Feminicid de Christophe Siébert

Dans Images de la fin du monde, Christophe Siébert plantait le décor. Il créait un monde, sa République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), État d’Europe de l’Est, et plus précisément sa capitale Mertvecgorod, cette cité tentaculaire, sordide et tellement vraie que les miasmes de son extrême pollution, nous avaient collé aux narines durablement. Il nous entraînait, visite éprouvante, dans les ruelles sinistres des quartiers moches surveillés par des drones tueurs, ou dans les beaux quartiers, préservés des maladies décimant les populations paupérisées mais pas des pervers en tout genre. On suivait différents personnages pataugeant dans le cloaque, tentant de survivre dans les ténèbres.
Ici, il délaisse le collage de petits bouts d’existences pour s’attarder sur une seule pièce du puzzle et concentre sa chronique sur l’affaire des féminicides mise en avant dans un article du journaliste Timur Domachev, mort depuis d’une balle dans la tête. L’homme avait mené l’enquête sur les meurtres de centaines de femmes survenues dans la capitale, assassinats ou disparitions niées par les autorités. Le sillon est creusé, les cadavres déterrés, les bas-fonds exposés à ciel ouvert. Impression de descendre sans jamais remonter. Les plaies n’en finissent pas de gangréner la ville et les âmes. Chaque nouvelle clé n’est que le début de preuves révélant l’existence d’un système corrompu, pourri jusqu’à l’os.
Roman d’horreur et roman noir, fantastique, fait de descriptions si minutieuses qu’on finit par tout croire, même aux légendes venues du fond des âges. Composé de découpages de journaux, de télescopages historiques, où le réel et les fantasmes se confondent, Feminicid est inclassable. Le voyage est douloureux, quoi qu’il en soit, et la sensation de se noyer dans des vagues hallucinatoires, des égouts cauchemardesques est tenace. La réalité est pire : complots, trafics d’êtres humains et d’organes, meurtres dont les femmes sont les premières victimes, Mertvecgorod semble se repaître de ses enfants. Aucune lueur ? Une toute petite. Les mortes parlent aux vivants et les rendent meilleurs. Certains semblent sur la voie de la rédemption. Ils sont peu nombreux. Nous sommes seuls. Délicieux.

Feminicid : une chronique de Mertvecgorod / Christophe Siébert. Au diable Vauvert, 2021

Le coup du siècle de Irvine Welsh

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Au volant de son taxi, dans les rues d’Edimbourg, Terry est le roi. Chevelure bouclée, allure athlétique, il est concrètement dans la force de l’âge. Il aime les femmes. Elles le lui rendent bien. A croire qu’elles devinent qu’il dispose d’un atout majeur, là, bien au chaud dans le slip, son Excalibur, qui ne demande qu’à prendre du service. Il deale mollement, fait l’acteur dans des films X, traîne au pub entre deux courses et deux conquêtes. La vie est belle. La thune manque un peu mais qu’importe tant qu’il a l’amour. Beau gosse baratineur, aucune ne lui résiste. Jusqu’à ce que… un ouragan approche de la capitale écossaise, qui va entraîner moult péripéties et rencontres, qui vont voir Terry perdre sa toison et son épée magique, et se mettre au golf.

Irrésistible, Terry l’est autant que ce roman dans lequel il prend vie. Brut de décoffrage et néanmoins gentleman, ce nouveau héros welshien dispose de ressources dignes d’un Begbie, le dingue de Trainspotting, en moins prédateur. Welsh ne prend pas de pincettes pour le ficher dans des situations rocambolesques qui, en plus d’entraîner le lecteur à sa suite à cent à l’heure, finissent par lui faire prendre du recul, et lui donner une vraie épaisseur psychologique. Soutenu par des personnages de seconde main (un américain haut en couleurs collectionneur de bouteilles de whisky, un émouvant paumé mentalement limité doté d’une mère obèse, des piliers de comptoir vindicatifs…), Terry marque chaque page de son tempérament débordant. Successions de scènes frénétiques de baston ou de fesse, comme toujours chez Welsh, on plonge dans l’extrême dans un grand éclat de rire. Tout est absurde et rien n’est grave. La vie, quoi…

Et félicitations à Diniz Galhos pour sa traduction.

Le coup du siècle / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2021

Damon Albarn, l’échappée belle de Nicolas Sauvage

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Après Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop, paru chez le même éditeur en 2019, dans lequel il nous disait tout sur le Modfather, c’est donc à une autre icône de la pop anglaise que Nicolas Sauvage consacre son dernier ouvrage, soit, comme son titre l’indique, Damon Albarn. Et l’on imagine qu’il a dû en passer quelques heures, que dis-je, des semaines, des mois, à manger, dormir, vivre en sa compagnie, tant la discographie de l’artiste est volumineuse et sa personnalité complexe à décrypter.

De 1991 à aujourd’hui, avec huit albums de Blur, six de Gorillaz, deux de The Good The Bad & The Queen, trois albums solo, sans compter les musiques de film, la création de son propre label, et j’en passe, Albarn n’a jamais cessé d’occuper le terrain depuis ses débuts. Hyperactif, toujours avec un projet d’avance, ce speedy Gonzalez a déjà vécu plusieurs vies, à fond, et transforme en or tout ce qu’il touche, menant ses différents groupes tout en haut des charts avec une déconcertante facilité.

Bon, je résume à la truelle. Le propos de Nicolas Sauvage est plus nuancé. Tout n’a pas toujours été aussi simple qu’il n’y paraît. Tensions au sein de Blur, jusqu’au point de rupture avec Graham Coxon, animosités véridiques ou surjouées envers ses concurrents de Suede puis Oasis, périodes de doute, anxiété due à une trop grande exposition, le sieur a aussi connu des tempêtes. Il lui a fallu une ambition démesurée, beaucoup d’arrogance, pour se hisser au rang d’incarnation de la Britpop mid-90’s, redonnant sa fierté à une pop héritière des Kinks, de Madness, des cultures mod et skin, et débarrassant l’Angleterre du grunge venu des Amériques. Il lui a fallu beaucoup de courage pour changer de cap, rompre avec cette quête juvénile d’une notoriété dévorante et se lancer sans filet vers de niveaux rivages, sortir du carcan pop, s’emparer des influences trip hop ou electro, dub, musiques du monde ou rap et s’effacer humblement derrière un personnage fictif dans Gorillaz où priment le décloisonnement entre les genres et les collaborations.

A travers la carrière d’Albarn, avec un sens du détail touchant à l’exhaustivité, Sauvage ne fait pas que livrer une analyse érudite des morceaux de Blur ou Gorillaz, il replace leur création dans leur environnement politique, social et surtout musical, sur près de trente ans, sans oublier leurs influences, livrant une fresque palpitante qui se lit comme un roman.

Damon Albarn, l’échappée belle / Nicolas Sauvage. Camion blanc, 2020

Chronique publiée dans New Noise n°57 – mai-juin 2021

Pandémonium de Sylvain Kermici

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Dans un quartier pauvre d’une ville sans nom, au détour d’une rue qu’on croirait tranquille, Le Léviathan ne ferme jamais ses portes. Les films qu’il diffuse sur son écran démesuré sont exclusivement pornographiques. A l’intérieur, toute une faune se presse, et pas seulement pour contempler des images salaces, à l’exemple de cette fille (qui) écartait les jambes et montrait des orifices réservés d’ordinaire à l’expertise des médecins. On s’y rend pour assouvir ses fantasmes, poussé en cela par Jacob, gourou invisible et omnipotent, ordonnateur des lieux, qui exhorte les clients, par des murmures depuis un trou dans la toile, à dépasser leurs limites. On y vient pour vivre, en grand, en vrai, tout ce qu’on ne vit pas chez soi.

Des salons, des alcôves n’attendent que ces aspirants au vice, tout un labyrinthe de couloirs sales plongés dans la pénombre s’imbrique pour les mener dans des cabines individuelles, des cellules ou des caves, où ils pourront se repaître de tous les liquides corporels dont ils rêvent, les leurs ou ceux d’autres, où ils pourront calmer, à coups d’orgasmes ou de douleurs, leurs désirs. A l’extérieur, des individus s’apprêtent à prendre le Léviathan d’assaut pour renverser Jacob.

Plongée dans les entrailles du mal, successions de scènes d’une crudité et d’une violence absolues, déferlement de sang, de sperme, de cris, Sylvain Kermici nous prend par la main brutalement et nous entraîne dans les circonvolutions de son théâtre de l’horreur. De plus en plus profond dans la noirceur de l’âme humaine, au fil des expériences subies par différents protagonistes. Voyage halluciné, complètement barré, le récit se termine en une apothéose d’hémoglobine à mesure que les personnages, usagers ou gangsters, se font dessouder à l’arme lourde.

Insupportable ? Justement non. C’est dans la démesure que s’opère le plaisir. Et dans la connivence. L’auteur ne nous abandonne pas, dans ce cinéma glauque, tout seul, dans le noir. Il laisse des loupiotes allumées, pour qu’on puisse tout bien voir. Il nous dit, à l’avance, qui va mourir, pour qu’on profite de découvrir comment. Il nous guide et on l’imagine très bien un rictus au coin des lèvres s’amuser de la méchante farce qu’il est en train d’écrire. Comme dans un film de genre, terreur ou polar de série B, on se délecte de l’exagération, de ce trop de cadavres, de sexe, de souffrance, tout en tournant les pages avec, quand même, un brin d’appréhension. Bienheureux de n’avoir pas à pénétrer pour de vrai dans son Pandémonium.

Pandémonium / Sylvain Kermici. Les Arènes (EquinoX), 2021

La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire de Sébastien Raizer

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Avril 2020. Kyoto. Sébastien Raizer, qui vit depuis plusieurs années au Japon, commence à faire « zazen ». Chaque matin, à l’aube, il se rend au temple zen Kōshō-ji pour pratiquer cette forme de méditation assise, basée sur la respiration, à la recherche de lui-même et de l’harmonie avec le monde qui l’entoure.

Si La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire est un ouvrage de réflexion sur la pratique de cet « art » millénaire, tentant de faire comprendre aux occidentaux que nous sommes la philosophie qui l’anime, et si certains passages demeurent abscons aux personnes, dont je suis, incapables de ralentir le rythme pourtant épuisant de leur quotidien, il est avant tout un joli témoignage sur les efforts d’un homme en quête de spiritualité. Et c’est bien cette incarnation, cette personnalisation qui est intéressante ici.

Sous la forme d’un journal, facile à lire, Sébastien Raizer livre sa progression dans cette immersion, ce voyage en lui-même. Chaque jour, il fait de nouvelles découvertes, et son étonnement, sa naïveté permettent au lecteur d’accompagner sa progression. On mesure la difficulté à tenter l’aventure à l’aune de ses doutes et de ses hésitations. Car l’auteur reste curieux de ce qu’il découvre. Il observe, et si son regard sur les choses évolue au fil des pages, il ne peut s’empêcher d’être distrait par la beauté d’une fleur, la présence d’autres élèves qui l’intriguent, et dont il restitue les gestes. Et par ce bonze, gardien du temple, qui l’initie, lui montre la voie en lui donnant quantités de tâches manuelles à accomplir avant de pouvoir méditer, comme laver les sols ou ramasser les feuilles, et le plonge parfois, d’une parole, dans des océans de perplexité.

L’auteur ne cherche pas à convaincre des bienfaits de la méditation, il ne juge pas, il raconte, humblement, son expérience, et en dit, finalement, beaucoup sur ce qu’il est.

La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire / Sébastien Raizer. Editions du Relié, 2021

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel

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Dans La transparence selon Irina, Benjamin Fogel explorait les dérives potentielles de notre ultra-modernité, où technologie, intelligence artificielle et contrôle d’internet par l’Etat aboutissaient à une société où l’homme était entré dans l’ère de la soumission consentie au profit du bien commun. Une forme de totalitarisme s’était mise en place, plébiscitée par une vaste majorité de citoyens, prétendant faire le bonheur de l’individu, malgré lui au besoin, sans violence.

Dans Le silence selon Manon, l’auteur continue de questionner notre avenir. Il poursuit l’exploration de thèmes très semblables mais, en situant son action en 2025 et non plus en 2058 comme dans Irina, il dresse un portrait de notre futur monde d’autant plus flippant qu’il est très proche, incarné habilement par des personnages qu’on pourrait croiser aujourd’hui.

France, 2025, donc.

A ma droite, des incels, « célibataires involontaires », masculinistes frustrés de la vie et surtout du cul, s’en prennent sur la toile et sous couvert d’anonymat aux (belles) femmes, ces créatures arrogantes et viles qu’ils ne peuvent séduire sous prétexte qu’elles les trouvent trop moches, trop geeks, trop timides, et qui ne méritent que leur ressentiment. KenkillER lance des campagnes de harcèlement en ligne très suivies et dévastatrices pour leurs cibles.

A ma gauche, des neo straight edge, émanation contemporaine du straight edge qui prône depuis les 80’s l’abstinence de drogues, d’alcool, de viande, voire de sexe, auquel s’ajoute ici l’éthique écologiste et féministe. Yvan est le leader charismatique du groupe de punk hardcore Significant Youth, fer de lance du mouvement.

A force de s’asticoter virtuellement, les représentants des deux tendances devaient finir par se rencontrer in real life. C’est chose faite lors d’un concert des Significant youth, durant lequel des incels tirent dans le tas.

Si le combat a bien lieu, on est loin du match de boxe. Aucune règle, tous les coups bas sont permis. Et Benjamin Fogel se garde bien de se poser en arbitre. Si on l’imagine aisément être plus proche du courant neo straight que des haters misogynes, il évite le discours manichéen et la facilité, livrant un récit où les personnalités se dévoilent peu à peu et où les méchants ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Surtout, en invoquant deux courants qui existent réellement, dont il exploite les failles, il ancre son histoire dans une réalité particulièrement crédible et dérangeante. A travers ses personnages, il fait bouger les lignes.

Parmi les incels qui, de triste mémoire, ont vraiment commis des attentats sanglants aux USA dans les années 2010, Tristan représente finalement la mouvance primale du courant, inclusive, initialement conçu comme un groupe de soutien aux personnes isolées. Ce sont les appels à la haine, répétés, obsessionnels, qui finissent par le faire pencher du mauvais côté de la force.

Parmi les neo, issus d’un dogme qui a lui aussi été sensible à divers égarements, dont l’homophobie, Yvan et son frère Simon ne sont pas exempts de défauts. Venant d’un milieu aisé et facilement donneurs de leçon, tous deux ont un côté tête à claques. Yvan se pose en gourou et durant ses concerts, il attend de ses fans qu’ils l’écoutent sans bouger un orteil. Simon a fait tant de victimes de son harcèlement au lycée qu’il en a oublié les visages. Maintenant atteint d’acouphènes, son propre bien-être est plus que jamais sa priorité. Tous deux, égocentriques, sortent avec des femmes magnifiques, intelligentes, sensibles, qu’ils pensent aimer mais ne sont que leurs trophées.

Personne n’est ce qu’il prétend être, ni sur la toile, ni dans la vie. Les discours ne sont que faux-semblants si vos gestes ne sont pas conformes à ce que vous prêchez. Fogel souffle le froid et le chaud, le vrai et le faux, oppose le bruit et la fureur à la quête d’un silence désormais inaccessible. Certains basculent, d’autres s’amendent. Il faut attendre la toute fin pour, comme lorsqu’on décrypte une fake news, démêler l’intrigue.

Le constat est sévère, la violence décuplée par les réseaux sociaux. Peut-elle être évitée ou est-elle la part sombre de notre humanité ? Si l’on éradique l’anonymat éradique-t-on les trolls et quelles conséquences cette transparence forcée auraient-elles sur notre quotidien ? Ces questions, philosophiques, passionnantes, comme dans Irina, restent posées.

Le silence selon Manon / Benjamin Fogel. Rivages, (Rivages-Noir), 2021

Serial bomber de Robert Pobi

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Une soirée privée au musée Guggenheim de New York réunit tout le gratin de la ville. Une gigantesque explosion d’origine criminelle fait sept-cents morts et cause la destruction d’inestimables œuvres d’art. D’autres explosions suivent, faisant d’autres victimes. Le FBI contacte Lucas Page pour démêler l’affaire. La piste terroriste semble la plus probable, même si les attentats ne sont pas revendiqués.

Ainsi, Page, l’ancien agent devenu prof d’astrophysique reprend du service. Sévèrement handicapé lors d’une précédente intervention, il s’était bien juré de rester tranquille et de s’occuper de sa femme et ses gosses, mais voilà, on ne se refait pas. D’autant que son ancienne coéquipière, la fière Whitaker se joint à l’enquête.

Après City of Windows, où l’on découvrait Lucas Page, on retrouve donc le duo qui faisait la force du premier volume. Scientifique déglingué, bien barré, un rien asperger, capable de « lire » une scène de crime, toujours de mauvais poil, Page rebalance sa mauvaise humeur à une fliquette qui n’a rien perdu de son sens de la repartie. La recette de Pobi pour faire un bon thriller fonctionne toujours : personnages attachants, rebondissements, détours, scènes de violence, tension, montée en puissance jusqu’au dénouement, le rythme ne faiblit pas.

Le plaisir est peut-être un peu en deçà, comparé à la lecture de City of Windows. Sans doute est-ce dû à une intrigue moins politique et donc une critique du monde moins acerbe, même si les dérives de notre modernité et les ravages des réseaux sociaux sur des cerveaux peu empreints à la circonspection et à la vérification des sources sont habilement pointés du doigt.

Inutile de bouder son plaisir, cependant, Serial Bomber tient en haleine et la route.

Serial Bomber / Robert Pobi. trad. Mathilde Helleu. Les Arènes (EquinoX), 2021

Nous errons dans la nuit dévorées par le feu de Jules Grant

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Donna et Carla sont amies depuis l’enfance. Elles ont grandi dans le même quartier du Sud de Manchester. Ont connu des parcours familiaux semblables, où pauvreté et alcoolisme étaient des préoccupations plus envahissantes que le soin apporté aux enfants. La débrouillardise et la rue ont cimenté leur éducation. Elles n’ont pas suivi les modèles parentaux. Elles ont agi, ont uni leur force et leur rage. Elles ont fondé un gang, un gang de filles, lesbiennes de surcroit, comme elles. Les hommes, elles s’en arrangent tant qu’ils ne s’immiscent pas dans leur business, celui des drogues qu’elles fourguent dans les clubs dans des vaporisateurs de parfums. Un jour, tout bascule. Carla a séduit la femme d’un caïd et se fait tuer.

Histoire d’amour et de vengeance, Nous errons dans la vie se lit au rythme de la traque de Donna pour retrouver le meurtrier et lui faire payer son crime. A cent à l’heure au volant de sa moto. Elle est en colère, désespérée, accompagnée de sa bande, prête à en découdre, jusqu’au bout. Et on se fond dans leur sillage, d’autant qu’on en apprend plus au fil des pages sur leur passé et qu’on s’attache. Forcément, on prend parti, et on espère un dénouement à la hauteur de leur furie.

Mais le roman de Jules Grant n’est pas qu’une bonne intrigue. L’auteure a une vraie langue, tout en décrochements, phrases courtes, reparties vives et dialogues précis. Aussi flamboyante que les filles qui composent le clan.

C’est aussi dans le choix des personnages qu’il est original. Et malin. Parce qu’il met en scène des femmes, dans un milieu violent et qu’il évite les clichés propres aux genres. Donna et ses comparses, même si l’on devine qu’elles ont dû affronter plus de périls que leurs homologues masculins, se comportent surtout comme eux. Elles sont aussi rebelles, violentes. Elles forment un gang, pas un regroupement de femmes par défaut. Elles ne se revendiquent pas féministes, ce combat n’étant pas le leur, elles l’ont dépassé depuis longtemps, elles réagissent en fonction de leur environnement, comme n’importe quel être humain. Elles ne sont ni fleurs fragiles, ni viragos, elles se servent des mêmes armes que les mâles, les hauts talons en plus. Par choix.

Nous errons dans la nuit dévorées par le feu / Jules Grant. trad. de Maxime Berrée. Inculte, 2020

Les plaies d’Occident de Félix Jousserand

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Si l’on vous proposait de revivre 2020, peut-être bien que certains d’entre vous trouveraient que l’idée sonnerait comme une mauvaise blague. Et il est vrai que les nombreux témoignages retraçant le premier confinement n’ont pas libéré, chez moi, un enthousiasme forcené. Alors, pourquoi Les plaies d’Occident est un livre qui mérite notre attention ? Qu’est-ce qui différencie la collection de souvenirs de Félix Jousserand de celle d’un autre ?

La forme, d’abord. Un journal. Un style. C’est par des phrases courtes, dans une langue épurée, très travaillée que l’auteur a choisi de nous faire partager la mémoire de cette année sombre. Les passages concernant chaque jour sont un concentré de mots, exposant un condensé d’émotions diverses, souvent fortes. La lecture, facilitée par une belle mise en page, en est si aisée qu’il faut souvent revenir en arrière, s’arrêter, s’attarder, de peur de rater quelque chose. Pas le temps d’être lassé par des phrases, couperets efficaces, plus proches des aphorismes que d’une analyse psychologisante de la situation. Largement le temps d’être ému par des accents plus poétiques que théoriques.

Le fond, surtout. C’est dans le choix de ce qu’il dit, dans l’accumulation de détails tour à tour personnels ou universels que l’auteur fait preuve de talent. On se reconnait, du coup, dans ces petites tranches de vie. On se rappelle d’avoir eu telle pensée à propos de tel événement, sans l’avoir formulée avec autant de subtilité. On revoit le visage crispé de Macron lors d’une de ses allocutions, celle du 13.04, qui devient sous la plume de l’auteur : le président prend la parole – l’envergure le fuit comme l’or les misérables. On souffre de ces anecdotes individuelles qui résonnent comme des douleurs partagées, tel ce bout d’histoire du 19.05 : ma mère à l’hôpital – sa tête à la fenêtre – moi dans le gazon devant l’entrée barricadée- son filet de voix couvert par le vent. On sourit à l’évocation d’absurdités vécues en commun, qu’on aura vite oubliées, ainsi que celle relevée le 01.11 : essentiel non essentiel – la ramette de papier contre le pot de fleurs – le slip contre le jouet. Nouveau vocable, nouveaux concepts, angoissants, déshumanisants, inventés non par l’auteur mais par ce que l’on suppose être des techniciens pour définir le nouveau monde. Reproduits ici, n’en devenant que plus insensés.

Le rappel, finalement, d’une année de vie confinée, distendue, irréelle, mais d’une année de vie faite de moments vécus ensemble, peut-être plus que toutes les autres.

Les plaies d’Occident / Félix Jousserand. Au Diable Vauvert, 2021

Au nom du bien de Jake Hinkson

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Richard Weatherford est un homme heureux. Pasteur de l’Eglise baptiste de Stock dans le comté de Van Buren, Arkansas, il a réussi. Heureux mari, heureux père de cinq enfants, il est un pilier de la communauté de villageois dont il prend soin. Les conseils bienveillants de ce représentant modèle des valeurs chrétiennes, prêchant l’abstinence, la tempérance en tous domaines, sont appréciés de tous. Bienveillant, il l’est tant qu’on ne s’attire pas ses foudres. Il attend de ses ouailles qu’elles se conforment aux préceptes bibliques, fassent preuve de droiture, respectent la morale. Dans cette bourgade du Sud des Etats-Unis, on ne rigole pas avec les bonnes mœurs. Dieu est le Guide et le Sauveur. Malheur à l’agneau qui s’écarte du troupeau, surtout s’il est noir, mais c’est une autre histoire. Alors, quand Frère Weatherford est victime d’un maître chanteur, sous les traits délicats de Gary, avec lequel il a eu une malencontreuse et fugace aventure, son monde s’écroule. Sa paix menacée, sa réputation sur le point d’être entachée d’affreuse manière, le bon Pasteur passe à l’action. Le bien et le mal ? Quelle importance. Après tout, c’est lui qui décide.

Avec ce personnage prêt à tout pour sauver les apparences, Hinkson dresse un portrait féroce d’une Amérique arcboutée sur des principes d’un autre âge, prompte à juger, exclure. Pour un peu, on se croirait dans une histoire ancienne, si l’auteur ne s’amusait à nous rappeler qu’elle est tout à fait contemporaine en plantant dans les jardins des panneaux à la gloire de Trump. La fuite en avant de Weatherford, incapable d’imaginer descendre dans l’échelle sociale, perdre ce qu’il a mis du temps à conquérir, allant pour sa survie jusqu’au pire, devient l’incarnation d’une terre inapte au changement, qui souhaite se préserver des aléas de la modernité. Les contrepoints apportés par les réflexions intimes de ses proches ou de ses tourmenteurs, tellement loin d’imaginer la fureur qui l’anime, ne font que renforcer son ignominie.

Dans le rôle du méchant, Weatherford, charismatique, ambigu, est parfait, à la hauteur d’un Robert Mitchum dans La nuit du chasseur de Charles Laughton. Et quand on sait que Jake Hinkson est fils de Pasteur, ça fait froid dans le dos.

Au nom du bien / Jake Hinkson. trad. de Sophie Aslanides. Gallmeister (Totem), 2020