La cavale de Jaxie Clackton, de Tim Winton

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Jaxie a 16 ans. Il réagit parfois avec violence, alors ceux de son lycée le craignent et le rejettent. Il se sent seul. Sa mère est morte. Son père le bat. Quand il retrouve son paternel écrasé sous son pick-up, bien qu’il ne soit en rien responsable de sa mort, il se dit que les flics verront en lui un assassin et le mettront en taule. Un fusil, des jumelles, quelques affaires, il s’enfuit.


Le bush australien est une terre hostile pour qui s’y aventure à pied et la cavale de Jaxie devient un calvaire que l’on suit pas à pas. Il lui faut se cacher, éviter tout rapprochement avec toute forme de civilisation, forcément hostile elle aussi. Il lui faut trouver de quoi boire et se nourrir. Heureusement il sait chasser et dépecer la viande des kangourous qu’il abat. Il lui faut avancer, au rythme de ses pensées, de ses souvenirs, de son envie d’aller retrouver Lee, sa cousine, avec qui il fera sa vie. De ses réflexions naît un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Le lecteur, obligé de se fier au seul point de vue du narrateur, s’immerge dans son monde intime à mesure que le fugueur s’éloigne de celui des hommes. Puis, au hasard de sa fuite apparaît une cabane, habitée. Dans ce grand nulle part accablé de chaleur, le père Fintan MacGillis, curé irlandais défroqué vit là dans la solitude, le dénuement le plus complet, depuis des années. Ils vont devoir s’apprivoiser.


La rencontre entre ces deux êtres qui se méfient l’un de l’autre transforme le récit. Le périple solitaire dans une nature écrasante prend des airs de roman initiatique pour un Jaxie qui amorce une mue affective au contact du vieux fou. D’un coup, l’environnement semble se rétrécir, se limiter aux abords de l’abri, tandis que de nouveaux sentiments submergent l’adolescent et que la relation humaine se mettant en place prend le pas sur le reste. Tout demeure lent dans ce coin du désert et pourtant Tim Winton parvient à captiver. Le partage d’un repas, quelques confidences, beaucoup de blancs et de silences… tout est prétexte à maintenir une terrible tension, qui ne s’éteindra que lors d’un ultime chapitre, remplacée alors par une émotion foudroyante.

La cavale de Jaxie Clackton, de Tim Winton
Traduit de l’anglais (Australie) par Jean Esch
Gallimard (La noire), 2021

Le grand silence de Jennifer Haid

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Art est prêtre. Fort apprécié de la communauté catholique, comme lui majoritairement originaire d’Irlande, dont il a la charge, il est souriant, discret, à l’écoute. Il a toujours été comme ça, bienveillant, depuis tout jeune. Il s’épanouit au service des autres. Il est sans histoire. Alors, quand il est accusé d’attouchements sexuels envers Aidan, un garçon de huit ans, son entourage est sous le choc. A Boston, l’Eglise vient d’être secouée par un énorme scandale. Dans ses rangs, des pédophiles sévissaient. Pourquoi le gentil Art ne ferait-il pas partie de ces monstres ? Tout le monde le juge coupable, d’autant qu’il refuse de se défendre et que sa hiérarchie lui tourne le dos et l’écarte. Mais dans l’esprit de sa sœur Sheila, le doute persiste. Des années plus tard, elle poursuit son enquête et découvre la vérité.

Jennifer Haigh, avec une infinie délicatesse, dresse le portrait d’un homme dans toute sa complexité, détaille son parcours, examine ses relations avec ses proches, tout ce qui a construit l’être qu’il est devenu. En choisissant de faire raconter l’histoire de sa vie par sa soeur, elle densifie le récit, propose différents points de vue, évite la linéarité de l’analyse et provoque l’empathie du lecteur, poussé à suivre les sentiments de Sheila à mesure qu’elle décèle des pistes. Ses questionnements l’amènent à sonder l’ensemble des liens que son frère avait tissé avec la société qu’il côtoyait, ses mœurs, ses lâchetés, sa promptitude à se détourner, sans preuve, d’un représentant du culte qu’elle estimait. Elle devra également comprendre les relations qu’Art entretenait avec les différents membres de sa famille, par exemple pourquoi leur autre frère, Mike, s’est éloigné de lui. Elle devra déchiffrer les non-dits et faire parler le(s) grand(s) silence(s).

Le grand silence / Jennifer Haigh. trad. de Janique Jouin de Laurens. Gallmeister (Totem), 2021

La fugue thérémine d’Emmanuel Villin

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Un des pionniers de la musique électronique était russe. Lev Thérémine, né en 1896, inventa en 1920 cet instrument étrange auquel il a donné son nom, cet appareil énigmatique dont on joue sans le toucher, qui permet par de simples mouvements des mains de faire chanter les ondes électriques. Le point commun entre « Good Vibrations » des Beach Boys, la fusée ramenant Neil Armstrong de la lune, et les bo du Jour où la terre s’arrêta, de La fiancée de Frankenstein, ou de La maison du Docteur Edwards d’Hitchcock ? On peut y entendre les volutes de l’engin.

Ingénieur fort doué, Thérémine a été un pur produit de son époque. Inspiré par les grandes inventions scientifiques – l’électricité – et par l’évolution politique de son pays – il rencontre Lénine en 1922 – il est officiellement dépêché en Europe puis aux USA en 1927, pour exhiber l’excellence soviétique. A New York, il réussit si bien à conquérir un public et à s’enrichir, qu’on lui permet d’y rester, à condition qu’il serve la cause révolutionnaire et en profite pour faire de l’espionnage industriel. Il sera de fait suivi de près par les services secrets russes.

La vie de Thérémine est un roman, à n’en pas douter. Encore faut-il du talent pour dépasser les simples faits et le propulser au rang de héros de la littérature. C’est ce que parvient à faire Emmanuel Villin, dans cette fugue en avant, cette jolie fiction où se mêlent intelligemment réalité et création. Récit au présent, pensées que l’on croirait directement issues du cerveau du génie, événements avérés habilement amenés dans le texte, le déroulé de l’existence de Théremine se lit comme un roman d’espionnage dont on tourne les pages avec curiosité, impatient de connaître la fin. Villin réussit, à travers lui, à faire vivre, sentir, entendre les débuts de ce siècle tourmenté. L’effervescence de New-York et ses clubs de jazz, la prohibition, la crise de 29, le nazisme qui se profile au loin et plonge l’Europe dans l’horreur, la guerre froide… Thérémine est le témoin de presque cent ans de hauts et de bas, de montagnes russes qu’il finit par incarner. Devenu millionnaire en vendant les brevets de ses inventions (le détecteur de métaux, l’altimètre, le système d’écoute à distance…) et en donnant des récitals, il prend de plein fouet le krach boursier et se retrouve criblé de dettes. Fervent bolchévique sommé de propager l’idée de révolution, il est rapatrié d’office en 1938, rattrapé par un certain réalisme soviétique, et surtout par Staline qui l’envoie au goulag pour intelligence avec l’ennemi.

Lev, timide maladif, travailleur inlassable est mort à 97 ans. Son instrument a perduré – on peut en voir des vidéos d’enregistrements par Clara Rockmore, théréministe virtuose. Emmanuel Villin, en insistant sur les amours déçues et les doutes du talentueux inventeur, en fait un personnage aussi insaisissable que des arpèges de thérémine, et lève une partie du voile sans en divulguer totalement le mystère.

La fugue thérémine / Emmanuel Villin. Asphalte, 2022

Chronique publiée dans New Noise n°63 – été 2022

Blackwater de Michael McDowell

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La scène d’ouverture donne le ton et installe d’entrée tous les éléments narratifs qui seront constitutifs de l’ensemble de l’histoire. Oscar Caskey, fils d’une riche famille de propriétaires, arpente, dans une barque menée par son employé noir, les rues dévastées de Perdido. La ville est sous les eaux. La rivière en crue a tout emporté. Les habitants ont fui sur les hauteurs. Dans ce paysage sinistre, silencieux, Oscar découvre Elinor, réfugiée dans un hôtel. Il la secourt et la recueille dans la somptueuse maison qu’il habite avec sa mère Mary-Love. Entre les deux femmes s’engage un combat à mort.

Roman feuilleton (découpé en six épisodes La Crue, La Digue, La Maison, La Guerre, La Fortune et Pluie), Blackwater est une saga familiale mâtinée d’étrange publiée aux Etats-Unis en 1983. S’étalant de 1919 à 1970, elle déroule les affres et les succès d’un clan de nantis ayant fait leur fortune grâce à l’exploitation du bois. Des membres s’y agrègent, d’autres en sont bannis. Haines et coups-bas se succèdent au gré d’alliances, de mariages ou de morts violentes. Pour un peu, on ne serait pas loin de séries telles Dallas ou Succession.

L’histoire des Etats-Unis se découvre en filigrane au fil des pages et des mésaventures subies par les différents protagonistes. L’action s’étale sur plus de 50 ans, dans une ville du sud de l’Alabama et la société décrite est ancrée dans son époque. La famille Caskey règne sur la petite communauté. Sa fortune profite à tous, en apparence. Ils emploient un grand nombre d’ouvriers dans leur scierie et fixent les règles, paternalistes en diable, méprisants avec leurs domestiques – anciens esclaves – sous des airs de bons gestionnaires. Les castes perdurent en Alabama et les différences sociales ne font que s’amplifier lors de la Grande Dépression ou pendant la seconde guerre mondiale.

Mais, comme dans les œuvres d’un Maupassant ou d’un Stephen King, l’étrange fait des incursions dans le récit, donnant tout son charme à la série, et l’on ne s’étonne pas que l’auteur ait écrit les scénarios de Beetlejuice et de L’étrange Noël de Monsieur Jack. Mystères, secrets se font de plus en plus présents, dans des scènes intenses où surnaturel et horreur sont savamment dosés. McDowell excelle à placer des touches de bizarre dans le réel, à des moments clés, qui donnent envie de savoir la suite. Saura-t-on qui est Elinor, cette femme à la chevelure aussi rouge que les eaux de la Perdido ? D’où vient-elle et quels sont ses desseins ? A l’image de la nature environnante, elle semble tour à tour bienfaisante ou menaçante, comme la rivière elle-même. Elinor fascine, elle dérange aussi.

L’un des points forts de Blackwater est de ne jamais faire pencher la balance en faveur d’un personnage ou l’autre. Si les femmes sont le centre de l’histoire, si elles perpétuent les héritages, donnent des enfants à la famille et gèrent les affaires (les hommes n’étant que des êtres faibles, mous ou souffrants d’addictions), elles évoluent selon les circonstances et les drames, et notre affectation n’est jamais dirigée vers aucune d’entre elles en particulier. Elles subissent les aléas de leur existence, qu’ils soient tangibles ou fantastiques. Elles sont mouvantes, comme notre regard sur elles. Elles sont incroyablement singulières et belles, comme les couvertures des six livres regroupant Blackwater.

Blackwater – 6 tomes / Michael McDowell. Trad. par Yoko Lacour. Monsieur Toussaint Louverture, 2022

Ados sous acide de Flea

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Jamais été fan des Red Hot Chili Peppers. Alors, pourquoi m’être infligée la lecture de l’autobiographie de leur bassiste, soit les souvenirs de Peter Michael Balzary, dit Flea (vue sa carrure lili-pucienne) de sa naissance à ses 21 ans ? A cause du titre, ou peut-être de ce petit blond en couverture tirant sur sa clope, touchant comme un môme se prenant pour un homme. Allez savoir, et peu importe. Dès les premiers chapitres, l’humour et la sincérité de l’auteur ont pris le pas sur mes a priori. Ados sous acide n’allait pas être un livre de plus contant les mésaventures sex’n’drugs’n’rock’n’roll d’un groupe en route vers la gloire, mais le récit plus intime, et du coup plus emblématique et intéressant d’un gamin des 60’s qui se demande bien, tout au long de sa première vingtaine d’années, comment il est encore en vie et ce qu’il a fait pour en arriver là.

Bingo. Flea nous fait d’entrée le coup du pauvre gosse mal dans sa peau et ça fonctionne. Emigré d’Australie en 67 alors qu’il a cinq ans, le petit Michael se retrouve à New York, pour échouer à LA peu de temps après avec sa mère et un nouveau beau-père. Maman Flea est la preuve s’il en fallait une que l’instinct maternel est une chimère et beau-papa Flea, chic type mélomane, alcoolique à ses heures, terrorise le blondinet en saccageant méthodiquement la maisonnée les mauvais jours. La vraie vie est ailleurs. Dans le repli sur soi d’abord, l’isolement, la lecture, la musique et la pratique de la trompette jazz. Puis rapidement sous le soleil, en extérieur. Flea profite de sa liberté pour tenter toutes les expériences, le skate, les amitiés juvéniles mais viriles à défaut d’être un tombeur de filles, les magouilles, les ennuis, et la dope. Pétards, coke, acides. Les fix d’héroïnes et de MDMA sonnent la fin de la récré pour nombre d’ados, terrassés par des overdoses, des suicides et bientôt le SIDA.

Flea, miraculé, compte les morts, et tandis qu’il fait les cent coups avec son nouveau frère d’arme, Anthony Kiedis, futur chanteur des Red Hot, un autre membre du groupe, Hillel Slovak s’enfoncera et y laissera la peau. L’écriture de Michael, de spontané, d’une joyeuseté enfantine glisse vers une introspection intime, troublante, exprime le désarroi et surtout la culpabilité d’être vivant quand d’autres ont succombé. The show must go on. La musique et l’amitié sauvent de tout. Bosseur acharné quand il fait ce qu’il aime, Flea commence la basse, persiste, progresse, découvre le punk. Il fait ses gammes dans What Is This, puis dans Fear. Quand son récit se termine en 83, son groupe alors nommé Tony Flow and the Miraculously Majestic Monsters of Mayhem, loin de mesurer la célébrité qu’il atteindra avec Californication, s’apprête à faire son premier concert et Flea est prêt.

Ados sous acide s’avère un témoignage de première main, drôle et sensible, sur les années de plomb du ciel californien de la fin des 70’s. Vous savez quoi ? Si Flea écrit la suite, avec autant de lucidité et d’autodérision, ben je me laisserai tenter.

Ados sous acide / Flea. Trad. de Valérie Le Plouhinec. Harper Collins, 2021

Vertèbres de Morgane Caussarieu

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Sasha a bientôt 10 ans. Avec les deux autres membres de son gang, Jojo et Brahim, elle hante les rues encore désertes de Vieux-Boucau, en attendant la saison touristique. Trois pour un gang, c’est peu. Faut dire que, trop différents pour être populaires, les autres les aiment pas beaucoup, alors ils se sont trouvés. Sasha se rêve garçon et se balade avec son pit-bull sans laisse. Elle n’a pas de mère. Jojo en a une lui, de mère. Dans ses tenues exubérantes, Marylou, maquillée comme un camion volé, ne passe pas inaperçue. Elle s’en fiche de ce qu’on pense d’elle. Seul compte Jojo, l’amour de sa vie, le fruit de ses entrailles, obèse, malade, beau comme un cœur. Et puis, Brahim, ben il est arabe. Un jour, Jojo est enlevé par une femme à barbe qui le fait monter dans sa camionnette blanche. Quand il réapparaît, des jours plus tard, il est méconnaissable. Mutique, maigre, avec une vertèbre en plus.

Chair de poule pour adultes, conte halluciné, pulp au mauvais goût assumé, avec Vertèbres Morgane Caussarieu se délecte des codes de la série Z pour nous plonger dans cette histoire loufoque. Ça passe (ou ça casse) pour peu qu’on accepte sans se poser de questions les rebondissements rocambolesques de son récit. C’est bien ce qu’on faisait quand on avait dix ans, non ? Adorer se faire peur avec des fantômes dans les placards et des tueurs dans la maison. Respecter les termes du contrat, tout en sachant très bien que tout ça n’est pas vrai, sous peine de passer à côté d’une frayeur délectable.

Ici, c’est Sasha, d’une part, qui raconte. Dans son journal intime, elle note la transformation de son copain, et tout le reste. Les cartes Dragon Ball Z, les Minikeums, les Spice Girls ou autre Game Boy, passions enfantines des années 90 – l’action se déroule en 1997 –, le rejet dont elle est l’objet à l’école – elle est pauvre, n’a rien d’une poupée – et le dégoût qu’elle éprouve face aux mutations de son propre corps.

En alternance, Marylou prend la parole. Contrepoint aux réflexions de la petite fille, la mère de Jojo se parle. Par un « tu » insistant, elle se donne. Elle est le contraire d’une enfant, sexuée jusqu’au bout des ongles. Elle aussi cependant est victime de l’ostracisme de ses semblables, dérangeante et seule.

L’horreur grandit au fil des pages. Sang, poils, métamorphoses poisseuses. La vie est organique et sale. Du moins dans l’imagination d’une gosse un peu perdue et d’une mère un peu folle.

Vertèbres / Morgane Caussarieu, Au diable Vauvert, 2021

Mémoires d’un égaré volontaire de Kick (de Strychnine)

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Les vieux punks ne sont pas tous morts et c’est heureux. Faut dire que passé 27 ans, la mort ne semble plus aussi romantique et qu’on se dit, à juste titre, que crever est donné à tout le monde alors que survivre pas toujours. Alors, autant poursuivre sa route, le principal étant de ne jamais renier ses principes tout en continuant à emmerder le monde. C’est à quoi s’est astreint Kick, chanteur, guitariste, compositeur de Strychnine, groupe punk emblématique de Bordeaux. De ses souvenirs, il a fait un livre. Mais attention, pas un livre prétentieux, ni nostalgique. Kick ne se considère pas comme un survivant ou un héros, ou quelqu’un qui aurait des leçons à donner tirées de son expérience. Non, un livre sincère et drôle (ou pas), qui raconte avec des mots simples et justes le parcours d’un punk du siècle (passé).

Et il en a, des choses à raconter. En premier lieu, comment, en étant né à Bègles, dans la banlieue bordelaise et affublé du prénom Christian, il a joué au célèbre festival de Mont-de-Marsan, en 77, avec Strychnine, son groupe formé depuis quelques mois seulement, en compagnie des Damned et des Clash. Il raconte les changements de backline et de femmes de sa vie, les concerts chaotiques, les vaches maigres, les succès et les doutes. Il raconte les gens, roadies, tenanciers de bar louches, la dope, les copains qui disparaissent, les amitiés qui vacillent, les trahisons et ceux qui restent.

Le parcours a pris des virages en épingle, soumis aux aléas, à devoir bien bouffer. Paris, Noisy-Le-Sec, Bordeaux. Usine, tailler la vigne. Il a essuyé des tempêtes, des amours défuntes, des tournées à l’arrache, des productions et des pochettes foireuses. Kick se remémore des rencontres, celle avec Higelin, sa participation à Parabellum. Il parle de la paternité, du besoin de se mettre en retrait et de partir dans les Cévennes devenir bûcheron. Avec toujours, la musique pour salut.

La France qu’il évoque est une France disparue. Celle d’un temps où tout était à faire, où il n’y avait pas de salle où cracher sa hargne, pas de studio où chanter ses mots. C’était la France d’avant les scènes conventionnées, la France de ceux qui ont jeté les bases, construit les fondations. C’était pas mieux, avant, même si c’est pas forcément mieux non plus maintenant.

Kick n’a jamais rien lâché et il n’a pas de regret. Après sept albums solo et trois avec Strychnine, il n’a plus rien à prouver. Mais toujours des choses à dire. Ce qu’il fait ici, joyeusement.

Mémoires d’un égaré volontaire / Kick de Strychnine. Les éditions Relatives, 2022

Les heures défuntes d’Alice Butterlin

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Une jeune femme livre ses démons par écrit et convoque ce faisant des artistes et leurs créations comme compagnons de route. Si les œuvres évoquées (photographiques, cinématographiques mais surtout musicales) faisant écho à différents moments de sa vie, sont fouillées, disséquées, autopsiées, l’auteure a fui l’analyse savante pour mieux mettre en lumière comment les émotions qu’elle ressent sont amplifiées à l’écoute de certains albums, transcendées par certaines photos. Ses troubles ne naissent pas des œuvres, celles-ci font écho à des sentiments préexistants.

Prendre des exemples pour expliciter la nécessité absolue de l’art dans l’existence est un exercice périlleux. Le risque est grand, en citant des artistes inconnus du lecteur, de perdre celui-ci. Et il faut bien dire que Margaret Chardiet, Bradford Cox, Phil Elverum ou Harold Budd ne sont pas les références les plus mainstream qui soient. Pourtant, Alice Butterlin parvient à retenir l’attention tout au long de son texte, très littéraire mais jamais abscons ou fastidieux. Parce que son écriture est légère, poétique, son propos passionnant. Parce que la réalité n’est jamais laissée de côté, que le prosaïsme des événements et des émois quotidiens (les passages dépressifs, les troubles alimentaires) demeurent le fil rouge. Parce que l’onirisme se frotte aussi au Club Mickey et aux Sims. Parce que certaines anecdotes, comme celle du Tee-Shirt de Gene Simmons (lisez, vous comprendrez) font rire. Alors, si l’étrange et les rêves sont conviés, ils parlent à tous même si des références échappent.

Les heures défuntes propose d’approcher l’âme de Nan Goldin, de faire comprendre (un peu mieux) Kierkegaard grâce à Elliott Smith. C’est un voyage intérieur qu’on accepte de suivre pour peu qu’on soit sensible, curieux de savoir où le chemin nous mène. Il souligne ce paradoxe ultime de l’art, ou Comment s’immerger dans une œuvre, s’isoler des autres permet de se sentir moins seul.

Belle couverture et mise en page soignée, Les heures défuntes est la première publication des éditions Le gospel, dont le fondateur Adrien Durand est connu pour son blog et sa revue papier. Souhaitons-leur longue vie.

Les heures défuntes / Alice Butterlin. Le gospel, 2022

La lune de l’âpre neige de Waubgeshig Rice

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Dans la réserve indienne des Anichinabés, située au nord du Canada, on s’y connaît en survie. La lune de l’âpre neige, ainsi qu’est joliment nommé le pic de l’hiver, approche. Evan Whitesky, dans le respect des coutumes ancestrales, fait une offrande à l’orignal qu’il vient de tuer, dont la viande alimentera les réserves. L’équilibre entre modernité et tradition est atteint dans la communauté. On ne prélève de la nature que ce dont on a besoin, et on profite du confort apporté par la centrale hydroélectrique.

Quand la télé, puis les ordinateurs montrent des défaillances, personne ne s’inquiète, au début. Quand la panne électrique s’avère générale et semble durer, la panique s’installe. Il n’y aura pas assez d’essence pour alimenter les vieux générateurs durant toute la mauvaise saison. Malgré les stocks de vivres distribués aux habitants, les restrictions les conduisent pourtant à dévaliser le supermarché. Quand des jeunes étudiants reviennent du sud et leur apprennent que le chaos s’est étendu partout, l’angoisse que la nouvelle génère menace la stabilité du groupe.

Waubgeshig Rice examine les thèmes chers aux romans apocalyptiques, genre désormais à part entière dans le paysage éditorial mondial. Il le fait de belle façon, sans prétention, utilisant les ressorts de la littérature populaire pour mener à bien son intrigue : personnages attachants ou inquiétants, isolement, montée graduelle de la tension, éléments qui ne sont pas sans rappeler l’art d’un Stephen King. Les péripéties qui permettent à la situation d’évoluer et révèlent les caractères des membres de la communauté sont distillées intelligemment et donnent envie de connaître la suite. L’auteur va néanmoins plus loin que le simple récit d’une tragédie annoncée par une crise et où le seul intérêt serait de savoir lequel des protagonistes, plus intelligent, plus brave ou plus gentil que les autres va s’en sortir.

La lune de l’âpre neige se révèle à la fois pré et post-apo et se permet, sous ses airs modestes, une réflexion sur le passé et l’avenir des communautés autochtones du Canada, où les populations ont été déplacées vers des territoires glaciaux, stériles qui n’intéressaient pas les colons, quand ces derniers n’ont pas tenté d’anéantir la culture indienne par une assimilation forcée. Exotique dans sa géographie, exposant les difficultés d’un peuple loin de nous, le roman questionne pourtant les fondements de l’humanité, souligne en creux ce qui rapproche les êtres humains (la compassion, la solidarité, l’amour), et oppose le respect de la nature, l’écologie aux dérives et aux gaspillages des sociétés « développées » contemporaines.

La lune de l’âpre neige / Waubgeshig Rice. Trad. par Antoine Chainas. Les Arènes (EquinoX), 2022

Pour tout bagage de Patrick Pécherot

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1974, Paris. Le 3 mai, les GARI (groupes d’action révolutionnaires internationalistes) revendiquent, depuis Barcelone, l’enlèvement du banquier Suarez et exigent la libération des prisonniers politiques détenus en Espagne par Franco. Ils sont arrêtés sur dénonciation. Cinq potes (4 garçons, une fille) ont découvert le mouchard. Il leur faut agir, s’inclure dans cette lutte juste, révolutionnaire. Ils filent le traitre, le traquent dans les rues de la capitale, s’amusent à tirer des balles au-dessus de sa tête. Les balles sont réelles. L’une d’entre elles atteint un père de famille qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment. Le groupe s’égaye. Des années plus tard, un livre, sur le point de sortir, menace de révéler l’identité des assassins. Le narrateur, Arthur, membre du groupuscule, part à la recherche de ses anciens camarades, sur les traces de leur passé.

S’emparant d’un fait divers réel, Pécherot tisse, invente. De ses personnages et leurs trajectoires individuelles, c’est un passé que nous avons tous en commun qui refait surface. A partir de photos retrouvées, Arthur se rappelle la France des 70’s, et à l’aune de ses réflexions on mesure à quel point la France d’aujourd’hui a changé. La comparaison n’est pas appuyée. Pécherot n’a pas besoin de forcer le trait. De simples évocations, un cacolac, le nom d’un syndicat, suffisent à se rappeler cette France coupée en deux, deux blocs égaux en nombre ou presque, deux visions irréconciliables de l’existence.

D’un côté, la droite, l’ennemie pour Arthur et ses comparses, menant à la dictature, comme en Espagne où Franco use du garrot pour exécuter ses adversaires. De l’autre, la gauche, l’avenir, l’utopie à portée de mains, où tout le monde sera libre et heureux, comme le chante Ferré. IVG, pilule, lutte contre le nucléaire, contre le capitalisme, contre les fachos, tous les combats sont à mener, la violence est revendiquée. Le monde est noir ou blanc, comme des photos anciennes. Dans la mémoire d’Arthur, la France des 70’s est en couleurs pourtant. Dans les vêtements, sur les voitures, les publicités, les téléphones, dans le rouge sang des morts pour rien aussi. Elle est tout sauf sépia, regrettée. La nostalgie n’est pas de mise, la culpabilité a pris le pas sur l’exaltation, la vieillesse a complexifié la donne. Arthur revisite son engagement, interroge l’intransigeance de ses idéaux passés, questionne la stupidité de l’endoctrinement et de l’immaturité.

Pécherot, dans ce texte court et dense, où les mots se cognent les uns contre les autres, invente des vies entières, image un passé plein de promesses simples impossibles à tenir. La langue est exceptionnelle, travaillée et fluide, elle sublime ce roman complexe, drôlement triste.

Pour tout bagage / Patrick Pécherot. Gallimard (La noire), 2022