Peter Murphy

Le jeune Enoch O’Reilly n’aurait pas dû descendre à la cave et forcer l’entrée interdite de l’atelier de son père disparu. Il y découvre une espèce de transcripteur, une radio trafiquée, qui diffuse les paroles d’un prédicateur annonçant déluge prochain et morts certaines. Des années plus tard, lors de l’hiver 1984, Enoch est de retour sur ses terres natales au moment où la Rua, la rivière qui traverse la ville de Murn, en Irlande, déborde et recrache sur ses rives les corps de plusieurs suicidés. Enoch, investi d’une mission divine, endosse le costume du personnage qu’il s’est forgé durant son exil. Puisque son Dieu à lui, c’est Elvis, c’est sous les traits d’un sosie du King, armé de sa plus belle voix de crooner, qu’il entreprend d’évangéliser et divertir la population à travers les ondes de la radio locale. Vous avez dit bizarre ? La rivière d’Enoch O’Reilly l’est assurément. Récit héroïque, drôle autant que sombre, mêlant imagerie populaire et trame mythologique et biblique, le roman de Peter Murphy se lit étrangement facilement, comme si le lecteur en comprenait inconsciemment toutes les implications. Car nul besoin de culture religieuse pour se délecter de ce Presley de bazar, risible et pourtant envoûtant. Il suffit de se laisser porter par le flot de la rivière en crue, par le rythme des mots, évocateurs de sentiments aussi changeants qu’un paysage du Wexford, aussi tourmentés que l’âme irlandaise.

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Tu as écrit deux romans, John the Revelator, publié en 2009, et Shall We Gather at the River ?, en 2012, traduit en français cette année chez Calmann-Lévy sous le titre La rivière d’Enoch O’Reilly. Avant ça, tu as été batteur dans des groupes de rock, notamment dans The Tulips and the Grasshopper, puis journaliste musical pendant treize ans pour Music Week, The Irish Times, Rolling Stone… et pour The Works, une émission de télé irlandaise diffusée sur la RTE consacrée à l’art. As-tu toujours souhaité devenir écrivain ou y a-t-il eu un élément déclencheur qui t’a conduit à écrire des romans ?

J’ai grandi en écoutant du rock, plongé dans des livres, des comics, des films. Quand j’étais gosse, je m’amusais à fabriquer mes propres fanzines, à dessiner des BD, écrire des histoires. Stephen King a été le premier auteur que j’ai lu de façon compulsive. Ado, je rédigeais des essais et des dissertations comme devoirs scolaires. Des paroles aussi. Je remplissais de notes des carnets entiers, j’écrivais beaucoup de lettres. J’achetais tous les magazines musicaux. Je me rappelle que mon père, employé à la Poste, avait ramené à la maison des exemplaires de Creem qui avaient été mis au rebut depuis des années, et ça avait été comme découvrir un trésor caché. J’ai commencé à faire de la musique quand j’avais dix-huit ans, mais j’ai continué à essayer d’écrire de la poésie et des histoires. Je me rappelle combien j’étais frustré parce que j’avais cet immense désir de dire quelque chose mais que je n’avais pas assez d’expérience de la vie pour savoir ce que je voulais vraiment dire. C’est quand je suis devenu journaliste que j’ai appris à me discipliner. Peu après la mort de mon père en 2000, j’avais trente-trois ans, j’ai recommencé à écrire de la fiction. Si je pouvais identifier un facteur déclenchant, je dirais que ça a été ça. La prise de conscience que le temps presse.

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Tu n’as jamais abandonné complètement la musique. Tu as enregistré The Sounds of John the Revelator, un album sur lequel tu lis des passages de ton premier roman, mis en musique, et tu en as donné des représentations sur scène accompagné de The Revelator Orchestra, comme le ferait un groupe de rock. Sur le même principe, The Brotherhood of the Flood, un deuxième album basé sur ton deuxième roman, vient de sortir. Eprouves-tu toujours le besoin de t’exprimer musicalement ? Ou est-ce que monter sur scène te manquait ?

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Je n’étais pas remonté sur scène depuis environ douze ans, et une part importante de ma vie me manquait. The Revelator Orchestra a été un merveilleux accident. J’adore collaborer avec d’autres personnes ; c’est l’antidote au travail solitaire qu’est l’écriture. Quand tu montes sur scène, c’est comme si tu te retrouvais au milieu d’une bagarre, quelque chose comme ça. Tu ressens chaque seconde intensément. L’adrénaline crée une forte dépendance. Très récemment, j’ai rejoué de la batterie sur scène pour la première fois depuis 1996. Je n’ai rien d’un virtuose mais j’aime la sensation de jouer dans un groupe. Et The Revelator Orchestra me donne l’opportunité de libérer  mon alter ego démoniaque tapi dans la cave.

Tu as déclaré : “Ma compréhension du langage biblique vient du rock ’n’ roll”. Une telle affirmation n’est-elle pas étrange de la part d’un Irlandais ? Une sorte de blasphème ?

Ce n’est pas si étrange si tu réalises qu’on n’enseigne pas la Bible aux catholiques Irlandais, que ce soit sous l’angle littéraire ou doctrinal. Pendant très longtemps, le clergé Irlandais a fait office d’intermédiaire, interprétant, trahissant les histoires bibliques et les transmettant aux paysans, pour leur “bien”. Tu n’étais pas encouragé à remettre en cause leurs enseignements ou à étudier la Bible par toi-même. La doctrine catholique est plutôt limitée, elle ne va pas beaucoup au-delà des quatre évangiles et des épîtres, qui sont très beaux, mais souvent interprétés d’une façon trop évidente, littérale. J’ai découvert l’Ancien Testament à travers le gospel et le blues, Hank Williams, Johnny Cash et Flannery O’Connor. Le langage biblique est particulièrement puissant. C’est comme du Melville, du Shakespeare, ou du Cormac McCarthy.

“John the Revelator” est une chanson traditionnelle américaine de gospel-blues. Elvis, Jerry Lee Lewis, Johnny Cash sont omniprésents dans La rivière d’Enoch O’Reilly. Est-ce ce mélange de rock’n’ roll et de religion qui a façonné ton style d’écriture si particulier, si musical ?

Le rock ‘n’ roll vient du blues et du gospel. Si tu regardes James Brown ou Jerry Lee Lewis, Bruce Springsteen ou Nick Cave, ils perpétuent consciemment l’attitude traditionnelle des prédicateurs évangélistes. Certains de mes livres préférés sur la musique soulignent parfaitement cette espèce de ferveur fondamentaliste qui existe dans le rock. Cette thèse est très présente dans les bouquins de Lester Bangs ou Nick Tosches, par exemple. Sous de nombreux aspects, j’imagine que mes livres parlent principalement de musique.

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Tu as proposé une liste de chansons qui constitueraient la bande son de La rivière d’Enoch O’Reilly : ‘Blue Moon‘ – Elvis Presley, ‘Lost In the Flood‘ – Bruce Springsteen, ‘Old Man River‘ – Frank Sinatra, ‘Suzanne‘ – Leonard Cohen, ‘A Change Is Gonna Come‘ – Sam Cooke, ‘A Rainbow In Curved Air‘ – Terry Riley, ‘The Killing Moon‘ – Echo and the Bunnymen, ‘Faster‘ – Manic Street Preachers. Est-ce que ce sont des morceaux que tu affectionnes particulièrement. Est-ce que tu écris en musique ?

J’aime toutes ces chansons, mais ce ne sont pas forcément mes morceaux préférés, plutôt des morceaux qui évoquaient l’humeur du monde que j’essayais de créer. The Brotherhood of the Flood, l’album que je viens de sortir constitue la véritable bande son du livre, en tous cas celle qui concerne la première moitié du récit. J’écoute de la musique tout le temps, mais pas en écrivant, ça a tendance à brouiller le signal. A moins que je ne me perde durant le processus d’écriture, dans ce cas je réécoute un morceau précis à plusieurs reprises, pour me rappeler la tonalité que je voulais quand je me suis embarqué dans mon histoire.

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« Les hommes politiques aujourd’hui au pouvoir en Irlande ne sont rien d’autre que des bonimenteurs, des vendeurs de poudre de perlimpinpin : des amateurs, des incompétents, des idiots du village prétentieux qui ne portent aucune valeur, ne font preuve d’aucune intégrité, et dont l’unique motivation est celle de conserver leurs sièges. »

J’ai beaucoup pensé au dernier album de Black Strobe, Godforsaken Roads, en lisant ton roman. Tu ne trouves pas que le chanteur ferait une bonne incarnation d’Enoch , pas dans  son côté pathétique, mais bien par la puissance de sa voix, son charme ?

Il dégage en effet cette sorte de charisme indéfinissable. Un gentleman physiquement très impressionnant.

Enoch O’Reilly est une sorte d’évangéliste indépendant, un prédicateur tel qu’on imagine en trouver aux Etats-Unis. Il affirme qu’il n’est pas sûr de croire en Dieu, que son Dieu est Elvis, et qu’il croit au pouvoir des mots. Plus il ment aux gens, plus il est écouté. Est-il un faux prophète s’adressant à de faux croyants ?

C’est une des façons de le considèrer. Il peut aussi être vu comme quelqu’un qui rêve de devenir une rock star ou comme un candidat aux élections présidentielles, ou comme un conseiller municipal. Les hommes politiques aujourd’hui au pouvoir en Irlande ne sont rien d’autre que des bonimenteurs, des vendeurs de poudre de perlimpinpin : des amateurs, des incompétents, des idiots du village prétentieux qui ne portent aucune valeur, ne font preuve d’aucune intégrité, et dont l’unique motivation est celle de conserver leurs sièges. Ils nous mentent effrontément et nous trahissent à tout bout de champ. Et pire que tout, ils ne savent pas s’habiller.

La religion est-elle toujours aussi envahissante aujourd’hui en Irlande ?

Non, ce n’est plus le cas. En l’espace d’une décennie, l’Irlande est devenue un pays profane, mais la législation, ainsi que le lien permanent qui unit l’Eglise et l’Etat, ne refléte pas cet état de fait, d’où les controverses concernant nos lois anti avortement et anti mariage gay. L’Eglise se cramponne, tente de conserver une emprise sur notre système éducatif. Mais les églises sont à moitié vides les dimanches. Dans une génération ou deux, les catholiques pratiquants ne seront plus qu’une infime minorité. L’Eglise a fait beaucoup de bonnes choses dans ce pays, mais elle a aussi abusé de son pouvoir. Je serai heureux d’assister à sa chute, mais je ne me fais pas d’illusion. Quoi que ce soit qui prendra sa place, ce ne sera pas mieux. C’est juste ainsi que fonctionnent les mécanismes du pouvoir et du contrôle social.

De nombreux écrivains Irlandais ont émigré au cours de l’histoire, parce qu’ils se sentaient opprimés. As-tu été tenté par l’exil ? 

C’est différent aujourd’hui. Ce n’est plus aussi difficile de voyager, New York n’est plus qu’à sept heures d’avion. J’ai trois filles, et jusqu’à présent j’ai été retenu en Irlande par le désir de rester près d’elles. Mais quand la plus jeune d’entre elles aura dix-huit ans, j’ai l’intention de voyager et de m’installer à l’étranger. L’Irlande peut paraître très petite, par moments, mais rien n’empêche plus aucun écrivain de s’en échapper si tout ça lui pèse. Les billets d’avion sont abordables.

Où aimerais-tu vivre, si tu quittais l’Irlande ?

Voyons voir… Berlin, New York, Nouvelle-Angleterre, Barcelone, Malaga, Maroc, Rome, Turin, Paris, Londres… J’aime les grandes villes. Probablement parce que j’ai passé tant de temps à la campagne, ou dans des petites villes…

Peter Murphy, photo by Graham Keogh
Peter Murphy, photo by Graham Keogh

« On s’est fait rouler en beauté ; on a été soldés, écrasés pour rembourser les banques et calmer l’UE et le FMI. »

L’Irlande peut-elle, au contraire, être considérée sous certains aspects comme un paradis pour écrivains ? Et je ne parle pas uniquement de votre régime fiscal qui a attiré plusieurs écrivains Français ces dernières années.

L’Irlande n’est un paradis pour personne, en aucune façon. C’est un pays très beau, physiquement, et j’adore les gens d’ici, mais il a été dévasté par une bande de crétins à la vue basse, des invertébrés, sournois, des hypocrites qui ne pensent qu’à faire plaisir à leurs potes. Il existe bien une énoxération fiscale pour les artistes, mais une large majorité d’entre eux ne gagnent pas assez pour que leur revenu soit imposable. En plus, si l’on compare avec la plupart des pays européens, nos taxes routière, immobilière, notre TVA, nos charges sociales, sans compter tous les autres impôts qu’ils semblent inventer chaque nouvelle année, sont exorbitants. Le coût de la vie est intenable. Il y a un incroyable sentiment de colère dans ce pays en ce moment. On s’est fait rouler en beauté ; on a été soldés, écrasés pour rembourser les banques et calmer l’UE et le FMI. La seule façon de survivre est de vivre en faisant très attention. La toute dernière proposition d’une taxe sur l’eau a amené le peuple au bord de la révolte.

« Jusqu’à la fin des années quatre-vingt dix, il existait une espèce de marché : si tu produisais quelque chose de grand, tu obtenais en récompense la fortune et la gloire. Puis, quelque part vers le tournant du millénaire, tout le monde s’est mis à vouloir devenir célèbre sans produire en fait aucune oeuvre qui le mérite. »

Enoch O’Reilly n’est pas un personnage sympathique, mais sa voix est très séduisante. Voulais-tu montrer que l’important n’est pas ce qu’il dit, mais la façon dont il le dit ? Comme tous les charlatans politiques ou religieux ?

C’est exactement ça. Chez Enoch, tout ce qui importe, c’est le style et pas le contenu. Il crève d’envie d’être reconnu, mais il n’a rien à offrir en retour, aucune substance. Je suppose qu’il est une sorte de réflexion sur la dévaluation de la célébrité ces dernières années. Jusqu’à la fin des années quatre-vingt dix, il existait une espèce de marché : si tu produisais quelque chose de grand, tu obtenais en récompense la fortune et la gloire. Puis, quelque part vers le tournant du millénaire, tout le monde s’est mis à vouloir devenir célèbre sans produire en fait aucune oeuvre qui le mérite. Tout cela a été encouragé et exploité par l’industrie mainstream du divertissement.

Il prétend qu’il “donnera aux gens ce qu’ils désirent : du pain et des jeux”. Même si l’action de ton roman se déroule en 1984 (et d’ailleurs, pourquoi cette date ?), alors que l’essor économique n’avait pas encore eu lieu, penses-tu que tes contemporains ont succombé aux charmes du consumérisme et du matérialisme ?

1984 m’a semblé être une date clé, un croisement entre l’ancien monde et le nouveau, une collision entre une époque rétrospective et une futuriste. Je m’en souviens comme d’une époque de sience-fiction analogique. Quant au consumérisme et au matérialisme… Tu dois te rappeler que, jusqu’au milieu des années quatre-vingt dix, l’Irlande était véritablement un pays du tiers monde. J’ai grandi dans un pays où personne n’avait d’argent. C’est compréhensible que quand l’économie a commencé à être florissante, les Irlandais se soient un peu laissés enivrer. C’était la première fois dans toute l’histoire de ce pays qu’ils bénéficiaient d’un revenu disponible. En tant qu’écrivain, je n’ai pas beaucoup tiré profit de cette époque, et de toute façon, elle n’a pas duré très longtemps. La soi-disant période d’austérité que nous traversons a créé une génération entière de travailleurs pauvres.

Tu vis à Enniscorthy, dans le comté Wexford, entouré, j’imagine, de magnifiques paysages. La nature tient une place très importante dans ton roman. La rivière est quasiment un personnage à elle seule… Crois-tu que les Irlandais se soient éloignés de leur environnement (sur)naturel et fantasmagorique, de leur mythologie, qu’ils soient moins rêveurs ?

En surface, l’Irlande est comme n’importe quel autre pays européen. Les gens sont préoccupés par leurs besoins fondamentaux : avoir un toit sur la tête, de l’argent, de quoi se nourrir. Ils font leurs courses chez Aldi, Lidl ou Tesco, ils mettent de l’essence dans leurs voitures, ils se battent pour payer leur loyer ou rembourser leur prêt immobilier. Mais je suis certain qu’ils continuent à appéhender et apprécier, de façon presque raciale, le surnaturel, l’art, la musique et les mots. Ça jaillit directement du sol que nous foulons. Dès que tu t’éloignes des banlieues, la terre qui t’entoure est très ancienne. Rien de tout ça n’a disparu.

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Est-ce que ton roman n’est pas aussi un livre qui traite de l’influence de la famille, ou de l’absence de famille, sur le destin de l’individu ?

Je le crois. Il y a tant de gens qui en sont privés. Il parle des péchés du père, de l’absence de mère et de fratrie, des dangers de l’isolement sur l’âme, et de ce qui arrive quand l’ego se met à galoper, qu’il n’est pas freiné dans sa course par les amis ou la communauté. La grande tragédie d’Enoch est qu’il a laissé Alice Stafford disparaître de sa vie. Ils n’auraient pas pu devenir amants, mais ils étaient des âmes sœurs, des jumaux qui n’auraient pas dû être séparés.

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Tu as donné des conférences sur les connections que l’on peut faire, selon toi, entre la littérature irlandaise et le punk rock, et tu y comparais Iggy Pop à Cuchulainn, héros et guerrier légendaire. Peux-tu nous expliquer ton point de vue ?

Je pense que la musique, la poésie et la littérature irlandaises sont souvent montrées à travers un filtre sépia, dans un flou artistique très office du tourisme. Mais ce qu’il faut retenir de ces mythes anciens, et ce que j’y trouve, c’est l’humour, c’est l’exubérance insensée, c’est l’anarchie. A chaque fois que je lis la traduction que Thomas Kinsella a faite du Tain (Táin Bó Cúailnge est un conte légendaire irlandais datant du moyen-âge), en particulier les passages où Cuchulainn, atteint de spasmes, se contorsionne et se déforme, ça me rappelle des images d’Iggy and the Stooges. Cette énergie et cette rage déchaînées. C’était pareil avec les premiers Pogues ou John Lydon dans les Pistols ou PiL.

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En tant qu’écrivain, penses-tu t’inscrire dans la lignée d’une tradition littéraire irlandaise ?

Non, je ne crois pas. J’adore Flann O’Brien, Beckett et Yeats mais je n’ai jamais été attiré par  O’Flaherty ou McGahern, ni aucun représentant d’un certain réalisme domestique. Je respecte leur art mais je ne partage pas leur esthétique. Je me sens plus d’affinités avec des auteurs irlandais plus contemporains comme Rob Doyle, Kevin Barry, Donal Ryan, Eimear McBride, Paul Lynch, Sara Baume, des gens comme ça.

Ton roman est impossible à classer. Il est rempli de références cinématographiques, bibliques, musicales, mythologiques. C’est une sorte de roman gothique hilarant terrifiant surréaliste. De la même façon, tu as écrit à propos de tes performances sur scène avec The Revelator Orchestra : “on va de la tragédie au psychodrame, en passant par le burlesque. Ça prend plusieurs minutes aux gens pour nous appréhender : est-ce que c’est un groupe de rock, une troupe de théâtre bizarre, un numéro de poésie orale ?” As-tu le désir de construire une oeuvre “totale” ?

Une oeuvre “totale” serait en effet une bonne définition de ce que j’essaye de faire. Je tente d’édifier un projet en continu, de construire un univers imaginaire en utilisant des mots, de la musique et des images. Pour moi, tout vient d’une même source. Que les idées soient rendues manifestes à travers des shows en live, des romans graphiques ou des romans est juste un détail technique. L’important, ce sont les idées, le contenu. Le monde que David Lynch a créé avec Twin Peaks, en se servant de pellicule, de musique et de texte, a eu un énorme effet sur moi.

Ton premier roman est-il aussi étrange et “total” que La rivière d’Enoch O’Reilly ? Il n’a pas été traduit en français, peux-tu nous dire de quoi il parle ?

John the Revelator est d’une moins grande ampleur, principalement parce que j’étais encore en train d’apprendre les rudiments de l’écriture. C’est un petit récit à propos d’un garçon et de sa mère, qui parle de parasites et de corbeaux, de langage biblique et de nature, et du pouvoir terrifiant des cauchemars et des visions, mais aussi de Rimbaud et de l’apôtre Jean (John the revelator). C’est un livre sur l’amitié et la trahison, et en fin de compte sur comment trouver la paix après la mort de la personne qu’on aime. Je ne l’ai pas relu en entier depuis que j’en ai fait les corrections finales il y a six ans, et je m’en souviens à peine. C’est un peu comme un rêve que m’aurait raconté un frère cadet.

Et de quoi parlera ton troisième roman ? Es-tu en train de l’écrire en ce moment ?

Yep. Je suis en plein dans les tourments de sa rédaction. On dirait qu’il va prendre la forme d’un cycle d’histoires, mais je ne connaîtrai pas sa forme définitive avant les dernières semaines de son écriture. C’est une chose face à laquelle j’ai appris à capituler. Un livre ne semble prendre vie que dans un état d’urgence, comme s’il pouvait chavirer, sombrer à tout moment, jusqu’à quasiment la toute fin.

Cherches-tu à ce que tes lecteurs pleurent de désespoir ou de rire ?

Je veux qu’ils ressentent autant d’émotions qu’il soit possible à une personne d’en faire l’expérience à travers la transmission du monde écrit, avec peut-être comme point culminant une sorte d’appréhension des mystères indicibles de l’existence. Sacrée gageure, j’en suis conscient !

A propos de La rivière d’Enoch O’Reilly, Richard Hell a écrit : “ce livre est en même temps majestueux et sordide, comme si la Bible parlait effectivement d’Elvis. Les rythmes et la musique vous transportent tel un enfant sur un radeau au fil de la rivière, mais c’est la précision des mots qui vous terrasse.” Un tel compliment venant d’un écrivain musicien a dû être particulièrement jubilatoire pour toi, non ? Lis-tu les critiques qui parlent de ton travail, en général ? Est-ce qu’elles t’affectent ?

La citation de Richard Hell m’a comblé. J’ai adoré sa musique, son style vestimentaire. J’ai entendu pour la première fois parler d’A rebours, le roman de Huysmans, dans une interview que Lester Bangs avait faite de Mr Hell. Quand j’avais une vingtaine d’années, cette mythologie urbaine qui tournait autour du CBGBs à New York était très exaltante. Je crevais d’envie de faire partie d’une communauté de punks, poètes, de gamins des rues, d’artistes et d’écrivains. Des gens qui créaient quelque chose pour le plaisir, non parce qu’un employé modèle expert en marketing avait localisé une niche dans les courbes démographiques. En ce qui concerne les critiques, si quelqu’un prend le temps de rédiger un article bien écrit, j’apprécie toujours, peu importe s’il a aimé le livre ou non. Mais en toute honnêteté, elles n’ont aucune influence sur mon travail, surtout parce qu’elles sont – par nature – rétrospectives.

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En tant que journaliste, quelle question aimerais-tu te poser à toi-même ?

En voilà une question ! Je sèche complètement !

Est-ce que ça n’est pas énervant que le chanteur de Bauhaus porte le même nom que toi ?

Si ! Ça m’horripile ! Je n’aime pas sa musique. Du tout.

interview publiée dans New Noise n°25 – janvier-février 2015

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