La cité des chacals de Parker Bilal

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Le détective Makana a du pain sur la planche. Il se voit confier la tâche de retrouver Mourad, étudiant, disparu depuis plusieurs semaines et dont la famille est inquiète. Conjointement, la tête d’un jeune homme est retrouvée dans le fleuve proche de chez lui. Makana ne peut s’empêcher de s’impliquer dans cette deuxième enquête. Elle le touche. Sur le front du mort, des lignes tracées indiquent qu’il s’agit d’un Soudanais, comme lui. Et qui, à part lui, pour se soucier de cette affaire ?

L’action de La cité des chacals se déroule en Egypte, en 2005, et c’est bien là l’attrait principal du roman. Car si l’on suit une intrigue parfaitement construite, conduisant à un dénouement autant sordide qu’implacable, elle sert surtout à une présentation efficace de la situation géopolitique de la zone, des interactions entre les différentes ethnies en présence, de la conjoncture historique. Les circonstances sont tendues. Makana incarne cette tension.

De par son origine. Il est exilé du Soudan du Nord, pays qu’il a dû fuir pour une nouvelle vie au Caire. Déraciné, il s’est fait quelques amis, est parvenu à partiellement s’intégrer, ce que ne pourront jamais faire ses compatriotes venus du Sud. Pauvres, noirs, chrétiens, on leur refuse le statut de réfugiés, ils grossissent les rangs d’un campement insalubre dans l’attente de jours meilleurs qui ne viendront pas. Ils rappellent à Makana son privilège d’être né au Nord et la guerre civile sanglante qui a embrasé le Soudan pendant cinquante ans et dont les plaies ne sont pas refermées. Est-ce un fond de culpabilité qui le fait se lancer sur les traces du jeune assassiné ? En partie, sûrement.

De par l’enquête qu’il mène pour retrouver Mourad. Les découvertes s’enchaînent et lui font entrevoir un milieu plus politisé, celui de la jeunesse cairote, révoltée, avide de changements qui ne tarderont pas. L’absence de démocratie qui étouffe, Moubarak et sa répression, une corruption galopante, le conflit au Darfour, l’ingérence des occidentaux, la présence des salafistes… autant de points explosifs qu’il est bon de se rappeler et qui ont encore tant de conséquences aujourd’hui.

Portrait d’une ville, d’un temps, d’un homme, La cité des chacals a tous les atouts d’un bon roman noir. Faire comprendre, sentir par des détails du quotidien. Ici, les odeurs des restaurants sont transcrites dans une langue plus qu’évocatrice. Informer sans tomber dans le documentaire. Emouvoir à travers des personnages crédibles aux multiples failles.

La cité des chacals / Parker Bilal. trad. de Gérard de Chergé. Gallimard, (Série noire), 2020

Le bal des ombres de Joseph O’Connor

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En 1876, Bram Stoker quitte son Irlande natale pour devenir l’administrateur du Lyceum Theater de Londres. Il y a beaucoup à faire. Henry Irving, acteur shakespearien renommé occupe la place et ses talents de comédien sont à la mesure de son incapacité à la gestion des ressources et aux économies, autant dire immenses. Bram jongle avec les difficultés, payer les décors, les costumes, tenter de se débarrasser des chats et rats, contenir les fureurs et les enthousiasmes délirants du monstre des planches. Il occupera ses fonctions jusqu’en 1902. Il trouvera néanmoins l’énergie de livrer ses propres démons dans son Dracula, publié en 1897.

Le bal des ombres est beaucoup plus qu’une biographie linéaire retraçant le parcours du père du plus célèbre des vampires. O’Connor intègre des événements de la vie de l’écrivain sans qu’on sache jamais jusqu’à quel point ils sont véridiques ou inventés. Mais une chose est sûre, sous sa plume, Stoker est vivant, tellement qu’on semblerait pouvoir entendre son souffle.

On le suit, dans ce Londres tout en nuances gothiques, capitale accablée de terreur sous la coupe de Jack l’éventreur, traumatisée par la répression morale dont Wilde est victime, enivrée des dernières découvertes technologiques, l’électricité, la photo, le cinéma, férue de mystères ésotériques, droguée au laudanum ou à l’opium.

On ressent son désespoir absolu à tenter d’écrire une œuvre majeure, marquante, qui durera, qu’il sent au fond de lui et qu’il se pense incapable de délivrer. Jamais assez de temps. Jamais assez de solitude. Les passages où il finit par s’exiler dans les greniers du théâtre, et où il est décrit à travers les yeux de Mina, le fantôme des lieux, sont à tirer des larmes.

Tout en étant certain d’échouer, encore et encore, en demeurant son plus sévère juge, Bram doit composer avec les incertitudes hystériques de Henry, calmer les angoisses du maître de la tragédie, cet être qui le traite si mal mais dont l’amitié l’accompagnera jusqu’au bout. Il doit essayer de construire sa vie personnelle, satisfaire sa femme Florence, tout en étant accaparé par une relation triangulaire, dans laquelle Ellen Terry, flamboyante actrice de la scène victorienne dispense son amour ambigu à lui-même et à Henry.

Construit de fragments de journaux intimes, de récits rapportés par des tiers ou la presse, de points de vue différents, à l’image de Dracula, Le bal des ombres envoute, bouleverse. Œuvre sur les supplices de la création, sur l’amitié, la notoriété, la vieillesse, le roman de O’Connor interroge la condition humaine, ce qui fait sa grandeur, ce qui perdure après, après la vanité, le découragement, la jalousie. Déchirant. Immortel.

Le bal des ombres / Joseph O’Connor. trad. de Carine Chichereau. Rivages, 2020

Basse naissance de Kerry Hudson

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Le premier roman de Kerry Hudson, Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, racontait le parcours de Janie, de sa naissance à ses seize ans, née d’un père alcoolique et absent pour ne pas dire inconnu et d’une mère ado s’acharnant à choisir des losers. Baladée d’HLM sordides en hôtels miteux et B&B éphémères, Janie y narrait, de sa voix enfantine et drôle, les fins de mois difficiles, les 80’s dans une Ecosse au bord du chaos, les beaux pères de passage, les queues interminables aux bureaux des allocs, et sa crainte d’être placée en foyer d’accueil.

Le roman, publié en France en 2013 et largement autobiographique, a remporté un succès autant public que critique et lui a ouvert les portes d’un monde nouveau, l’univers feutré de l’édition, des salons littéraires, dans lequel l’auteure a peiné à se sentir à l’aise. Dans sa famille, on disait ce qu’on pensait sans se soucier de heurter, on le disait fort, avec un accent prononcé, en usant d’un vocabulaire fleuri.

Elle qui a coupé les ponts avec son milieu d’origine, question de survie, qui a toute sa vie été victime d’un racisme de classe destructeur, (« De mes quatorze à mes trente-huit ans, j’ai toujours travaillé. … Centres d’appels, elfe de Noël chez Harrods, serveuse à maintes reprises, femme de chambre, vendeuse, nettoyage des toilettes, collecte de fonds dans la rue, garde d’enfants, travail social… Et toujours j’écoutais ceux qui n’avaient pas vécu un seul jour la même vie que moi prétendre que les gens de mon espèce étaient des tire-au-flanc et des profiteurs ») a l’impression de jouer la comédie. Nulle part à sa place. Coupée en deux. Pour comprendre, recoller les morceaux d’une histoire dont elle n’avait que des bribes, elle décide de repartir sur les lieux de son enfance, refaire le chemin à l’envers, finir le puzzle.

Autobiographie assumée, quête d’identité, Basse naissance est donc le récit de son parcours, de ses retrouvailles avec certains membres de sa famille, de son retour dans des quartiers ancrés dans sa mémoire. C’est surtout le portrait d’une partie de la population mise de côté, rejetée, méprisée, et la tentative de réponses à ces questions qui la tourmentent. Comment s’est-elle sortie de l’extrême pauvreté quand la plupart s’y sont noyés ? Pourquoi, au contraire de sa mère, a-t-elle réussi à ne pas reproduire les schémas qui vous destinent à la misère ? Est-ce la société qui fait ce que vous devenez ? L’hérédité ? Quelle est la part de responsabilité de chacun dans son destin? Quelle est la part de choix qu’on vous laisse prendre ?

Au fil des pages et des étapes, Kerry Hudson dresse un constat accablant. Les banlieues, les rues de son enfance sont plus crasseuses, plus délaissées encore que dans ses souvenirs. Les services sociaux n’avaient pas aidé la petite fille affamée, déscolarisée qu’elle était, ils sont presque inexistants aujourd’hui. Alors ? Qu’est-ce qui a différencié Kerry Hudson des siens, elle qui a subi la violence de rapports familiaux dysfonctionnels, l’addiction, un viol et deux IVG quand elle était très jeune ?

Les réponses sont évidemment multiples, évasives parfois. Des rencontres, son goût pour la lecture, la fréquentation de milieux artistiques… Loin de tout pathos, misérabilisme ou mépris envers celle qu’elle fut, elle livre ici un témoignage plein de rage, et une oeuvre qui la transcende. Elle se sert de ses failles pour avancer et créer une oeuvre, à l’image de Richard Billingham, photographe et réalisateur de Ray & Liz, devenu témoin, à travers ses parents, de la pauvreté et ses ravages à Birmingham, dans les années 80.

Basse naissance / Kerry Hudson. trad. de Florence Lévy-Paolini. Philippe Rey, 2019

Paz de Caryl Férey

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Colombie. Après une guerre civile sanglante qui a vu s’affronter différents groupes armés, de tous les camps surtout extrêmes, l’heure est à la réconciliation nationale, à la pacification. La reddition des guérilleros, FARC, EPL, AUC…, se monnaye contre une amnistie totale, les négociations entre politiques et narcos doivent conduire à la fin des violences. Le pays en rêve. Le processus en cours permettra à tous d’accéder à une certaine sécurité, à l’apaisement des tensions, au pardon, à l’oubli. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes à venir ? Evidemment pas. Caryl Férey n’a pas pour habitude de nous livrer des feel good books, et s’il est bien question de paix ici, elle n’est que dans le titre.

Pour explorer les dissensions à l’oeuvre dans cette terre exsangue, c’est toujours par le truchement de personnages forts qu’il fait entrevoir le chaos. Mais cette fois, en plus d’histoires d’amour dont il a le secret, Férey décide de décortiquer les relations dans une famille, comme symboles des luttes intestines nationales. Et de tripes, il est sans nul doute question. Celles des victimes, arrachées comme leurs têtes ou leurs membres par des trafiquants ou des factions armées, alimentant charniers à ciel ouvert ou recouvrant les sols de caves sordides de Bogota. L’enfer n’épargne personne et chacun des groupuscules rivalise d’ingéniosité pour démontrer sa force. Des tripes, il en aura fallu à l’auteur aussi pour se plonger dans un tel bain de sang, d’autant qu’il nous avertit avoir plus amoindri qu’amplifié la barbarie de certaines scènes. Des tripes bien accrochées, il en faut enfin au lecteur pour suivre, dans la jungle ou les taudis, le parcours de l’horreur subie par les protagonistes.

C’est là tout le talent de Férey, nous accrocher par un récit haletant, nous porter au-delà de l’enfer.

Par l’incarnation, réaliste, transcendante, nuancée. Les luttes internes au sein de la famille Bagader trouvent un écho dans les déchirements intérieurs qui animent chacun de ses membres. Rien n’est tranché. Les deux frères ennemis portent en eux des zones d’ombre et de lumière. L’intrigue se fait shakespearienne, avec son lot de mensonges, de trahisons, d’enjeux qui dépassent les simples hommes et femmes en présence.

Par la langue, efficace, somptueuse. L’écriture, poésie noire dans Mapuche, prend ici des accents lyriques. Mais Paz n’est pas que le théâtre d’atrocités. L’amour, qu’il s’adresse à un chien bancal ou à des personnages féminins touchants incapables de renoncer, l’héroïsme d’actions désintéressées et l’espoir sont bien présents et nous permettent de comprendre, un peu mieux, et surtout d’affronter l’insupportable.

Paz / Caryl Férey. Gallimard, (Série noire), 2019

Villa chagrin de Gail Godwin

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Marcus a un peu plus de onze ans quand sa mère meurt dans un accident de voiture. Elle comptait lui révéler l’identité de son père quand il serait plus grand, et n’en a pas eu le temps. L’enfant est placé dans une famille d’accueil avant d’être recueilli par sa grand-tante Charlotte, qu’il n’avait jamais vue. Cette dernière est artiste, elle peint des tableaux représentant des vues de son île perdue au bout du monde, en Caroline du Sud. Excentrique, solitaire à tendance alcoolique, Charlotte a conquis sa liberté après trois mariages ratés. Elle porte les cheveux blancs sur un crâne rasé. La première fois qu’il fait sa connaissance, il vomit ses crevettes.

La cohabitation, pourtant, se passe au mieux. Marcus est mature pour son âge. Surdoué, il a toujours été en décalage avec les gosses de son âge, peu populaire. Il apprécie l’autonomie que sa tante lui laisse. La tendresse entre eux se passe de mots. Il occupe son été en travaux ménagers et en balades sur la plage. Tous les jours, il enfourche son vélo pour rejoindre la « Villa chagrin », tout au nord de l’île. L’histoire de cette maison abandonnée le hante. Elle est délabrée à présent mais porte encore les stigmates d’une violente tempête survenue cinquante ans auparavant, au cours de laquelle ses derniers locataires, un couple et leur fils, ont péri. On ne sait rien d’eux, pas même leurs noms. Leurs corps n’ont pas été retrouvés. Leur rendre leur identité, établir ce qui leur est vraiment arrivé devient l’obsession du petit orphelin, d’autant qu’un jour, sur les lieux du drame, il voit le fantôme de l’ado disparu.

En entrecoupant la description de la vie paisible sur ce bout de terre et les souvenirs que Marcus conserve de sa vie d’avant, Gail Godwin livre un beau roman d’apprentissage. Le jeune garçon, un pied dans un présent fait de découvertes et de routines vite intégrées ainsi que dans un passé encore vivace et douloureux, prend conscience des liens qui unissent morts et vivants, des différences sociales et culturelles entre les êtres, et se construit.

L’enquête qu’il mène est autant un jeu de piste pour cicatriser l’âme de l’apparition devenue comme un reflet de lui-même qu’une quête de ses propres origines. Son initiation dure un été, le temps pour lui, entouré d’une douce bienveillance, de poser les bases d’une future existence apaisée, dépourvue de culpabilité, de rancœurs et de secrets.

Villa chagrin / Gail Godwin. Trad. de Marie-Hélène Dumas. Joëlle Losfeld, 2020

Croque and Roll live de Olivier Martin et Nicolas Barberon

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Si un jour, dans la fosse d’un concert, tout à côté de vous, vous croisez un hurluberlu penché sur une feuille de papier, ne vous étonnez pas. Cet énergumène étrange ne sera pas en train d’essayer de lire un roman dans le noir, ni de prendre des notes pour un essai ethnographique ou sociologique. Quoique la démarche du sire en question se rapprochera un peu de ces deux disciplines. Non, vous aurez sous les yeux l’un des membres de Croque and Roll (Olivier Martin ou Nicolas Barberon, pour ce qui est de ce recueil autoédité) s’efforçant de réaliser un croquis de ce qu’il est en train d’observer sur la scène ou dans le public.

Eh bien, figurez-vous qu’il y arrive. Notons que l’exercice doit être périlleux. Entre les gesticulations du type excité devant lui qui le bouscule ou de cette fille qui baptise ses voisins de rasades de bière, le résultat a toutes les chances d’aboutir à de grandes trainées colorées délavées. L’histoire ne dit pas combien de ses œuvres l’auteur en conserve pour une séance. En tout cas, pour le présent ouvrage, les croqueurs présentent un carnet fourni, représentatif de ce hobby étrange qui consiste, un peu à la manière des dessinateurs lors de procès d’assises, à rendre, en quelques coups de crayon, l’âme des gens et des lieux. Le résultat est étonnant et se rapproche du reportage.

Qu’il s’agisse du Hellfest, de la fête de l’Huma, ou de concerts donnés dans des salles plus intimes, les esquisses produites, prises sur le vif, parviennent à capturer l’énergie, l’attitude des musiciens, l’ambiance. On reconnaît, sous les traits de couleur, la façon de tenir sa gratte du guitariste des Burning Heads, sa tête d’Angus Young, son micro de Steven Tyler. Quel intérêt par rapport à un documentaire photographique, me direz-vous ? En fait, ça s’en rapproche tout en étant complètement différent. Le rendu s’en écarte, évidemment. Le regard de l’artiste sur son sujet aussi. Le sentiment d’urgence ne doit pas être le même, tant prendre un cliché et ébaucher un portrait en dessin ne procède pas du même mécanisme de création.

Mais ce qui frappe, c’est que le croqueur peut se rapprocher de l’objet de son art sans être obscène, car le croquis permet une distance plus grande, du recul. A ce titre, les dessins d’Olivier Martin et Nicolas Barberon, sont vraiment réussis. Ceux du public notamment. Souvent de dos, leurs personnages, figures anonymes sous la touche du créateur, sont des images volées, drôles et touchantes, mais sans être des caricatures, et peuvent se targuer de réalisme en évitant la moquerie.

croqueandrolllive.wordpress.com ou croqueurdeligne@gmail.com

Croque and Roll live ! : croquis de concerts / Dessins Olivier Martin et Nicolas Barberon. Textes Robin Jolly. 

Chronique publiée dans New Noise n°52 – février-mars 2020

Nouvelles de la zone 52

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Quand un représentant du collectif Zone 52, « créé dans le but de réunir des gens partageant les mêmes passions pour le cinéma déglingos, la musique forte, les jeux vidéos épileptiques, les bouquins bigarrés », demande à des auteurs de lui écrire une nouvelle, il choisit forcément des individus bercés à la culture underground, croisés dans des concerts ou autres lieux de perdition, et dont on attend qu’ils laissent libre court à une imagination fertile, qu’ils produisent des textes ne s’embarrassant pas de bonne morale. Eh bien, à la lecture des vingt nouvelles réunies dans le présent recueil, on n’est pas déçus. Jérémie Grima a fait une bonne pioche.

Le jeu consistait à respecter comme unique directive « que la zone 52 fasse partie de leur histoire ». Et si on aboutit au final à des narrations très diverses, tirant leur inspiration de cerveaux plutôt déjantés, « plus névrosés que la moyenne » sans doute, elles possèdent néanmoins les points communs d’avoir été écrites avec sérieux, révélant de vrais talents dans le style et la construction, et de dire, chacune, quelque chose sur notre temps.

Certaines s’inscrivent dans le registre réaliste, tendance littérature noire, comme « Zoé 52 », d’Elodie Denis ou « Pins et Poisons » de Philippe Saidj. Ou dévoilent un univers plus intime ainsi que le fait Sam Guillerand  dans « Ma Zone 51 + 1 ». D’autres donnent dans le récit post-apocalyptique, comme « Pour nous d’abord ! » de Christophe Siébert, ou la SF (« La guerre des ondes » de Romain Strasser ou « Redneck » de Wilhem Horn). D’autres encore empruntent le chemin de l’anticipation, voire de la dystopie  avec « Dénonciation positive n° 16984-270549 » de David Didelot ou « En boule » de Marion Chemin.

Bref, il y en a pour tous les goûts. Mais qu’elles soient ultra violentes ou tendres, angoissantes ou qu’elles fassent rire jaune, qu’elles soient longues ou courtes, écrites par des nouvellistes confirmés ou non, toutes s’attardent sur les dysfonctionnements de notre monde ou de celui à venir, pour finalement former un ouvrage cohérent avec un but, atteint : vous émouvoir, vous secouer, vous sortir, ainsi que les auteurs l’ont tous eux-mêmes fait, de votre zone de confort.

Nouvelles de la zone 52 / Collectif. Ed. sous la direction de Jérémie Grima. Zone 52 Editions, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°52 – février-mars 2020

Elmet de Fiona Mozley

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Dès le chapitre introductif, écrit au présent et à la première personne, on sait qu’un personnage est en errance. Puis, le narrateur raconte, au passé cette fois, les événements qui ont mené à ce que l’on pressent comme une grande catastrophe. Le procédé, habile, court tout au long du roman, accentuant la tension.

C’est Daniel qui parle. Il est le fils de John Smythe. Il a quatorze ans et vit dans le Yorkshire, avec sa soeur Cathy, son aînée d’un an, et son père. A la mort de leur grand-mère, ils ont atterri dans ce coin de campagne où vivait leur mère, disparue depuis des années.

John a choisi de les couper du monde, de les tenir éloignés de son passé. Dans une maison construite de leurs mains, ils mènent une existence austère mais tranquille. Les enfants ont appris à chasser, couper le bois dont ils ont besoin pour se chauffer. Outre cette éducation quelque peu survivaliste, ils bénéficient de quelques cours dispensés par une voisine, ancienne amie de leur père, demeurant à quelques kilomètres. John se sert de ses poings, à l’occasion, lors de combats illicites, ainsi qu’il le faisait autrefois, pour gagner un peu de monnaie. John est un géant. Il est taiseux mais ses gosses n’ont pas besoin de mots pour savoir qu’il les aime. Tous les trois n’ont besoin de rien d’autre. Le temps est suspendu.

Tout pourrait continuer ainsi mais Mr Price, le propriétaire des terres où ils ont élu domicile, vient se rappeler à leur bon souvenir, provoquant le basculement. Une ombre au tableau. Cette vieille connaissance cherche à les déloger. Price est l’inverse de John. Fortuné, profiteur, arrogant, il ne pense qu’à l’argent, qu’il accumule en faisant payer des loyers exorbitants à tous ses locataires. Obligés de se loger dans l’une des nombreuses habitations qu’il possède, les pauvres bougres, le plus souvent à son service comme travailleurs journaliers, crèvent la faim. John décide de se battre et commence à semer le grain de la révolte chez ses compagnons d’infortune. Il est sur le point de parvenir à les fédérer quand survient le drame.

La violence monte crescendo, soutenue par une structure parfaite, jusqu’à la scène finale, dans un déchainement d’horreur qu’on n’osait pas imaginer. Si l’on sait que les gentils gagnent rarement à la fin, on n’en est pas moins bouleversés. Le choix de Daniel pour nous conter l’histoire est une belle trouvaille. Délicat, tandis que sa soeur semble plus brutale et surtout moins naïve, il décrit son environnement avec une sensibilité touchante. La nature qui l’entoure le fascine. Il fait corps avec elle, les arbres sont sa poésie. Il n’en est pas encore à l’âge des remises en cause, il ne questionne pas les choix de son père, donc le lecteur non plus. S’il souffre un peu du froid et de l’isolement, on le devine moins meurtri que Cathy de son passage parmi les hommes. Il est en paix.

Fiona Mozley nous décrit un retour aux sources presque réussi. L’atmosphère, sans être idyllique, est harmonieuse. Ses personnages respectent leur environnement. Ils ne le saccagent pas, s’y intègrent sans en gaspiller les fruits. Ils mènent une existence ascétique mais paisible, proche d’une sagesse rousseauiste. Elle laisse assez de zones d’ombre pour que le lecteur remplisse à sa guise les blancs dans le passé de John, qu’on connaît peu mais qu’on devine tumultueux. Elle en dresse le portrait d’un homme qui a trop souffert pour imposer la violence du monde à ses enfants. John est en quête de rédemption, en voie vers une utopie. Quand cet ogre misanthrope se rapproche de ses semblables pour les mener à la révolte, on entrevoit une société idéale qui se dessine. ça n’en donne que plus de force à la terrible fin.

Dans cet Elmet, ce petit bout de terre, « dernier royaume celtique indépendant d’Angleterre » (…) « sanctuaire pour ceux qui souhaitaient échapper à la loi », John croyait pouvoir instaurer une nouvelle justice, après la fin de l’ancien monde. Mozley nous rappelle avec douleur que les rêves sont faits pour être brisés.

Elmet / Fiona Mozley. trad. de Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2020

Samedi soir dimanche matin de Alan Sillitoe

Samedi soir, dimanche matin, Alan Sillitoe

« C’était un samedi soir, le meilleur moment de la semaine, celui où l’on s’amuse pour de bon, l’un des cinquante-deux jours de gloire dans la grande roue de l’année qui tourne si lentement. (…) Vous appliquez la formule ‘le bonheur dans l’alcool’, vous pelotez la taille des femmes et sentez la bière se répandre délicieusement dans la masse élastique de vos entrailles. »

Le roman s’ouvre sur une scène d’héroïsme pour Arthur, un samedi soir sur la terre, qui voit sa soirée au pub se terminer par un acte de bravoure mémorable. Après avoir ingurgité onze pintes de bière et sept verres de gin, suite à un pari mettant en jeu son honneur de picoleur, il dégringole l’escalier sur la route des toilettes, se repose au bas des marches en position foetale le temps d’un léger coma, puis se relève, boit trois pintes de plus au comptoir, en vomit le trop plein sur un client et sa bourgeoise, et rentre se coucher.

Arthur Seaton, grand gaillard blond, a vingt et un ans et vit à Nottingham. Il travaille depuis ses quinze ans dans la même usine de vélos que son paternel. Le boulot est harassant, dangereux mais n’empêche pas de penser. Arthur est satisfait. Il gagne bien sa vie en comparaison à la misère qui plombait la classe ouvrière avant-guerre. Les quatorze livres hebdomadaires qu’on lui octroie lui laissent assez pour participer aux frais du foyer qu’il partage avec ses parents et son frère et se payer ce qu’il veut : des fringues classes, sa dose de clopes et de bière, de quoi parier sur les matches de foot, de quoi sortir Brenda, la femme mariée qu’il baise dans le dos de son pote de l’usine. Les femmes mariées, c’est ce qu’il y a de mieux, du sexe sans attache, peu d’ennui, si ce n’est quelques poings dans la tronche d’époux humiliés, et des fois, devoir faire passer le gosse, ce qui est, après tout, une affaire de femmes. Les donzelles adorent sa jolie petite gueule, sa façon de frimer, de se la raconter. Quand il en a marre du bruit et de la fureur, il lui suffit de passer quelques heures le dimanche, dans son coin de campagne, seul, à pêcher.

Arthur est en colère. Tout le temps. Sans trop savoir pourquoi. Sa rage le dévore. Son monde est trop étroit, même s’il n’en désire aucun autre et qu’il est fier de faire partie des prolos, bagarreurs, chapardeurs, irrespectueux, solidaires et braves. Ses rêves sont trop petits pour sa grande carcasse, alors il cherche des émotions à sa mesure, se mettre en vrac et se battre, à l’occasion. Il ne croit ni à dieu ni à diable. Les politicards le débectent : « Tu sais ce que je voudrais lui faire, moi, au gouvernement ? J’voudrais faire le tour de toutes les usines d’Angleterre avec une décoction d’carnets à souche et l’mettre en loterie, leur parlement.» La violence le fait vivre plus. Le futur n’existe pas : « L’homme lança de toutes ses forces la chope contre la vitrine. (…) Le fracas du verre cassé fut agréable à Arthur : il synthétisait toute l’anarchie qui était en lui : c’était le bruit le plus convenable, le plus à propos pour accompagner la fin du monde et la sienne propre. »

Si loin.

Arthur est un angry young man, à l’image de son créateur, Alan Sillitoe. Samedi soir dimanche matin, roman largement autobiographique, publié initialement en 1958 est un monument de la littérature anglaise, l’un des premiers à mettre en avant des Working Class heroes, leurs frustrations, leurs grandeurs et leurs bassesses, sans angélisme. Ecrit dans une langue efficace, vive et fleurie, il s’avère presque un documentaire naturaliste sur les conditions de vie de la classe ouvrière, dans les usines, les pubs, leur thé et leurs sandwiches, leurs postes de télé acquis à crédit, leur pale ale et leur gouaille. Il décrit avec une terrible acuité la surpopulation, la promiscuité. La violence aussi, perçue comme la normalité. Celle dont les gamins sont victimes, élevés à la dure par des pères alcooliques. Celle subie par les femmes – loin d’être des fleurs fragiles, les héroïnes de Sillitoe n’en reçoivent pas moins nombre de roustes.

Pourtant si proche.

Samedi soir n’est pas un témoignage sur des temps révolus. C’est une oeuvre littéraire pleine de hargne et, à ce titre, elle demeure furieusement actuelle. So british. So punk. C’est ce qui fait qu’on s’attache à Arthur. Irresponsable, égoïste, guidé par ses envies et le besoin frénétique de les assouvir dans l’instant. Il est vivant. Universel. Intemporel. Populaire. Sa rage fulgurante, ses jouissances simples, son cheminement sans hâte vers une vie plus adulte sont les nôtres et continuent d’influencer écrivains – John King est un fils de Sillitoe dans sa peinture des hooligans, notamment dans son Football Factory, et musiciens, de Madness à Arctic Monkeys.

Samedi soir dimanche matin / Allan Sillitoe. trad. de Henri Delgove. L’échappée, 2019

Barbès trilogie de Marc Villard

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Les touristes ne s’y pressent pas. On n’y vient pas, on y vit. On n’en sort pas quand on est de là-bas. Paris est loin, on est à Paris pourtant. Dans le nord, dix-huitième, le bout du monde. Ce n’est pas la banlieue, simplement un quartier populaire même pas en voie de gentrification. Le Sacré Coeur est à deux pas, mais ici l’édifice le plus célèbre a pour nom le commissariat de la Goutte d’or et les filles se prénomment Farida ou Sara et non pas Amélie. On est à Barbès dans ces trois courts romans de Marc Villard, écrits entre 1987 et 2006, regroupés aujourd’hui dans la Série noire pour un recueil cohérent.

Rebelles de la nuit, La porte de derrière et Quand la ville mord mettent en scène un même personnage, Tramson éducateur de rue au grand coeur qui tente l’impossible, sortir les gosses de l’inévitable engrenage, délinquance, trafics, vols, avec en ligne de mire une voie toute tracée, celle de la prison. Il se débat, Tram, avec les moyens du bord et son idéalisme à revendre. Pas facile tous les jours quand il n’a à leur proposer que des boulots minables, payés une misère alors qu’ils peuvent se faire un max de thune sans avoir à se lever le matin rien qu’en vendant des doses de crack aux toxicos du coin et devenir les caïds de leur bout de boulevard. Pour les filles, c’est pire. C’est leur corps qu’on leur propose de vendre, activité sans expérience exigée, lucrative s’il en est tant qu’on a 15-16 ans. Fracasser les ambitions des gamins des rues à coups de CDD sans avenir et sans gloire, écraser leurs rêves d’un ailleurs, d’un mieux, la balance ne penche pas en faveur du travailleur social face aux offres de promotion instantanée. Les dealers, mafieux en tous genres tiennent le pavé, font les lois et les flics, qu’ils soient corrompus ou incorruptibles gagnent peu de batailles.

Dans ces trois romans, les intrigues importent peu. Ce que Villard donne à voir, ce sont des figures. Un marchand de figues, un patron de bars, des petites frappes, des vigiles, des filles qui rient comme des ados malgré la perte de leurs illusions. Un marabout aux tarifs prohibitifs, un vieux sage qui rend la justice, des ombres qui se débrouillent, se démènent. Avec toujours un air de jazz pour l’accompagner, Tram en croise des gens, l’âme du quartier, des clodos, des mères prêtes à tout, des voisines solidaires, des individus sur le fil, en bordure, des fils de la troisième génération, complètement Français sans en être, comme Barbès est tout à fait Paris sans en exposer les clichés. Barbès devient un personnage à part entière, son asphalte prend corps. Malgré les années qui séparent les différents récits, les choses changent peu. Pour le pire et le meilleur, Barbès respire encore.

Barbès trilogie / Marc Villard. Gallimard, (Série noire), 2019