La cavale de Jaxie Clackton, de Tim Winton

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Jaxie a 16 ans. Il réagit parfois avec violence, alors ceux de son lycée le craignent et le rejettent. Il se sent seul. Sa mère est morte. Son père le bat. Quand il retrouve son paternel écrasé sous son pick-up, bien qu’il ne soit en rien responsable de sa mort, il se dit que les flics verront en lui un assassin et le mettront en taule. Un fusil, des jumelles, quelques affaires, il s’enfuit.


Le bush australien est une terre hostile pour qui s’y aventure à pied et la cavale de Jaxie devient un calvaire que l’on suit pas à pas. Il lui faut se cacher, éviter tout rapprochement avec toute forme de civilisation, forcément hostile elle aussi. Il lui faut trouver de quoi boire et se nourrir. Heureusement il sait chasser et dépecer la viande des kangourous qu’il abat. Il lui faut avancer, au rythme de ses pensées, de ses souvenirs, de son envie d’aller retrouver Lee, sa cousine, avec qui il fera sa vie. De ses réflexions naît un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Le lecteur, obligé de se fier au seul point de vue du narrateur, s’immerge dans son monde intime à mesure que le fugueur s’éloigne de celui des hommes. Puis, au hasard de sa fuite apparaît une cabane, habitée. Dans ce grand nulle part accablé de chaleur, le père Fintan MacGillis, curé irlandais défroqué vit là dans la solitude, le dénuement le plus complet, depuis des années. Ils vont devoir s’apprivoiser.


La rencontre entre ces deux êtres qui se méfient l’un de l’autre transforme le récit. Le périple solitaire dans une nature écrasante prend des airs de roman initiatique pour un Jaxie qui amorce une mue affective au contact du vieux fou. D’un coup, l’environnement semble se rétrécir, se limiter aux abords de l’abri, tandis que de nouveaux sentiments submergent l’adolescent et que la relation humaine se mettant en place prend le pas sur le reste. Tout demeure lent dans ce coin du désert et pourtant Tim Winton parvient à captiver. Le partage d’un repas, quelques confidences, beaucoup de blancs et de silences… tout est prétexte à maintenir une terrible tension, qui ne s’éteindra que lors d’un ultime chapitre, remplacée alors par une émotion foudroyante.

La cavale de Jaxie Clackton, de Tim Winton
Traduit de l’anglais (Australie) par Jean Esch
Gallimard (La noire), 2021

Le grand silence de Jennifer Haid

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Art est prêtre. Fort apprécié de la communauté catholique, comme lui majoritairement originaire d’Irlande, dont il a la charge, il est souriant, discret, à l’écoute. Il a toujours été comme ça, bienveillant, depuis tout jeune. Il s’épanouit au service des autres. Il est sans histoire. Alors, quand il est accusé d’attouchements sexuels envers Aidan, un garçon de huit ans, son entourage est sous le choc. A Boston, l’Eglise vient d’être secouée par un énorme scandale. Dans ses rangs, des pédophiles sévissaient. Pourquoi le gentil Art ne ferait-il pas partie de ces monstres ? Tout le monde le juge coupable, d’autant qu’il refuse de se défendre et que sa hiérarchie lui tourne le dos et l’écarte. Mais dans l’esprit de sa sœur Sheila, le doute persiste. Des années plus tard, elle poursuit son enquête et découvre la vérité.

Jennifer Haigh, avec une infinie délicatesse, dresse le portrait d’un homme dans toute sa complexité, détaille son parcours, examine ses relations avec ses proches, tout ce qui a construit l’être qu’il est devenu. En choisissant de faire raconter l’histoire de sa vie par sa soeur, elle densifie le récit, propose différents points de vue, évite la linéarité de l’analyse et provoque l’empathie du lecteur, poussé à suivre les sentiments de Sheila à mesure qu’elle décèle des pistes. Ses questionnements l’amènent à sonder l’ensemble des liens que son frère avait tissé avec la société qu’il côtoyait, ses mœurs, ses lâchetés, sa promptitude à se détourner, sans preuve, d’un représentant du culte qu’elle estimait. Elle devra également comprendre les relations qu’Art entretenait avec les différents membres de sa famille, par exemple pourquoi leur autre frère, Mike, s’est éloigné de lui. Elle devra déchiffrer les non-dits et faire parler le(s) grand(s) silence(s).

Le grand silence / Jennifer Haigh. trad. de Janique Jouin de Laurens. Gallmeister (Totem), 2021

La fugue thérémine d’Emmanuel Villin

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Un des pionniers de la musique électronique était russe. Lev Thérémine, né en 1896, inventa en 1920 cet instrument étrange auquel il a donné son nom, cet appareil énigmatique dont on joue sans le toucher, qui permet par de simples mouvements des mains de faire chanter les ondes électriques. Le point commun entre « Good Vibrations » des Beach Boys, la fusée ramenant Neil Armstrong de la lune, et les bo du Jour où la terre s’arrêta, de La fiancée de Frankenstein, ou de La maison du Docteur Edwards d’Hitchcock ? On peut y entendre les volutes de l’engin.

Ingénieur fort doué, Thérémine a été un pur produit de son époque. Inspiré par les grandes inventions scientifiques – l’électricité – et par l’évolution politique de son pays – il rencontre Lénine en 1922 – il est officiellement dépêché en Europe puis aux USA en 1927, pour exhiber l’excellence soviétique. A New York, il réussit si bien à conquérir un public et à s’enrichir, qu’on lui permet d’y rester, à condition qu’il serve la cause révolutionnaire et en profite pour faire de l’espionnage industriel. Il sera de fait suivi de près par les services secrets russes.

La vie de Thérémine est un roman, à n’en pas douter. Encore faut-il du talent pour dépasser les simples faits et le propulser au rang de héros de la littérature. C’est ce que parvient à faire Emmanuel Villin, dans cette fugue en avant, cette jolie fiction où se mêlent intelligemment réalité et création. Récit au présent, pensées que l’on croirait directement issues du cerveau du génie, événements avérés habilement amenés dans le texte, le déroulé de l’existence de Théremine se lit comme un roman d’espionnage dont on tourne les pages avec curiosité, impatient de connaître la fin. Villin réussit, à travers lui, à faire vivre, sentir, entendre les débuts de ce siècle tourmenté. L’effervescence de New-York et ses clubs de jazz, la prohibition, la crise de 29, le nazisme qui se profile au loin et plonge l’Europe dans l’horreur, la guerre froide… Thérémine est le témoin de presque cent ans de hauts et de bas, de montagnes russes qu’il finit par incarner. Devenu millionnaire en vendant les brevets de ses inventions (le détecteur de métaux, l’altimètre, le système d’écoute à distance…) et en donnant des récitals, il prend de plein fouet le krach boursier et se retrouve criblé de dettes. Fervent bolchévique sommé de propager l’idée de révolution, il est rapatrié d’office en 1938, rattrapé par un certain réalisme soviétique, et surtout par Staline qui l’envoie au goulag pour intelligence avec l’ennemi.

Lev, timide maladif, travailleur inlassable est mort à 97 ans. Son instrument a perduré – on peut en voir des vidéos d’enregistrements par Clara Rockmore, théréministe virtuose. Emmanuel Villin, en insistant sur les amours déçues et les doutes du talentueux inventeur, en fait un personnage aussi insaisissable que des arpèges de thérémine, et lève une partie du voile sans en divulguer totalement le mystère.

La fugue thérémine / Emmanuel Villin. Asphalte, 2022

Chronique publiée dans New Noise n°63 – été 2022

Blackwater de Michael McDowell

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La scène d’ouverture donne le ton et installe d’entrée tous les éléments narratifs qui seront constitutifs de l’ensemble de l’histoire. Oscar Caskey, fils d’une riche famille de propriétaires, arpente, dans une barque menée par son employé noir, les rues dévastées de Perdido. La ville est sous les eaux. La rivière en crue a tout emporté. Les habitants ont fui sur les hauteurs. Dans ce paysage sinistre, silencieux, Oscar découvre Elinor, réfugiée dans un hôtel. Il la secourt et la recueille dans la somptueuse maison qu’il habite avec sa mère Mary-Love. Entre les deux femmes s’engage un combat à mort.

Roman feuilleton (découpé en six épisodes La Crue, La Digue, La Maison, La Guerre, La Fortune et Pluie), Blackwater est une saga familiale mâtinée d’étrange publiée aux Etats-Unis en 1983. S’étalant de 1919 à 1970, elle déroule les affres et les succès d’un clan de nantis ayant fait leur fortune grâce à l’exploitation du bois. Des membres s’y agrègent, d’autres en sont bannis. Haines et coups-bas se succèdent au gré d’alliances, de mariages ou de morts violentes. Pour un peu, on ne serait pas loin de séries telles Dallas ou Succession.

L’histoire des Etats-Unis se découvre en filigrane au fil des pages et des mésaventures subies par les différents protagonistes. L’action s’étale sur plus de 50 ans, dans une ville du sud de l’Alabama et la société décrite est ancrée dans son époque. La famille Caskey règne sur la petite communauté. Sa fortune profite à tous, en apparence. Ils emploient un grand nombre d’ouvriers dans leur scierie et fixent les règles, paternalistes en diable, méprisants avec leurs domestiques – anciens esclaves – sous des airs de bons gestionnaires. Les castes perdurent en Alabama et les différences sociales ne font que s’amplifier lors de la Grande Dépression ou pendant la seconde guerre mondiale.

Mais, comme dans les œuvres d’un Maupassant ou d’un Stephen King, l’étrange fait des incursions dans le récit, donnant tout son charme à la série, et l’on ne s’étonne pas que l’auteur ait écrit les scénarios de Beetlejuice et de L’étrange Noël de Monsieur Jack. Mystères, secrets se font de plus en plus présents, dans des scènes intenses où surnaturel et horreur sont savamment dosés. McDowell excelle à placer des touches de bizarre dans le réel, à des moments clés, qui donnent envie de savoir la suite. Saura-t-on qui est Elinor, cette femme à la chevelure aussi rouge que les eaux de la Perdido ? D’où vient-elle et quels sont ses desseins ? A l’image de la nature environnante, elle semble tour à tour bienfaisante ou menaçante, comme la rivière elle-même. Elinor fascine, elle dérange aussi.

L’un des points forts de Blackwater est de ne jamais faire pencher la balance en faveur d’un personnage ou l’autre. Si les femmes sont le centre de l’histoire, si elles perpétuent les héritages, donnent des enfants à la famille et gèrent les affaires (les hommes n’étant que des êtres faibles, mous ou souffrants d’addictions), elles évoluent selon les circonstances et les drames, et notre affectation n’est jamais dirigée vers aucune d’entre elles en particulier. Elles subissent les aléas de leur existence, qu’ils soient tangibles ou fantastiques. Elles sont mouvantes, comme notre regard sur elles. Elles sont incroyablement singulières et belles, comme les couvertures des six livres regroupant Blackwater.

Blackwater – 6 tomes / Michael McDowell. Trad. par Yoko Lacour. Monsieur Toussaint Louverture, 2022

Ados sous acide de Flea

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Jamais été fan des Red Hot Chili Peppers. Alors, pourquoi m’être infligée la lecture de l’autobiographie de leur bassiste, soit les souvenirs de Peter Michael Balzary, dit Flea (vue sa carrure lili-pucienne) de sa naissance à ses 21 ans ? A cause du titre, ou peut-être de ce petit blond en couverture tirant sur sa clope, touchant comme un môme se prenant pour un homme. Allez savoir, et peu importe. Dès les premiers chapitres, l’humour et la sincérité de l’auteur ont pris le pas sur mes a priori. Ados sous acide n’allait pas être un livre de plus contant les mésaventures sex’n’drugs’n’rock’n’roll d’un groupe en route vers la gloire, mais le récit plus intime, et du coup plus emblématique et intéressant d’un gamin des 60’s qui se demande bien, tout au long de sa première vingtaine d’années, comment il est encore en vie et ce qu’il a fait pour en arriver là.

Bingo. Flea nous fait d’entrée le coup du pauvre gosse mal dans sa peau et ça fonctionne. Emigré d’Australie en 67 alors qu’il a cinq ans, le petit Michael se retrouve à New York, pour échouer à LA peu de temps après avec sa mère et un nouveau beau-père. Maman Flea est la preuve s’il en fallait une que l’instinct maternel est une chimère et beau-papa Flea, chic type mélomane, alcoolique à ses heures, terrorise le blondinet en saccageant méthodiquement la maisonnée les mauvais jours. La vraie vie est ailleurs. Dans le repli sur soi d’abord, l’isolement, la lecture, la musique et la pratique de la trompette jazz. Puis rapidement sous le soleil, en extérieur. Flea profite de sa liberté pour tenter toutes les expériences, le skate, les amitiés juvéniles mais viriles à défaut d’être un tombeur de filles, les magouilles, les ennuis, et la dope. Pétards, coke, acides. Les fix d’héroïnes et de MDMA sonnent la fin de la récré pour nombre d’ados, terrassés par des overdoses, des suicides et bientôt le SIDA.

Flea, miraculé, compte les morts, et tandis qu’il fait les cent coups avec son nouveau frère d’arme, Anthony Kiedis, futur chanteur des Red Hot, un autre membre du groupe, Hillel Slovak s’enfoncera et y laissera la peau. L’écriture de Michael, de spontané, d’une joyeuseté enfantine glisse vers une introspection intime, troublante, exprime le désarroi et surtout la culpabilité d’être vivant quand d’autres ont succombé. The show must go on. La musique et l’amitié sauvent de tout. Bosseur acharné quand il fait ce qu’il aime, Flea commence la basse, persiste, progresse, découvre le punk. Il fait ses gammes dans What Is This, puis dans Fear. Quand son récit se termine en 83, son groupe alors nommé Tony Flow and the Miraculously Majestic Monsters of Mayhem, loin de mesurer la célébrité qu’il atteindra avec Californication, s’apprête à faire son premier concert et Flea est prêt.

Ados sous acide s’avère un témoignage de première main, drôle et sensible, sur les années de plomb du ciel californien de la fin des 70’s. Vous savez quoi ? Si Flea écrit la suite, avec autant de lucidité et d’autodérision, ben je me laisserai tenter.

Ados sous acide / Flea. Trad. de Valérie Le Plouhinec. Harper Collins, 2021