Mort d’un pourri de Raf Vallet

mort

Serrano, promoteur immobilier adepte de magouilles en tous genres, notait dans des carnets les détails de ses relations avec nombre d’hommes politiques ou issus des milieux financiers, impliquant transactions illégales et pots de vin. Philippe Dubay, député véreux, le tue et dérobe les cahiers. Quand il est retrouvé assassiné à son tour, tout accuse son bras droit Xavier Maupin, ainsi que la fille de Serrano.

Corruption à tous les étages, collusion entre politicards et gangsters, guerre d’Algérie qui n’en finit pas de finir avec relents réacs nauséabonds, anciens de l’OAS et nouveaux du SAC toujours dans les bons coups, hippies chevelus, bagnoles racées, impers et toilettes, nous sommes bien dans les 70’s. Et hormis l’histoire qui se lit le sourire aux lèvres grâce aux reparties cinglantes d’un Xav jamais à court d’un bon mot, c’est bien dans la peinture de cette France disparue que réside l’intérêt de cette réédition.

Un autre monde révélé (et déformé) par le prisme de la fiction où les femmes à la cuisse légère ne sont pas jugées, où l’homme, viril mais correct, gagne le respect à coups de flingues, où le combat politique s’incarne entre barbouzes et cocos, où les tours de verre de la Défense offrent un contraste saisissant entre l’Ancien et le Nouveau. Le même monde où les quartiers populaires dévoilent un visage connu, où la vénalité demeure, où le fric règne, où la violence sévit, ligne de crête éternelle, atemporelle, appuyée par le cynisme de la fin de l’histoire.

Avec ses personnages bien trempés, ses situations tendues, Mort d’un pourri se lit d’une traite, à la poursuite d’un Xav dont on ignore à quel point il est un homme traqué ou un manipulateur, dans une belle ambiance de roman noir pur jus.

Mort d’un pourri / Raf Vallet. Gallimard, (Série noire), 2021

Une histoire de la presse rock en France de Grégory Vieau

histoire

Ecrire une histoire de la presse rock en France ? En voilà une idée qu’elle est bonne ! Idée d’autant plus cohérente qu’elle est née dans l’esprit de quelqu’un qui sait de quoi il parle, un journaliste qui écrit lui-même pour cette même presse, soit Grégory Vieau, qui en plus de travailler pour Arte, est un chroniqueur régulier de Mowno, ou New Noise. Idée folle surtout, tant le bouquin qu’il finalise, un pavé de 450 pages, se révèle beaucoup plus qu’un passage en revue des différents magazines spécialisés en la matière.

Chronologique, tendant à l’exhaustivité quant à la présentation des divers titres, éphémères ou non, son livre est, en fin de compte, un traité sociologique, analytique englobant non seulement l’histoire de la presse rock mais aussi celle du rock, de la presse et de la France en général. Le propos aurait pu paraître simple, il ne l’est pas, tant la presse rock est révélatrice de la société dans laquelle elle existe. Elle suit l’évolution des mœurs, des lois, des modes, des technologies ou encore de la situation économique.

Sans jamais s’éloigner du sujet proprement dit, l’auteur raconte l’émergence des parutions successives en les replaçant dans le contexte qui procède à leur apparition, et souvent à leur disparition. Emaillée d’interviews de première main des principaux acteurs du milieu, parsemée d’extraits, d’exemples de couvertures qui illustrent la teneur des revues depuis les 60’s jusqu’à aujourd’hui, son histoire déborde du cadre sans se perdre pour autant.

Quand Jean-Claude Berthon, en 61, sort le premier exemplaire de Disco Revue, pour partager, à l’image du NME ou du Melody Maker anglais, son amour d’une certaine musique, il passe pour un illuminé. Le Rock’n’roll n’est qu’une expression rudimentaire, vouée à disparaître rapidement, tant pour les adeptes du jazz que pour les critiques bon teint. Il n’imagine certainement pas s’inscrire dans un longue lignée, celle des passionnés, journalistes et rédac chefs, qui au fil du temps y laisseront leur empreinte et leur style. Grégory Vieau retrace le parcours de ses illustres successeurs, les Barsamian, Manœuvre, Paringaux, Zermati, Pacadis, Garnier, Fevret… et conte les succès et échecs des revues auxquelles ils participent, Rock & Folk, Actuel, Best, Rage, Rock Sound, Les Inrocks, New Noise, Hard Force, Metal Hurlant

Dans sa piaule à Nancy, Berthon n’imagine sûrement pas non plus être le premier d’une autre longue lignée, celle des forcenés qui au fil des mois y laisseront leurs économies. Victimes de la censure, puis de récurrents problèmes de distribution (le système mis en place par les Nouvelles Messageries de la presse parisienne n’est pas favorables aux petits tirages), des évolutions technologiques (l’arrivée d’internet a bouleversé la donne), des aléas du marché, des baisses constantes des publicités, beaucoup de magazines ont une durée de vie très courte qui ne dépend pas toujours du nombre de lecteurs. Pour survivre, la presse rock doit sans cesse se réinventer.

Très schématiquement, les titres qui tiennent suivent deux lignes éditoriales distinctes. Il y a ceux qui font le choix d’articles touchant le plus grand nombre, s’adressant à un lectorat fidèle mais vieillissant, rassuré de retrouver en couv les mêmes artistes jusqu’à l’écœurement, à l’image des publi-reportages de l’époque Salut les copains. Ou ceux qui, contre vents et marées, continuent à faire confiance à un public avide de découvertes, quitte à se maintenir sur le fil.

Quoiqu’il en soit, l’époque n’est plus aux journalistes stars grassement payés, voyageant aux frais des maisons de disques. Qu’importe. La presse rock n’est pas prête de baisser les armes. Il y en aura toujours, de ces acharnés, portés par l’envie de partager, de parler du rock, et d’en parler bien, de ces passionnés, défricheurs tenaces, prescripteurs obstinés. Le livre de Grégory Vieau leur rend un hommage éclairé et enflammé.

Une histoire de la presse rock en France / Grégory Vieau. Le mot et le reste

Chronique publiée dans New Noise n°59 – octobre-novembre 2021

La cour des mirages de Benjamin Dierstein

cour

Gabriel Prigent fait son retour à la brigade criminelle. Ça fait six ans que sa petite fille a été enlevée alors qu’elle était sous sa surveillance dans le métro, six ans qu’il s’est épuisé à tenter de remonter la piste de sa disparition, qu’il a échoué. Après plusieurs séjours en HP, sous camisole chimique, il ne tient debout que parce qu’il reste convaincu qu’elle est toujours vivante, malgré les indices, têtus, qui s’acharnent à lui prouver le contraire, malgré ce qu’en pensent les autres, tous les autres, sa femme, ses collègues. Il a l’air d’un zombie, d’un fantôme. On le moque, on le craint. Il est rejoint au 36 par la commandante Laurence Verhaegen, transfuge de la DCRI, tandis qu’une première enquête leur tombe dessus. Un ancien cadre politique est retrouvé pendu à son domicile. Il se serait suicidé après avoir massacré son épouse et son fils.

Rapidement l’affaire s’emballe. 2012. La gauche a remporté les élections, les têtes tombent aux plus hauts sommets de l’Etat, l’alternance s’organise. Le « suicidé » faisait partie de cercles équivoques, de réseaux troubles où se mêlent adeptes d’évasion fiscale et de parties fines, peu importe leur couleur politique. Au fil de leurs investigations, les deux flics font de sordides découvertes. Criminels notoires, prostituées de luxe, déviants de toutes sortes et de tous milieux, sexe, sexe, sexe, enfants, enfants, enfants… L’enfer au bout du chemin.

Plongée de 850 pages dans les tréfonds de l’âme humaine, où de terrifiants prédateurs côtoient des pervers en col blanc, on court, on se perd. On espère, à l’image des deux flics, finir par remonter à la surface, sortir de ce puits aveugle, revoir un peu de lumière. Prigent s’enfonce, on le suit, sans savoir s’il n’est pas en train de devenir tout à fait fou. Dark web, tortures, snuff movies, les pédophiles tissent une toile gluante, aux ramifications internationales, impliquant de plus en plus d’enfants, de plus en plus jeunes. Prigent les invente-t-il ? A-t-il une faute indicible à expier ? Dierstein nous immerge dans sa psyché, dans ses pensées, dans ses mots, ceux des voix qui le guident, de plus en plus obsédants, rapides, confus, tandis que Verhaegen fait le contrepoint, pragmatique, jusqu’à rejoindre son collègue au bord de la démence.

Comme on aimerait que tout ça ne soit que mirages, visions hallucinées nées de trips sous acide !

En 2012, on pouvait peut-être encore un peu s’illusionner. Rêver que la politique serait moins corrompue, qu’internet serait au service de la connaissance, et non un outil efficace au développement de nébuleuses abjectes. Mais Prigent et Verhaegen nous le rappellent ici, tout était déjà en place pour que les choses empirent. Outreau. Cahuzac. Théories gauchistes sur la sexualité libérée des enfants. DSK. Financement de la campagne de Sarkozy. Collusion entre le pouvoir, les flics, les journalistes, les juges. Les fragments du réel font écho aux éléments fictifs, qui n’en deviennent que plus tangibles. Les enfants souffrent. Echangés, vendus, soumis aux désirs de pervers, enchaînés, tués pour de l’argent. Des enfants issus de foyers, de la rue, les enfants des plus pauvres. Dans un monde où ce sont toujours les mêmes qui dictent les règles, les mêmes qui s’en sortent.

Les mirages n’en sont pas. Dierstein n’en rajoute pas. Son roman n’est pas complaisant, facile. Les images d’horreur passent toujours par un filtre. Aucun enfant ne hurle de sa cellule. Les supplices sont toujours passés, nous arrivent par les yeux des autres, au moyen de films ou de photos collés sous le nez de Prigent, Verhaegen, ou de quelques protagonistes obligés de les subir à notre place. C’est ce qui rend La cour des mirages à la fois supportable et d’autant plus terrible.

La cour des mirages / Benjamin Dierstein. Les Arènes (EquinoX), 2022

Monsieur Durant et autres histoires de couple de Dorothy Parker

monsieur

Les personnages des nouvelles de Dorothy Parker se pensent grands. Ils n’en sont, par contraste avec la réalité, que d’autant plus petits. Leurs rêves d’être respectés voire admirés de leur communauté sont anéantis par la mesquinerie de leurs (ré)actions, et s’ils ne s’en rendent pas compte, le lecteur si. Briller, faire partie de la haute, être établis, les couples dont il est ici question n’ont que cette idée en tête et l’on prend un malin plaisir, tout comme leur créatrice a dû le faire en observant cette classe de parvenus de son vivant, à les savoir échouer.

Ecrits dans les années 20 par une femme libre, dépressive, alcoolique, divorcée, remariée plusieurs fois, qui a vécu (souvent mal) de son écriture et a évolué dans les cercles littéraires les plus infréquentables, les trois courts textes de ce recueil se lisent un rictus sur les lèvres, qu’une moue de dégoût vient parfois effacer, à la peinture de ces paires qui s’appellent « papa » et « maman », offrent des visages avenants et sont prêts à tout pour avoir l’air. Les fondations de leurs maisons en stuc sont posées sur des sables mouvants, tout comme leur union n’a aucune base solide. Paraître est leur raison d’être.

Monsieur Durant, en route pour retrouver femme et enfants, se félicite de s’être débarrassé de sa secrétaire et de son « problème ». Parce qu’entendons-nous bien, ce n’est pas parce qu’il a eu une relation avec cette femme de vingt ans et qu’il l’a mise enceinte que « le problème » de cette fille, fort moche finalement, est le sien.

Quel dommage ! que Grace et Ernest se séparent. Ils étaient tant heureux ensemble, dégageaient une telle harmonie. Tant pis si dans l’intimité, ils n’avaient rien à se dire et s’ennuyaient à mourir. Ils avaient l’air heureux et c’est tout ce qui compte.

Et que dire de Monsieur et madame Wheelock et de leur fille qui louche ? Un si joli petit tableau. Si « papa » se fait des films, imagine tout quitter sur le coup d’un « oh, et puis zut » à l’instar de cet inconnu dont l’histoire était racontée dans le journal, la morale est sauve, pour tout quitter il lui faudrait de l’envergure. Les voisins peuvent dormir tranquilles.

Suffisants, prétentieux, les hommes sont abjects et les femmes au foyer. Bonnes épouses et bonnes mères, du moins en apparences, puisqu’il convient de les respecter ces apparences de vertu et de moralité, dans cette classe qui se voudrait l’élite mais ne sera jamais que moyenne. Pas d’empathie pour leurs semblables de la part de ces individus à l’allure policée, pas d’empathie non plus de l’auteure envers ses créatures. Dorothy est féroce dans sa peinture de la mesquinerie mais elle les achève sans effets de manche, sans retournements de situation finale, par touches bien senties, délicates, à l’image de cette société qu’elle abhorre et dont elle reprend les codes.

Monsieur Durant et autres histoires de couple / Dorothy Parker. trad. de Martial Doré. Edition Sillage, 2021

The Amusement Park de George A. Romero

amusement

« Rappelez-vous que vous aussi, un jour, vous serez vieux. »

C’est par cette phrase, prononcée face caméra par Lincoln Maazel, seul acteur véritable du film, que se termine la présentation de The Amusement Park. Commence ensuite l’épouvantable fiction de Romero, fiction dont les faux airs de documentaire renforcent le propos et plongent le spectateur dans un profond malaise. Pas besoin de morts vivants ici pour créer l’angoisse, les vieux et surtout la façon dont ils sont traités suffisent.

Maître incontesté d’un cinéma d’horreur dénonciateur des affres de nos sociétés modernes, dont les figures de zombies continuent de hanter nos rêves, Romero, malgré le succès de sa trilogie La Nuit des morts-vivants (1968), Zombie, et Le Jour des morts-vivants se voit obliger pour survivre, au début des 70’s, de tourner des publicités. C’est dans ce cadre que la Lutheran Service Society de Pennsylvanie, une association religieuse, lui passe commande en 1973 d’un film qui entend dénoncer les difficultés rencontrées par les personnes âgées. Le résultat ne conviendra pas aux désirs des commanditaires et sans la veuve du cinéaste, disparu en 2017, ce moyen métrage n’aurait pas été exhumé et demeurerait inédit, 48 ans plus tard.

The Amusement Park, étrange, oppressant remplissait pourtant le cahier des charges et l’idée de cette déambulation d’un homme âgé parmi les attractions du West View Park de Pittsburg conserve toute son efficacité. Dès le début, on est intrigué. Dans une sorte de salle immaculée où aucun son extérieur ne pénètre, un vieil homme au visage marqué de nombreuses éraflures et portant un costume blanc taché de poussière comme s’il s’était roulé par terre, a l’air hébété. Son double, frais et dispo, entre dans la pièce et malgré les mises en garde du blessé, décide d’aller prendre l’air, dehors. La porte s’ouvre sur un parc d’attraction bondé. Le cauchemar démarre.

Alors que le lieu se prête à l’Amusement, avec ces manèges bon enfant, ces kiosques bariolés, ces stands de nourriture et de boissons, le héros éprouve d’entrée une gêne quant à sa place dans ce lieu. Personne ne lui sourit, ne le regarde, ne lui répond. Il est mis de côté, on lui marche sur les pieds, il est dans le passage, il dérange. Puis, le mal-être grandit. Il est poussé, tiré, bousculé à donner le tournis. De scènes en scènes, il est conspué, brimé, insulté, jusqu’à… des passages d’une cruauté sans nom qu’il serait dommage de dévoiler.

La mise en scène, maîtrisée de bout en bout, accentue la sensation de malaise grandissant. Sans jamais basculer dans le gore, on ressent l’oppression de cet homme seul dans cette foule compacte, joyeuse, insensible. Constituée de badauds en shorts ou mini jupes, qui passent et repassent devant lui en continu, elle est jeune et surtout son ennemie. La bande son, agressive, faite de gens qui parlent, rient, crient, associée à une musique de cirque à l’ancienne angoissante et à celle des manèges empêche toute discussion, toute interaction entre individus, rendus muets par le vacarme.

52 minutes frénétiques au cours desquelles un vieil homme éprouve sa solitude et le manque d’empathie de ses semblables. Terriblement efficace.

The Amusement Park / George A. Romero. Potemkine films, 2021

Des milliers de lunes de Sebastian Barry

Des-milliers-de-lunes

Winona, la jeune indienne Lakota adoptée par Thomas McNulty et John Cole, a grandi depuis Des jours sans fin où elle apparaissait dans les derniers chapitres. Elle a dix-sept ans et a vécu, après que ses pères l’aient sauvée du carnage de son peuple, une existence plutôt paisible, dans cette ferme isolée proche de Paris, petite bourgade du Tennessee. Ils y cultivent le tabac et le maïs, aidés de Rosalee et Tennyson, deux esclaves affranchis. Une famille. Un havre tandis qu’à l’extérieur demeure l’extrême violence. Dans ce Sud profond, qui conserve les stigmates de la guerre de Sécession, beaucoup ont refusé la défaite et continuent à faire régner le chaos et parler les armes. Le danger est partout, surtout pour une jeune femme. Un jour, des hommes arrachent à Winona ce qui lui restait d’enfance.

Roman sur l’intime, la quête de l’identité, l’entrée dans l’âge adulte, Des milliers de lunes est désarmant de justesse. En donnant vie à Winona, en exprimant ses tourments et ses joies par des mots simples mais forts d’images poétiques, Sebastian Barry plonge dans les tréfonds d’une âme délicate, belle à pleurer. Dans cet univers viril, où ceux qui portent les flingues font la loi, où Indiens et noirs ne sont pas des êtres humains, Winona oppose sa gracilité, son innocence. Ce qui émeut n’est pas la description d’horreurs à faire pourtant trembler de rage, c’est bien exactement le contraire, c’est la beauté. La beauté de l’amour et du respect qui unit ces parias face à la stupidité du monde. La beauté des gestes infimes de réconfort. La beauté des mots tus quand les idiots et les brutes vocifèrent. La beauté d’une petite indienne qui persiste à partager avec sa sœur et sa mère massacrées le ciel, les étoiles et des milliers de lunes.

Des milliers de lunes / Sebastian Barry. trad. Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2021

Hamnet de Maggie O’Farrell

hamnet

1596, Stratford. Une petite fille, Judith, tombe soudainement gravement malade. Son frère jumeau, Hamnet, part à la recherche d’un adulte qui pourrait la sauver. Dans les rues de la bourgade, il ne trouve personne de sa famille et revient auprès de sa sœur. Il sera emporté par la « pestilence » qui noircit l’avenir de la campagne anglaise.

Une époque. Un lieu. Un nom. De quoi intriguer. En exerce de son roman, l’auteure précise : « Hamnet et Hamlet sont en fait le même prénom, parfaitement interchangeables dans les registres de Stratford de la fin du XVe siècle et du début du XVIIe siècle. » Alors, on sait. Maggie O’Farrell va nous conter l’histoire d’Hamnet, fils oublié de Shakespeare, dont il fera une pièce quatre après la disparition et d’Agnes, un rien sorcière, surtout guérisseuse. Lui est instruit, enseigne le latin. Elle tire son savoir de la transmission, par les femmes, de remèdes trouvés dans la nature. Ils ont vécu une passion dévorante, au début, et ont eu trois enfants. Ils devaient quitter ce coin austère, mais une de leurs filles est trop fragile pour la ville, alors ils restent. Trop près de la belle-famille, du qu’en dira-t-on, de la violence du patriarche, ancien gantier ayant eu des revers de fortune.

Dans cette promiscuité, le couple étouffe. Quand Hamnet meurt, il suffoque. Agnes demeure-là, anéantie, sèche comme une des herbes qu’elle aimait cueillir, tandis que lui s’échappe, part, rejoint une troupe de théâtre à Londres, l’abandonne. De l’éloignement de son époux, Agnes souffre une deuxième mort. Comment peut-il songer à autre chose qu’à leur fils ? Ne compte-t-elle plus du tout pour lui ? L’incompréhension face à son manque de réaction, l’impression qu’il est indifférent à sa peine, qu’il n’éprouve rien, la transporte en enfer. Jusqu’à la scène finale, où elle prend conscience de leur peine partagée.

L’auteure ne cite jamais le nom de Shakespeare. Il brille par son absence. En se plaçant du point de vue d’Agnes, elle dresse avec force le portrait d’une épouse, autrefois sauvage, sensuelle, puis terrassée par la perte de l’amour et le deuil d’un fils. La ruralité est dure en cette période élisabéthaine, la vieillesse vient vite dans cet environnement où la mort est omniprésente. Il faut la puissance de la littérature pour transcender sa place dans le monde et trouver un semblant de paix.

Hamnet / Maggie O’Farrell. trad de Sarah Tardy. Belfond, 2021

Milliame vendetta de Bernard Munoz

Milliame-vendetta_1443

Milliame est une ville sale composée de différents quartiers plus ou moins aux mains de la pègre. La violence est partout, à des degrés divers. Les truands y prospèrent : leurs méthodes expéditives n’ont rien à envier à celles des flics. Bernard Valéria l’a été, flic. Tout comme son propre père, Josef, avec lequel il est en froid depuis des années. Ces deux-là ne se sont jamais aimés. La mère de Bernard est morte en le mettant au monde et Josef l’a corrigé de cette faute en l’élevant à coups de ceinturon. Et voilà que son paternel vient de faire un AVC et que Bernard se voit obligé de trouver l’argent pour lui payer l’hospice. Pas drôle, alors qu’il se démène déjà avec ses fantômes, celui de sa femme assassinée à leur domicile, et celui de sa mémoire qui refuse de se rappeler la scène, et donc le meurtrier. Dans le même temps, Franck Caruso, ex-flic lui aussi, est relâché dans la ville, après la peine qu’il vient de purger pour un braquage raté. Ils étaient quatre lors de l’attaque. Les 600 000 euros dérobés à la mafia n’ont jamais été retrouvés. Il a été dénoncé. Sa sortie de prison signe le début de sa vendetta.

Milliame Vendetta est de facture classique. C’est même justement pour cela qu’il suscite l’intérêt. Parce qu’il a l’audace de s’attaquer à des images et des intrigues connues sans craindre les redites. Sans chercher à renouveler le genre, celui du roman de gangsters avides de vengeance, l’auteur, plutôt que s’affranchir des codes, s’applique à les alimenter, à y fondre ses personnages, dans un bel exercice de style. Il prouve par là que le flic en rupture de ban, accro aux drogues diverses, prêt à aller jusqu’au bout, pour lequel on éprouve une grande empathie, reste une figure fiable. Il ‘suffit’ de lui trouver une enquête à mener assez captivante, de mettre en avant de bonnes vieilles blessures, et de le transposer dans une ville fictive parfaite pour s’y perdre, et il devient un nouveau anti-héros des plus efficaces.

Milliame Vendetta / Bernard Munoz. Les Arènes (EquinoX), 2021

Après nous le déluge de Yvan Robin

après

Lazare élève seul son petit garçon, Feu-de-Bois, dans une cabane au bord de la rivière. Un matin, tandis que son fils est à l’école, le soleil ne se lève pas. Et la pluie se met à tomber, à torrents. Commence un long périple, chacun des deux protagonistes partant à la recherche de l’autre, s’efforçant de gagner un refuge, en haut de la montagne.

Si les foudres du ciel s’ abattaient sur nous, que les eaux montaient au risque de tout engloutir, serions-nous préparés, mériterions-nous de seulement survivre ? Telles sont les questions posées dans ce roman d’une noirceur d’encre, auxquelles l’auteur se retient bien d’apporter des réponses, laissant le lecteur patauger dans le cloaque poisseux perpétré par le déluge. Déluge qui n’est pas sans nous en rappeler un autre, ancien, historique ou mythique, auquel l’Humanité a survécu semble-t-il puisque d’autres s’en sont fait écho. Faut-il, cette fois encore, que l’Homme s’en sorte, qu’il ait la chance de créer un monde nouveau, lui qui est responsable de la destruction programmée de son environnement ?

Le récit du périple des principaux personnages, réincarnations de figures mythologiques ou bibliques survivant à l’Apocalypse, ou ultimes lanceurs d’alerte, si proches de celui de tant d’hommes maintenant ou demain, fait boire la tasse. C’est nous, cet individu qui se lance sur les routes, acculé, obligé de se mêler de nouveau à ses semblables, lui qui avait depuis longtemps fui leur compagnie. C’est nous, ce petit garçon, innocente victime des pluies diluviennes. Dans leur quête d’un nouvel Eden, ils croisent d’autres hommes, d’autres nous, chacun vivant à sa façon, pas toujours des plus belles, la fin de son monde.

Tout n’est pas terminé. Dans cette obscurité terrifiante, dans cette solitude immense, de faibles lueurs persistent, des sons rassurants subsistent. Des feux restent allumés, phares pour les âmes en peine, auprès desquels on peut se réchauffer, parler, inventer des poèmes et jouer de la musique. On peut toujours danser.

Roman cruel, poétique, Après nous le déluge, plein de fureur, de terreurs incarnées, mais aussi plein d’amour, se révèle inclassable. Autant réaliste que post-apocalyptique, onirique que futuriste, horrifique que sensuel… peu importe, il est avant tout une belle œuvre de la littérature.

Après nous le déluge / Yvan Robin. Editions In8, 2021

Pépé le Moko de Henri La Barthe

pépé

Pépé le Moko, paru initialement en 1931, et resté dans les mémoires grâce au film que Duvivier réalisa en 37 (avec Gabin dans le rôle principal, excusez du peu), était introuvable depuis des décennies. Thierry Tuborg en réédite le texte original, l’auteur n’étant autre que son grand-père, détective de son état et fondateur du magazine du même nom. En voilà une idée qu’elle est bonne.

Alger, c’est pratique. Quand la police est à vos trousses, suffit de s’embarquer avec de faux papiers à Marseille, de prendre la mer pour aller prendre l’air. Une fois arrivé, la Casbah vous tend les bras. C’est dans ce quartier, ce coupe-gorge où se terrent caïds en tous genres, voleurs, braqueurs et leurs dames, que Pépé se cache. Tout le monde le respecte, Pépé, l’a même pas besoin d’élever la voix. Il est quasi le taulier des lieux. Les flics sont bien à sa recherche, mais pas question de pénétrer la zone, trop dangereux. Comme Pépé le dit lui-même : «la Casbah, c’est sacré, c’est une planque. La police sait parfaitement que si elle voulait m’faire ici, y aurait pas moyen. Les bicots, les noirs et tous ils s’raient là. » C’est sans compter Slimane, le flic autochtone, « un bicot, un petit mec sournois, mais qu’à pas les flutes (…), un petit avec une tranche jaune, une vraie gueule de faux témoin » qui s’est juré de l’arrêter…

Parfait roman noir à la française, avec cette tension qui grandit, cette issue qu’on devine fatale, Pépé le Moko transpose son intrigue hors de la Métropole et pose ses personnages dans un milieu dont on ignore tout et qu’on découvre au fil des pages. Bouges et hôtels de passe sordides, coups de surin et menaces, prostituées et crapules à chaque coin de rue, la Casbah est un abri autant qu’un lieu de perdition. Un endroit exotique, où les touristes de passage aiment venir s’encanailler de nuit, à condition qu’ils aient un guide. On vient voir de plus près ces bicots aux mœurs étranges, dans leurs baraques sordides, pour se faire peur et surtout des souvenirs. La condescendance est de mise, de même qu’un fond de racisme et de misogynie.

A en faire une mauvaise lecture, Ashelbé mériterait d’être ce qu’il a fallu être, effacé de notre Histoire, de notre mémoire. Ce serait lui faire un mauvais procès. D’abord, c’est un écrivain, il écrit ce qu’il veut, sans compter qu’il est le témoin de son époque. Et puis, il n’est pas ses personnages. Manquerait plus que les affranchis, dans les livres de gangsters, ne puissent plus distribuer de baffes aux donzelles récalcitrantes (ce que Pépé se permet uniquement quand Inés la Mauresque, sa régulière, fait trop sa jalouse). Ensuite, si Pépé est bien le personnage central du roman, avec sa belle petite gueule, le héros n’est autre que Slimane, le fameux « à tranche jaune », qui monte un plan démoniaque pour arriver à ses fins. Il en faut de l’intelligence pour imaginer tout ça : amener dans la Casbah, une de ses touristes pas farouches, une grande, belle, blonde, distinguée, et lui faire croiser le chemin de Pépé. Et surtout, quand on écrit dans cette langue tellement fleurie, qu’on invente, restitue un argot si juste, pointu, drôle, on mérite évidemment de passer à la postérité.

Pépé le Moko / Henri La Barthe, détective Ashelbé, éditions relatives, 2021