Tais-toi ou meurs de Mark Oliver Everett

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En 1997, il est impossible de passer à côté du single « Novocaine for the Soul », tiré de l’album Beautiful Freaks de Eels, tube interplanétaire évident de simplicité, intelligent et grave. On se doutait bien que E, autrement dit Mr Everett, leader de Eels, n’était pas quelqu’un de joyeux joyeux. A la lecture de sa biographie dont le sous-titre pourrait être Comment survivre quand tous ceux que vous aimez meurent et que vous restez désespérément seul, on comprend pourquoi.

Le petit Mark, enfant malingre peu doué pour les études, et ne parlons pas du sport, grandit dans une famille psychotique et malchanceuse. Son père, célèbre chercheur en physique quantique, est quelqu’un de lunaire, distant. Avant qu’il ait eu le temps de partager avec lui une discussion de plus de trois syllabes, Mark le retrouve mort dans sa chambre. Sa soeur Liz, celle qui lui fait découvrir la musique, finit par réussir à quitter ce monde cruel après plusieurs tentatives. Sa mère, bipolaire hallucinée, meurt d’un cancer. Mais ne nous y trompons pas, nous ne sommes pas ici chez Michel Lafon. Nous sommes à l’opposé des récits de vie catastrophistes, vulgairement voyeuristes, du type Maman, je m’ai faite violée, ou J’ai survécu quinze dans un placard en mangeant mes crottes de nez. Nous sommes chez 13e note éditions, qui confirme ici une ligne éditoriale sans faute de goût, insatiable dans sa quête de textes majeurs de l’underground américain (Dan Fante notamment) soutenus par une maquette classieuse.

Mark Everett retrace son parcours d’inadapté social, son besoin frénétique de créer de la musique, d’inventer des sons, du bruit, comme une réponse au silence des morts. Il raconte ses doutes, ses lâchetés, ses envies. Il exhibe ses tripes. Et regarder à l’intérieur d’un être humain tel que lui n’a rien de dégueulasse. Le mec est racé, son écriture aussi. Bien sûr, il raconte les pièges de l’industrie musicale, les promesses non tenues, les contrats chimériques. Mais c’est profondément lui-même qu’il dissèque, et son scalpel est terriblement aiguisé. Il se moque de ses apitoiements, rit de ses propres mesquineries, avec cette distance qui fait les grands textes et permet de toucher à l’universel. Le tout décrit avec une légèreté et un humour assassins. Mark a su rester un adolescent, intimement égoïste, capable de se suffire à lui-même tant qu’il a la musique, et en même temps trop touché par ce qui l’entoure. C‘est certainement cette faculté à s’enthousiasmer encore et encore pour des choses simples, comme une belle mélodie, ou à pleurer aussi souvent que rire, qui lui a permis de continuer son chemin et son travail de création.

Mark Everett : un homme, un vrai.

Tais-toi ou meurs / Mark Everett. 13e note éditions, 2011

Chronique publiée dans New Noise n°8 – Janvier-février 2012

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