Shuggie Bain de Douglas Stuart

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Dans la tasse d’Agnes, pas de thé mais de la Special Brew. Elle ne trompe personne depuis longtemps mais s’acharne à faire croire qu’elle maîtrise, qu’elle est restée la plus désirable de toute l’Ecosse, une vraie pin-up, la grande dame soignée qui a séduit le sémillant Shug. C’était dans une autre vie. Avant que Shug la fasse emménager dans ce coin du nord de Glasgow, au-delà des résidences cossues, loin de tout, à Pithead, ce cloaque où ne résident que les déclassés, anciens mineurs pour la plupart, avant que Thatcher n’ait tout cassé, laissant sur le carreau des milliers de travailleurs qui ne sont même plus pauvres, mais miséreux. Plus de boulot, baisse des allocs, le chaos.

Depuis que le beau Shug l’a quittée pour une autre, Agnes décline. Devenue mère célibataire de trois enfants, dont Shuggie, le petit dernier, unique fils de Shug, sans le sou, elle use de tous les stratagèmes pour se payer sa dose, elle patauge, se noie dans la mauvaise bibine et s’attire la vindicte des voisins. Cette femme a mauvaise réputation, et surtout elle se donne des airs, se prétend supérieure aux pouilleux du coin. Il n’y a que Shuggie pour voir en sa mère le fantôme de ce qu’elle a été, et l’amour dans ses yeux.

Terrible roman à fortes consonances autobiographiques, Shuggie Bain a la force d’un zola dans la peinture naturaliste qu’il fait d’un milieu, dans ses portraits de prolétaires abandonnés, dans le souffle qu’il apporte malgré tout à travers la voix de ce petit gosse prêt à tout pour sauver sa mère. Le duo qu’il forme avec elle est déglingué, déséquilibré. Shuggie porte sur ses épaules la survie du foyer et de cette femme qu’il adore et craint en même temps. Seul au monde face à l’adversité, harcelé par ses congénères sous prétexte d’une sexualité différente dont il ignore encore tout, il se bat. Le rôle de l’adulte est bien trop grand pour lui, mais forcé de l’assumer, il déplace non des montagnes mais de petites collines, des tas de cailloux, tel un Sisyphe des temps modernes rapidement désenchanté. La joie réside dans des riens, dans un sourire de sa mère un jour où, sobre, elle fait renaître l’espoir de meilleurs lendemains, jusqu’au prochain verre de bière.

Shuggie Bain / Douglas Stuart. trad. par Charles Bonnot. Globe, 2021

Dédale mortel de S. Craig Zahler

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Darren Tasking, super beau gosse classe et propre sur lui est un proxénète qui ne dit pas son nom. Il a mis au point un business lucratif et très sophistiqué qui fait se rencontrer de jolies jeunes femmes pas farouches et des hommes fortunés. Il s’est placé sous la protection d’un consortium de gros méchants auquel il est obligé de verser une partie de ses gains, mais cette association lui permet de rester sous les radars, évite que la police se mêle de trop près de ses affaires et, de fait, que les ennuis ne viennent troubler sa paix. Sous le soleil de Floride, dans cette bonne vieille ville de Great Town, tout va donc pour le mieux pour Task. Prudent, fourbe et méticuleux, il recrute ses filles, en les emberlificotant, chez les paumées, celles qui n’ont pas d’autre alternative, et surtout celles qui sont très belles. Belles à crever comme Erin, canon s’il en est.

Tout roule ? Pendant un temps. Celui que prend l’auteur pour planter le décor et présenter ses personnages. Ainsi, On apprend à connaître Task. Avec ses manières de gentleman et sa jolie petite gueule, on se prendrait presque à l’aimer. Et Erin, avec son franc-parler et ses déboires nous attendrit. Manquerait plus que ces deux-là se plaisent, et en avant la bluette. Mais sans grain de sable dans ce beau mécanisme, pas d’histoire. Et Dédale mortel est signé Craig Zahler, alors ça ne pouvait durer. Ouf. Parce que quand on lit du Zahler, c’est pas pour entendre conter fleurette et se vautrer dans la guimauve. Ce qu’on aime chez cet auteur de série Z, c’est la démesure, l’hémoglobine qui gicle, et sa façon de maltraiter ses créatures. Ici, on est servis.

S’il s’éloigne des grands espaces de Spectres de la terre brisée ou Une assemblée de chacals – parodies de western jubilatoires qui nous entraînaient près de la frontière mexicaine et dans le Montana – pour planter son décor en ville, on retrouve le même plaisir brutal. Thriller déjanté, polar halluciné, Dédale mortel enferme Task dans une spirale abominable, un avant-goût de l’enfer suite à une erreur de débutant qu’il accomplit incidemment et le poursuit. Vous aimez Tarentino ? Reservoir Dogs ? La scène où Mister Blond coupe l’oreille de ce pauvre otage ? Le roman s’en rapproche par cette sensation d’horreur délicieuse et perverse. Sauf que Zahler ne coupe pas au montage. Il montre tout, dans un débordement gore très cinématographique et tellement outré qu’on finit par ricaner sous cape entre deux hauts-le-cœur.

Les clichés du pulp et du polar musclé sont omniprésents, amplifiés, même si la fin, complètement inattendue parvient tout de même à nous surprendre, tout comme Task, son calvaire ne venant pas d’où on l’attend. Les pauvres protagonistes pataugent dans tous les fluides possibles autant que dans la semoule avec pour unique but, que les aficionados du genre se marrent (les autres n’iront pas au bout). Violence exacerbée comme un reflet grotesque d’une Amérique tarée, avec, au bout, aucune sorte de morale, sauf celle de se gausser en attendant la mort. Inutile ? Certes. So what ?

Dédale mortel / S. Craig Zahler. trad. de Janique Jouin-de Laurens. Gallmeister, 2022

Fear of a female planet. Straight Royeur : un son punk, rap et féministe de Cara Zina et Karim Hammou

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Quand Cara Zina et Virginie Despentes fondent Straight Royeur, leur décision de monter sur scène résulte d’années d’immersion dans un underground activiste et s’inscrit dans une démarche logique de la part de ces deux filles enragées qui ont tant de choses à dire. Il est temps. A Lyon depuis quelques mois, l’étudiante et la disquaire, membres de divers collectifs, ressentent l’urgence de ne plus se cantonner au rôle trop souvent dédié aux femmes, même dans les milieux les plus progressistes.

Plus question de seulement tenir la caisse, servir les bières, l’heure est à l’action. « Ne pas attendre la permission. Faire ce qu’elles ont à faire. Prendre leur place » en créant un groupe de punk rap féministe. Leur approche est politique, émancipatrice. 1989. Les planètes sont alignées. Pour elles qui viennent du rock et manquent de modèles féminins, le rap de Public Enemy, (dont l’album Fear of a Black Planet inspirera le titre de leur ultime démo en 1992), et le film de Spike Lee Do the Right Thing, proposent une bande son révolutionnaire qui tape fort, une fusion qui les inspire, mêlant guitares saturées et textes scandés, sur laquelle coller des paroles engagées.

C’est le souffle qui leur manquait, l’énergie punk retrouvée, l’impulsion libératrice, la possibilité enfin, de dire. De raconter le viol, les violences faites aux femmes, sans misérabilisme, comme dans leur morceau « Les loutes ». Les mots de Despentes (déjà) claquent : T’as 2000 ans de christianisme restés coincés en haut des cuisses. Assumer sa féminité, c’est bien trop souvent ressembler aux clichés des loutes en papier. J’veux être femme sans me rabaisser, pas minauder pour faire bander. Elles transposent l’antiracisme US au féminisme, et sortent des stéréotypes en sortant de l’ombre. A l’instar d’un Malcolm X, qui incitait à « transformer l’image que l’on a de soi en tant que noir », elles appliquent la sentence à leur sexe. Au début des 90’s, le punk alternatif des Bérus, Parabellum, OTH, Warum Joe… est mort. Le mouvement a laissé derrière lui des radios, des salles, des bars, des envies. C’est un son d’un nouveau genre qui exprime la rébellion, une fusion entre rock et hip hop dont Cara, Virginie et Gilles Garrigos, ex-guitariste de Haine Brigade (que connaissent bien les lecteurs de New Noise), associés à Hashan et MC, s’emparent pour exprimer leur rage.

Le livre Fear of a Female Planet est une enquête fouillée sur le groupe racontée par ses anciens protagonistes. Composé d’interviews, rempli d’anecdotes, avec photos, reproductions de flyers, affiches, grafs, paroles de chansons, il retrace l’historique du milieu rock puis rap lyonnais avec ses lieux et ses figures emblématiques comme une mise en abîme d’une certaine histoire de France, dans laquelle, enfin, des filles entrées en résistance ouvrent la voie, en passant par la grande porte.

Fear of a Female Planet. Straight Royeur : un son punk, rap et féministe / Cara Zina, Karim Hammou. Nada, 2021

Chronique publiée dans New Noise n°61 – mars-avril 2022

Tout sauf Hollywood de Mark SaFranko

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Dernier volume en date des aventures de Max Zajack, Tout sauf Hollywood reprend la vie de l’alter ego de Safranko là où il l’avait laissée, c’est-à-dire à peu près nulle part, autant dire au même endroit. Le misanthrope égocentré n’a pas tellement changé, et on en sait gré à son créateur, tant se replonger dans ses galères est un pur bonheur. Max, dans cet épisode, a simplement décidé que, pour accéder à la gloire littéraire qu’il mérite, puisqu’il faut bien gagner en notoriété, alors il fera acteur pour mieux être auteur. Décision qui fera naître chez lui de grands espoirs et d’immenses déceptions. Tenace il l’est. Lucide, pas toujours.

Evidemment, on assiste hilare à son incapacité à intégrer cet univers. Castings ratés, séances de déshabillage, tournages de spots publicitaires débiles, les rares propositions qu’on lui fait ne sont pas à la hauteur de son talent et Max ne cesse de geindre, de grincer des dents, d’assassiner critiques et réalisateurs de ses apartés. Chacun en prend pour son grade, rien ni personne ne lui plaît. Max ne s’embarrasse pas de demi-mesure pour juger les crétins qui l’entourent et l’obligent, par leur manque de discernement à l’engager à prendre toutes sortes de boulots nuls, puisqu’il faut bien manger et ne pas avoir l’air de trop profiter des largesses de sa femme.

Car Max s’est débarrassé de sa Putain d’Olivia, et la relation qu’il entretient avec Gayle est l’exacte opposée de celle qu’il vivait avec son ancienne maîtresse. Quelle femme admirable que cette Gayle ! Persuadée du talent d’écrivain de son homme, elle est un miracle de patience face aux (in)décisions de Max. Jusqu’à ce qu’elle décide de reprendre ses études et donc de déménager très loin, obligeant son amant à se trouver un autre pied à terre. Comme à son habitude, SaFranko laisse la part belle à Max, en un sens, puisqu’on ignore si la belle ne choisit pas l’exil pour s’éloigner de celui qu’elle aimait et qui a peut-être fini par la lasser. Le seul point de vue avancé reste celui de Max, plaçant le lecteur dans l’obligation de prendre pour argent comptant tout ce qu’il raconte.

Et c’est ce qui fait qu’on aime tant les romans de Mark. La mauvaise foi, la mauvaise humeur du anti-héros loser qui a toujours d’excellentes explications à apporter sur le fait qu’il ne réussit pas, reportant le plus souvent la faute sur les autres, tous ces autres imbus d’eux-mêmes, incultes vulgaires qui méprisent son travail et déprécient son art. Comment l’en blâmer ? Les réflexions acides de Max sur le monde de l’édition et du cinéma, sur l’état de dégénérescence des cerveaux de ses compatriotes sont d’une telle justesse qu’on ne peut qu’adhérer, satisfait et le sourire aux lèvres de cette petite vengeance qu’il nous accorde.

L’histoire finit dans un grand flou quant à l’avenir de Max, reflet de l’absurdité de la vie, la sienne, la nôtre, qui pousse aux concessions et aux bassesses, à accepter le quotidien avec résignation et son lot de tâches ingrates, sans qu’on ait pour autant ce génie, cette part de folie, qui font de SaFranko un immense écrivain.

Tout sauf Hollywood / Mark SaFranko. Trad. par Annie Brun. Mediapop, 2022

Les paralysés de Richard Krawiec

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Des monceaux d’ordures sur les trottoirs, des rats, des cafards qui se faufilent dans les lézardes des murs couverts de moisissures, des voisins barricadés derrière des volets fermés, telle est la cité. Avant, les gens se parlaient parce qu’ils avaient encore l’espoir de pouvoir se tirer de là. Avant les 70’s, avant le Vietnam et le retour des vétérans qui ont ramené avec eux les pires désillusions. Avant les crises successives qui ont fini d’acculer les habitants au fond de leur gouffre. Depuis que la cité est devenue leur prison, que la misère, les drogues, les suicides, la violence sont partout, ils ne rêvent plus, ils sont simplement là, comme paralysés.

Dans ce contexte, Donjie, qui revient chez sa mère Big Sue après un accident au cours duquel il a perdu ses jambes fait figure d’emblème. Il faut dire qu’il cumule. De retour chez lui, sa mère, qui ne sait partager avec lui que des joints, a vendu son lit et lui a réservé un coin par terre près du canapé. Il n’a jamais connu son père et Kevin, son grand frère, son modèle, le fuit, incapable de surmonter sa culpabilité d’avoir fait estropier son frangin. Seule Charlene, sa petite sœur, semble se préoccuper de son sort. Alors, à la recherche de son identité profonde, lui qui ne sait même plus son âge, Donjie bouge. Victime des moqueries des gosses, se déplaçant sur les mains ou son skate, qualifié de monstre, il affronte le monde. D’abord dans les rues de son quartier, puis au-delà de la frontière, en ville, là où passent les bus et les camions poubelle, là où les gens sont aimables et respectueux.

Les paralysés est le roman le plus dur de Richard Krawiec, le plus autobiographique sûrement, et la lecture s’effectue le cœur serré face à tant d’injustice, à une telle solitude, devant tant de noirceur. L’extrême pauvreté déshumanise. Les individus sont niés, uniquement considérés selon leur appartenance sociale, jugés en bloc. Toute une partie de la population, abandonnée par les pouvoirs publics, tente de survivre, tellement accablée, moquée, rejetée qu’elle ne sait plus aimer. Les mères reproduisent l’éducation qu’elles ont reçue et vendent leurs filles. Les pères ont quitté le navire. Les trafiquants rôdent et prospèrent. Tous les personnages se débattent. Tous sont en quête d’amour et Krawiec ne juge pas.

Dans cette oeuvre terrible nimbée d’étrangeté, s’il y a peu de lumière, la beauté est toujours prête à surgir, fulgurante dans un sourire ou un geste d’empathie qui laisse sur les genoux. L’humain est capable du pire – et certaines scènes sont extrêmement douloureuses – mais l’auteur ne renonce pas. L’avenir est possible. Si Donjie peine à lire les signes d’affection, il apprend. Il se questionne, sur la fraternité, la parentalité, et malgré son inculture, il avance. Certains quitteront la cité, malgré les discriminations dont ils sont victimes, à force de volonté, grâce à l’éducation ou à l’amour.

Les paralysés / Richard Krawiec. trad. d’Anatole Pons-Reumaux. Tusitala, 2022

Mécanique mort de Sébastien Raizer

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En écrivant une suite aux nuits rouges, Sébastien Raizer crée la surprise, tant la fin de son livre précédent semblait définitive. En redonnant vie à certains personnages, il prouve qu’il n’en avait pas terminé avec ce coin de France, cette Lorraine dont il détaillait les causes du déclin et l’abandon de l’outil sidérurgique par les pouvoirs publics. Dans Mécanique mort, il profite du retour de Dimitri sur ses terres natales pour en explorer un aspect plus contemporain, soit la collusion entre finance et banditisme, alliés pour dépecer ce qu’il reste sur la carcasse d’une région sinistrée.

Dimitri, et c’est habile, revient à Thionville après un exil de plusieurs années en Asie, il joue le rôle du naïf qui permet au lecteur de comprendre ce qui se trame au fur et à mesure de ses découvertes. Il ne sait rien, au début, des ententes fragiles qui se sont tissées ni des dangers qu’il court à fourrer son nez dans certaines affaires, dont le blanchiment d’argent sale, venu principalement du trafic de drogues, par une certaine banque, délicieusement identifiable.

L’alliance locale, instable, entre ces deux entités, prend des allures de parabole. Le capitalisme et le grand banditisme sont prêts à tout pour dégager le plus de profits possibles, sont irrémédiablement liés et semblent programmés pour périr en faisant le plus de dégâts possibles. Dimitri se trouve aux prises avec différentes mafias, ignore quelles ficelles tire Keller, le flic philosophe qu’on redécouvre avec bonheur, et tente d’empêcher que des Albanais n’inondent le marché de fentanyl, substance hautement addictive conduisant les consommateurs à une mort certaine.

Des scènes d’une violence extrême se succèdent, ponctuées de respirations bienvenues avec la rencontre avec des personnages de second plan, dont la mère de Dimitri. Cette alternance rythme le récit et permet à l’auteur de creuser la personnalité de son héros, de lui donner plus d’épaisseur encore, tout en exposant toute l’étendue de son talent. Grand roman fiévreux et mélancolique sur une terre perdue, Mécanique mort expose une noirceur qui sourd depuis les brumes environnantes, une poésie désespérée portée par le style flamboyant d’un Sébastien Raizer au meilleur de sa forme.

Mécanique mort / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2022

Nightmare Alley de William Lindsay Gresham

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Stanton Carlisle, au début du roman, est magicien des cartes dans un cirque itinérant, un de ces cirques typiques des années 20 aux Etats-Unis, avec ses numéros extraordinaires, ses expositions de monstres et ses attrape-gogos. Le public, constitué de paysans, incultes pour la plupart, vient se délecter du spectacle de nains et se faire délester de ses économies, trompé par son cortège de bonimenteurs et de diseuses de bonne aventure. Un soir, alors que la troupe stationne dans un bled du sud, les représentants de l’ordre l’accusent d’inciter à la débauche et décident de sévir en interdisant la parade. Stan se fait l’avocat de ses camarades et sauve la soirée. La découverte du pouvoir de persuasion qu’il a sur les autres décidera de son destin.

Réédité à l’occasion de la nouvelle adaptation ciné de Guillermo del Toro, Nightmare Alley, initialement paru en 1946, reste cauchemardesque et fascinant. Dans cet univers de freaks qui n’a rien à envier à Harry Crews, une des scènes d’ouverture plonge d’entrée dans l’ambiance. Sur l’estrade, un geek écorche vivants poulets et serpents. Le pauvre bougre, alcoolique, fait son numéro pour se payer sa gnole et les forains profitent de son addiction. Solidarité de surface, tous se tiennent les coudes mais s’égratignent un peu au passage. Rien n’est gratuit dans ce monde, tout se paye. La symbolique est forte ; elle va mener à l’ascension et à la chute du beau gosse Stan.

Charmeur, manipulateur, rongé par l’ambition et le désir de faire fortune, sa quête le pousse à accomplir des actes vils. Meurtrier d’abord par accident, poussé par sa rage de réussite, il n’hésite devant rien. Arnaqueur, calculateur, il se sert des femmes pour mener à bien ses forfaits. Télépathe de pacotille, pasteur divinatoire, il triche sans empathie à l’égard de ses riches victimes. Jusqu’à faire parler les morts, jusqu’à sombrer lui-même dans une forme de folie. Gresham développe tous les aspects de sa personnalité, sans oublier de lui donner des circonstances atténuantes. Enfant mal aimé, maltraité, sa destinée semble être malgré tout de finir mal tant il n’éprouve aucune pitié. Parabole horrifique, Nightmare Alley a conservé toute sa force, par son atmosphère pesante remplie de brumes et de fantômes, tant il est vrai que les thèmes abordés – la crédulité, la difficulté à faire son deuil, la faiblesse des hommes face à l’argent et au pouvoir – demeurent d’actualité.

Nightmare Alley / William Lindsay Gresham. trad. de Denise Nast, révisée par Marie-Caroline Aubert. Gallimard (Série noire), 2022

Petiote de Benoît Philippon

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Gus n’a pas les codes, pas le vocabulaire. Pas non plus de boulot, ni d’appart. Face à la juge qui lui retire le droit de garde de sa petiote – Emilie, 14 ans – il ne fait pas le poids. Mais tout ça va changer. Il va agir. On va voir ce qu’on va voir. Faut pas le pousser à bout, le Droopy loser. Il a un plan : prendre en otages les clients de l’hôtel où il loge, exiger du fric et un avion pour le Vénézuela en échange de leur libération pour se tirer au soleil avec sa fille.

Le temps de la prise d’otages et des pourparlers avec la police, incarnée par Mia, négociatrice hors pair, Benoît Philippon plante le décor et déroule son récit, qui ne tarde pas à déborder du cadre. Ce n’est pas seulement l’histoire de Gus qu’il raconte, un brave paumé un brin dépassé, c’est celle de tous les habitants du love hôtel, gargote en fin de course coincée dans une banlieue qui ne fait pas rêver. Cerise, George, Boudu, Gwen et Dany, Fatou, Hubert ont tous échoué là un peu par hasard. Prostituée au cœur sec d’en avoir trop bavé, vieux monsieur tenancier du palace qui prend plus soin de ses hôtes que de lui-même et surtout de son rescapé de clochard, amants de passage, exilée solitaire, livreur enfumé, tous ont posé ici leur musette bien pleine de misères. Leurs vies, que l’auteur expose en quelques pages qui nous font les aimer d’entrée, sont collées ensemble sans qu’ils l’aient cherché.

Quand Gus débarque avec son plan d’enfer, il dérange l’équilibre fragile de cette communauté et force les membres à prendre conscience de ce qui les rassemble. Et il ne fait pas dans la dentelle. Coups de pétoire à tous les étages, mandales, engueulades, Philippon plonge tous les protagonistes dans un grand shaker et secoue si fort que les murs tremblent jusqu’au bout de la rue, faisant se masser les habitants du quartier pour profiter de l’animation puis prendre parti pour Gus le forcené à la juste cause, version Un après-midi de chien. Comédie pure avec torgnoles et répliques qui glissent aussi vite que les canons dans le gosier de Boudu, drame absolu quant aux situations traversées par les personnages envers lesquels l’auteur éprouve une tendresse communicative, western périurbain, cartoon façon Tex Avery, Petiote mélange les genres et finit en apothéose pour laisser le lecteur pantois, tout ému, tout retourné, tout chamboulé.

Petiote / Benoît Philippon. Les Arènes (EquinoX), 2022

Mycélium de Fabrice Jambois

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Stéphane Zenner, chef de file des Vicaires, faction d’extrême-droite, attise la haine raciale et focalise la hargne des antisystème sur les réseaux sociaux. Quand un groupe de migrants, lors d’une distribution de repas à la porte de la Chapelle, est terrassé par ce qui semble être une attaque chimique, que les victimes agonisent sous l’effet d’une substance toxique mystérieuse, Zenner et sa bande font des coupables désignés aux yeux des flics, dont Ravard, de la brigade antiterroriste.

Du 13 au 29 septembre 2018, Ravard mène l’enquête, dans un Paris interlope, poisseux, sombre, et néanmoins parfaitement identifiable. Lignes et stations de métro, arrondissements, rues, monuments défilent et invoquent des images connues, amplifiant le malaise, décuplant une impression de vérité quand il s’agit pour l’auteur de nous parler du pire. Les attentats de 2015 sont dans tous les esprits, la peur est partout, la parano guide les réflexes. L’étrange émerge dans cette réalité tangible, grâce à cette réalité même, lors d’une distorsion du temps, dans cette ville qu’on reconnaît mais où l’action se déroule dans un passé proche qui n’a pas eu lieu. Les flics sont largués, les pistes brouillées. D’autant qu’une deuxième investigation se dessine en parallèle, dans les pas de Cléo, étudiante, qui découvre un autre monde, teinté d’ésotérisme et de sciences qui ne se voudraient pas occultes.

Vrai et faux s’entrechoquent. Jambois expose véritables personnalités de la droite dure, thèses ayant posé les bases de la supposée supériorité de la race blanche et autres grands remplacements, tandis qu’il nie l’existence d’autres politiciens de renom dans son tableau. Sa réalité est d’autant plus terrifiante qu’elle nous rappelle la nôtre, et distille l’impression qu’on ne sait pas tout, que des horreurs se passent et que des malheurs nous attendent. Le malaise s’accentue au fil du récit. Actions et théories rivalisent de dégueulasserie. Des scènes hallucinantes se succèdent qui nous portent au bord de la nausée, et c’est notre propre modernité qu’on vomit.

Voyage dérangeant dans ce contexte anxiogène de période électorale, Mycélium explore nos angoisses profondes, presque insoupçonnées, comme s’il posait des mots sur nos pires craintes et par là-même les révélait. A moins qu’à l’instar de certains de ses personnages frappés du don de double vue, Fabrice Jambois ne soit capable de voir l’avenir, et d’avoir créé un Z. avant qu’il n’existe.

Mycélium / Fabrice Jambois. Les Arènes (EquinoX), 2022

Milkman d’Anna Burns

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Une adolescente se raconte. Elle est « la sœur du milieu » d’une fratrie dont certains des membres, exilés ou traitres, ont été marqués au fer rouge. Elle n’est pas nommée, pas plus que la guerre en cours, que l’on devine être les affrontements d’Irlande du nord, dans les années 70’s. Elle tente de faire son chemin dans une société enferrée dans un conflit qui n’en finit plus de faire des morts, sclérosée, dominée par les petites frappes de tous bords, armées, couillues, sûres de leur fait, paramilitaires-défenseurs paradant, « renonçants » des deux camps. Les ennemis sont partout, « par-delà l’eau », l’Etat ici, le gouvernement « là-bas », tous ceux de « l’autre côté de la route. » Les hommes dominent, les femmes, dans leur rôle, alimentent les cancans.

Dans un tel contexte, difficile d’être soi quand on est une jeune fille aspirant à la paix et à l’indifférence. Bien sûr, elle a intégré les enjeux qui se trament. « Quant aux meurtres, c’était la routine, à savoir qu’il n’y avait pas lieu de se répandre en invectives, non parce qu’ils étaient insignifiants mais bien parce qu’ils étaient si énormes et si nombreux que rapidement, on n’a plus eu le temps pour ça ». La géographie de la ville rappelle à tous les coins de rue où il faut ou pas se promener et le danger qu’il y a à s’éloigner de son quartier, catholique en ce qui la concerne. Elle sait, surtout, les risques encourus si l’on s’écarte de la route. Tout est interdit, sauf ce qui est obligatoire, comme se marier, avoir des enfants, défendre la patrie.

Faire son jogging est un défi. Lire en marchant est un acte de rébellion. Tout le monde vous épie et a vite fait de vous épingler, de faire de vous l’héroïne de la dernière rumeur en date, celle qui pourrait bien vous être fatale si vous dépassez les bornes. Parler à un homme, monter dans une voiture et vous voilà classée dans la case mauvaise fille, celle qui n’a pas de petit ami attitré, une folle féministe, ou qui fréquente quelqu’un d’infréquentable, pas du bon clan. Harcelée, menacée par un Laitier qui n’en a que le nom, au lieu d’être victime, elle se retrouve coupable. Les traditions, la religion, la famille pèsent de tout leur poids sur la vie de « sœur du milieu », niée, étouffée.

Anna Burns, en refusant de nommer les protagonistes de son histoire, – aucun des personnages n’a d’identité hormis la fonction qu’il représente aux yeux de la société – livre un récit qui pourrait se dérouler presque n’importe où et prend des allures de parabole sur l’enfermement, l’injustice, les mécanismes à l’œuvre dans une communauté en temps de guerre. La Narration, étonnante au début, finit par emporter l’adhésion du lecteur qui prend parti non pour une cause mais pour une personne tentant de préserver son individualité. Son héroïne prend vie, malgré l’énergie déployée par son entourage pour la désincarner. Elle est naïve et seule, elle existe pourtant, plus forte finalement que ceux qui ont le pouvoir, les fusils, font les règles et les procès sauvages, loin de l’imagerie rebattue, romantique, des guerriers résistants.

Milkman / Anna Burns. trad. de Jakuta Alikavazovic. Editions Joëlle Losfeld, 2021

Chronique publiée dans New Noise n°60 – janvier-février 2022