Dix petites anarchistes de Daniel de Roulet

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« Si l’un de nous faiblit, cent autres prendront sa place. Contre la justesse de notre cause, l’Etat viendra se fracasser. »

Le récit commence en 1851, en Suisse, dans la partie francophone de l’Etat de Berne, à Saint-Imier. Là, éclate une insurrection villageoise pour la défense d’un réfugié, médecin juif allemand, que le gouvernement veut chasser. L’Armée est dépêchée sur place, le vallon d’insurgés résiste. Quelques années plus tard, en 1872, le Congrès de Saint-Imier, en présence de Bakounine et Errico Malatesta, décide la fondation de l’Internationale antiautoritaire de tendance anarchiste.

L’époque est aux idées nouvelles, au bouillonnement. Les concepts voyagent, les frontières sont perméables et les esprits poreux. La Commune de Paris, en 1871, et sa sanglante répression, sont dans toutes les mémoires. A Saint-Imier, les classes laborieuses, exploitées par une industrie horlogère en pleine expansion, souffrent et se rêvent des lendemains qui chantent. Puisqu’ici les sans-dents meurent, c’est ailleurs qu’il faudra tenter l’aventure, à l’autre bout de la terre.

Le décor est planté, point de départ d’un roman brillant, d’une intelligence rare, d’une puissance de feu vivifiante. Daniel de Roulet ne se contente pas d’exposer des principes politiques, leur force est incarnée à travers ses personnages, ses dix petites anarchistes, dix femmes qui décident de changer leur destin et pourquoi pas le monde, en s’embarquant, sans homme mais avec neuf enfants, pour la Patagonie en 1873, dans l’idée d’y fonder une communauté où régnerait « l’anarchie à l’état pur ».

C’est Valentine Grimm qui raconte, unique rescapée du groupe, depuis Montevideo, en 1910. On sait, dès lors, que ses compagnes n’ont pas survécu. Néanmoins, elles auront vécu. Le périple est périlleux, la mort souvent en chemin. Deux d’entre elles sont étranglées, punies d’être homosexuelles. Une autre meurt en couches sur le bateau qui les mène en Amérique, où elles croisent Louise Michel et les déportés de la Commune, crevant dans la soute vers le bagne. Une troisième est violée et massacrée d’être trop libre… Tant pis. C’est le prix à payer. Le jeu en vaut la chandelle.

Valentine narre leurs espoirs, leurs péripéties, leurs caractères à travers de courts chapitres se focalisant tour à tour sur ce qui singularise chacune de ces « belles insouciantes » en n’oubliant pas ce qui les unit. « Ni dieu, ni patron, ni mari », tel est le credo de ces aventurières pragmatiques, qui s’appliquent à elles-mêmes des préceptes d’égalité, de solidarité, désirs d’émancipation jusque-là réservés un peu aux hommes et beaucoup à l’imagination. Amours libres, gosses élevés par toutes, mise en commun de leurs ressources et du fruit de leur travail, elles créent, une fois sur place, leur utopie. Jamais elles ne se soumettront.

Elles sont chassées du Chili ? Peu importe. Elles y auront expérimenté une boulangerie coopérative. Arrivées sur l’île de Robinson Crusoe, leur communauté teste une forme de vie sociale innovante et heureuse, où les décisions sont prises après d’âpres discussions, le vote étant exclu. « Aucun pacte, aucune norme de travail, aucun code moral, pas d’organisation économique, ni hiérarchie, ni direction, ni spécialisation des tâches, antithéologie », chacune trouve sa place, l’anarchie fonctionne. Leur voyage se terminera à Buenos Aires, elles s’y allient aux boulangers, dont les grèves sont violemment réprimées et qui tombent sous les ordres d’un certain Colonel Falcon.

En Europe, les forces d’opposition se déchirent. Les socialistes décrètent la nécessité de l’action législative et parlementaire, chassent les anarchistes de l’Internationale, tandis que ces derniers se divisent sur l’usage de la violence et de « la propagande par le fait. » Valentine se garde de trancher sur nombre de questions, conservant distance et humour qui font le sel de son récit.

A travers l’évocation de ces héroïnes, à l’opposé des femmes fleurs fragiles des contes de fée, en leur faisant côtoyer des figures historiques, Daniel de Roulet dresse des portraits réalistes, exaltants ; il nous rappelle surtout, tristement, que nos rêves se sont perdus, et combien petits sont nos combats devenus.

Dix petites anarchistes / Daniel de Roulet. Buchet Chastel, 2018

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33 tours de david Chariandy

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Brother

Dès l’ouverture du livre, on sait. Ça fait dix ans que Francis, le frère de Michael, est mort. Ce qu’on ignore, c’est comment. Alors, David Chariandy refait l’histoire, reprend du début, pour ne dévoiler les circonstances de la tragédie qu’au cours des toutes dernières pages.

Scarborough, près de Toronto. Michael et Francis, son aîné de un an, grandissent sous la surveillance attentive de leur mère. Elle a émigré de Trinidad pour offrir à ses fils un avenir qu’elle s’efforce de construire à la sueur de son front. Elle les élève seule depuis que le père est parti. Elle cumule les petits boulots mal payés sans compter ses heures. Elle s’épuise et se désespère de devoir si souvent les laisser se débrouiller tout seuls. Ils sont obéissants et travaillent bien en classe.

Jusqu’à ce que… le début des 80’s marque le tournant de leur monde et la fin de leur naïveté d’enfants. La violence, sur fond de misère galopante, gangrène leur quartier. Les agressions, les meurtres deviennent courants, et avec eux la répression policière, entre délits de faciès et tabassages en règle. Le rap, le hip hop sont partout, semblant accompagner chaque pas des deux ados sur leur chemin vers la révolte. Francis se transforme, Michael tente de comprendre, essaye de suivre. Son frère l’a toujours protégé et là il le délaisse, trouve de nouveaux amis, des gars qu’on dit peu fréquentables, notamment un certain Jelly, DJ de son état, dont Francis s’avère très proche.

L’évocation des souvenirs de Michael se fait par petites touches, par d’infimes détails. Les odeurs, les couleurs lui reviennent, celles chamarrées, puissantes des épices, des étoffes, venues de l’entière surface du globe. Les sensations remontent, celles ressenties alors qu’il était si jeune et que son frère était tellement vivant, son guide, son ami. L’absence n’a pu être comblée. Leur mère n’a pas pu s’en remettre, et Michael n’a pas pu la laisser, il n’a pas quitté sa banlieue, il n’a pas vécu cette vie radieuse que leur mère leur souhaitait tant.

33 tours est un roman sur la désillusion. Celle des parents qui ne parviennent pas, malgré leurs efforts, leur labeur à faire grimper leurs enfants dans l’échelle sociale. Celle des jeunes qui n’arrivent pas à se faire une place. Parce qu’ils sont un peu trop noirs, un peu trop pauvres, ou simplement parce qu’ils ne veulent pas de ce monde-là. C’est un constat d’échec qui est décrit, terrible, glaçant, sous les mots sensibles de l’auteur. C’est un récit douloureux, empathique, une rengaine trop classique, dépourvue de misérabilisme. C’est un livre vraiment touchant.

33 tours / David Chariandy. trad. de Christine Raguet. Zoé, 2018

Memorial Device de David Keenan

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Ross Raymond était un membre éminent de la scène rock d’Airdrie au début des années 80, éminent car satellite incontournable, du style qui fréquentait les salles, les pubs où se passaient les concerts, connaissait les gars qui jouaient dans les groupes et écrivait un fanzine. Airdrie, c’était sa ville, une bourgade écossaise à trente kilomètres de Glasgow. Pas vraiment le trou du cul du monde, donc. Pas vraiment New York non plus. En 2016 lui vient l’idée de raconter l’histoire du rock local, de remonter aux sources en recontactant les gloires passées, celles qui sont encore là, et plus particulièrement de retracer l’épopée de Memorial Device, le groupe post-punk phare du coin, que personne n’a oublié. Il entame alors une série d’interviews et donne la parole à tous ceux qui, de près ou de loin, ont vécu l’aventure. Musiciens, critiques, groupies, potes se souviennent.

Le projet de Raymond est intéressant. Qui n’a pas rêvé d’établir la généalogie du rock de son bled, de parler de toutes les interactions qui liaient les différents groupes, se remémorer les figures marquantes d’une faune hétéroclite, se rappeler les concerts emblématiques ? Machin n’avait-il pas été bassiste dans Truc avant d’intégrer Bidule ? Bidule n’avait-il pas splitté ensuite à cause d’une histoire de nana, de fric, de dope, de trahison ?

Hahaha! Ever get the feeling you’ve been cheated?” Les paroles de Rotten, en conclusion du dernier concert des Pistols aux Etats-Unis, en 78, se chargent, à la lecture de Memorial Device, d’un écho délectable. Le projet de Raymond n’existe pas. Ross Raymond n’existe pas, pas plus que le groupe emblématique dont David Keenan recrée l’historique. L’auteur affabule, brode, compose sa version perso de la grande escroquerie du Rock’n’roll. Fausses interviews, rendez-vous bidon, personnages imaginés relatant des anecdotes et des parcours fictifs, rien n’est véridique et tout semble réel.

Faut dire que Keenan avait matière à fabriquer un monde donnant l’illusion de l’authentique. Musicien, chroniqueur à The Wire, il a eu tout le loisir de décortiquer les us et coutumes des représentants de la mouvance (post)punk. L’univers foutraque dont il nous illusionne, mise en abîme de celui dont il rapporte les péripéties et les évolutions dans ses critiques, sonne plus vrai que nature, impression accentuée par une bande son intégrant les Stooges, PiL, Thunders ou encore le Velvet.

Keenan invente un langage propre à chacun des participants, l’intègre dans une filiation artistique, lui fait conter des faits divers anecdotiques comme autant de détails qui dessinent la communauté rock d’Airdrie. La vague punk qui secoue les consciences et les habitudes, l’envie de participer au mouvement, l’esprit DIY, les cassettes enregistrées, les fanzines à un seul numéro, les surnoms débiles, tout concourt à rappeler de furieux souvenirs à beaucoup d’entre nous.

La mélancolie pourrait gagner. Ce serait sans compter avec cette distance maintenue par la forme choisie par Keenan pour décrire cette époque révolue, la douce ironie dont il use pour narrer les vies au final petites de gens qui se rêvaient de grands destins. C’est brillant, gentiment désespéré et furieusement drôle.

Memorial Device : une histoire orale et hallucinée de la scène post-punk d’Airdrie, de Coatbridge et des environs de 1978 à 1986 / David Keenan. trad. de Nathalie Peronny. Buchet Chastel, 2018