Le nord du monde de Nathalie Yot

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C’est un petit livre qui n’a l’air de rien. Un texte court, avec des mots simples dedans. Des mots qui, mis ensemble, claquent, bousculent. C’est l’histoire d’une femme qui trotte vers le nord, vers le blanc. Elle cherche à effacer les taches qui ont souillé son existence. Elle fuit l’homme chien. Elle a peur. Elle veut mettre le plus de distance entre eux. Alors, le nord du monde, le plus au nord possible du monde est une évidence. Il y a le froid, l’inconnu. Personne n’a envie d’aller au nord du monde. L’homme chien ne l’y suivra pas. En route, elle fait des rencontres, des haltes. Elle connaît des hommes. En chemin, elle vole un enfant.

Nathalie Yot trouble. Ses phrases prennent sens, derrière les mots, au-delà des mots. Car si la narratrice parle peu, cela suffit pour comprendre les cris, les coups sûrement, le vide qui fait basculer. Le lecteur remplit les blancs, comble le passé à travers un présent prosaïque, fait de longues marches, de pieds écorchés, de corps qui souffrent. Toujours plus au nord. Lille. Bruxelles. Un fjord en Norvège. Des hommes sur sa route, dans sa chair, qui la malmènent parce qu’elle le veut, des fois. Et l’enfant, neuf ans. Son petit homme. Son amour. Son obsession.

La langue de Nathalie Yot est elliptique, sûre, poétique. Pas une poésie qui déclame. Pas faite de chants d’oiseaux et de prés verdoyants. La sienne sent le macadam. Elle est aussi dure que les trottoirs sur lesquels se couche la misère, aussi rude que le sont les hommes avec les femmes qui trottent. Nathalie Yot choque et bouleverse. Son nord du monde est tout à fait au bout du monde, là où il n’y a plus rien après, que le saut dans le gouffre, la perte des repères.

L’héroïne atteint-elle le bord du monde comme on atteint les limites ? Est-elle au bord de la folie ? Qui pour juger sa quête ? Où poser les sens interdits ? Permettent-ils de prévenir la chute ? Nathalie Yot se garde de répondre et nous laisse faire notre propre chemin, vers le nord.

Le nord du monde / Nathalie Yot. La Contre Allée, 2018

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Des jours sans fin de Sebastian Barry

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Thomas McNulty, contraint par la Grande Famine à quitter son Irlande natale et s’embarquer pour l’Amérique, croise dans son errance la route de John Cole, qui devient son amour. Ils sont jeunes, si jeunes qu’ils peuvent presque passer, vêtus de jolies robes et leurs visages fardés, pour de belles jeunes femmes. Durant les deux années suivant leur rencontre, ils font danser les mineurs au saloon de M. Noone. Puis, leur androgynie s’envole. C’est au début des années 1850. L’époque a besoin de chair à canon, quiconque a deux jambes peut intégrer l’armée. S’engager est la seule voie possible. Ils participeront donc aux guerres indiennes, puis à la guerre de Sécession, du côté de l’Union.

Quelle connerie, la guerre ! Sebastian Barry nous fond dans le magma, dans la violence de la naissance de  « l’Amérique », avec une telle finesse qu’on se croirait immergé dans une guerre contemporaine. Thomas raconte son existence ballottée de plaines en montagnes, au rythme des avancées et des reculades de ses troupes. Fin observateur et commentateur des horreurs, des massacres des populations indigènes auxquels il participe, il dit l’absurde avec des mots si simples qu’ils touchent au cœur.

Il dit les ordres stupides auxquels on ne peut qu’obéir, il dit les génocides, les massacres des Noirs par les Confédérés, il dit le froid qui gangrène, la chaleur qui tue, la faim qui engourdit. Les canons broient les membres, les baïonnettes trouent les ventres, fauchent la jeunesse, qu’elle soit Apache ou Irlandaise. Il a une telle conscience du peu de valeur accordée à une vie, à sa vie, qu’il subit sans se plaindre, concentrant son énergie à survivre. L’habitude de la misère lui a enseigné que geindre ne sert à rien.

Faire autant d’expériences de mort imminentes rend fou ou philosophe, Thomas, écrasé par l’Histoire, sauve sa part d’humanité et reste un individu en conservant sa capacité à s’émerveiller. Dans ce chaos, la beauté n’est que plus fulgurante ; la beauté de John Cole, de leurs caresses, discrètes, à peine mentionnées ; celle des sentiments qu’eux deux portent à Winona, cette enfant sioux qu’ils ont recueillie et adoptée comme leur fille ; celle des paysages sublimes, de la nature paisible ; celle d’un visage compatissant, d’un geste de bonté envers un étranger.

La narration de Thomas est faite de phrases courtes, d’un vocabulaire à la hauteur de son éducation, rudimentaire, mais ses propos sont gracieux, subtils, subliment la justesse du personnage et l’empathie que le lecteur ressent pour lui. Thomas se sait ni plus malin, ni plus courageux qu’un autre, mais plus chanceux, parce qu’aimé. Ni naïf, ni cynique, il ne juge les autres que sur leurs actes. En retour, il trouve des êtres qui acceptent, naturellement, son désir de s’habiller en femme. Barry, et c’est là l’une des manifestations sensibles de ce roman bouleversant, n’en fait pas une singularité primordiale, simplement un fait, une partie intégrante de son être. Délicatesse et terreur, Les jours sont sans fin, aussi pleins de désespoir que d’amour absolus.

Parvenir, sans pathos, sans forcer le trait, à faire sentir la charogne et éprouver l’attachement… Que c’est beau !

Des jours sans fin / Sebastian Barry. trad. de Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2018

Avant la chute de Noah Hawley

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Quelques minutes après son décollage, le jet privé de David Bateman, magnat de la presse, s’écrase entre l’île de Vineyard et New York. A son bord, il y avait onze passagers. Deux seulement survivent, Scott Burroughs, artiste peintre en mal de reconnaissance, monté dans l’avion un peu par hasard, et JJ Bateman, quatre ans, désormais orphelin et héritier d’une fortune.

La scène du sauvetage du petit garçon par Scott, par chance excellent nageur, se débattant dans les eaux sombres, se guidant aux étoiles pour atteindre la rive, l’enfant accroché dans son dos, pose les bases d’un récit qui entremêle passages concernant les répercussions de l’accident sur la vie des rescapés, et ceux touchant à comprendre le pourquoi du crash. Les enquêteurs remontent le fil à mesure des découvertes des boîtes noires et des corps, et en passant au crible les relations entre les différents protagonistes. Qui avait intérêt à ce que la tragédie ait lieu ? S’agit-il d’une erreur de pilotage, d’un sabotage, d’un attentat ? Qui étaient vraiment ceux qui sont morts ? Scott est-il digne de confiance ?

L’existence des personnages est tour à tour décortiquée, autopsiée et l’auteur fait de ces fragments de très beaux chapitres sur les liens entre les êtres, entre les hommes et les femmes, sur la douleur du deuil, sur la vie qui va.

Ce n’est pas la résolution de l’énigme, dans les toutes dernières pages du roman, qui fait l’intérêt d’Avant la chute, mais bien l’analyse sociologique et psychologique que fait Hawley d’un fait divers qui passionne la presse à scandales. Les victimes étaient milliardaires, mettre le nez dans leurs affaires, forcément louches, ravit un public prenant sa revanche sur une élite aisée ; tandis que Scott se retrouve pris dans la tourmente, devient le point de mire d’une Amérique avide de sensations malsaines, la proie de médias prêts à tout pour salir, même à inventer. Les héros font moins vendre que les salauds, et Scott tente de surmonter les calomnies, déclenchant chez le lecteur une empathie féroce envers cette victime d’une machine à broyer, peu importe qu’il s’agisse d’un artiste ou d’un petit gosse que le désespoir a rendu muet.

Avant la chute / Noah Hawley. trad. d’Antoine Chainas. Gallimard (Série noire), 2018

Rob Roberge

Les héros des romans et nouvelles de Rob Roberge lui ressemblent. Paumés, défoncés, déployant une incontestable habileté pour se fourrer dans les embrouilles, ils sont aussi étincelants, drôles et attachants. Nick Ray, [Panne sèche. Gallimard (Série noire), 2006] ou Bud Barrett, [A tout prix. 13e note, 2014] s’acharnent à détruire méthodiquement leur talent et les opportunités qui se présentent, à coups de mauvais alcool et de came bon marché. Leur Californie n’a rien de glamour, ils ne sont pas des stars. Leur walk of fame est une ruelle qu’ils empruntent en titubant. Alors, quand Roberge intitule son autobio Menteur : un mémoire (Gallimard, 2017), selon le vieil adage : « Comment savoir si un junkie ment ? Ses lèvres bougent », on pense être prévenus, Rob y sera vil et indigne… Mais il est tellement plus que ça. Sincère jusqu’à l’excès, il raconte comme personne, sans apitoiement, les peurs qui nous hantent, celle d’être décevant, d’être fou, d’être seul. Ses mots sont des grenades dégoupillées qui te déchiquètent les mollets pour te laisser à genou, te pètent à la gueule sans prévenir en t’arrachant au passage un bout de coeur et d’âme. Dépressif, suicidaire, bipolaire, capable d’être abstinent quinze ans, pour replonger en un instant, Roberge voudrait être autre. Nous surtout pas.
roberge 19.30.16
Photos Dirk Vandenberg
Dans Menteur, tu revisites ton existence en exhumant certains de tes souvenirs. Le premier que tu racontes concerne ta petite amie assassinée, quand tu avais 11 ans. Pourquoi avoir choisi ce souvenir en particulier pour commencer ton autobiographie ? As-tu choisi de « remonter dans le temps à partir du pire moment de ta vie », ainsi que s’intitule une de tes nouvelles dans ton recueil La tête à l’envers, les pieds au mur (13e note, 2012) ?

Waouh… merci de faire référence à cette histoire. Je n’y avais pas pensé mais il y a peut-être un peu de ça… bien que le pire souvenir serait plutôt le point de départ dans ce cas précis. En fait, la raison pour laquelle j’ai commencé mon livre à cet instant-là n’est pas exactement parce que ça a été le pire moment (même s’il le fût certainement à l’époque), mais parce que ça a été la première fois que j’ai pris conscience que le monde était un endroit incontrôlable et complètement chaotique. Avant ça, je savais que j’étais incapable de changer certaines choses majeures. Après ça, il m’a semblé que tout le monde était impuissant en même temps. C’est le moment où j’ai réalisé qu’il n’existait aucun endroit vraiment sûr où les adultes (ou quiconque) pouvaient te protéger. Et ils ne pouvaient pas non plus arranger les choses ensuite. Donc… ça m’a fait une forte impression, à cet âge-là.

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Comment as-tu sélectionné les souvenirs sur lesquels écrire ? Certains sont déterminants, d’autres plus insignifiants. Certains sont encore très vifs dans ta mémoire, d’autres t’ont été rapportés. Comment faire le tri de toute une vie de souvenirs ?

C’est ce qui a été le plus difficile. Comment équilibrer les passages vraiment noirs avec de l’humour (même si c’est de l’humour noir)… Le truc le plus important, c’était que j’écrivais un livre qui, d’une certaine façon, pouvait ne jamais se terminer. Des souvenirs n’arrêtaient pas de me revenir… et certains étaient super en soi, mais le livre aurait fini par être trop long. D’autres étaient sympas, mais redondants par rapport à de meilleurs scènes/souvenirs qui étaient déjà dans le texte. J’ai essayé de donner un sentiment d’exhaustivité, d’intégralité tout en arrêtant des choix. Des choix difficiles quand il s’est agi de supprimer des trucs que j’aimais bien ou d’en laisser beaucoup de côté, surtout des souvenirs plus drôles mais sans importance. Je crois que j’ai laissé le livre me dire quand les différents chemins menaient à des voies de garage.

Dans Menteur, comme dans A tout prix, tu n’exposes pas les faits de façon chronologique. Pourquoi as-tu effectué ce découpage de ta vie, en allers-retours ?

Je suis sur un nouveau roman en ce moment et je m’étais dit avant de commencer « je vais l’écrire de façon simple et linéaire, début/milieu/fin. » Je me disais que j’utilisais la narration non-chronologique depuis un moment et que, peut-être, je m’en servais de béquille. Puis je me suis rendu compte que la seule façon d’écrire ce nouveau roman était sous cette forme non-chronologique. Je me suis aussi rappelé que mes deux premiers romans étaient écrits de façon chronologique, que je savais donc le faire et que je devais simplement laisser ce nouveau roman me dicter ce qui était bon pour lui. Mais j’ai procédé comme ça pour Menteur parce je voulais que le livre reproduise la façon dont les souvenirs nous reviennent. Ils ne nous reviennent pas de manière chronologique. Une chose en suggère une autre, nous en rappelle une autre. ça reprend l’idée de Vonnegut dans Abattoir 5 ou la Croisade des enfants, où Billy Pilgrim est « libéré du temps. » J’ai tendance à penser qu’on est tous libérés du temps dans nos têtes. On saute d’un moment à un autre en pensée.

Et surtout je suis un écrivain qui utilise beaucoup la digression. ça ne m’intéresse plus trop d’écrire des narrations très linéaires. Mais qui sait ? Peut-être que je ferai comme ça la prochaine fois.

Tu t’es forcément rappelé d’autres moments de ta vie après avoir fini d’écrire Menteur. Quand as-tu su que le livre était terminé, que tu devais t’arrêter d’écrire ? Est-ce parce qu’il avait une cohérence interne ?

Je me suis souvenu de TANT d’autres moments. La question s’est alors posée de savoir si tel thème, tel fil émotionnel avait déjà était suffisamment déroulé dans le livre. Le plus dur a été que j’ai pensé à plein de choses qui auraient pu y figurer, après sa publication. Si quelqu’un le souhaitait, je pourrais en faire une version différente… avec tous les trucs que j’aurais aimé mettre dedans. Comme au cinéma, où le réalisateur a le dernier mot. Mais ces oeuvres-là ne sont en général pas très bonnes. En plus, qui ça intéresserait ? En plus, j’ai autre chose à faire. Je ne sais pas si j’ai bien répondu à ta question. J’espère.

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Dans la plupart de tes romans/nouvelles, où tu mets en scène des personnages fictifs, tu utilises la première personne, alors que dans Menteur, ton autobiographie, tu te sers de la deuxième personne, au présent. C’est particulièrement efficace. Comment en es-tu venu à prendre cette décision ?

D’abord, merci du compliment, ça me touche beaucoup. En fait, ça m’est en quelque sorte tombé dessus. J’ai toujours aimé les récits à la deuxième personne, bien que je trouve que ça fonctionne souvent mieux dans les nouvelles que dans les narrations plus longues (c’était donc un défi à relever). Et j’avais commencé le mémoire à la première personne et ça ne marchait tout simplement pas. Alors, pour une raison que j’ignore, j’ai commencé à rédiger ces fragments autobiographiques à la deuxième personne. J’ai bien aimé. Je ne pensais pas avoir le matériau pour un livre mais ça venait plus facilement. Je crois qu’utiliser le « tu » en a fait un texte à la fois plus intime (j’espère) pour le lecteur, et m’a aussi donné plus de distance alors que je l’écrivais. Quand il s’est agi d’écrire un moment pénible ou dont j’avais honte (et il y en a plein), ça a été plus facile d’écrire « tu as fait ça » plutôt que « j’ai fait ça ». Et dans le meilleur des cas, ça rend le lecteur à la fois plus complice, plus proche, plus empathique et plus troublé (ce qui est une forme d’empathie) par l’intimité que cela confère. Et j’aime ça. Pareil avec le présent, ça me semblait plus immédiat et utile pour donner du rythme.

Tes personnages de fiction te ressemblent étrangement. Ils luttent contre toutes sortes d’addictions. Ils occupent des petits jobs peu gratifiants… Cela a-t-il été pareil d’écrire sur eux et sur toi-même ?

Ecrire sur moi-même (ou sur « moi » en tant que personnage) dans Menteur a été un peu différent. Je suis plus espiègle quand il s’agit de fiction. Même si mes personnages/protagonistes ont beaucoup de points communs avec moi, je m’arrange toujours pour les mettre dans des situations que je ne pouvais pas me permettre dans Menteur, vu que j’essayais de raconter une histoire vraie. Ce qui est en quelque sorte impossible, étant donné la nature de la mémoire et la subjectivité. Mais l’une des choses que j’aime dans l’écriture, c’est que le langage est en soi un instrument défectueux pour ce qu’on tente de faire. D’une certaine façon, c’est le fait de devoir se confronter à ces limites qui me plaît. Je crois que c’est Pinter qui disait qu’on n’écrit jamais la chose elle-même, on écrit « autour de l’indicible. »

Tous mes livres, sauf quelques nouvelles, sont très autobiographiques et écrits à la première personne. C’est pourquoi j’ai décidé que le nouveau roman sur lequel je travaille n’aurait aucun personnage basé sur ma personne, impliquerait pleins de personnages et serait rédigé de leur pont de vue. Je crois que c’est important pour n’importe quel auteur d’essayer quelque chose de nouveau à chaque projet. En tout cas, c’est important pour moi, et je ne devrais parler que pour moi.

« On dit qu’il faut écrire son autobiographie comme si tous les gens qu’on connaît étaient morts. C’est une pensée horrible, mais très utile. »

Lorsqu’on écrit sur sa propre vie, on écrit également sur la vie des autres, n’est-ce pas ? N’as-tu pas eu peur de blesser les gens que tu aimes ?

Cela a été une très grande crainte. Environ une semaine avant que le livre ne soit publié aux Etats-Unis, j’ai envoyé un mail à mon éditeur, complètement paniqué, lui disant que je voulais qu’on ne sorte pas le bouquin, qu’on abandonne. Il m’a traité comme l’idiot que j’étais et a répondu évidemment que non. Mais oui, j’ai paniqué et je me suis beaucoup inquiété des sentiments des gens. Finalement, je me suis dit que si je devais écrire ce livre, il fallait que je sois loyal envers lui. On dit qu’il faut écrire son autobiographie comme si tous les gens qu’on connaît étaient morts. C’est une pensée horrible, mais très utile. C’est un judicieux conseil.

Y a-t-il des souvenirs que tu as décidé de ne pas révéler ?

Un seul. Tout simplement trop perturbant. Ce qui signifie que j’ai échoué, que j’aurais dû l’inclure dans le livre. Enfin, peut-être pas. Je n’en suis toujours pas sûr. C’était pas quelque chose d’énorme. Juste un moment qui m’a ému. Alors, je suppose que je n’ai pas vraiment la réponse.

Considères-tu qu’un écrivain doit avoir vécu pour avoir quelque chose à dire ? Penses-tu qu’un écrivain n’écrit bien que sur ce qu’il connaît bien ? Les oeuvres ancrées dans l’imaginaire sont-elles vaines ?

Réponse courte : Oui. Non. Non.

Réponse une un peu plus longue : je pense que n’importe quel écrivain a besoin que la vie lui ait donné des coups de pieds au cul et brisé le coeur un certain nombre de fois pour pouvoir écrire quelque chose d’urgent, de profond, dépourvu d’empathie égocentrique. Mais l’expérience ne peut être réellement directement retranscrite. Lorrie Moore (je pense que c’est elle) dit que si on comparait l’écriture à la cuisine, l’expérience serait les ingrédients, les aliments, les épices, mais que ça ne suffit pas pour faire un plat. Il faut de l’imagination pour faire un plat. Et peut-être que ça répond à ta troisième question aussi. Quant à la deuxième, je crois qu’un écrivain doit écrire sur les choses qui l’obsèdent. Ce qui peut être un truc qu’il pense connaître. Ou un truc qu’il invente qui lui procure une émotion vraie. N’est-ce pas Einstein qui disait que l’imagination est plus importante que l’expérience ? J’ai toujours aimé cette idée. Peut-être qu’il a raison. Les deux sont importantes. Il faut un mélange des deux.

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D’une certaine façon, puisque tu écris sur toi-même et tes expériences, ne « fais-tu pas de ta vie une oeuvre d’art » ?

Pas sûr. Je crois que j’écris sur ce que je ne sais pas de moi-même. Et pas sur ce que je sais. Alors, peut-être que je fais de mes questions sur la vie des oeuvres d’art… ou en tout cas, des livres.

Ecrire un témoignage si sincère et l’appeler Menteur est un vrai paradoxe. Voulais-tu laisser au lecteur la possibilité de croire ou non dans ta version des faits ?

Je me suis attribué tous les véritables mensonges contenus dans le livre. Alors, même si c’est au lecteur de croire ou pas en la véracité des scènes/moments/mensonges, tout c’est passé de la façon dont je m’en souviens. Mais cela n’en fait pas des faits avérés. Nabokov disait que « la mémoire est une révision. » Je n’ai pas essayé de mentir au lecteur. Mais, en même temps, rien n’est exactement tel que ça s’est réellement passé, à partir du moment où ça devenait un récit dans mon esprit.

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« S’aimer soi-même, ne serait-ce que s’apprécier, est une idée difficilement concevable pour moi, parfois, encore. »

Tu écris : « tu mens car tu redoutes énormément d’être seul. Que quelqu’un apprenne la vérité. Si personne ne sait réellement qui tu es, alors qui tu es vraiment ne pourra jamais être rejeté. » Mais en lisant ton livre, on est frappé de voir combien tu as d’amis sincères, d’amies surtout. Est-ce si difficile pour toi de croire que tu mérites d’être aimé, et que tu n’as pas besoin de mentir pour ça ?

Cela a été très difficile la majeure partie de ma vie. Comme tu le soulignes, j’ai été entouré par des gens qui pensaient que je valais la peine, alors que moi non. Je ne sais pas. S’aimer soi-même, ne serait-ce que s’apprécier, est une idée difficilement concevable pour moi, parfois, encore.

Ton oeuvre est pleine de freaks, Eck the half-boy, (le demi-homme), Lobster boy (l’homme homard). Te sens-tu toi-même différent des gens ordinaires ?

Je pense qu’en général chaque personne est différente, et que sous un microscope, elle ne doit pas être si ordinaire que ça. Enfin, je l’espère. Pour en revenir à ta question, je pense que je suis différent, oui. Mais pas meilleur. C’est une distinction essentielle pour moi. Pendant des années, et ça m’arrive encore, j’ai pensé que j’étais pire. Mais plus que me sentir différent, j’avais toujours l’impression de ne pas être à ma place. Comme si la société « normale » vaquait à ses occupations et que je n’étais pas invité. Ce qui, en fin de compte, était plutôt une bonne chose, je suppose.

Mais j’ai toujours été fasciné par la différence, par des hommes comme the half-boy, Lobster boy et par la façon dont, moi inclus, nous envisageons cette différence. Je pense qu’il arrive qu’on leur témoigne un intérêt respectueux (ce que je fais, j’espère), mais aussi une distance excessive, quand les gens regardent l’autre comme un animal de zoo. Evidemment, dans le pire des cas (qui semble inévitable), cette façon qu’ont certains de considérer les gens comme « autres » est la raison pour laquelle on voit des flics descendre des Noirs innocents aux Etats-Unis. C’est pourquoi, et c’est dingue, la nation aryenne s’affiche fièrement ici. C’est pourquoi un bouffon xénophobe, haineux, raciste, sexiste, homophobe (et bien plus encore) a été élu sur un programme qui prône un nationalisme rétrograde. Les gens ont si peur et détestent tellement ceux qui sont (ou même simplement semblent) différents d’eux. C’est pour ça, en fin de compte, qu’on largue des bombes et qu’on utilise la torture. Désolé, je m’éloigne quelque peu de ta question. Mais toute occasion de descendre Trump est bonne à prendre.

Je te vois comme un Bukowski qui aurait un fort sentiment de culpabilité, qui se soucierait de ce que les autres pensent de lui. Aimes-tu son oeuvre et penses-tu que vous ayez des points communs ?

Bukowski a été une de mes influences majeures quand j’ai commencé. ça fait longtemps que je n’ai rien lu de lui mais il a été la révélation qu’on pouvait écrire sur des gens marginalisés d’une façon directe et empathique. Que tout le monde comptait, pas seulement les sujets des « grands » romans. Qu’on n’avait pas besoin d’enjoliver la prose. Que vous pouviez faire de vous-même la partie la plus laide de l’histoire. Oui, il a eu une énorme influence sur moi et je continue à penser que Souvenirs d’un pas grand-chose reste un des plus grands livres les plus sous-estimés.

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Tu décris beaucoup de problèmes économiques : chômage, boulots pitoyables, dette étudiante, difficultés à payer ses frais médicaux, manque d’assurance sociale. Ces problèmes sont-ils la face sombre du rêve américain/californien ?

Je crois qu’il y a un tas de monde avec des problèmes économiques bien plus grands que les nôtres (bien que nous ayons un nombre stupéfiant de SDF et de gosses qui crèvent de faim). Il y a beaucoup de gens pour qui c’est dur ici. Mais la pauvreté dans le monde est telle qu’on a du mal à l’appréhender ici. En ce qui concerne les jobs qui craignent méchamment, je peux me tromper, mais je crois qu’il y en a dans plein d’autres cultures. Personnellement, j’ai toujours détesté ces jobs de merde, parce que je ne vénère pas le fric tant que ça. Je déteste que la compagnie d’électricité, ou mon proprio, ou d’autres vénèrent l’argent et veuillent à tout prix que j’en aie.

Quant aux autres problèmes… celui de la dette étudiante est ridicule. On avait des écoles publiques fantastiques, gratuites jusqu’à la fac. J’ai connu ça, ce n’est pas si vieux. Mais tout est tourné vers le profit à présent. L’absence de soins pour les pauvres, les classes moyennes inférieures, et dans certains cas, les vieux, est un des symboles les pires, les plus moches de notre pays. C’est inexcusable… sauf qu’on a des politiciens (et des gens) qui préfèrent réduire les impôts de sociétés qui valent des milliards plutôt que sauver la vie des gens. Tous ces gens que je mentionne… ceux qui souffrent de maladies chroniques…tous sont jetables car ils coutent de l’argent. Mais les militaires aussi alors qu’on leur accorde plus de fric à chaque budget. J’en suis venu à la triste conclusion que nous sommes, en tout cas pour l’instant, une nation cruelle. Et que si nous ne changeons pas, alors le rêve américain est un mythe (il l’a toujours été, mais pas à ce point). On n’accueille plus les immigrants. On vit dans un système de caste. Peu de gens s’en sortent et nos leaders et medias érigent les exceptions comme s’ils étaient la norme. Mais la plupart vivent et meurent dans la même tranche de revenus que celle dans laquelle ils sont nés. Hunter S. Thompson a dit un truc du style : “quand les historiens jetteront un regard sur les Etats-Unis, ils nous appelleront la nation des plus grandes promesses et des plus grands échecs. » J’espère que non. Il est peut-être possible de renverser la situation. Mais ça n’arrivera pas cette semaine.

La plupart de tes personnages sont athées. J’ai cru comprendre que tu l’étais toi aussi. Est-ce facile à vivre aux Etats-Unis ?

Je crois qu’un meurtrier serait plus facilement élu au Congrès qu’un athée. J’exagère peut-être un peu, mais à peine. Cela dit, ce n’est pas si difficile à vivre. A moins que vous ne soyez une personnalité publique… vous seriez balancé dans le caniveau pour ça. Mais pour les auteurs relativement obscurs, ce n’est pas trop dur. Ce qui est difficile, c’est de voir de quelle façon vile et détestable certains bons croyants se comportent. C’est surtout exaspérant au possible. Cependant, il y a des croyants dont je ne partage pas la foi, mais que je respecte pour ce qu’ils en font. Certains donnent de la nourriture et des vêtements aux sans-abris. Certains aident les gens dans le monde. Difficile de mettre en faute ce genre d’actions.

Et il y a sûrement des tas d’athées qui sont des trous du cul. Je crois en ce que je crois. J’essaie de respecter les croyances des autres, tant qu’ils ne se cachent pas derrière un quelconque prétexte religieux pour propager la haine et la violence. Ce qui se produit souvent, en ce moment, aux Etats-Unis et ailleurs. Un nationalisme dangereux a fait un effrayant retour ces temps-ci. Mais ce n’est pas si dur, d’être athée, même si je persiste dans cette idée de meurtrier/athée au Congrès. Et c’est terrible de voir à quel point la science est dévaluée ici… où tous ces gaspilleurs d’énergie fossiles qui nient le changement climatique sont en train de détruire la terre aussi vite qu’ils peuvent. Le mot science est une injure aux Etats-Unis et beaucoup de gens se servent de la religion pour discréditer la science. Ce qui est ridicule et triste. Un nombre incalculable de personnes sont du mauvais côté de l’histoire en ce moment.

« Etre dans ma tête n’est pas toujours le meilleur endroit où se trouver, en ce qui me concerne. »

Quand tu avais six ans, en 1972, tu étais obsédé par l’extinction des animaux, et terrifié à l’idée d’être le dernier de ton espèce. Comme tu l’écris : « Tu n’es pas obsédé par la mort, mais par la peur d’être tout seul. » J’ai été stupéfaite par une telle maturité, si jeune. Penses-tu que cette remarquable lucidité puisse être une explication concernant tes addictions futures, ton désir d’être défoncé pour échapper à cette dure réalité ?

Sûrement en grande partie. ça, et plus tard (alors que j’étais déjà toxico), le fait de m’auto-médicaliser pour ma maladie mentale. Mais être défoncé/chargé/bourré était surtout une tentative de m’extraire de ma tête. Etre dans ma tête n’est pas toujours le meilleur endroit où se trouver, en ce qui me concerne. C’est ça que je fuyais.

Quelle serait ta définition du bonheur ?

Waouh… question difficile. Je dirais les moments dans la vie où tu n’es peut-être même pas conscient de l’instant, mais que tu le vis pleinement… ce qui peut se produire quand je suis confronté à quelque chose de l’incroyable beauté du monde (quelque chose d’aussi grand que l’océan ou être le témoin d’un bref geste de bonté d’un étranger envers quelqu’un), ou le sexe… ou l’écriture… Je crois que le bonheur arrive quand j’agis et non pas quand je pense. Et c’est seulement après réflexion (même très brève) que je réalise que j’étais entouré de bonheur pendant un instant. Bien que parfois, ça arrive et tu en es pleinement conscient sur le moment. Oui, je dirais que c’est vivre pleinement ces instants. Quand je ne suis ni préoccupé par le passé ni inquiet de l’avenir.

Rob-Roberge-AP-Credit-Dirk-Vandenberg 19.31.07

Désespoir, alcoolisme, addictions, souffrance physique, maladies mentales, suicide, peur de l’abandon… comment expliques-tu le plaisir que les lecteurs ressentent à la lecture de tes livres ? J’ai pleuré, quand tu te retrouves seul dans ta cabane de Wonder Valley, que tu t’apprêtes à te tuer par overdose de cachets et que « tu écoutes le bruit que le monde fera sans toi. » Tu crois que je suis maso ?

Eh bien, j’espère que les lecteurs en retirent une sorte de plaisir. Mais, surtout, j’espère qu’ils éprouvent de l’empathie. Les livres que j’aime le plus m’ont fait sentir moins seul au monde. J’espère que c’est l’effet que mes livres ont sur certaines personnes. Je ne me maîtrise rien. Mais j’espère. Mon ami Jerry Stahl, alors qu’il m’interviewait, a un jour soulevé l’idée qu’affronter la douleur que l’on peut contrôler serait une façon d’affronter la douleur qu’on ne peut pas contrôler. Alors, oui, tu es peut-être un brin maso, haha. On l’est peut-être tous quand on lit le genre de bouquins dont je parle. La souffrance nous rassemble, je crois.

Une de tes ex petites amies t’a dit un jour, en parlant de REM : « C’est grâce aux mauvais passages que tu peux apprécier à quel point les bons sont géniaux. » Est-ce pour cette raison que tu aimes te faire souffrir, mentalement et physiquement ? Pour apprécier plus la fin de la douleur ?

Pas sûr que ces deux notions soient liées. J’ai plus pris son affirmation comme se référant à la souffrance du monde Ou plutôt à ce à quoi il est impossible d’échapper dans la vie. et pas à celle que je m’inflige. La vie n’est pas pour les fillettes. On a besoin de ces moments de grandeur.

Tes livres peuvent aussi être tellement drôles. Surtout tes dialogues. Ils ont l’air si « réalistes ». Trouvent-ils leur source dans un sens de l’observation que tu aurais très aiguisé ?

J’adore écouter ce que les gens se racontent. J’ai grandi dans un quartier majoritairement italien. Certains de ces types étaient des affranchis et/ou d’une façon ou d’une autre liés à la mafia. Et s’ils avaient fait plein de trucs dégueulasses, ces trucs étaient souvent très drôles. Les écouter raconter leurs exploits a été pour moi une bonne formation de base, de faire attention à leur façon de parler. Ces mecs étaient souvent hilarants. Et leurs noms. Lou le chalumeau (incendiaire), Mondo et Fausto (des gars corrompus qui possédaient les parkings de la ville, et la plupart de ceux de la ville d’à côté), leur frère, pour qui j’ai bossé, Clean Tommy, surnommé Tommy « le propre » parce qu’il n’avait pas de lien avec la mafia et vivait honnêtement. Par la suite, je suis devenu accro à l’écoute des formes relâchées et du rythme du langage. C’est peut-être là que le fait d’être musicien (à ces débuts à l’époque) influence mon style d’écriture. Les dialogues sont de la musique pour moi.

Mais les dialogues, en prose/fiction, ne sont jamais de vrais dialogues. La littérature, même si elle est « réaliste », ne contient pas de « vrais » dialogues. Ils sont livrés dans une version distillée, abrégée, réduits à l’essentiel.

Quant à savoir pourquoi mes écrits sont drôles (merci de le dire, en tout cas) ? Je place la comédie et le rire au-dessus de plein d’autres trucs dans la vie. Je n’ai pas un ami proche qui n’ait pas le sens de l’humour. A mes débuts, j’avais tendance à produire de pâles copies d’Hemingway ou Carver. Et j’ai fini par réaliser que mon boulot n’avait rien d’original. Alors j’ai décidé de faire une liste des choses et des gens qui me fascinaient. L’humour s’est retrouvé en tête de liste. Et j’adore les dialogues drôles, tout bêtement. Je ne pense pas qu’ils aient la considération qu’ils méritent, en tout cas aux Etats-Unis. Mais c’est une autre histoire.

Tu enseignes l’écriture créative à l’Université de Palm Desert, en Californie. En France, les gens sont plutôt sceptiques quant à ce type de programme. Ils craignent une standardisation de la pensée et des styles d’écriture. Peux-tu nous expliquer ce que tu apprends à tes étudiants ?

J’enseigne l’écriture depuis vingt ans, et j’ai entendu parler ici même de cette idée de standardisation de la pensée et du style. Je peux honnêtement affirmer que je n’ai jamais assisté à un tel phénomène. Il y a bien une uniformisation des livres publiés par les principales maisons d’édition mais c’est plus dû au fait que les éditeurs manquent de tripes et jouent la sécurité (comme Hollywood). Ils ne prennent aucun risque en tentant de publier des livres différents et nouveaux. Je ne vois pas en quoi les programmes d’écriture seraient à la source du problème et en seraient responsables. Je vois des styles d’écriture extrêmement différents dans les classes dans lesquelles j’enseigne. J’ai beaucoup d’étudiants qui sont publiés, même quelques best-sellers, (un monde qui m’est étranger haha !) et ils n’ont jamais rien eu en commun les uns avec les autres.

Je ne vois pas pourquoi l’écriture ne pourrait pas être enseignée. On enseigne les autres arts. La peinture, la sculpture, la danse… Est-ce que chacun va devenir un auteur fantastique ? Non. Certains le deviendront. Mais j’ai l’espoir qu’ils seront tous meilleurs en partant qu’en arrivant. Et de meilleurs lecteurs. Des lecteurs qui feront que la littérature reste vivante.

Cela dit, je tends à enseigner la littérature comme étant à la fois un art et un artisanat. Il y a de nombreux endroits où l’on enseigne l’artisanat. Et c’est une bonne chose. Mais si vous ne mettez pas les gens au défi de faire de l’art – être original, repousser les limites de ce qui a été fait avant – vous ne faites pas grand-chose. J’enseigne aussi beaucoup plus de théorie que d’autres profs. Je crois que les artistes devraient être au courant des différents systèmes d’analyse. Mais c’est peut-être moi qui suis bizarre. Je lis des bouquins de théorie architecturale pour nourrir mon écriture. Je lis des bouquins d’histoire de l’art. J’apprends l’électronique. Tout cela s’assemble d’une certaine façon dans cet art-isanat. Il faut faire plus que seulement écrire.

En ce qui concerne l’enseignement… Personne ne prétend que le tennis ne peut pas être enseigné. Laver, Graf, Serena… ils ont tous pris des leçons. Ce n’est pas seulement le talent qui fait un Michael Jordan. Il faut que le talent existe, évidemment. Tout n’est certainement pas dû principalement à l’entraînement/enseignement. En tant que prof, quand je me retrouve face à un étudiant très talentueux, mon boulot consiste à l’aider à éviter de faire les erreurs que moi et d’autres ont faites au début de leur carrière. Et à m’éclipser. Parfois, tu n’es pour rien dans le succès de tes élèves. Ils y seraient arrivés de toute façon. Tu leur montres juste comment éviter les nids de poule qu’ils croiseront dans leur artisanat et dans leur carrière.

La musique joue un grand rôle dans ta vie. Tu joues de la guitare, tu chantes et tu écris les paroles dans The Urinals. Tes livres sont remplis de références musicales : Thunders, Centro-Matic, Ike Reilly, Warren Zenon, Stones, Velvet, Violent femme, Jason and the Scorchers, Tex and the Horseheads, Richard Hell, Dylan… A tout prix raconte l’histoire de Bud Barrett, un guitariste… Tu as dit que la musique t’aidait à ressentir les choses. Penses-tu qu’il y a une relation entre ton amour de la musique et ton style d’écriture ?

Oui, je crois. Que la musique influence mon écriture, plus que l’inverse. Mon écriture emprunte beaucoup à la musique. Je veux que la prose chante, si c’est possible. Cadence, rythme, dynamique… J’ai dit par le passé que ce qu’il manquait à tout écrit, c’était la mélodie. Mais je pense que je me gourais. Une phrase belle comme celle de Fitzgerald, quand Nick imagine la mort de Gatsby… je paraphrase, mais ça donne quelque proche de ça : « Sans doute a-t-il porté le regard sur un ciel étranger à travers un inquiétant feuillage, frissonné en découvrant à quel point une rose est grotesque, et brutale la lumière du soleil sur l’herbe à peine née. » Si une telle phrase ne porte pas une mélodie, elle porte quelque chose de très proche.

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Quatre de tes livres ont été traduits en français. As-tu été traduit dans d’autres langues et sais-tu pourquoi les Français t’aiment ?

Je n’ai été traduit qu’en français. Je ne sais pas si les Français m’aiment, mais merci de le dire. J’en déduis que si je ne suis pas traduit ailleurs, c’est que le reste du monde me déteste. Alors, où est-ce que j’en serais sans la France (que j’aimais avant d’avoir le plaisir d’y être publié) ?

Penses-tu que nous aurons le plaisir de lire ton prochain roman bientôt ?

Je l’espère. Mais je ne suis pas sûr de quand sera ce bientôt. Ce livre est le plus difficile que j’aie jamais écrit. Je tente des tas de nouvelles choses que je n’avais pas faites avant… et il prend plus de temps à écrire que les autres. Mais dès que je le trouverai assez bon, j’ai l’espoir qu’il soit publié. Mais il me reste peut-être encore un an d’écriture sur celui-là. Ou moins, avec un peu de chance.

http://robroberge.com

interview publiée en partie dans New Noise n°43 – mars-avril 2018