Sur l’écriture de Charles Bukowski

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Adeptes du politiquement correct, buveurs d’eau de source, passez votre chemin.

Compilation de lettres, pour la plupart adressées à ses éditeurs, rédigées entre 1945 et 1993, Sur l’écriture, plus qu’un recueil de conseils avisés sur la façon de bâtir une œuvre littéraire, dessine en creux un portrait du Vieux Dégueulasse, de ses obsessions et aspirations. Bukowski prend la plume et déballe ce qu’il a sur le cœur, sans fioriture, sans formule de politesse. Il aboie, il gueule, il vomit sa haine d’une modernité fade :

« Des tas de choses ne sont plus ce qu’elles étaient, le courage, le culot, la clarté – et le sens artistique. (…) Tout est parti en couilles avec la seconde guerre mondiale. Et ça ne s’applique pas qu’au monde des arts. Même les cigarettes n’ont plus le même goût. Le tamal. Le chili. Le café. Tout est en plastique. Les radis ne paraissent plus aussi âpres. (…) Les côtelettes de porc sont toutes roses et grasses. Les gens se contentent d’acheter de nouvelles voitures et c’est tout. Leur vie se résume à quatre roues. (…) Quiconque ayant bu un verre est considéré comme un alcoolique. Les chiens doivent être tenus en laisse. Les chiens doivent être vaccinés. (…) Les bandes dessinées sont considérées nocives pour les gamins. Et en littérature, il n’y a rien : aucune vie. »

Il lui en faudrait peu pour s’attendrir pourtant, s’apaiser ; la simple promesse qu’on lui foutra la paix, demain et tous les jours suivants, et qu’il pourra écrire. Il va bien tant que le berce le son de sa machine à écrire et que l’étourdissent quelques bouteilles de bière, à portée de clavier. Qu’on le laisse tranquille, Hank, il ne déteste rien de plus que ses semblables imbus d’eux-mêmes, pisse-vinaigre, fats, scribouilleurs sans noblesse, et il l’éructe, dans une langue abrupte dressant la grossièreté au rang d’art de vivre :

« J’ai toujours été un solitaire. Je vais être franc ; je n’aime pas la plupart des gens – ils me fatiguent, me pompent l’air, me sortent par les yeux, me détroussent, me mentent, me baisent, me trompent, me donnent des leçons, m’insultent, m’adorent ; mais surtout ils parlent parlent PARLENT jusqu’à ce que je me sente comme un chat fourré par un éléphant. » 

Sa solitude le ravit. Non pas qu’il se sente supérieur, mais le monde lui fait mal, ce monde terne, sans panache, rabougri, rempli de mesquins et de poltrons incapables de saisir la beauté des choses. La beauté, lui la voit dans les jambes des femmes, sur les champs de course, dans  les symphonies à la radio, dans Céline, Dostoïevski, John Fante, Sherwood Anderson… Bukowski a le goût très sûr, la pugnacité sans faille, l’humour cinglant, les aversions tenaces :

« Et puis ces gens qui me disent, « pourquoi vous buvez? C’est destructeur. » Et comment, que c’est destructeur (…) Ils croient que je m’en fous, ils croient que je ne ressens rien sous prétexte que mon visage est flétri et que les yeux me sortent de la tête tandis que je parcours le journal hippique une bouteille à la main. Ils ressentent les choses de façon si CHARMANTE, les enculés, les connards, les suceurs de citron de merde aux sourires visqueux, ils ressentent COMME IL FAUT, bien sûr, seulement ça n’existe pas les bonnes façons de ressentir, et ils finiront par s’en rendre compte (…) Ils peuvent prendre leur lierre, leurs éléments métriques et se les mettre dans le cul… s’il n’y a pas déjà quelque chose fourré là au fond. »

Pas de conseils sur comment écrire donc, mais une certaine idée de la littérature, flamboyante, bouleversante, absolue. La littérature comme horizon, sublimée par un kamikaze des mots, un épicurien qui n’a pas dévié d’un millimètre de sa route, même s’il l’a parcourue en titubant :

« Ma conception de l’écrivain c’est quelqu’un qui écrit. Qui s’assoit devant sa machine à écrire et noircit du papier. Ça devrait être la base. Ne pas dire aux autres comment s’y prendre, ne pas garnir les rangs des séminaires, ne pas lire devant des foules déchaînées (…) Autrement, la dernière personne avec qui j’ai envie de boire un coup ou tailler une bavette est un écrivain. J’ai trouvé plus de fougue chez les vieux marchands de journaux, les concierges, chez le gamin qui bosse la nuit sur le stand de tacos. Il me semble que l’écriture fait ressortir le pire, non le meilleur, il me semble que les presses à imprimer du monde entier ne font que presser la pulpe d’âmes insuffisantes que des critiques insuffisantes appellent littérature, poésie, prose. (…) C’est l’humanité tout entière qui me dégoûte et plus particulièrement l’écrivain créatif.  (…) En revanche, j’ai toujours eu de l’affection pour les Chinois. Je suppose que c’est parce que la plupart d’entre eux sont si loin. »

Sur l’écriture / Charles Bukowski. Au diable Vauvert, 2017

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Côté ghetto de Jill Leovy

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Los Angeles, quartier South Central, district policier de la 77e Rue. En totale immersion des mois durant dans le ghetto, Jill Leovy, journaliste au Los Angeles Times, déploie une enquête minutieuse sur la violence extrême qui règne dans cette partie de la ville en partant de cette terrible constatation : alors que les hommes noirs ne constituent que 6% de la population, comment se fait-il qu’ils représentent 40% des personnes assassinées, et en grande majorité, par d’autres hommes noirs ? Question délicate, s’il en est. A laquelle peu s’intéressent. Les médias, même locaux, n’en parlent pas, niant un phénomène majeur, considérant implicitement qu’il n’y a pas de victimes mais uniquement des délinquants, traduisant le No Human Involved (pas d’humain impliqué) employé officieusement par la LAPD pour catégoriser ces affaires n’impliquant que des Noirs. Appréciation dont découle une logique implacable : pas d’humain abattu, donc pas d’enquête, pas d’élucidation, pas de justice.

Une logique contre laquelle se battent deux policiers emblématiques, l’inspecteur John Skaggs, baraque Blanche et blonde du 77e, et l’inspecteur Wally Tennelle, Noir originaire du Costa Rica, travaillant à la LAPD. Leurs méthodes sont semblables, ils sont sur le terrain, au milieu de la population et cherchent sans relâche à trouver les coupables. Ils sont persuadés, à l’instar de Max Weber, « qu’en privant les afro-américains de justice efficace, en leur refusant le droit exclusif de l’Etat à exercer la force légitime, on ne fait qu’encourager la violence personnelle. » En ne condamnant sévèrement les Noirs que pour des broutilles (comme du temps de l’esclavage dans les Etats du sud) et non pour ces meurtres commis « entre eux », on les encourage à se faire justice eux-mêmes, à rendre les coups puisqu’ils ne sont pas graves. « Pendant la ségrégation, les Blancs avaient la loi pour eux. La loi officielle frappait uniquement les Noirs pour les contrôler, non pour les protéger. Les petits délits étaient sévèrement punis, les gros délits tolérés, tant que les victimes étaient noires. » Skaggs et Tennelle ne s’étaient jamais croisés. Jusqu’à ce que Bryant, le fils de Wally, prenne une balle en pleine tête, un soir de mai 2007, et que Skaggs se voie confier l’enquête.

Dans cette personnification des différents protagonistes de l’affaire Tennelle, le travail de Jill Leovy prend toute sa force. Les parcours des personnages sont détaillés, autopsiés. Qu’ils soient victimes ou coupables, ils ont tous une mère, ils ont tous un nom. Le lecteur est happé dans le ghetto, touché par le désespoir et l’impuissance des familles et des flics. Les comportements violents sont explicités et l’on comprend qu’ils sont juste humains, trop humains finalement.

Les émeutes de 1990-1993 ont fait plus de 6000 morts, principalement chez les Noirs ? Pourquoi n’ont-ils pas, alors, attaqué la communauté blanche, les riches qui ne manquent pas à LA ? Parce que « quand les gens ne sont plus protégés par la loi et se retrouvent dans des situations désespérées, le risque est plus grand, et non pas plus faible, qu’ils se retournent les uns contre les autres. Les milieux où le droit est absent sont terrifiants. »

Sociologie, Histoire, politique sont décortiquées, au service d’une étude fouillée comme une thèse de doctorat et qui se suit comme un épisode de The Wire. Côté ghetto est une œuvre magistrale, se basant sur des faits et tentant d’en comprendre les raisons et les implications, sans manichéisme. C’est une dénonciation majeure des a priori qui touchent les membres d’une communauté depuis trop longtemps discriminée, préjugée. Côté ghetto est un document indispensable.

Côté ghetto / Jill Leovy. trad. de Clément Baude. Sonatine, 2017

Au pays des nudistes de Mark Haskell Smith

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« Ce qui me fascine, ce sont les contre-cultures moralement douteuses ou quasi-illégales, ceux qui vivent leur passion au risque de se faire coffrer ou stigmatiser par la société. » C’est par ces mots que Mark Haskell Smith, écrivain réputé pour ses polars désopilants (Défoncé, A bras raccourci, Ceci n’est pas une histoire d’amour, Delicious, Salty, tous parus chez Rivages) explique la démarche qui l’a poussé à aller faire un tour du coté de chez les nudistes, après être allé rendre visite aux cultivateurs de cannabis. Immersion intégrale, donc, et grande première pour l’américain, décidé à bousculer ses certitudes et sa pudeur en payant de sa personne et en exposant son intimité au regard d’autres gens. Car s’il existe un consensus sur le nudisme, c’est la définition de cette activité de plein air : c’est une activité sociale, qui n’a rien à voir avec le fait d’aimer se promener à poil, seul, entre sa chambre et sa salle de bain. Sociale donc, sous-entendu, en groupe. Allez, hop, cette fois, il enlève le bas !

Le propos est joyeux, l’autodérision de bon aloi, ce qui n’empêche pas le sérieux. C’est bien dans une enquête journalistique, historique et sociologique poussée qu’il nous entraîne, dans différents coins du globe. Smith a plein d’interrogations au début du reportage, il cherche à comprendre, en véritable ethnologue, ce qui peut amener certains d’entre nous à se mettre tout nus en compagnie d’autres gens tout nus, et surtout pourquoi déambuler à découvert dérange au point d’être parfois passible d’emprisonnement. Après tout, nous ne couvrons nos attributs sexuels que depuis quarante millions d’années, notre pulsion à la nudité est innée, et la vitamine D est bonne pour la peau. Alors, pourquoi nos sociétés occidentales associent-elles nudité et sexualité, au point de nous enterrer vêtus de nos plus beaux atours ?

Smith se désape successivement dans des clubs fermés aux USA (où par peur d’avoir un comportement ambigu, les individus nus sont convenables, sympas et un peu ennuyeux), en Espagne (où vêtus et dévêtus cohabitent respectueusement), en France, au Cap d’Agde (où, dans le Centre entouré de murs d’enceintes de trois mètres de haut, les costumes d’Eve et d’Adam le jour sont échangés contre des tenues SM la nuit), en Autriche (où il découvre que crapahuter dans la montagne est plus agréable sans chemise et sans pantalon qu’accoutré comme un ours polaire).

Au cours de son périple, Smith livre ses impressions, vierges de tout a priori et non dénuées d’humour (« La plus grande crainte n’est pas d’avoir une érection, c’est que vos testicules remontent, que votre pénis se rétracte et que vous finissiez par ressembler à Ken. ») Et on apprend, en s’amusant, une multitude d’anecdotes sur les conceptions de la bienséance selon les époques ou la géographie, anecdotes qui se parent d’une dimension philosophique, éthique. Saviez-vous que le gouvernement américain a encouragé la lecture des magazines naturistes pendant la Seconde Guerre mondiale afin que ses troufions, soulagés par la vue de seins nus, ne versent pas dans l’homosexualité ? Qu’Hitler a fait fermer des sociétés nudistes, trop marquées socialistes, pour en faire ouvrir d’autres dédiées au culte du corps idéal ? Que le plus sexy n’est pas la nudité, mais l’effeuillage ? Que l’épilation des poils pubiens vient de l’esthétique porno ? Que l’image véhiculée dans les revues sur le sujet, celle d’humains jeunes, beaux, attirants et sains est souvent mise à mal sur place par le spectacle de corps vieux et obèses ? Que le nudisme a pu, peut être, anarchique, révolutionnaire, réactionnaire, rigoriste, sanctionné, encouragé selon les périodes ? Que son avenir se dessine vegan, antidiscriminatoire et qu’il trouve un nouveau souffle avec les réseaux sociaux ?

Smith affirme qu’il ne deviendra pas nudiste après cette expérience, même s’il a ressenti finalement un grand bien-être, naturel, enfantin, à se déculotter. Que flâner le kiki à l’air lui a de permis de mieux s’accepter physiquement. Et s’il répond à beaucoup de questions que vous n’avez jamais osé vous poser sur le nudisme dans cette investigation dense et poilante, il y en a une à laquelle il n’apporte pas de réponse : la société punit-elle les nudistes parce qu’elle a peur du plaisir qu’ils prennent ?

Au pays des nudistes / Mark Haskell Smith. trad. d’Elodie Leplat. Paulsen, 2017

Les hommes de Richard Morgiève

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C’est l’histoire de Mietek, polak juif tout juste sorti de taule, voleur ou convoyeur de bagnoles de luxe pour gagner sa croute. Il est beau, Mietek. Il tombe toutes les femmes qu’il désire, mais le désir n’est pas l’amour, alors il est seul, le plus souvent. Il a le cœur sur la main, Mietek, toujours prêt à rendre service, à défendre la veuve et l’orpheline, surtout si elles vendent leur corps ou sont aussi mignonnes que la petite fille de la couverture. C’est un homme, Mietek, les valeurs qui le guident sont l’honneur et le devoir.

C’est l’histoire de l’Ancien monde, le Paris de 1974 à 1981. Les bistrots de quartier étaient tenus par des Madames Renée ou des Mohammed et s’appelaient Les bons amis ou Le Balto. Ils étaient pleins. Les DS étaient signes de fierté, nationale autant qu’individuelle. On se parfumait au Vétiver. On téléphonait dans des cabines disposées sur les trottoirs. Les fantômes des guerres passées, glorieuses ou honteuses, arpentaient encore les coins sombres de la Capitale. Les arabes, les kabyles, tous étaient des bics. On fumait dans les bars, les cinés, les voitures. L’heure n’était pas à la question de l’écriture inclusive et le politiquement correct n’était pas de mise. Les hommes étaient des hommes, pudiques, fidèles à leurs amis. Les femmes semblaient soumises. Quel que soit leur âge ou les revers qu’elles avaient subis, elles étaient belles…

Notre monde est-il devenu plus doux à ceux qui souffrent ? Est-il plus dur ? La question n’est pas là et Morgiève se garde bien de trancher. Ce n’est pas un récit joyeux qu’il nous livre dans cette émouvante peinture d’une France disparue. Ce n’est pas un texte nostalgique, qui serait l’étendard d’une pensée  facile, reflet d’un c’était mieux avant imbécile. Si l’auteur interroge, en creux, la masculinité et ses normes, Mietek n’est pas l’emblème d’un regretté héros à la virilité exacerbée. Il est simplement un personnage à la dérive. Ses démons sont les mêmes que ceux qui hantent les âmes d’aujourd’hui. Seul le décor a changé.

Les hommes / Richard Morgiève. Ed. Joëlle Losfeld, 2017

Mon père, ma mère et Sheila de Eric Romand

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C’est un petit livre qui retrace les années 70-80. Les sièges de la Renault 12 collaient aux cuisses ; les sous-pulls étaient en nylon ; le marron et l’orange ornaient le papier peint. Les familles partaient en vacances à la mer au camping où elles plantaient leurs tentes trigano 4 places avec auvent. On déjeunait en regardant Midi Première et dinait devant Les Jeux de 20 heures

C’est un grand livre qui raconte beaucoup plus que la mémoire commune, sous-entendu consensuelle, d’une douce France évanouie. Les chapitres, courts, content bien les souvenirs d’enfance et d’adolescence d’Eric, le narrateur, mais ce dernier n’a pas la nostalgie des poupées en coquillages de Royan, ni même des images Panini de footballeurs. C’est plus la difficulté à trouver sa place qu’il se remémore, ainsi que son éveil à une sexualité différente qui lui vaut les surnoms de « Riquette » ou « Pisseuse » de la part d’un paternel désespérant de le voir idolâtrer Sheila.

A cette époque, les pères avaient toujours raison et les mères briquaient tout du sol au plafond. Le racisme était ordinaire et l’homophobie hilarante. Les pères conduisaient vite. Ils conduisaient encore plus vite quand ils étaient ivres et fâchés. Ils giflaient leur petit garçon quand ils les trouvaient maquillés. Les mères cousaient des napperons pour mettre sur la télé ; elles ne consolaient pas, elles râlaient que leurs fils ou leurs chiens restent dans leurs pattes.

Des détails passés de la vie courante Philippe Delerm avait tiré une mélancolie réconfortante quelque peu niaise avec Sa première gorgée de bière. Eric Romand, quant à lui, préfère rappeler, sans verser dans le mélodrame, que les Trente Glorieuses ne l’ont pas été pour tout le monde.

Mon père, ma mère et Sheila / Eric Romand. Stock, 2017

Mauvaise prise de Eoin Colfer

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Daniel McEvoy, le retour !

Dans Prise directe, paru à la SN en 2012, Dan arrivait à se sortir du pétrin après bien des mésaventures désagréables et néanmoins comiques. Dans Mauvaise prise, il aimerait bien qu’on lui foute enfin la paix et qu’on lui laisse ouvrir son club tranquillou. Mais voilà, il a l’art de se retrouver dans de ces situations où il est obligé de sortir son flingue. Les vieux réflexes ont la vie dure, et ceux qu’il a acquis du temps où il était soldat, au Liban notamment, reprennent toujours le dessus. Alors, au lieu de l’existence pépère dont il rêve, il doit se cogner toute la mafia du New Jersey, sans parler de ces deux flics qu’il se voit contraint, vêtu d’un seul string rose, de défoncer à coups de godemiché face caméra.

C’est peut-être la faute à pas de chance, ou parce qu’il ne peut s’empêcher d’ouvrir sa grande gueule. Son psy affirme qu’il souffre d’un syndrome post-traumatisme, et qu’en période de stress, il faut qu’il la ramène. C’est plus fort que lui. Il fait le malin, il fanfaronne et forcément, ça énerve. Ou alors, c’est parce qu’il ne sait pas s’entourer. Entre Sofia, sa petite amie pas trop nette qui le confond avec son ex mari et tabasse tout le monde à coups de marteau ; son pote Zeb aux calembours foireux et sa tatie Evelyn qui l’a initié au pelotage de nichons et est devenue alcolo, pas le temps de s’ennuyer. Et le lecteur non plus, ne s’ennuie pas.

Colfer prend un malin plaisir à faire tourner son héros en bourrique. Dès qu’il se croit tiré d’affaire, hop, nouveau coup du sort. Les dialogues, soutenus par l’excellente trad. de Sébastien Raizer sont irrésistibles, les scènes de baston mémorables. On ricane tout du long aux réflexions complètement débiles de Dan, personnage entre gros malin et gros balourd. C’est premier degré, vif et irlandais… what else ?

Mauvaise prise / Eoin Colfer. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

Sauver les meubles de Céline Zufferey

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Société de consommation avancée, je t’adore.

Il faisait des photographies d’art, mais l’art ne remplit pas les assiettes. Alors, le voilà photographe d’assiettes, de pots de fleurs posés sur des tables agréablement dressées, agrémentées de nappes aux teintes qui flattent l’œil du consommateur. Bref, le voilà reconverti dans la photo de pub pour meubles. On dira ce qu’on veut, c’est tout un art de choisir quel angle mettra le plus en valeur le canapé et quelle lumière reflètera le mieux l’image idyllique de la gentille famille installée dessus. Ce canapé, tout le monde le voudra, même s’il est jaune, s’il figure en bonne place dans le catalogue.

Il n’est pas très fier de son nouveau job, et encore moins de se faire enguirlander devant tout le monde quand le rendu n’est pas à la hauteur des espérances de l’annonceur. Au moins son boulot lui a-t-il permis de séduire, puis de s’installer, avec Nathalie, mannequin vedette de la boîte, celle qui sait mettre en valeur les décors dans lesquels elle feint la plénitude. Plénitude qu’elle atteint parfaitement sur papier glacé mais pas du tout dans la vie réelle, vu qu’elle est plus obsédée par une tache à nettoyer qu’à atteindre le septième ciel avec son nouvel amant. Il décide alors de concilier ses deux passions, les fesses et la photo, en montant un site porno artistique.

Céline Zufferey s’y entend pour ébranler le monde aseptisé et conformiste qu’est notre quotidien. Dialogues au cordeau, phrases courtes et percutantes comme des slogans publicitaires, elle se moque avec mordant des désirs formatés, compulsifs. Le lisse, le propre écœurent et l’on se prend à rêver de désordre, de chaises renversées et de draps froissés. Ce sont les flous esthétiques ou les gros plans singuliers des clichés érotiques qu’on aimerait détailler finalement, et l’idée d’un catalogue Ikea finirait par donner envie de vomir dedans. Le passage où Nathalie, en quête d’un nouveau canapé justement, le traîne dans le magasin même où ils travaillent parce qu’ils y ont des remises, est désopilant. Symbole de la solitude de l’homme qui se contrefout des canapés et du reste, la scène se termine par le collage d’un chewing gum sur un accoudoir immaculé, et nous venge de ces après-midis (nécessaires ?) passés dans ces zones commerciales loin des centres-villes qui nous déclenchent des pulsions meurtrières, des fantasmes de lynchages de stylistes, d’urbanistes et de gosses mal élevés.

Mais que les hommes se rassurent, toutes les femmes ne sont pas des potiches, des folles du ménage et du paraître. Il y en a plein qui sont folles d’autre chose…

Sauver les meubles / Céline Zufferey. Gallimard, 2017