Mécanique mort de Sébastien Raizer

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En écrivant une suite aux nuits rouges, Sébastien Raizer crée la surprise, tant la fin de son livre précédent semblait définitive. En redonnant vie à certains personnages, il prouve qu’il n’en avait pas terminé avec ce coin de France, cette Lorraine dont il détaillait les causes du déclin et l’abandon de l’outil sidérurgique par les pouvoirs publics. Dans Mécanique mort, il profite du retour de Dimitri sur ses terres natales pour en explorer un aspect plus contemporain, soit la collusion entre finance et banditisme, alliés pour dépecer ce qu’il reste sur la carcasse d’une région sinistrée.

Dimitri, et c’est habile, revient à Thionville après un exil de plusieurs années en Asie, il joue le rôle du naïf qui permet au lecteur de comprendre ce qui se trame au fur et à mesure de ses découvertes. Il ne sait rien, au début, des ententes fragiles qui se sont tissées ni des dangers qu’il court à fourrer son nez dans certaines affaires, dont le blanchiment d’argent sale, venu principalement du trafic de drogues, par une certaine banque, délicieusement identifiable.

L’alliance locale, instable, entre ces deux entités, prend des allures de parabole. Le capitalisme et le grand banditisme sont prêts à tout pour dégager le plus de profits possibles, sont irrémédiablement liés et semblent programmés pour périr en faisant le plus de dégâts possibles. Dimitri se trouve aux prises avec différentes mafias, ignore quelles ficelles tire Keller, le flic philosophe qu’on redécouvre avec bonheur, et tente d’empêcher que des Albanais n’inondent le marché de fentanyl, substance hautement addictive conduisant les consommateurs à une mort certaine.

Des scènes d’une violence extrême se succèdent, ponctuées de respirations bienvenues avec la rencontre avec des personnages de second plan, dont la mère de Dimitri. Cette alternance rythme le récit et permet à l’auteur de creuser la personnalité de son héros, de lui donner plus d’épaisseur encore, tout en exposant toute l’étendue de son talent. Grand roman fiévreux et mélancolique sur une terre perdue, Mécanique mort expose une noirceur qui sourd depuis les brumes environnantes, une poésie désespérée portée par le style flamboyant d’un Sébastien Raizer au meilleur de sa forme.

Mécanique mort / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2022

La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire de Sébastien Raizer

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Avril 2020. Kyoto. Sébastien Raizer, qui vit depuis plusieurs années au Japon, commence à faire « zazen ». Chaque matin, à l’aube, il se rend au temple zen Kōshō-ji pour pratiquer cette forme de méditation assise, basée sur la respiration, à la recherche de lui-même et de l’harmonie avec le monde qui l’entoure.

Si La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire est un ouvrage de réflexion sur la pratique de cet « art » millénaire, tentant de faire comprendre aux occidentaux que nous sommes la philosophie qui l’anime, et si certains passages demeurent abscons aux personnes, dont je suis, incapables de ralentir le rythme pourtant épuisant de leur quotidien, il est avant tout un joli témoignage sur les efforts d’un homme en quête de spiritualité. Et c’est bien cette incarnation, cette personnalisation qui est intéressante ici.

Sous la forme d’un journal, facile à lire, Sébastien Raizer livre sa progression dans cette immersion, ce voyage en lui-même. Chaque jour, il fait de nouvelles découvertes, et son étonnement, sa naïveté permettent au lecteur d’accompagner sa progression. On mesure la difficulté à tenter l’aventure à l’aune de ses doutes et de ses hésitations. Car l’auteur reste curieux de ce qu’il découvre. Il observe, et si son regard sur les choses évolue au fil des pages, il ne peut s’empêcher d’être distrait par la beauté d’une fleur, la présence d’autres élèves qui l’intriguent, et dont il restitue les gestes. Et par ce bonze, gardien du temple, qui l’initie, lui montre la voie en lui donnant quantités de tâches manuelles à accomplir avant de pouvoir méditer, comme laver les sols ou ramasser les feuilles, et le plonge parfois, d’une parole, dans des océans de perplexité.

L’auteur ne cherche pas à convaincre des bienfaits de la méditation, il ne juge pas, il raconte, humblement, son expérience, et en dit, finalement, beaucoup sur ce qu’il est.

La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire / Sébastien Raizer. Editions du Relié, 2021

Les nuits rouges de Sébastien Raizer

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Depuis un mois qu’il a pris ses fonctions dans le Nord-est de la France, le commissaire adjoint Keller peine à trouver ses marques. De cette région où il débarque, il connaît l’histoire dans les grandes lignes. Effondrement de la sidérurgie dans les années 70. Un monde en friche avec son lot de laissés pour compte, chômeurs, déboussolés. Et conséquences qui vont avec, alcool, drogues, trafics en tous genres facilités par la porosité des frontières luxembourgeoise, belge, allemande. Les stigmates de la désindustrialisation sont visibles mais la compréhension des enjeux souterrains, des rapports de force à l’œuvre, dans l’ombre, sont inaccessibles à l’étranger qu’il est.

Ce n’est pas de Faas, l’inspecteur albinos censé le seconder, que viendra la lumière. Ambigu, insubordonné, ce dernier lui a fait comprendre d’entrée qu’il était le maître des lieux et comptait bien le rester. Alors, quand des meurtres à l’arbalète commencent à se multiplier, Keller se sent bien seul pour mener l’enquête. Dans le même temps, des travaux sur le crassier déterrent un cadavre momifié. Il s’agit du corps d’un syndicaliste disparu en 79. Ses fils, jumeaux que tout oppose, ont toujours cru qu’il les avait abandonnés. Dimitri se défonce au MantraX. Alexis fait fortune dans la Banque. La découverte macabre les oblige à renouer le contact, après des années.

A travers deux récits parallèles qui finissent par habilement se recouper, Sébastien Raizer fait se croiser des personnages qui, a priori, n’avaient rien en commun. Le procédé lui permet de dresser un panorama le plus vaste possible, de décortiquer la situation économique, sociale, politique de la région, sous tous les angles, et de livrer une analyse très fine des raisons qui ont mené au sacrifice de l’outil industriel local. Keller avance dans ses investigations et dans sa compréhension des enjeux de pouvoir, des choix historiques et de leurs répercussions en même temps que nous. Comme nous, il halète au rythme de ses découvertes. Comme nous, il bout.

Sous la canicule, l’atmosphère étouffante saturée de pollution, colle les chemises de sueur, épuise les organismes aussi sûrement que les hauts-fourneaux. De chaud, on bout.

Faas ne la ferme jamais. Toujours une bonne vanne à faire, une saleté à ajouter. Vicieux, arrogant, tête à claque assumée, on rêve de lui en retourner une, mais surtout pas qu’il la boucle. Dans le rôle du méchant, il dépasse les attentes. Il excelle jusqu’au bout et remporte la palme. Reparties qui font mouche et qui blessent, agaçantes et jouissives. Sale gueule et verbe haut, depuis longtemps on n’avait pas autant adoré détester un vilain. Avec Faas, d’énervement, on bout.

Mais surtout, Nuits rouges fait remonter à la surface quarante ans d’ignominie. Lâchage en règle du peuple par les politiciens quels que soient les gouvernements successifs, luttes intestines et collusions des syndicats avec le pouvoir, abandon des ouvriers, sacrifice de toute une région…

« C’est dans cette région qu’a été créé l’archétype de la crise, vers la fin des années 70, qui a ensuite été reproduit dans tous les secteurs industriels du pays, jusqu’au secteur public aujourd’hui (…) C’était il y a plus de quarante ans et c’est toujours la même crise. Et c’est toujours la même recette qui est appliquée pour la maintenir à un niveau à peu près tolérable (…) Après avoir été le laboratoire de l’archétype politique, policier, médiatique et social de la performativité de la crise, la région est devenue une zone d’expérimentation d’avant-garde d’humains inutiles. Nous sommes inédits, mec. Nous ne servons strictement à rien. Pas un seul d’entre nous. Nous sommes la société du futur. » Faas

De rage, on bout.

Les nuits rouges / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2020

3 minutes, 7 secondes de Sébastien Raizer

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Le vol MU729, au départ de Shanghai, à destination d’Osaka, prend son envol avec deux heures de retard, à cause d’un problème de transfert de bagages. Nomura, le commandant de bord, engage une course contre la montre, et contre un typhon qui s’annonce, pour arriver à l’heure prévue. Le sort s’acharne. La Corée du Nord décide du tir d’un missile à tête nucléaire. La collision aura lieu dans 3 minutes et 7 secondes.

Il suffit d’une centaine de pages à Sébastien Raizer pour déployer un condensé de son art. 3 minutes, 7 secondes n’est pas un roman catastrophe, avec cris hystériques, prières dans le vide, où seraient étudiées les réactions des différents acteurs du drame à venir, révélant leur courage ou leur petitesse, exacerbées comme dans un blockbuster américain. Ce n’est pas un récit à suspense. Ici, on sait vite que l’issue sera fatale. On le sait même avant la plupart des protagonistes, victimes d’une crise géopolitique sur laquelle ils n’ont aucune prise, qui les dépasse au point qu’ils ne comptent pas. Si la tension existe, elle se fonde sur des bases plus profondes.

Parmi les 316 passagers, l’auteur extrait quelques figures, incarnations d’une Humanité sur le point de s’éteindre. Les jeux amoureux entre hôtesses et stewards finissent en une allégorie sanglante des rapports entre les sexes, où les sentiments, devenus instincts, prennent une tournure hallucinée. Nomura, guerrier symbolique d’un Japon millénaire disparu, expérimente la mort, dans un rêve où il se transcende et confond ses souvenirs, ses désirs avec ceux de son pays. Le sino-américain Glenn Wang, concepteur de jeux vidéo, se réfugie dans une réalité décalée, où peut-être la vie comme la fin ne seraient que mirages. Yan Van Welde, photographe, songeant à la publication de son futur livre, questionne sur l’essence et la finalité de l’art. Chacun fait un voyage intérieur, qu’il expérimente dans une solitude presque absolue.

Philosophie, métaphysique, réalité augmentée ou réduite…, dans 3 minutes, 7 secondes, Raizer poursuit sa quête de la vérité en proposant, une fois de plus, une réflexion, dérangeante, incarnée, sur ce sujet, simple comme insondable, et qui s’adresse à tous : qu’est-ce que la vie ?

3 minutes, 7 secondes / Sébastien Raizer. La manufacture de livres, 2019

Mauvaise prise de Eoin Colfer

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Daniel McEvoy, le retour !

Dans Prise directe, paru à la SN en 2012, Dan arrivait à se sortir du pétrin après bien des mésaventures désagréables et néanmoins comiques. Dans Mauvaise prise, il aimerait bien qu’on lui foute enfin la paix et qu’on lui laisse ouvrir son club tranquillou. Mais voilà, il a l’art de se retrouver dans de ces situations où il est obligé de sortir son flingue. Les vieux réflexes ont la vie dure, et ceux qu’il a acquis du temps où il était soldat, au Liban notamment, reprennent toujours le dessus. Alors, au lieu de l’existence pépère dont il rêve, il doit se cogner toute la mafia du New Jersey, sans parler de ces deux flics qu’il se voit contraint, vêtu d’un seul string rose, de défoncer à coups de godemiché face caméra.

C’est peut-être la faute à pas de chance, ou parce qu’il ne peut s’empêcher d’ouvrir sa grande gueule. Son psy affirme qu’il souffre d’un syndrome post-traumatisme, et qu’en période de stress, il faut qu’il la ramène. C’est plus fort que lui. Il fait le malin, il fanfaronne et forcément, ça énerve. Ou alors, c’est parce qu’il ne sait pas s’entourer. Entre Sofia, sa petite amie pas trop nette qui le confond avec son ex mari et tabasse tout le monde à coups de marteau ; son pote Zeb aux calembours foireux et sa tatie Evelyn qui l’a initié au pelotage de nichons et est devenue alcolo, pas le temps de s’ennuyer. Et le lecteur non plus, ne s’ennuie pas.

Colfer prend un malin plaisir à faire tourner son héros en bourrique. Dès qu’il se croit tiré d’affaire, hop, nouveau coup du sort. Les dialogues, soutenus par l’excellente trad. de Sébastien Raizer sont irrésistibles, les scènes de baston mémorables. On ricane tout du long aux réflexions complètement débiles de Dan, personnage entre gros malin et gros balourd. C’est premier degré, vif et irlandais… what else ?

Mauvaise prise / Eoin Colfer. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

Petit éloge du zen de Sébastien Raizer

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« La simplicité du zen et son immédiateté renvoient à une liberté absolue, vertigineuse, traversée d’une violente poésie. Il est le souffle d’une vie et il est une expérience totale. »

Oublions tout ce que la philosophie, la religion et la morale occidentales ont fait de nous et plongeons dans l’expérience zen. Car il s’agit bien d’une expérience qui demande une pratique, et ne saurait être résumée à la seule connaissance, dont le principe fondateur est simple : « atteindre une perception claire et totale de l’ici et du maintenant ». Nitobe Inazo, en 1899, dans son Bushido, l’âme du Japon, définit le zen comme « l’effort humain pour atteindre par la méditation les sphères de la pensée qui se trouvent au-delà du champ de l’expression verbale ». Dit comme ça, la quête a l’air aisée, et c’est tout l’intérêt de ce traité court, dense et érudit, que de nous convaincre de l’évidente, universelle accessibilité du zen.

Malin, Sébastien Raizer. Plutôt que d’assommer le lecteur sous des tonnes de préceptes abscons au risque de le perdre, il le prend par la main, lui faisant retracer, dans ses pas, le chemin que lui-même a parcouru à la poursuite du zen, la spiritualité des samouraïs. Raizer se place dans la peau du novice et nous fait part de ses découvertes progressives. Nous voilà, petits scarabées attentifs, guidés par le maître, tout à sa tâche pédagogique, désireux de ne laisser aucun élève à la traîne. Le voyage est donc historique, géographique, sensoriel, personnel.

De ses premiers voyages en Asie du Sud-est, au Laos, en Thaïlande, à Bangkok notamment, Sébastien Raizer avait rapporté des senteurs, des sensations, il s’en était tenu au rôle d’observateur. Un dernier voyage le mènera « naturellement » au Japon, en immersion dans cette branche du bouddhisme appelée zen, et spécifiquement le zen rinzai, apanage des samouraïs. Nous suivons ses traces, depuis son retour à Bangkok, son détour par le Cambodge et ses premières expériences de méditation dans les jardins zen, du côté de Siem Reap, où il apprend « à respirer », à son passage en Corée. Sur la route, il digresse, raconte ses rencontres, les paysages sublimes, ses errements drolatiques. Il résume ses lectures, retraçant l’historique du zen, détaillant les différentes écoles.

Son arrivée à Kyoto met un terme au voyage. Il y éprouve une sensation d’apaisement, de flottement, cette impression évidente d’être à sa place, et acquiert la certitude qu’il ne repartira plus, d’autant que l’amour est là, lui aussi. Sa découverte du zazen, pratique (éprouvante) qui consiste à rester assis des heures, dans le froid glacial d’un temple, et dont le but est de ne rien faire sans rien faire, est la prochaine étape de sa recherche intérieure. Dans le zazen : « On ne pense pas mais l’inconscient s’élève. On pense inconsciemment à partir du cerveau profond. Notre conscience s’élargit et s’étend à tout le cosmos. Notre cerveau parvient à la tranquillité parfaite et les neurones de notre cerveau acquièrent la même vibration que celle de l’univers. »  Sa maîtrise de l’Iai-do, sabre japonais, zazen d’action, complétera son expérience vers une forme de plénitude.

Le Petit éloge du zen, extrêmement documenté, n’a rien d’un traité dogmatique ou pontifiant. Abordable aux esprits simplement curieux, il permet d’entrevoir l’homme, à travers son humour et son désir de « quelque chose qui incorporait, unissait, transcendait les différents territoires physiques, psychiques et spirituels du réel, ainsi que les extrêmes de la vie et de la mort. » Il fait écho et éclaire d’une belle lumière son œuvre L’Alignement des équinoxes, trilogie parue à la Série noire.

Marathonien, féru depuis longtemps de spiritualité orientale, traducteur de l’Hagakure, le livre secret des samouraïs, Raizer avait des atouts pour accomplir sa quête. Gageons que pour nous autres, petits scarabées, la route vers la sagesse sera plus escarpée.

Petit éloge du zen / Sébastien Raizer. Gallimard, 2017

Minuit à contre-jour de Sébastien Raizer

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Dernier trip halluciné, glaçant, mettant un terme à la trilogie des Equinoxes, Minuit à contre-jour explore avec virtuosité les failles du monde moderne et au-delà. Puissante critique du politique, mise en garde contre l’avènement d’une société dominée par les sciences dures, le voyage n’est pas de tout repos.

La résolution de l’intrigue, si elle est effective, efficace, ne saurait contenir à elle seule l’intérêt d’une lecture exigeante. Bien sûr, on a envie de connaître le dénouement d’une histoire prenante, portée par des personnages auxquels on s’est attachés. Bien sûr, le destin de Wolf et Silver nous importe. Mais ce sont les sensations, les émotions qui prennent le pas sur les faits, aspirés que nous sommes dans un tourbillon de désolation, une boucle infinie de peine.

L’humain porte en lui une inclination autodestructrice que le développement technologique lui permettra de réaliser avec application. Le futur est déjà là, paranoïaque et froid, incompréhensible aux masses, assujetties. Comment démêler le vrai du faux, l’information de la rumeur ? Raizer joue à nous perdre, expose théories du complot, techniques de manipulation mentale, réelles, supposées ou inventées, créant un chaos psychotique terrifiant. On est désorientés, largués dans un univers aussi flippant qu’un trou noir. Les mondes virtuels ont-ils déjà remplacé notre réalité ? On se pose tant de questions, notre cerveau est assailli de tant de messages contradictoires qu’on a l’impression d’être nous-mêmes sous l’influence d’une drogue hallucinogène, tel Wolf, sur son lit d’hôpital luttant pour éliminer la neurotoxine de son organisme. Les intelligences artificielles vont-elles nous remplacer ? Allons-nous devenir des robots incapables de distance, répondant à des stimuli extérieurs imposés ?

Où est l’humanité ? La réponse est là, en creux : dans notre obstination à aimer. Dans le souvenir de nos morts, qui nous portent. Notre humanité est dans les ciels de Sébastien Raizer. Alors oui, on quitte avec regret cette galaxie fascinante, cette mythologie empreinte de philosophie et de martialité japonaises, ces héros charismatiques et purs, ces êtres de chair et de sang, mais ils ne nous quittent pas tout à fait. Longtemps après avoir refermé l’ultime volet de L’alignement des équinoxes, Wolf, Silver, Diane, Karen, la Vipère continuent d’exister et nous hantent encore.

Minuit à contre-jour ; L’alignement des équinoxes 3 / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

En lettres de feu (Les Brillants tome 3) de Marcus Sakey

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Nick Cooper est un Brillant. Né dans les 80’s, il fait partie de la première génération, ce 1% de l’humanité (enfin, de l’Amérique) dotée de pouvoirs extraordinaires, d’aptitudes décuplées, ces êtres exceptionnels capables de prouesses physiques, psychologiques ou intellectuelles. On ne sait pas pourquoi ces anormaux sont nés avec de telles facultés. Ni s’ils sont animés des meilleures intentions. Ils font peur. Ils sont différents. Alors, on se méfie, on applique le principe de précaution. On les parque, on les puce, on les envoie dans des Académies, loin de leurs familles, on les dresse. Et on dresse les Normaux à avoir peur d’eux. Ce qui déclenche des réactions en chaîne ; des Normaux qui s’offusquent de ce qu’on fait endurer à ces surhumains mystérieux dont certains sont leurs proches, ou au contraire réclament leur éradication ; des Brillants qui entrent en résistance, se protègent ou s’arment pour riposter. Des morts dans les deux camps, l’avénement de la haine, l’escalade de la violence, la guerre civile.

J’ai dit, déjà, tout le bien que je pensais du premier volet de la trilogie. Le tome 2, Un monde meilleur, laissait augurer d’un final flamboyant. Le monde était au bord du chaos, les tensions s’étaient faites actions. Attaques terroristes, ripostes guerrières, le pays paralysé, plus de vivres dans les supermarchés, des blessés par milliers, dans les deux clans. Nick, ancien agent fédéral devenu conseiller du Président des Etats-Unis, était chargé de sauver le monde, sa famille, son amour…

En lettres de feu tient ses promesses et parvient à maintenir la tension jusqu’à la toute dernière ligne. Accessible, intelligente, littérature populaire dans ce qu’elle a de meilleur, la trilogie de Sakey captive d’autant plus qu’on approche de la fin. L’auteur use efficacement de tous les ressorts propres aux romans de « genre » et s’émancipe des étiquettes : roman à suspense, d’action, d’espionnage, d’anticipation, de guerre, thriller… On transpire, on court, on pleure, on doute avec Nick, qui cherche une issue sans savoir à qui il peut faire confiance. L’étau se resserre, les solutions s’amenuisent, les rebondissements s’enchaînent, le temps s’accélère, le dénouement est magistral…

Dit comme ça, on pourrait s’attendre à une oeuvre étalant un manichéisme digne d’un film ricain à gros budget, mais Les Brillants ne sont pas qu’un divertissement maitrisé, alternant scènes de bagarre et démonstrations de force de super-héros. C’est une réflexion sur les stratégies mises en oeuvre par les groupes qui rêvent du pouvoir ou comptent le garder. Sakey décortique des mécanismes que l’on reconnaît douloureusement : exploitation de la potentialité d’un danger, désignation de boucs émissaires, peur, repli sur soi, embrigadement, actes de terrorisme, répression aveugle… Quelque soit leur origine, certains sont prêts à sacrifier leur famille au profit de leur intérêt propre. Il y a des méchants des deux côtés, et des gentils aussi, des gens qui s’entraident tandis que d’autres se massacrent. La Série B se fait Roman noir. Images de camps de réfugiés, de bombes qui explosent, de corps mutilés, la violence n’est pas gratuite. Elle dit la difficulté à vivre ensemble, et elle rappelle que l’action des Brillants se déroule dans le monde d’ici et maintenant. Tu vas me manquer, Cooper.

En lettres de feu (Les Brillants tome 3) / Marcus Sakey. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série Noire), 2017

L’ordre des choses de Frank Wheeler Jr

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Earl Haack Junior aime l’ordre, quand tout est bien à sa place, que rien ne dépasse. Il s’emploie, avec zèle, à éliminer la vermine, faire disparaître les taches. C’est papa qui lui a transmis ce faible pour la purification, et Junior est en voie de dépasser son maître dans l’art du nettoyage. Earl n’est pas femme de ménage, il est shérif. Ses outils ne sont pas le balai et l’aspirateur, mais le .45, la hache et parfois le Destop. Les saletés qu’il éradique ne sont pas la poussière ou les cancrelats, mais les petits trafiquants, les délinquants, tous ceux qui se dressent en travers de son chemin et l’empêchent de mener la belle vie. C’est lui le chef. Après tout, on est venu le chercher, parce qu’il a ses méthodes, acquises alors qu’il bossait pour les stups, à Denver. On l’a appelé à l’aide, alors que son père crève d’un cancer, dans cette petite ville du Nebraska où il a grandi, le long de l’autoroute de la drogue. On l’a élu.

Earl n’est pas un psychopathe. Il est logique, lucide et déterminé. A devenir le boss incontesté de son territoire, le parrain de tous les trafics rentables. Earl n’est pas là pour être aimable. Il est répugnant, expéditif. Il est aussi mélomane, amoureux. Il est étrangement troublant.

Roman noir radical, tordu, douloureux, L’ordre des choses, dont la traduction a été «naturellement» confiée à Sébastien Raizer, dérange, parce qu’il ne porte en lui aucune rédemption, et qu’il fascine pourtant. Comme un lapin dans les phares d’une voiture qui reste au milieu de la route en attendant le choc, on assiste sidérés à des scènes de torture insoutenables, incapables de détourner le regard, et on tourne les pages.

Alors oui, on peut voir dans L’ordre des choses une parabole de la dégénérescence de notre humanité. On peut y lire un questionnement sur notre capacité à confier à des « shérifs » notre sécurité, à fermer les yeux tant que notre confort est assuré.

Mais c’est avant tout une œuvre qui tabasse. On ne la lit pas en analysant sa portée philosophique. On la lit avec ses tripes.

Certains lui ont trouvé une « moralité plus que douteuse ». Je me suis demandé si j’étais passée du côté obscur. Parce que c’est justement ce que j’ai aimé, cette absence de tout contrepoint moral, de jugement. J’avoue, j’ai éprouvé un plaisir coupable mais intense à suivre Earl, à être secouée, déstabilisée par sa vision complètement dénuée d’empathie, par ce refus de justification d’une telle violence. Brutalisée et consentante.

Qu’on me pende haut et court. J’en veux encore !

L’ordre des choses / Frank Wheeler Jr. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2016

Les brillants de Marcus Sakey

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1980. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des enfants aux aptitudes individuelles exceptionnelles voient le jour, des enfants aux capacités mentales ou physiques décuplées, capables de se fondre dans une foule au point d’être invisibles ou de démonter les mécanismes boursiers, bref des anormaux dont les performances terrifient les humains de base. Une trentaine d’années plus tard, l’agent fédéral Nick Cooper, doté de la faculté de décrypter les pensées, est l’un d’entre eux, l’un de ces 1% d’êtres supérieurs, l’un de ces brillants. Une guerre civile s’annonce, entre ces anormaux et les autres. Cooper est chargé de traquer les terroristes, notamment le plus célèbre et dangereux d’entre eux, un brillant comme lui.

Pour fêter ses 70 ans d’existence, en plus d’une nouvelle maquette de couverture pour le coup très réussie, la Série Noire frappe fort en proposant ce thriller mâtiné de SF, véritable page-turner qui s’écarte des standards classiques du roman noir. Foisonnant, énergique, décalé, pop, les adjectifs ne manquent pas pour qualifier cet ovni littéraire, heureux mélange de roman d’espionnage à la James Bond et d’anticipation, mettant en scène des super héros à la Marvel. Rebondissements multiples au service d’une intrigue excellemment menée, style vif parfaitement traduit, scènes de baston originales, personnages attachants et complexes, cette fiction possède tous les ingrédients d’une bonne série B. Mais que l’on ne s’y trompe pas, cette uchronie si facile d’accès a parfaitement sa place dans une collection qui interroge la marche de notre monde. Marcus Sakey refuse tout manichéisme dans la réalité qu’il invente. Les bons ne sont pas toujours là où on les attend, les méchants non plus. La société dépeinte se découvre au fil des pages dans toute sa complexité et pose de vrais questionnements : comment accepter les gens différents, pourquoi avoir peur de ce que l’on ne connaît pas, la mise à l’écart d’une pan entier de la population est-elle légitime et sans conséquence ?

A la fin de cet étonnant polar ? Frustration ! Comme pour voir la suite de votre série télé préférée, il vous faudra attendre patiemment quelques mois avant d’en apprendre plus sur Nick Cooper, à moins que l’adaptation ciné ne sorte avant (Jared Leto est pressenti pour le rôle principal), car ce volume est le premier tome d’une trilogie à suivre.

Les brillants / Marcus Sakey. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard. (Série noire), 2015

Chronique publiée dans New Noise n°27 – mai-juin 2015