la lit avec ses tripes.

Certains lui ont trouvé une « moralité plus que douteuse ». Je me suis demandé si j’étais passée du côté obscur. Parce que c’est justement ce que j’ai aimé, cette absence de tout contrepoint moral, de jugement. J’avoue, j’ai éprouvé un plaisir coupable mais intense à suivre Earl, à être secouée, déstabilisée par sa vision complètement dénuée d’empathie, par ce refus de justification d’une telle violence. Brutalisée et consentante.

Qu’on me pende haut et court. J’en veux encore !

L’ordre des choses / Frank Wheeler Jr. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2016

Les brillants de Marcus Sakey

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1980. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des enfants aux aptitudes individuelles exceptionnelles voient le jour, des enfants aux capacités mentales ou physiques décuplées, capables de se fondre dans une foule au point d’être invisibles ou de démonter les mécanismes boursiers, bref des anormaux dont les performances terrifient les humains de base. Une trentaine d’années plus tard, l’agent fédéral Nick Cooper, doté de la faculté de décrypter les pensées, est l’un d’entre eux, l’un de ces 1% d’êtres supérieurs, l’un de ces brillants. Une guerre civile s’annonce, entre ces anormaux et les autres. Cooper est chargé de traquer les terroristes, notamment le plus célèbre et dangereux d’entre eux, un brillant comme lui.

Pour fêter ses 70 ans d’existence, en plus d’une nouvelle maquette de couverture pour le coup très réussie, la Série Noire frappe fort en proposant ce thriller mâtiné de SF, véritable page-turner qui s’écarte des standards classiques du roman noir. Foisonnant, énergique, décalé, pop, les adjectifs ne manquent pas pour qualifier cet ovni littéraire, heureux mélange de roman d’espionnage à la James Bond et d’anticipation, mettant en scène des super héros à la Marvel. Rebondissements multiples au service d’une intrigue excellemment menée, style vif parfaitement traduit, scènes de baston originales, personnages attachants et complexes, cette fiction possède tous les ingrédients d’une bonne série B. Mais que l’on ne s’y trompe pas, cette uchronie si facile d’accès a parfaitement sa place dans une collection qui interroge la marche de notre monde. Marcus Sakey refuse tout manichéisme dans la réalité qu’il invente. Les bons ne sont pas toujours là où on les attend, les méchants non plus. La société dépeinte se découvre au fil des pages dans toute sa complexité et pose de vrais questionnements : comment accepter les gens différents, pourquoi avoir peur de ce que l’on ne connaît pas, la mise à l’écart d’une pan entier de la population est-elle légitime et sans conséquence ?

A la fin de cet étonnant polar ? Frustration ! Comme pour voir la suite de votre série télé préférée, il vous faudra attendre patiemment quelques mois avant d’en apprendre plus sur Nick Cooper, à moins que l’adaptation ciné ne sorte avant (Jared Leto est pressenti pour le rôle principal), car ce volume est le premier tome d’une trilogie à suivre.

Les brillants / Marcus Sakey. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard. (Série noire), 2015

Chronique publiée dans New Noise n°27 – mai-juin 2015

Sébastien Raizer

Il est des invitations qui ne se refusent pas ; quand le flegmatique complice futur ex-libraire David Bélair te convie à t’infiltrer dans le programme de sa journée dédiée à Sébastien Raizer, tu obtempères, et puis c’est tout. Une heure d’interview donc, dans un coin du disquaire Blue Monday, où pendant que tu décortiques le parcours du charismatique et néanmoins humble Séb, les pigeons lâchent des bombes à crotte sur les invités (Hello Aurel). Souvenirs d’une journée inoubliable, d’une nuit mémorable en compagnie d’un auteur passionné et de sa muse délicate (Hi Sachiyo). Merci les gentils gens !

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Photos Laurent Lagarde

Dans un Paris familier devenu étrange, deux flics de la brigade criminelle, Wolf, ancien commando déphasé, et Silver, beauté laotienne élevée dans la pratique d’une forme ancienne de boxe thaï et dans le bouddhisme, traquent la Vipère. Sur leur route, un cadavre coupé en deux par un Wakizashi, des corps marqués au front d’un symbole ésotérique, et deux femmes, envoutantes et sublimes. Karen, la fille samouraï, adepte de Miyamoto Musashi, grand maître dans l’art du katana et auteur du Traité des cinq roues ; Diane, vamp sexy en combinaison de latex. Deux guerrières fascinantes sous l’emprise du gourou psychopathe et de sa théorie de l’alignement. Où en sont-elles des trois phases que comporte leur enseignement ? La physique, la psychique ou la spirituelle ? Atteindront-elles leur équinoxe ? Pour son entrée dans la Série Noire, Sébastien Raizer distille son venin avec une sensuelle efficacité. L’alignement des équinoxes est un voyage tendu, halluciné au travers de mondes inconnus, réels et virtuels, une poursuite d’expériences déroutantes au service d’une intrigue serrée et fluide, sur fond de philosophie orientale, au son des Stooges, de Kraftwerk et Coil. Difficile de résumer en quelques mots un tel roman. Lumineux. Précis. Addictif. Il est, en tous cas, à l’image de son auteur : complexe, stupéfiant et très très classe.
Ton nom est immanquablement lié aux Editions Camion Blanc, puis à la Collection Camion Noir. L’histoire commence en 1992, à Nancy, suite à l’écriture d’une monographie sur Joy Division pour laquelle tu ne trouves pas d’éditeur. C’est bien ça ? 

En fait, on était deux. Mon rôle était d’écrire le bouquin, et Fabrice Révolon, qui est devenu mon associé à Camion Blanc, devait trouver un éditeur. Au bout d’un an, on avait le texte mais pas de structure qui voulait le publier, alors on l’a fait nous-mêmes. Un jour, un pote avec qui j’en discutais dans un café, m’a convaincu que n’importe qui pouvait monter une structure d’édition. Il y avait un camion blanc arrêté au feu rouge. En voyant que je doutais, il m’a dit : « si, si, tu peux monter une structure. Tu peux l’appeler camion blanc. N’importe qui peut monter une assos. loi 1901 d’édition ». Dont acte. C’est parti comme ça. Le nom vient de là. On n’y connaissait strictement rien et on n’avait pas une thune. Il a fallu trouver un imprimeur. Le premier livre sur Joy Division a été imprimé par des détenus de longue peine qui faisaient un CAP d’imprimerie. Ils ne travaillaient jamais sur des livres, ils ne faisaient que des tracts. Leur formateur a accepté d’imprimer 500 exemplaires et qu’on le paye une fois qu’on aurait vendu les bouquins. On est allés les voir en prison. Ils ont fait une fête pour la livraison du bouquin. ça a été une expérience pour tout le monde. Pour eux, comme pour nous. Une grande première. C’est vraiment un super souvenir.

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Que faisais-tu à l’époque ? Est-ce que tu envisageais de vivre de l’édition, de l’écriture ? 

Non, on faisait ça par passion. Il n’y avait pas de calcul derrière. Avant, j’étais en classe prépa., scientifique. Je n’ai pas trop supporté l’ambiance, vissage de crâne, alors je suis parti. J’ai rencontré Fabrice Révolon. On a fait Camion Blanc tout de suite.

Pensais-tu que l’aventure durerait aussi longtemps ?

Non. On pensait faire un livre sur Joy Division, point. Une fois qu’on a eu les 500 premiers exemplaires, on les a envoyés à plusieurs radios et Bernard Lenoir a réagi tout de suite. Il en a parlé vingt minutes dans son émission. Trois semaines plus tard, on avait tout vendu, avec des disquaires indépendants. On n’avait aucun réseau de distribution, aucun réseau de diffusion ne voulait entendre parler de nous. Donc, là encore, on a tout fait tout seuls. A la prison, ils ont fait un deuxième tirage. Et puis, on s’est dit qu’on avait un outil pour faire des livres. C’était évident de continuer.

Votre catalogue s’est-il construit à partir d’une politique éditoriale définie, ou au hasard des propositions et des opportunités ?

Au départ, des propositions et des opportunités, il y en avait exactement zéro. Donc, on faisait exactement ce qu’on aimait, nous. On a commencé par Joy Division, ensuite les Sisters of Mercy, les Smiths, les Cure. Au bout de quelques livres, des gens ont commencé à tendre l’oreille. Notamment Christian Eudeline. Puis, deux ou trois ans plus tard, quand on a réussi à acheter les toutes premières traductions, Lenoir a reparlé de nous. Le premier, que j’ai traduit, a été le livre écrit par Deborah Curtis, dont Anton Corbijn a tiré le film Control. Dans la foulée, l’agent littéraire avec qui on bossait à l’époque, nous a proposé un livre sur Sonic Youth, excellent, et l’autobiographie de Johnny Rotten. Une fois que le catalogue s’est un peu étoffé, des gens ont commencé à proposer des textes.

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Vous aviez comme objectif de couvrir tous les courants du rock ?

Au départ, on avançait vraiment à l’aveugle. On faisait ce qu’on aimait, le punk, le rock 80’s, 90’s, ce avec quoi on avait grandi ados. C’est après, le temps passant, qu’on s’est dit qu’il fallait s’ouvrir à tout, parce que Black Sabbath aussi, c’est génial, parce qu’il y a plein de trucs intéressants dans le death metal. Au fur et à mesure, on a ouvert à tout ce qu’on appelle le rock, la musique industrielle…

Il me semble qu’il y a moins de traductions ces temps-ci ; cela signifie-t-il que les auteurs français sont aussi légitimes que les anglo-saxons pour écrire sur le rock ?

La légitimité vient de la passion, quelque soit la nationalité. Il y a plusieurs angles pour aborder une oeuvre. Il y a des biographies très précises, faites par des journalistes qui ont des tonnes d’informations, et d’autres plus thématiques qui prennent, par exemple, la carrière d’un artiste pour ouvrir plus largement sur un contexte culturel, social, créatif. Il n’y a pas vraiment de règle. Quand la biographie est précise, ce qui intéresse les gens, c’est la somme d’informations. Par exemple, une bio sur Patti Smith ne peut pas faire 200 pages. Mais 250, 300 pages peuvent suffire pour écrire quelque chose de plus thématique, qui va être une vision transversale, comme le livre d’Enrique Seknadje sur Bowie, qui s’est intéressé uniquement à l’époque Ziggy Stardust.

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Au cours des années suivantes, tu as écrit plusieurs biographies, sur U2, Nirvana, Morrissey, la dernière datant de 2004 et étant consacrée à Noir Désir. Il n’y a plus, depuis, de groupes qui t’intéressent assez pour que tu y consacres un livre ?

Les auteurs ne font pas carrière en écrivant sur la musique. Ils font ça par passion. Alors, déjà, quand ils ont écrit une demi-douzaine de livres… Ce ne serait pas d’honnête, d’écrire quelque chose pour lequel on n’est pas complètement passionné. Si je devais écrire à nouveau sur un groupe, je chercherais à le faire sous une forme différente. On a essayé, avec les Kas Product, de travailler ensemble, mais il y a des problèmes de temps, ils font des concerts, Mona a été un moment aux Etats-Unis, maintenant j’habite au Japon, alors c’est encore plus compliqué. J’avais un projet avec eux, mais je voulais faire quelque chose d’original, un texte qui explose, qui parte dans différentes formes. Créer un objet étrange, quelque chose qui soit représentatif de l’univers de l’artiste, plutôt qu’une somme d’informations. Quand on a commencé à bosser sur Joy Division, en 1992, il y avait zéro information. Il fallait acheter le NME qui se collectionnait, se photocopiait. Aujourd’hui, on tape Joy Division sur internet… Les VHS de concerts qu’on achetait 180 francs, à l’époque, sont gratos aujourd’hui. Tout a changé. Produire un livre d’informations n’a pas de sens. Je préfèrerais développer un univers, avec Kas Product ou d’autres, mais il faut l’occasion de le faire, que les gens soient disponibles. Je ne conçois plus de le faire tout seul, chez moi. Je préfèrerais travailler avec eux et échanger, qu’on réfléchisse ensemble.

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En 2006, sort la première publication dans la collection Camion Noir : La Bible satanique : l’Apocalypse selon Lucifer d’Anton Szandor LaVey. Puis, L’essor de Lucifer de Gavin Baddeley, qui traite des relations entre satanisme et Black Metal. Peux-tu nous raconter la genèse et les objectifs de cette collection consacrée à tout ce qui touche aux cultures underground, divergentes et sombres ?

A partir des années 2000, les cultures musicales émergentes se nourrissaient énormément de références totalement extra-musicales. Le truc le plus évident, c’était le lien entre le satanisme et le métal. C’est un cliché et les médias se régalent avec ça, M6 fait des émissions grand public de pompier pyromane sur le sujet. C’était intéressant de se demander ce qu’était vraiment le satanisme. D’où ça vient, d’où ça sort, Anton LaVey, l’Eglise de Satan et compagnie ? Quand on creuse la question, on trouve des trucs vachement intéressants. C’est très iconoclaste, cette histoire. Ce n’est pas le satanisme tel qu’il est présenté dans les médias. Dans La Bible satanique, il n’y a pas de croix renversées, pas de 666, on ne fait pas de bougies avec la graisse de bébés non baptisés ou d’orgies avec de l’urine de prostituées. (Rires) Anton LaVey est allé puiser dans des courants ésotériques comme Crowley, et d’autres avant, l’aube dorée, etc, mais au départ, il faisait ça pour amuser le bourgeois, à San Francisco. Grâce à ce bouquin, on comprend d’où ça vient. Du coup, ça prend un côté beaucoup plus ironique. Avec Camion Noir, on s’est dit qu’on allait faire une collection sur tous les courants underground para-musicaux, et les documenter sérieusement.

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Peu de Français écrivent sur ces sujets.

Ces sujets se sont vraiment répandus dans la contre culture à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, notamment les infos contenues dans le Manson File, une brique de 900 pages. Il y a absolument tout, là-dedans, et ça a été compilé par des Américains. En France, il y a des gens qui s’y connaissent, mais ils ne courent pas les rues. Et encore une fois, ça ne sert à rien de traiter ces sujets comme des sujets plus ou moins sulfureux. Il faut que ça soit vraiment sérieux. Ne pas faire les choses à la légère.

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En 2011, on commence à trouver trace de ta fascination pour l’Asie. Tu traduis le Hagakure : le livre secret des samouraïs de Jôchô Yamamoto, code de conduite et de morale écrit entre 1710 et 1717 par un samouraï pour des samouraïs, ou encore un ouvrage sur Mishima : voyages à la recherche d’un samouraï de légende de Christopher Ross, en 2013. Comment s’est faite ta rencontre avec la philosophie orientale ? 

Il y a très longtemps, en fait, en découvrant Mishima. A l’époque, j’étais adolescent, je pratiquais le karaté. Dans une revue qui s’appelait Karaté France, ou un truc comme ça, je suis tombé par hasard sur un article américain consacré à Mishima, en tant que kendoka, et j’ai lu que ce type, « putain il était écrivain, qu’il s’était suicidé, oh ! La vache ! » ça m’a vraiment halluciné (Rires). Mishima est un de ceux, dans mon parcours personnel, qui ont fait des jonctions entre des univers, entre cet univers de l’art martial, en tant que discipline physique, intellectuelle, spirituelle, et l’écriture. C’est un de ceux qui ont jalonné le chemin. Peu à peu, j’ai découvert d’autres livres, des films. Le Hagakure a été une rencontre vraiment déterminante. Il ne ressemble pas aux autres livres qu’on peut trouver sur le bushido (code moral des samouraïs). C’est la voie spirituelle des samouraïs. Son sous-titre est le livre secret des samouraïs, parce qu’il a été jalousement gardé par le clan Nabeshima pendant deux siècles, il n’y a pas de secret à l’intérieur (Rires). Secret, il l’était de fait, gardé dans l’île de Kyushu. Même au Japon, il a été découvert au début du vingtième, à l’échelle nationale. Cette fascination a muri lentement en moi, jusqu’à ce que j’aille faire des voyages en Asie du sud-est, et qu’un jour, je me dise qu’il fallait que je passe de l’autre côté de la Chine et que j’aille en Extrême Orient. Une fois arrivé au Japon, je ne suis plus reparti.

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« On ne s’en rend pas compte, mais c’est totalement barbare, une religion, comparée à ce qu’est, spontanément, la spiritualité. »

Considères-tu, comme Karen dans ton roman, que la spiritualité orientale s’oppose au matérialisme occidental ? 

S’oppose, non, mais la pensée orientale, en général, est beaucoup plus complète. La pensée matérialiste, c’est marcher sur une jambe. « Comment applaudir avec une seule main ? » ainsi que le fameux Kôan pose la question. C’est très différent selon les pays d’Asie, mais en globalisant, ils ont une approche de la vie, du réel, de l’existence, beaucoup plus complète. A la fois plus naturelle, plus spontanée et plus complète qu’en Occident, où on a détricoté la spiritualité et où on l’a mise à part, enfermée dans quelque chose de vaguement foireux qui s’appelle les religions, qui ne riment à rien, sont des archaïsmes de la spiritualité. On ne s’en rend pas compte, mais c’est totalement barbare, une religion, comparée à ce qu’est, spontanément, la spiritualité. C’est confiner l’existence dans un matérialisme borné qui, forcément est une source de frustration, d’incomplétude. Donc, il y a un monde entre l’Orient et l’Occident, mais encore plus entre le Japon et le reste de l’Asie, c’est une autre planète.

C’est étonnant, parce qu’on a aussi le cliché du japonais qui achète le dernier gadget à la mode…

Mais, justement, c’est un cliché (Rires) Les téléphones qui se vendent le plus au Japon, par exemple, sont les téléphones à clapet, qu’on a oublié ici depuis dix ans. S’ils sont consommateurs, c’est par jeu, par distraction. Ce n’est pas un rapport fétichiste comme en Occident. Ils ont beaucoup de distance vis-à-vis de ça, c’est vaguement pour s’amuser. Même internet. Ils ne prennent pas internet comme une source d’information très sérieuse, c’est du divertissement. Quand ils veulent creuser un sujet, ils prennent un livre. Pas une tablette ou un livre numérique, ils prennent vraiment du papier.

Cette imprégnation avec la spiritualité orientale a-t-elle changé ta vie au point de changer de mode de vie ?

Mon mode de vie, non. Mais j’ai eu l’impression de trouver la planète dans laquelle je suis censé vivre (Rires).

Tes tatouages, même si je ne les vois pas, je le sais, (ces bras sont entièrement tatoués et il portait, ce jour, une veste qui les couvraient) sont des phrases tirées de l’Hagakure. Est-ce que cela correspond à des préceptes que tu t’efforces de suivre au quotidien ? Telle cette phrase : « il faut sans cesse éprouver ses limites et les pousser plus avant » ?

Non, celle-là, je ne l’ai pas tatouée sur mon corps. Mais j’ai un poème d’Ota Dokan, un samouraï qui a vécu au quinzième siècle. Quand ils allaient à une mort certaine, que ce soit de leur propre main, par seppuku, ou quand ils s’engageaient dans une bataille dont ils savaient que l’issue leur serait fatale, les samouraïs écrivaient un poème d’adieu à la vie. Je trouve celui d’Ota Dokan fabuleux. Il sait que le lendemain, il va mourir, et il écrit : « Au combien j’aurais pleuré ma vie si je n’avais su que je suis déjà mort ».

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Dans L’alignement des équinoxes, profondément imprégné des préceptes de l’hagakure et du Traité des cinq roues, on retrouve, à travers plusieurs de tes personnages, cette quête de la pureté physique et psychique. Les principes physiques de la loi de l’alignement énoncés par Karen, ainsi que Silver le souligne, sont un programme de zen rinzaï, soit Corps sain, esprit clair. Ces principes impliquent d’être vegan, ne pas manger ni utiliser de cadavre. Pas de toxines, tabac, alcool, autres drogues. Ne pas fréquenter quiconque a ce comportement stupide. Ne pas avoir de relations sexuelles. Ne pas mentir. Ne pas nourrir de désirs personnels. Ne pas être gouverné par son affect. Ne pas donner ou recevoir de l’amour. Accomplir son devoir jour et nuit. C’est inhumain, non ?

(Rires) C’est radical ! C’est la Vipère qui dit ça, démiurge qui ne maîtrise pas son propre feu. S’il n’était pas radical et excessif, il n’y aurait pas de roman (Rires). Globalement, on retrouve ça dans les idées du zen rinzaï, forme de bouddhisme importé au Japon au onzième siècle et réservé à la classe des guerriers. C’est le hardcore du bouddhisme. Mais je trouve ça sympa. Globalement. Après, il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre.

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Parce que sinon, ça fait peur. Surtout Ne pas fréquenter quiconque a ce comportement stupide, tu ne dois plus voir grand monde (Rires).

Ah, mais moi, ça ne me gêne pas, que les gens se mettent des mines terribles, ou qu’ils mangent des cadavres. (Rires) J’ai des potes qui mettent du gasoil sur un demi-boeuf et qui y foutent le feu (Rires). Je m’en fous, ils font ce qu’ils veulent.

J’ai été frappée de constater à quel point ces préceptes correspondaient à ceux préconisés par le Straight Edge, notamment  dans le punk hardcore. Etonnant, non ? 

A un moment, dans le roman, il fallait que Karen, l’alignée zéro, explique clairement à Wolf les idées de la Vipère. Je me suis amusé, j’en ai rajouté. Mais, je pense sincèrement qu’on vit dans trois dimensions simultanément, la physique, la psychique et la spirituelle. Qu’on le veuille ou non, c’est notre nature profonde, éradiquée par deux millénaires de culture judéo-chrétienne, qui ont réduit l’homme à la sphère physique, ce qui est une incomplétude totale. On ne retrouve pas ces préceptes seulement dans le mouvement Straight Edge que tu cites. Bizarrement, tu te rends compte que plein de mouvements qui ne se connaissent pas sur la planète, à différentes époques, en sont venus à la même conclusion. Un esprit sain dans un corps sain, qui date, pareil, de deux millénaires. Je ne suis pas allé puiser, à droite à gauche, pour faire un méli mélo. J’ai mis des trucs que je ressens personnellement, et j’ai forcé le trait. Je pratique la course à pied. Je fais des marathons régulièrement et je suis persuadé que le corps, l’esprit et toute une zone qu’on va appeler la zone psychique, communiquent et se nourrissent mutuellement. Forcément, si on est blindés de toxiques, à un moment, la transmission ne se fait plus.

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Certains s’enferment dans des dogmes, jusqu’à la dérive. Je pense à certains courants extrémistes dans le Straight Edge où des adeptes vont jusqu’à tabasser des homos, ou dans ton roman où un mouvement Vegan rêve de tuer l’humanité, ou encore à la Vipère et ses lois de l’alignement. Il faut être très fort pour résister à la tentation de l’extrémisme quand on est dans une démarche spirituelle ?

Il y a des gens qui pètent les plombs partout. Je n’ai pas inventé les mecs qui disent qu’il faut tuer l’humanité pour sauver le principe de vie. Dans le roman, Doris, la responsable du restaurant végétarien rappelle qu’on part d’une idée simple, celle de mettre quelque chose de sain dans son assiette. C’est vrai que l’industrie pharmacologique et agro-alimentaire est tellement prégnante que le simple fait de mettre quelque chose de sain dans son assiette a deux effets, 1 on sauve la planète, 2 on fait tomber ce système pourri. C’est comme avec la loi de l’alignement de la Vipère, je l’ai représentée de plusieurs façons. Il y a la façon équilibrée, l’équinoxe, l’équilibre jour nuit, et il y a des façons radicales avec lesquelles il faut jouer pour les désamorcer, pour en rire, parce que, parfois, ça effraie effectivement. Quand on voit une partie du mouvement vegan, certains sont quand même un peu allumés.

Tu vis à Kyoto depuis quelques mois. Tu ne supportais plus le monde occidental ou est-ce dû aux hasards de la vie, d’une rencontre?

J’avais mis l’idée d’aller au Japon tout au fond de ma liste, tout à la fin de mes projets ou de mes envies de voyages. Je pensais qu’il me faudrait une dizaine d’années pour m’acclimater, sentir le pays, commencer à comprendre comment ça marche. Au bout de quelques heures, j’ai compris que c’était beaucoup plus vaste que ce à quoi je m’attendais et que je pouvais déchirer mon billet de retour. En fait, le premier matin, je suis allé voir le sanctuaire de Miyamoto Musashi, l’auteur du Traité des cinq roues, ensuite je suis allé dans un jardin zen à huit cents mètres de là, et il y a eu un léger tremblement de terre. J’ai eu une sensation physique de vibration, d’harmonie totale. ça a été un déclic, une attraction. J’ai senti physiquement que c’est là que ça devait se passer. Dans ce cas, l’évidence a une telle force qu’elle écrase le choix. La seule façon de résister était de trouver des excuses pour ne pas y aller, et ça, c’était hors de question, donc j’ai sauté.

Tes premières fictions (Le chien de Dédale chez Verticales en 1999 et Corrida détraquée chez Grasset en 2001) exprimaient déjà un besoin d’évasion, une nécessité de partir, tout quitter, mais plus à travers des paradis artificiels. Etaient-elles plus proches de l’homme que tu étais alors ?

Surtout plus proches des livres que je lisais, ou qui m’avaient inspiré quand j’étais plus jeune, comme tous les livres de Kerouac, Les souterrains, Les clochards célestes, où un personnage narrateur fonce à toute blinde, avec une recherche d’intensité permanente.

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Quand on s’installe au Japon, qu’est-ce qui frappe le plus ? 

C’est de ne pas lire, pas écrire, pas parler. C’est totalement déroutant et fascinant. En même temps, il y a une compréhension complètement subtile des choses, qui ne passe pas par le langage. J’ai senti des espèces de vibrations qui font qu’on se sent à sa place, en harmonie avec les choses, bien qu’on ne comprenne rien. On ne peut pas lire la moindre enseigne, ni parler. C’est plus qu’analphabète, on ne peut même pas parler. Du coup, on doit apprendre le japonais, très vite. On ressent une sensation de flottement assez étrange, très enrichissante.

Ce n’est pas effrayant de ne pas pouvoir exprimer ce qu’on ressent ?

Eh bien, j’ai écrit un bouquin (Rires). C’était la seule façon que j’avais d’exprimer ce que pensais. J’ai l’impression, d’ailleurs, que ça a tendu le rapport à la langue justement, le fait de ne pas parler français, de plus en plus japonais, et de moins en moins anglais. Que mon rapport à ma langue maternelle passe uniquement par l’écriture me l’a faite sentir physiquement. On ne s’en rend pas compte, quand on vit en France. Une fois dans un pays où elle n’existe pas, on la ressent physiquement. L’intensité avec elle devient vraiment forte, presque électrique. En tant qu’écrivain, c’est une grande chance, d’être dans ces conditions pour écrire un bouquin.

Et rien ne te manque ?

(long moment de réflexion) Non (Rires)

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Ton roman est profondément empreint de spiritualité orientale, mais pas uniquement, il y a aussi beaucoup de références à l’art, très occidental, pour le coup. La musique, avec Les Stooges, les Stones, Nick Cave, Jim Jones Revue, Kraftwerk et Coil est très présente. Quel est ton rapport à ces différents groupes et en quoi définissent-ils tes personnages ?

C’est venu naturellement dans le bouquin, pour des raisons différentes à chaque fois. Le premier, c’est Nick Cave, qui est placé en exergue, en tout début. Il donne l’ambiance générale, le ton du livre. Ensuite, la musique qui est arrivée, c’est les Stooges, la chanson « Search and Destroy ». Quand l’adrénaline pulse dans les veines de Wolf, ancien commando, déphasé, lieutenant à la brigade criminelle, pour essayer de comprendre ce qu’il y a dans sa psyché, j’ai écouté les Stooges, dix, douze, quinze fois de suite, pour être capable de décrire précisément ce qu’il ressentait. Dans le texte, ça marchait, donc ça s’est incorporé naturellement. Pour la Vipère, c’est Kraftwerk qui correspondait à sa psyché, à son univers. Donc, je m’immergeais dans la musique avant d’écrire et peut-être que les chapitres en question ont, du coup, une tonalité différente. Pour Diane, le personnage en train de détruire son univers de malheur pour construire son véritable univers personnel, c’était évidemment la musique de Coil qui collait à ça. Coil utilisait les accidents sonores, le chaos, des sons captés par des paraboles depuis l’espace. Tout cet univers de bricolage, de construction sonore correspondait parfaitement à l’état d’esprit dans lequel était Diane.

Tu dédicaces, notamment, ton roman à Let it Bleed. Quel est ton rapport particulier avec cet album ?

Déjà, le nom est superbe, pour un polar (Rires). Et en faisant les toutes dernières corrections, je n’écoutais que les Rolling Stones. Ce rock’n’roll vivant, spontané et en même temps travaillé,  m’a donné une espèce de légèreté. ça a apporté quelque chose au bouquin et je ne voulais pas passer à côté.

Es-tu fasciné, comme la Vipère, par l’œuvre picturale d’Oskar Kokoschka ? 

Par Der Sturm Neue Nummer, ce tableau-là, en particulier. Ce n’est même pas vraiment moi qui l’ai choisi. En creusant la double face de la Vipère, il s’est imposé. Tout à la fin, j’ai regardé comment ce tableau s’inscrivait dans l’oeuvre de Kokoschka. Au début, ça ne m’intéressait même pas. Je voulais juste ce visage qui sort d’un enfer de souffrance, le côté émotif du tableau. Après, j’ai lu pourquoi Kokoschka l’avait peint, à quelle époque, sa façon de contester la bourgeoisie conservatrice de la société viennoise, où lui ou son ego avait des problèmes de reconnaissance. Bon, c’est factuel, ça ne m’intéresse pas. C’est comme dans la musique, seule l’émotion pure m’intéresse.

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Les ombres de Philip K. Dick et de William Burroughs planent également, dans ton roman. Ce sont ces ombres qui t’ont aidé à faire naître ce sentiment d’étrangeté qui émaille ton histoire ?

Burroughs, Dick, Mishima sont les trois soleils absolus dans ma représentation personnelle de la littérature, très différents mais d’une égale importance. Je les relis toujours, c’est comme une histoire sans fin. Donc, forcément, ils devaient être présents. A travers simplement une phrase pour donner une tonalité d’ambiance. Et puis, je n’en ai pas eu conscience tout de suite, mais les trois univers de Burroughs, Dick et Mishima communiquent, peut-être chacun depuis une dimension physique, psychique et spirituelle, où chacune communique avec les deux autres. Ils se complètent et forment un monde complet et à trois dimensions.

Tu fais la part belle aux femmes avec Karen, Silver, Diane, tes trois héroïnes, fortes et graciles à la fois. Ce choix s’est-il imposé d’entrée ?

D’entrée, il n’y a pas de choix. L’entrée du livre, c’est la Vipère. C’est la toute première petite idée. Tout le reste est venu a posteriori. Les femmes se sont imposées d’elles-mêmes et d’un bloc. Je n’avais qu’à écouter. Je n’ai eu aucune hésitation. Sur le caractère de Silver, sur son histoire, sur ses aspirations, ses doutes, ses blocages. Pareil pour Karen et Diane. C’est peut-être trois fois la même femme à trois moments différents de sa vie. Il n’y a pas eu de choix, elles étaient là. Les personnages masculins ont été plus longs à construire, ça s’est fait progressivement, par couches, alors que les personnages féminins étaient monolithiques d’entrée.

Les relations hommes/femmes, surtout à travers celles qu’entretiennent Wolf et Silver, sont particulièrement touchantes et originales. Tu cites un passage de L’imaginaire érotique au Japon, d’Agnès Giard : « Au Japon, tout est sexuel. Le sexe est protéiforme, polymorphe et pervers. Il s’est imprégné de cette tradition qui prête à chaque chose une âme, homme, femme, papillon, pierre, tout dans ce monde bouddhiste et shintô participe d’une universelle propension à faire l’amour de toutes les façons possibles. C’est-à-dire plus avec le cerveau qu’avec les organes génitaux. Il ne semble n’y avoir aucune barrière érotique dans ce pays qui ne connaît pas le système binaire, n’oppose pas l’homme à la femme, ni le bien au mal ». Cette façon d’envisager le sexe a-t-elle influencé ton écriture ?

Ce qu’Agnès Giard dit du sexe dans ce passage est valable pour tout le reste au Japon. C’est un pays de contraste total. Il n’y a pas de dichotomie, de noir et blanc. S’il y a une frontière, elle est infinie, comme dans la théorie du chaos. Ce genre d’état d’esprit influence l’écriture, pas spécifiquement sur le sexe. Pour Wolf et Silver, je me suis concentré sur ce qui les unit, qui n’est pas sexuel. Effectivement, il me semble qu’il y a une sensualité évidente entre eux, mais j’ai voulu la décrire comme les peintres japonais qui accordent une précision incroyable aux dessins du ciel alors qu’ils représentent un cerisier.

Ton roman est très construit, foisonnant de références, de concepts, pourtant tu l’as écrit assez vite, non ? Je crois savoir que tu as rencontré ton éditeur, Aurélien Masson, en 2013, seulement. 

Le lundi 26 août 2013, à 15h10. On a discuté quelques heures et j’ai écrit trois histoires de cinquante pages, en deux mois, que je lui ai envoyées. Au bout de la troisième, il m’a demandé de lui écrire une Série Noire complète. C’était le 1er novembre 2013. Le paradigme de la Vipère est né ce jour-là. Début décembre, il a demandé à lire le début, et je lui ai envoyé une première version de trois cent cinquante pages, que j’ai faite en cinq semaines. A partir de là, on a retravaillé. Au départ, je connaissais surtout le point d’arrivée du bouquin. Le chemin, je l’ai improvisé, sans plan, d’une traite, sans me relire. Il restait à le structurer, pour aller du point A au point B. J’ai pris deux mois. Je traduisais Les brillants, de Marcus Sakey, en même temps, ce qui faisait une bonne respiration dans le travail. Quand l’horlogerie interne a été faite, j’ai tout mis à la poubelle, et j’ai tout recommencé, d’une traite, sans plan, mais en ayant déjà fait le voyage. Cette deuxième version m’a pris neuf semaines.

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« Ce qui nécessite le plus de concentration en écrivant, c’est d’écouter. »

Apparemment, il y aura plusieurs tomes ?

Pour l’instant, on est partis sur six bouquins, enfin, deux trilogies. Il y a un changement d’angle très fort entre le 3 et le 4. C’est une affaire qui se développe toute seule, en fait. Ce qui nécessite le plus de concentration en écrivant, c’est d’écouter. Le livre est là, il faut l’écouter. Un écrivain ne se pose pas la question d’écrire, il sait écrire, sinon il fait autre chose. Rendre avec le plus de précision possible les différents développements, états d’esprit, ambiances, la violence ou les libérations ou le calme, c’est surtout un travail de réception et d’écoute.

C’est surprenant de constater à quel point L’alignement des équinoxes est cohérent, emblématique de ton parcours et de ta personnalité. On y retrouve le rock, le sport, la métaphysique, les sciences, les sociétés secrètes, l’occultisme, les marges, la littérature, l’Asie. Comme s’il correspondait exactement à ce que tu es aujourd’hui, à la somme de toutes tes expériences passées. Tu es conscient de cette boucle parfaitement bouclée ?

C’est la moindre des choses, pour un écrivain, d’écrire un texte qui lui soit aussi propre que son ADN ou ses empreintes digitales. On n’écrit pas en clonant un livre. On n’écrit pas dans sa zone de confort. C’est vraiment prendre des risques personnels, sans savoir où ça va, si on réussit, si on va aller au bout, ou devenir taré en court de route. Se faire seppuku chaque matin, aller traquer chaque phrase le sabre entre les dents. Sinon, ça ne sert à rien.

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Et, quelques mois plus tard, se retrouver dans les pages de Sagittarius, ça fait pas pleurer, ça ? So many thanx !

Interview en partie publiée dans New Noise n°28 – juillet-août 2015